Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

1962-2012 : deux dates emblématiques. La première s’inscrit dans la continuité d’un mouvement politique de grande envergure. Celui du processus de décolonisation, des modalités de sorties de la guerre, de l’émergence des États indépendants, des défis auxquels ils sont confrontés, ainsi que de la mise en place des institutions. Quant à la seconde, elle renvoie, à un triple questionnement. D’abord, sur le bilan de cinquante ans d’actions politiques, de programmes économiques, de projets de sociétés et de relations internationales… Ensuite, sur les perspectives, les enjeux politiques et les aspirations des populations. Et enfin, sur les bouleversements stratégico-politiques que connaissent les régions du Maghreb et du Moyen et Proche-Orient.

L’indépendance est un événement politique majeur dans le long cheminement d’un pays. Elle clôt une situation historique et ouvre une nouvelle ère qui entraîne des transformations radicales dans tous les domaines. Au Maghreb, la fin du régime colonial et les indépendances constituent d’excellents marqueurs historiques. Toutefois, les processus d’accès à l’indépendance, la gestion politique de ce basculement, le passage de la population de l’état de colonisés à celui de citoyens d’une société libre et les dynamiques de développement et de (re)construction diffèrent d’un pays à l’autre.

Cinquante ans après, qu’en est-il des espoirs suscités par la fin du colonialisme, des aspirations des peuples et des défis des États nouvellement souverains ? Que reste-t-il des crédos « révolutionnaires » ?

Pour répondre à ces questions, il est nécessaire de revenir au «moment historique » de l’indépendance. À ce titre, l’Algérie, de par son histoire (une longue colonisation et une guerre de libération nationale, particulièrement meurtrière) et son indépendance, qui constitue une amorce des dynamiques sur les plans national et international, sera ici au centre de la problématique du passage de la situation coloniale à l’État national, et cela dans toute sa complexité.

Ainsi, à l’occasion de la célébration du cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie, le Centre de recherche en anthropologie sociale et culturelle (CRASC-Oran) et l’Institut de recherche sur le Maghreb contemporain (IRMC-Tunis) présentent un ouvrage collectif qui rend compte de quelques travaux actuels sur la thématique des indépendances.

Au départ, l’objectif premier du projet était de travailler sur une série de thématiques[1] dont les processus d’indépendance, la nature politique de l’État indépendant, les idéologies politiques et les choix économiques, la mise en place des nouvelles institutions publiques, etc. Au final, les contributions retenues s’articulent autour de trois grands axes : Indépendance nationale et processus de transition, Enjeux nationaux et projets de société et Des sociétés coloniales aux États nationaux : devenirs sur la marge.

Bien que l’indépendance soit un fait historique par excellence, elle constitue également un terrain de recherche scientifique pour les autres disciplines. Aussi, cette problématique a été traitée sous le prisme de l’interdisciplinarité. Par ailleurs, si l’objet central de cette publication est celui de l’indépendance de l’Algérie, le sujet n’est pas exclusif, dans la mesure où, il est aussi question du Maroc et de la Tunisie.

S’engageant dans une action de promotion et de soutien aux nouveaux chercheurs, l’ouvrage se veut une tribune pour les jeunes enseignant(e)s et universitaires dans le but d’une meilleure visibilité de leurs travaux tout en assurant une certaine continuité de la recherche par la présence de contributions d’universitaires confirmés.

Les bouleversements induits par l’émergence de nouvelles institutions, le volontarisme dans le démantèlement des legs du passé et les dynamiques de développement témoignent de l’importance des processus de transition. Consubstantielle aux phénomènes des indépendances, la transition est, dans le contexte maghrébin, caractérisée par l’omniprésence du fait colonial et de ses pesanteurs en période post-coloniale ainsi que par la pluriformité de ses modalités d’exercice. Aussi, l’intérêt chez Noureddine Bessadi, est de comprendre la gestion, dans l’État indépendant, d’un patrimoine, en l’espèce, le droit, marqué par les conditions de la situation coloniale. Son adaptation aux réalités du pays et sa refondation au profit d’une nationalisation des normes et des pratiques du système juridique algérien y sont mises en exergue. La transition dans le travail de Amar Mohand-Amer est, quant à elle, en rapport avec l’histoire propre du Front de libération nationale (FLN) en 1962. À partir de l’étude d’un acteur, en l’occurrence, l’Union générale des travailleurs algériens (UGTA), l’auteur montre l’interaction entre des forces politiques, militaires et sociales dans le cadre des enjeux de pouvoir(s), de la confrontation politique et du positionnement corporatiste. L’aspect économique de la problématique de la transition est analysé par deux contributeurs. C’est le capital privé dans l’Algérie indépendante qui en constitue l’objet. Le temps long est pris en compte dans le texte de Anouar Mokrani. Les origines de la crise du capital privé après l’indépendance sont à chercher, selon lui, dans les conditions historiques de sa constitution tout comme dans les enjeux relatifs à la redistribution de la richesse nationale après l’indépendance. Dans son travail sur le passage du système de l’économie administrée à celle du marché, entamé dans les années 1990, Abdenour Mouloud explore l’évolution du secteur productif à partir des questions de la remise en cause des choix idéologiques (socialisme), de la promotion d’une politique en faveur de l’investissement privé et des contraintes inhérentes. Pour sa part, Yasmina Touaibia inscrit la transition dans son rapport avec le concept de « traumatisme historique » et de sa persistance après l’indépendance. L’auteure développe une analyse où les questions de pluralisme politique et d’« autoritarisme démocratique » sont étudiées à l’aune de la confrontation et de la contestation politiques et de l’importance des processus de légitimation. Sur le registre de l’occupation et de la ré-ocuppation de l’espace public national, Julie Champrenault aborde cet aspect de la transition par une étude sur le Théâtre national algérien (TNA), une institution artistique, indissociablement engagée dans le projet politique national de l’édification de l’État. Aussi, les relations entre le peuple, la Révolution et le théâtre populaire sont interrogées.

Au-delà de la transition et de ses modalités, l’indépendance crée une dynamique politique, sociale, économique et culturelle allant dans le sens de la transformation de la société. Les enjeux y sont importants en raison des choix des modèles à adopter, de la conception de la modernisation, des rapports sociaux… Dans sa contribution, Belkacem Benzenine revient sur un des aspects les plus emblématiques de ce débat. Sa restitution des conditions dans lesquelles les Ulémas se sont positionnés sur des problématiques idéologiques, sociales et culturelles à l’indépendance traduit les difficultés et les contradictions du processus de formation de L’État et de son impact sur la société. Tahar Saoud aborde une problématique proche, celle du rapport entre le(s) pouvoir(s) politique(s) et la religion mais dans un cadre beaucoup plus large. L’auteur montre comment les deux régimes, celui de Ahmed Ben Bella puis de Houari Boumediene ont fait la promotion de l’islam tout en l’instrumentalisant à des fins politiques, idéologiques et clientélistes. Dans la même optique, les rapports de genre après l’indépendance renvoient à l’évolution sociale et au rôle du pouvoir par rapport à l’égalité des sexes sur les plans politique, social et économique. La place des femmes dans l’État et la société après l’indépendance est abordée par Fatima Zohra Saï. L’auteure s’intéresse aux conditions dans lesquelles la consécration des droits des femmes a été débattue dans la première Constitution algérienne (1963). Confiné dans une logique « formelle et abstraite », le principe d’égalité est resté au stade du slogan et de la démonstration. La faible représentation de ces dernières dans les sphères de décisions est le reflet de leur statut dû aux pesanteurs du système patriarcal, consacré, particulièrement, par les codes de la famille et de la nationalité. Sous un angle précis, celui des enjeux politiques de la littérature, Jean Zaganiaris, questionne les rapports sociaux de sexes à partir des discours littéraires évoquant le contexte de l’Indépendance marocaine ainsi que les représentations de la féminité dans la littérature de langue française. Les romans de Driss Chraïbi et Fatima Mernissi illustrant l’engagement des femmes marocaines pour « sortir [des] enfermements normatifs imposés par une société patriarcale ». Sur les processus de reconversion dans le contexte de l’indépendance, l’exemple du Mouvement national algérien (MNA) est pertinent. Analysé par Nedjib Sidi Moussa sous le prisme de la rupture ou du seuil « qualitatif et quantitatif », il permet l’introspection du mouvement messaliste à cette période cruciale de son histoire et renseigne sur d’autres formes de passations symboliques où la figure du zaim Messali Hadj reste centrale. Parce que la question de l’indépendance est aussi celle de la modernisation, il était important que l’ouvrage aborde cette thématique. Le cas de la Tunisie sous le régime du président Habib Bourguiba montre comment une étude d’aménagement dans la ville de Tunis a transformé l’espace public à partir de l’intervention du pouvoir politique. Le narcissisme patriarcal dans la construction de la Tunisie indépendante qu’incarnait « le Père de la nation » est bien rapporté par l’auteur, Nader Meddeb.

La problématique de l’altérité et celle de la marge sont abordées. Cette dernière notion est utilisée dans le sens d’un groupe en rapport avec un ensemble. En effet, la construction de la nation algérienne, dans le texte de Pierre-Jean Le Foll-Luciani, renvoie à des approches précises et complexes où des « algérianités multiples et contradictoires » cohabitent et s’opposent. Après 1962, le débat sur l’appartenance et l’identité nationale ou officielle forge une vision d’une société qui requalifie des segments de sa population (anticolonialistes, juifs et européens). Dans la même optique, le travail de Pierre Daum revisite un mythe, celui du départ, en bloc de la communauté européenne et juive, d’Algérie. Défrichant un champ encore otage des mémoires concurrentes et justificatives, l’auteur inscrit sa démarche dans une perspective d’objectivisation d’une situation historique. Les conditions d’une cohabitation sont bien posées autant que celles qui favorisent la défiance ou la rupture. Dans la même logique, le processus de décolonisation ne se limite pas seulement au pays accédant à l’indépendance et à son territoire, le mouvement de l’histoire traversant les frontières. En France, l’accueil et l’installation des rapatriés Pieds-noirs réorganise les rapports sociaux et redéfinit les notions de Français de l’étranger, de ressortissants de pays anciennement colonisés et de harkis. Philippe Bouba traite la question à un niveau local et régional (Pyrénées-Orientales, Roussillon). L’enquête fouillée fait ressortir l’importance du fait communautaire Pied-noir, de son histoire et des enjeux économiques et de mémoire. Quant à Abderahmen Moumen, c’est d’une histoire franco-algérienne sur les harkis et leur devenir dont il s’agit. Travaillant sur une documentation sérieuse, l’auteur reconstitue une histoire minée, par nature, et en restitue un éclairage précis sur une période qui gagnerait à être plus étudiée afin d’en réduire le traitement politique, idéologique et mémoriel dans laquelle elle est souvent enfermée. Par ailleurs, une lecture sobre de la Guerre de libération algérienne aide à mieux cerner les contours de cette période et complète l’analyse sur ce moment de rupture qu’est 1962. La contribution de Malika El Korso élargit à d’autres aspects le champ de recherche et d’investigation (amnistie, situation sociale et économique des Algériens, chrétiens d’Algérie...). Le corpus utilisé, les articles de Témoignage Chrétien, comme fil conducteur de sa démarche est justifié par l’intérêt continu porté à l’Algérie par l’hebdomadaire catholique. Enfin, avec Ana Sofia Neno Leite, c’est un éclairage sur la relation entre un passé mythifié et l’affirmation d’une idéologie nationale au présent. Selon l’auteure, la construction historique du Maroc se nourrit de moments fondateurs dont la bataille (victorieuse) de l’Oued El Makhazin contre les Portugais. L’invocation de l’histoire participe ainsi à la légitimation du pouvoir politique à l’indépendance et consolide les institutions de la monarchie.

La question des indépendances reste donc un sujet prometteur et fertile. Les perspectives de recherche dans ce champ scientifique sont immenses. L’intérêt que lui portent les institutions académiques, ici le CRASC et l’IRMC, laisse présager un véritable travail de continuité dans cette voie.

 Note

[1] http://www.crasc-dz.org/article-640.html.