Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Entamer une réflexion autour de la problématique des générations engagées et les mouvements nationaux au Maghreb au XXème siècle suppose, à notre sens, l’établissement des biographies, aussi brèves soient-elles, des individus ou groupes d’individus qui ont participé d’une manière active et dans une même période, à la lutte nationale pour la libération de leurs pays respectifs. Mais le concept de génération se définit surtout par un événement fondateur. Une crise ou une rupture qui opèrent une refonte profonde des rapports et des structures sociaux. La lutte pour l’indépendance de 1854-1855 est une phase de rupture. Il s’agit donc des biographies d’acteurs prises dans des rapports sociopolitiques changeants  et dans une composante coloniale en pleine mutation.

Notre contribution portera sur le parcours de deux militants-pionniers du communisme en Tunisie, engagés dans la lutte nationale et ouvrière, au milieu du XX è siècle.

Le premier personnage, Ali Jrad secrétaire général du PCT de 1939 à 1948 et le second Mohamed Ennafâa, son successeur à la direction du même parti, de 1948 à 1963, date de l’interdiction de ce parti puis de sa dissolution. Le premier, un militant interrompu ou vaincu, étant donné qu’il va faire l’objet d’une exclusion prématurée, le second vainqueur ou bénéficiaire de cette exclusion, règnera sur la direction du PCT jusqu à la veille de sa mort en 2006[1]. Deux biographies qui pourront nous permettre d’aborder l’une des questions aveugles de l’histoire de la Tunisie contemporaine.

En quoi ces deux leaders se distinguent-ils par rapport aux autres militants communistes Tunisiens de leur génération et en quoi divergent-ils ? Comment peut-on appréhender leur engagement, en tant que militants communistes, dans la lutte pour l’indépendance de la Tunisie? Peut-on saisir la réalité socio-politique de la Tunisie du milieu du XX è siècle à l’aune des itinéraires de ces deux militants? Considérer les communistes Tunisiens de la période coloniale comme militants pose problème en soi. Les nationalistes et les Destouriens, plus particulièrement, les considèrent comme des « traîtres » à la solde du Parti Communiste Français[2]. L’anticommunisme étant pour les Destouriens l’un des principaux vecteurs de leur culture politique et idéologique[3]. Les communistes Tunisiens, notamment les noms Jrad et Ennafâa ne figuraient pas dans les manuels scolaires et même si on parle d’eux c’est toujours dans un sens péjoratif et dans un esprit stigmatisant. Mais les communistes Tunisiens ont joué, malgré les erreurs de taille commises durant les dernières décennies de la colonisation[4], un rôle fondamental dans la diffusion des idées progressistes, d’une part, et dans la libération nationale et l’indépendance de la Tunisie, d’autre part. De 1956 date de l’indépendance de la Tunisie à 1963 la dissolution du PCT, leur rôle dans la construction du politique dans la Tunisie postcoloniale et la diffusion des idées de gauche était indéniable.

Comment saisir l’évolution d’un parti politique à travers des itinéraires individuels et comment l’usage de l’approche biographique peut-il rendre compte de l’épaisseur sociale et politique d’une société sous domination coloniale?

I. Des hommes et des itinéraires

Ali Jrad et Mohamed Ennafâa appartenaient avec d’autres militants communistes comme Hassen Sâadaoui, Taieb Dabab, ou Mohamed El Hédi Gharbi à la première génération des communistes Tunisiens dans une société musulmane. La génération pionnière ou encore la génération des « architectes »[5] d’une pensée ou d’une idéologie. Ils étaient initiés aux idées communistes par les militants européens du Parti Communiste Français (PCF), et de l’Internationale Communiste. Il faut dire que les Français, les Italiens et les israélites de Tunisie étaient très actifs dans le mouvement syndical et politique dès les années (1920).

A une biographie croisée, vraisemblablement plus solide au niveau de la méthode, nous avons privilégié, pour la clarté de l’analyse, deux biographies distinctes mais complémentaires. Il s’agit de deux figures emblématiques du communisme tunisien du milieu du XX è siècle.

 1. Ali Jrad : un Zeitounien qui n’a pas fait l’école française

Ali Jrad est natif de Métouiya en 1911. Une ville moyenne dans les environs de Gabès dans le Sud-est tunisien. Le père, sous la pression des difficultés matérielles, quitte la ville et la famille pour aller travailler comme charretier à Tunis. En 1922, la famille dépourvue de ressources suffisantes immigre à Tunis et rejoint le père. Le jeune Jrad suivait, dans un premier temps, comme la plupart des enfants de son milieu, des études coraniques dans le Koutab, puis, rejoint dans un deuxième temps, la grande mosquée de la Zitouna. Parallèlement aux cours qu’il suivait avec assiduité, il assistait, dès son jeune âge, aux cercles de discussions animées par les étudiants nationalistes et participe au mouvement étudiant en pleine effervescence[6]. Dès 1925, il prend goût au militantisme au sein de la cellule destourienne du quartier populaire de Halfaouine à Tunis. Les immigrés Métouis ou (Mtawa), originaires de sa région, sont nombreux et surtout très dynamiques au sein de la cellule[7]. Un véritable réseau de solidarité et de clientélisme qui voit le jour. Il faut dire que certains de ses proches étaient très actifs au sein du néo-destour[8]. Le facteur parental et régional était pour beaucoup dans ce premier engagement du jeune Jrad dans le parti nationaliste destourien. Vers les années trente, outre les effets désastreux de la crise économique, la Tunisie connaissait une effervescence intellectuelle remarquable. Tahar Haddad aborde la question ouvrière et surtout provoque les esprits conservateurs par son appel à l’émancipation de la femme[9]. De son côté, le poète Aboulkacem Chebbi, dénonçait le colonialisme et appelle à la liberté des peuples[10].

Les études de Jrad à la mosquée de la Zitouna ont été couronnées par le diplôme « At Tahsil ». Une sorte de maîtrise de langue et des études théologiques. Il n’a pas fait des études poussées, ni l’école moderne ou l’université. Mais il a appris la langue française durant sa détention. En 1926, il a écopé deux ans de prison pour avoir distribué des tracts dénonçant la guerre du Rif et de Syrie[11]. Son passé de militant est riche mais il n’est pas particulier. Il a connu les prisons, l’exil et les épreuves de la résistance. Durant sa détention, son chemin croise celui de Robert Beck militant communiste détenu lui-même pour ses activités politiques, qui l’initie au marxisme et à la littérature française. La prison a été pour lui une école et un lieu de formation politique. Acquitté, il adhère immédiatement à la section communiste de Tunis. C’est l’expérience de la prison, en tant que lieu de « socialisation forcée », qui a mis en contact, pour la première fois, l’homme avec la pensée marxiste. Dans le cadre de la formation idéologique des jeunes militants promus aux postes de direction, il a été dépêché par la section en Union Soviétique pour participer à l’École de l’Internationale Communiste. Cette première expérience et ce premier contact avec les théoriciens de la doctrine marxiste étaient déterminants dans la formation idéologique du jeune militant. Du retour en Tunisie, il était fortement marqué par les réalisations socioéconomiques et culturelles de la révolution bolchévique. On promettait le pain aux affamés, la terre aux paysans, et les usines aux ouvriers[12]. Y’ a –t-il de mieux pour les ouvriers et les paysans, les deux catégories sociales les plus exploitées par le système capitaliste et pour lesquelles les communistes oeuvrent pour leur émancipation? Son humanité et son esprit universaliste furent enrichis, entre autres, par son mariage avec une israélite Tunisienne, ce qui lui a permis de s’ouvrir sur  la culture et le patrimoine juif. En 1935, il est interné avec les nationalistes à Borj-le Bœuf dans le sud tunisien. En 1939, le congrès constitutif tenu à Tunis transforme la section fédérale de l’Internationale Communiste (SECI) en un parti communiste tunisien. Ali Jrad est élu à la tête du nouveau parti. Un parcours de militant communiste, dont la prison était un passage obligé, fut couronné par l’accès à la direction du parti. Cette ascension spectaculaire jusqu à la plus haute charge du PCT résulte, sans doute, à la fois d’une éthique personnelle qui impose le respect et d’une parfaite discipline vis-à-vis du règlement interne en vigueur. En 1939, il est de nouveau arrêté et placé en résidence surveillée à Makhtar petit village montagneux du nord ouest tunisien connu pour ses hivers rigoureux et humides. En 1940, il est condamné à cinq ans de détention, mais libéré par les Allemands. En 1946, il est reconduit par le deuxième congrès du PCT dans ses fonctions de secrétaire général. Ces éléments d’informations disparates nous  autorisent à conclure sur une biographie ordinaire d’un communiste engagé. Rien de particulier ou d’insolite dans l’expérience d’un militant de gauche. Il y’a alternance entre lutte politique en temps de liberté suivie de procès et de détention en temps de répression. Des convictions profondément ancrées, à savoir la liberté et la justice, mais aussi des sacrifices à payer pour la réalisation de ses idéaux et l’indépendance de son pays. Il y a lieu de mentionner que si les responsables du parti étaient dans leur majorité soit des fonctionnaires soit appartenant au milieu intellectuel ou à la moyenne bourgeoisie citadine[13], Ali Jrad, est un provincial issu d’une famille pauvre mais digne du sud tunisien. Par ailleurs, si l’instruction par l’école française est saisissable dans tous les itinéraires des membres du comité central du PCT, la formation de Jrad est unilingue, il n’a pas appris la langue française à l’école mais à l’occasion de sa détention en 1926. Une maîtrise de la langue arabe, des études à la Zitouna, Jrad est le communiste pétri de culture arabo musulmane. Peut être c’est l’une des raisons qui l’avait aidé à conserver, contrairement à beaucoup d’autres, une fibre nationaliste et patriotique et à adapter l’esprit universel, idée forte du communisme, aux réalités sociales et culturelles d’un pays colonisé qui lutte, en premier lieu, pour son indépendance. Essayons de connaître Mohamed Ennafâa.

2. Mohamed Ennafâa : L’intellectuel francophone

Si Jrad est décédé en 1976 sans laisser de trace écrite ou de témoignage oral sur son expérience politique et son parcours de militant interrompu[14], Ennafaâ, nous a légués une autobiographie qui aide, d’une certaine manière, à repenser l’histoire du PCT et à reconsidérer son propre parcours[15]. Les communistes Tunisiens de l’époque coloniale faisaient partie des catégories et des générations sans mémoires. Hormis la dimension subjective et justificative, qui prévaut dans l’ouvrage, et que nous comprenions parfaitement, de la part d’un militant qui écrit à l’automne de sa carrière politique ou à la veille de son départ, nous pouvons considérer l’ouvrage comme une référence et un témoignage indispensable pour l’étude de cette personnalité.

Né en 1917 à Jandouba, une ville frontalière du nord ouest tunisien, Ennafaâ est issu d’un milieu rural et tribal défavorisé. Comme Jrad, il vient de la province. En 1926, il a fait l’école franco-arabe dans sa ville natale. De conditions sociales très modestes, il a été pris en charge par la société de bienfaisance tunisienne pour  poursuivre ses études au lycée Carnot de Tunis. En 1938, il a entamé des études universitaires à la Sorbonne en vue d’obtenir une licence en lettres classiques. Le passage de la colonie à la métropole s’avère un passage obligé et une étape déterminante dans la formation de la pensée de la génération des indépendances[16]. Le contexte de la guerre a empêché Ennafâa de pousser ses études à terme. En 1940, il s’inscrit à la faculté des Lettres d’Alger. En 1942, il intègre l’éducation nationale en qualité d’enseignant de langue française à Sousse puis à Sfax, deux villes côtières à forte concentration ouvrière[17]. Porté par l’espérance d’un monde sans frontières, il adhère au PCT qui incarne le mieux, à ses yeux, ses idéaux. Si Ennafâa appartenait à l’élite intellectuelle moderne, il n’en reste pas moins, qu’il demeure un provincial d’origine paysanne. Et s’il avait six ans de moins que Jrad, il appartenait, comme lui, à la génération des bâtisseurs du communisme et du syndicalisme en Tunisie. Durant son séjour à Sfax, il a joué un rôle de premier plan dans l’organisation des structures syndicales locales. Les villes de Chebba, El Jam, El Mahrès ont vu la création pour la première fois de sections communistes. Il a coordonné des actions syndicales communes avec Farhat Hached futur secrétaire général de l’UGTT ainsi qu’avec Habib Achour[18]. Il a pu observer de près les conditions de travail des mineurs dans le bassin des phosphates de Gafsa ainsi que les arracheuses d’alpha dans les hautes steppes de la Tunisie centrale. Les expériences personnelles dans le pays réel faisaient en sorte que Ennafâa se rend compte de la dimension sociale de la lutte politique. Il réfléchit sur la nature du système politique qui serait le mieux adapté aux classes laborieuses et pourrait leur apporter plus de justice et d’équité[19]. Son engouement pour le communisme remonte aux années du secondaire au lycée Carnot. C’est dans ce haut lieu de socialisation ainsi que les cercles des jeunes communistes, qu’il a pris goût au communisme, un prélude à l’entrée dans le mouvement communiste. En 1943, il est secrétaire général de la section de Sfax et membre du comité central du parti. Au deuxième congrès du parti, tenu en 1946, il est élu au bureau politique. Ce long parcours jalonné de lutte et de sacrifices sera couronné par l’accès à la responsabilité de secrétaire général du parti suite à l’exclusion, sur fond de crise et de suspicion, de Ali Jrad[20]. Une exclusion due essentiellement à l’opposition de Jrad à la ligne politique adoptée par le PCT pendant la guerre froide. Mais, Ennafâa ne sera-t-il pas l’otage de ceux qui l’ont porté à la tête du parti ? Dans cette conjoncture de crise et de remise en question profonde, on voit se dessiner au sein du PCT des destins différents et des réseaux d’alliances contradictoires.

II. Le tournant de l’après guerre 1947 : ou l’impact de la nouvelle conjoncture internationale

Au lendemain de la deuxième guerre mondiale, le PCT va connaître de profondes transformations. La direction ainsi que la base ne constituent plus un bloc homogène ou un ensemble compact. Formé de composantes diverses, le parti communiste est une organisation hybride. La conjoncture internationale, notamment la division du monde en deux blocs, ainsi que la radicalisation de la lutte nationale pour l’indépendance étaient des facteurs déterminants dans son évolution interne. Comment les communistes Tunisiens avaient-ils réagi à l’égard de la nouvelle stratégie de l’International communiste? Et comment avaient-ils adapté, dans un contexte ambigu,  universalisme et nationalisme, deux visions apparemment antinomiques?

1. L’exclusion de Jrad en 1948 : ou le temps des déchirures

Il s’agit d’interroger à la fois les causes et les moments de ruptures et d’opposition entre des individualités d’une même veine idéologique et d’une même tranche d’âge.

Au lendemain de la guerre, la question qui se posait aux communistes Tunisiens était comment articuler deux tendances diamétralement opposées. La lutte nationale et la réalisation de l’indépendance d’une part, et l’alliance avec la France coloniale, comme l’indique le rapport Jdanov, d’autre part. Le rapport indique que, vu la conjoncture internationale de l’après-guerre, la priorité devrait être accordée à la lutte contre l’impérialisme américain ennemi fondamental des peuples.

Qu’elle était la position de Jrad à l’égard de la nouvelle stratégie adoptée par l’Internationale communiste?

Comment les membres du bureau politique du parti communiste tunisien avaient-ils réagi à cette nouvelle orientation du parti communiste soviétique ? Jrad a évolué comme militant communiste. Il manifeste une nette démarcation à l’égard de la ligne politique suivie par le parti depuis le déclenchement des hostilités en 1939. Le PCT était mobilisé, à l’instar du PCF, et des structures de gauche, dans la métropole, dans la lutte contre le  faschisme. Au lendemain des hostilités et avec le début de la guerre froide la priorité était donnée à la lutte contre l’impérialisme américain[21]. La dimension nationale et la lutte pour l’indépendance étaient, sinon absente, du moins reléguées au second plan dans la stratégie du PCT. Le comité central soulignait en 1947 que la nécessité absolue du peuple Tunisien est de s’allier aux peuples du monde pour combattre l’impérialisme américain et ses ambitions impérialistes et bellicistes. Les communistes, notamment d’origine européennes, étaient hostiles à toutes aspirations autonomistes et préconisent en priorité la libération de la métropole. Le nationalisme, bien ancré dans la conscience et l’imaginaire collectif des Tunisiens, était considéré comme une dérive ou encore une déviation. Le chef de file de cette tendance internationaliste était Maurice Nizard avec d’autres membres tels que Victor Obert ou Georges Adda. A ce différend de taille, s’ajoute la division sur la question palestinienne. Encore une question majeure de discorde et de division. Le PCT considère, contrairement à l’opinion publique et en porte-à-faux avec l’idéologie nationaliste arabe en vogue à l’époque, comme positive, la partition de la Palestine et la création de l’Etat d’Israël en 1948.

Par ailleurs, Jrad était parmi les premiers communistes Tunisiens à poser la question de la nationalisation ou la « tunisification » du PCT. Une tentative qui a pour objectif de sortir le parti de son isolement[22]. Bien que minoritaire, il représentait la tendance politique, qui mettait en avant la dimension nationaliste du parti. Il est question pour lui de rompre avec l’ancienne ligne politique anti-nationaliste poursuivie par le PCT depuis la veille de la guerre. Le PCT devrait répondre, à son avis, aux aspirations profondes de la nation et accorder à la lutte politique pour la libération une dimension sociale à savoir l’émancipation des masses laborieuses ouvrières et paysannes. Toutefois, cette tendance ne pèse pas lourd au sein du parti. Bien au contraire, ce courant nationaliste provoque un large mouvement de contestation parmi les structures et à travers sa base à majorité européenne. Il faut mentionner également que les responsables de la direction du parti en majorité français et israélites étaient bien intégrés dans le système colonial et puise leurs intérêts et leur existence même de la colonisation. Claude Liauzu soulignait que « Le communisme colonial, émanation des petits blancs s’est refusé à assumer la revendication de l’indépendance nationale et a défendu les intérêts d’une aristocratie ouvrière bénéficiant de son statut de colonisateur »[23]Le nationalisme ne rime pas avec le communisme et sa dimension universelle et l’indépendance de la Tunisie n’est pas une question qui urge. Deux lignes en lice pour imposer leurs visions et dominer les instances du parti. La première, minoritaire, mais déterminée. Elle est représentée par Jrad. Parmi ses partisans on peut citer Ben Meskiana Negra, Ben Mohamed Lahbib[24] et Ammar Ouzgane[25]. Son objectif est d’essayer de sortir le parti de la situation de léthargie dans laquelle il se trouve et lui doter d’une dimension patriotique et nationaliste. Une sorte de refonte qui vise la transformation radicale du PCT par la tunisification de ses dirigeants qui seraient en mesure de répondre aux aspirations profondes des masses populaires. Une orientation radicale, patriotique mais périlleuse. Elle aurait pour conséquence l’élimination immédiate de la majorité des dirigeants et le départ imminent de la base d’origine européenne. La seconde tendance est pour la continuité de la ligne politique suivie jusqu’à présent. Elle demeure sous tutelle du PCF et dont les responsables ainsi que les adhérents se considéraient comme partie prenante du peuple communiste français. Cette attitude bien que majoritaire et dominante allait engendrer, à son tour, la marginalisation du parti au sein de la société tunisienne dont l’objectif fondamental reste l’indépendance du pays. La direction du parti fait usage d’un pathos désuet et incompatible avec le contexte de l’époque. Elle focalise sur la menace de l’impérialisme américain. Pour elle le colonialisme français n’est pas un impérialisme. Il est tout simplement un colonialisme inoffensif. Contrairement à cette optique, pour Jrad la priorité du parti est d’intensifier la lutte contre l’impérialisme français allié objectif de l’impérialisme américain. La lutte contre l’oppresseur français du peuple Tunisien n’est pas incompatible avec le combat contre l’impérialisme américain[26]. Pour la direction du parti l’Amérique était la seule puissance impérialiste bénéficiaire de la guerre. La France au contraire est sortie fragilisée. Il fallait, par conséquent, atténuer la lutte contre le colonialisme français[27]. Elle appelait le peuple Tunisien à observer une attitude d’attentisme et de compréhension à l’égard de la France coloniale, qu’il préférait, malgré tout, à l’impérialisme américain[28]. Jrad estimait que, occulter le caractère impérialiste de la France coloniale c’est priver les Tunisiens de leurs droits à la liberté et à l’émancipation[29]. Le différend majeur entre Jrad et ses détracteurs porte, au bout du compte, sur l’identité du parti communiste tunisien à un moment crucial de l’histoire de la Tunisie ainsi que de son propre avenir. S’agit-il d’un parti politique national et patriotique qui évolue dans une société colonisée à dominance arabo-musulmane, ou, au contraire, d’un corps étranger greffé sur une société avec laquelle il n’a rien de commun? Les communistes Tunisiens toujours fidèles au PCF et en référence à son secrétaire général Maurice Thorez, considéraient, jusqu’aux années cinquante,  les peuples Maghrébins comme une « Masse d’individus qui avaient des revendications d’ordre social et économique mais non des aspirations nationales »[30]. Qu’elle était le dénouement de cette crise ?

2. Le 3è congrès du PCT (mai 1948): l’accès de Ennafâa à la direction du PCT ou la continuité dans la tension

Qui peut assurer la succession de Jrad à la tête du parti ? Ni l’Israélite Maurice Nizard, ni le Français Victor Aubert. Il faut absolument un Tunisien musulman. Mais pas n’importe quel Tunisien. Un universitaire, enseignant de langue française et pétri de culture occidentale. Mohamed Ennafaâ répond parfaitement à ces critères. Bien plus, il a une idée sacrée du sens de la discipline et de l’esprit collégial[31].

Cependant, si Ennafaâ est élu à la tête du PCT à la suite de l’exclusion de Jrad, il ne sera, en réalité, que l’ombre de Maurice Nazard l’homme fort du Parti[32]. Pure produit de l’école française, il fait partie, en quelque sorte, de ce qu’on peut appeler du « corps intermédiaire entre dominants et dominés »[33]. De 1948 au 1952, il représente le courant internationaliste et s’aligne sur la stratégie du communisme international. Dans « Lavenir de la Tunisie » organe du PCT, il faisait de la paix et de la libération nationale la revendication majeure du parti. Mais Ennafâa fraîchement élu devrait faire face à la vague de défection et de départ causés par l’exclusion injustifiée de Jrad[34]. Ben Meskiana secrétaire  général de la section locale de Kairouan qui soutenait des rapports réguliers avec Jrad est exclu en 1948. Negra, nouveau secrétaire et membre du comité central, présente sa démission la même année. Ben Mohamed Lahbib, secrétaire de la section de Mateur démissionne début 1950[35]. Ammar Ouzgane exclu avant Jrad pour déviation nationaliste[36]. Si le PCT est sensiblement affaibli de l’intérieur, il n’en reste pas moins, qu’il a été durement critiqué de l’extérieur notamment de la part des nationalistes. Les destouriens restent sceptiques à l’égard de l’engouement patriotique des communistes. Ils reprochaient aux communistes de ne pas accorder suffisamment d’importance à la question nationale. Dans des réunions communes où se trouvaient ensemble communistes et destouriens la tension monte et les discussions sont souvent houleuses. Au cours d’un meeting tenu le 21 avril 1949 organisé par le comité tunisien pour la paix et la liberté, Ennafaâ était fustigé voire même qualifié de traître. Bourguiba ne ménage pas les communistes. Il ne manque pas d’exprimer son hostilité et son mépris à leur égard. On voit ici une lutte ouverte pour le pouvoir et une volonté délibérée de la construction de la centralité politique. Après l’indépendance, il les considérait comme : «  une minorité infime qui mène une œuvre d’intoxication redoutable. Par leurs calomnies savamment orchestrées ils arrivent à influencer des gens simples. Ils ignorent systématiquement les réalisations du régime, les étapes franchies depuis l’indépendance »[37].

Après 1956, le PCT, exclu de la scène politique, se transforme en parti d’opposition. Une opposition participative à travers les élections et les différentes manifestations politiques. Il s’agit pour Ennafaâ, en premier lieu, de préserver le parti de la disparition dans une conjoncture de répression à outrance et de pouvoir personnel[38]. Cependant, le jeune Etat indépendant n’était pas prêt à laisser agir et œuvrer quiconque en dehors de ses instances. Il ne permet d’autres socialisations que la sienne. En 1956, l’enjeu n’est plus la question de l’indépendance mais la privatisation de l’Etat. Le Néo-Destour ne concevait pas l’exercice du pouvoir comme un compromis négociable entre les différents protagonistes. Sa stratégie à l’égard des opposants est, soit la récupération soit l’élimination au nom de l’unité nationale.  Lorsque le PCT s’attaque au parti unique et au pouvoir personnel de Bourguiba, le gouvernement décide la fermeture de ses locaux et la saisie de son journal pour arriver à son interdiction puis à sa dissolution en 1963. De 1963 au 1981, Ennafaâ vit comme assigné à résidence surveillée. Son action politique est assez réduite sinon inexistante.

Conclusion

Cette réflexion engagée autour du concept des générations engagées porte sur deux militants communistes tunisiens de la première génération. Le premier, Jrad représente la figure du communiste qui a évolué progressivement vers un communisme national adapté à la réalité politique et culturelle de la société tunisienne à la veille de l’indépendance. Il a pu saisir la complexité de la situation entre le national colonisé et l’international pensé ou rêvé. Sa culture basique et son parcours de militant communiste ont été pour beaucoup dans ses orientations politiques. Il a intégré dès 1945 l’arabité et l’Islam comme composantes fondamentales de l’identité tunisienne. Minoritaire en 1948 dans sa tendance nationaliste, il a été injustement exclu de la direction du Parti.

Le second, Ennafaâ, pur produit de l’école française, a accepté d’assurer la direction du parti et la continuité de sa ligne politique. Une continuité dans la conflictualité, certes, mais qui a assuré, tout de même, la survie d’une organisation de gauche dans un milieu socioculturel et politique farouchement hostile à l’idéologie communiste

Orientation bibliographique:

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Gallissot, R., « Mouvement ouvrier et mouvement nationaliste. Communisme, question nationale et nationalisme dans le monde arabe », Les Cahiers du Mouvement Social, no 3, pp. 9-56.

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Kazdaghli, H., Evolution du mouvement communiste en Tunisie 1919-1943, Tunis, Fac des Lettres la Manouba, 1992.

Kraiem, M., Le parti communiste tunisien pendant la période coloniale, Institut Supérieur d’Histoire du mouvement National, Univ de Tunis I,  1997.

Liauzu, C., Passeurs de rives. Changements d’identité dans le Maghreb colonial, l’Harmattan, 2000.

Sebag, P., Pour une Tunisie libre et indépendante : pour la paix, la terre et le pain, trois années de lutte 1948-1951 du congrès de Ferryville au congrès de Tunis. Communistes de Tunisie : 1939-1943 : souvenirs et documents.

Stora, B., Les sources du nationalisme algérien. Parcours idéologiques, origines des acteurs, l’Harmattan, 1989.

Stora, B., Algérie Maroc. Histoires parallèles destins croisés, Maisonneuve Larose, 2002.

« Témoignage de Monsieur Mohamed Ennafaâ », in Revue d’Histoire Maghrébine, n° 110, janvier 2003, pp. 205-246.

Zaâtour, M., Mohamed Ennafaâ : itinéraire d’un militant communiste (1917-1963), Mémoire de Master, Sfax, Fac des Lettres et Sciences Humaines 2007-2008.

 Notes

[1] Même s’il démissionne de la direction du parti en 1981, au profit de Mohamed Harmel, Mohamed Ennafâa gardera une présence symbolique et une aura incontestable au sein du parti et parmi ses militants.

[2] Kraiem, M., Le Parti Communiste Tunisien pendant la période coloniale, Institut Supérieur d’Histoire du Mouvement Nationl, Univ de Tunis I, p. 300.

[3] Hamza, R., Communisme et nationalisme en Tunisie de la « libération à l’indépendance (1943-1956), Université de Tunis I, 1994. p.15.

[4] Jusqu’aux années cinquante, ils étaient partisans de la politique de « L’union française ».

[5] Stora, B., Algérie Maroc. Histoires parallèles, destins croisés, Maisonneuve-Larose, 2002.

[6] Kraiem, M., Le Parti Communiste Tunisien, p. 256

[7] Ibid., p. 256.

[8] Kraiem, M., ibid., p. 257.

[9] Haddad Tahar, écrivain et penseur tunisien (1899-1935).

[10] Chebbi Belkacem poète tunisien (1909-1934).

[11] Hamza, R., ibid., p. 107.

[12] Kraiem, M., Ibid., pp. 256-257.

[13] M. Nizard est avocat au barreau de Tunis. R. Meimoun est employé de banque. E. Laurent enseignant dans le secondaire, R. Gmati employé des PTT, P. Sebag enseignant, Gouiraur G. fonctionnaire, M. Ennafaâ enseignant, voir Hamza (R.), p. 360.

[14] Peut être, l’article de sa fille Neila Jrad, participe, en partie, à élucider l’une des étapes les plus sensibles et les plus cruelles de sa vie politique à savoir son exclusion du PCT en 1948. Jrad (N.),  « La lettre d’Ali Djerad au troisième congrès », in, Revue d’histoire Maghrébine, n° 61-62, juillet 1991, pp. 204-222. 

[15] Ennafaâ, M., Il était une fois… un jeune révolté, Tunis, Maghreb diffusion, 2000.

[16] Stora, B., Histoires parallèles, destins croisés, Maisonneuve Larose, 2002.

[17] Ennafâa a été nommé professeur de langue française dans les collèges de Tunisie, alors qu’on ne pouvait être qu’instituteur à l’époque, quelque soit le diplôme dont on dispose.

[18] Achour, H., Ma vie politique et syndicale. Enthousiasme et déceptions, Editions Alif, Tunis, 1989.

[19] Ennafaâ, M., Il était une fois, p. 138.

[20] Hamza, R. p. 90.

[21] Kraiem, M., ibid., p. 262.

[22] Kraiem, M., p .261.

[23] Liauzu, C., Passeurs de rives. Changements d’identité dans le Maghreb colonial, l’Harmattan, 2000, pp. 82-92.

[24] Après avoir quitté le PCT, Mohamed Lahbib rejoignait le Néo-destour.

[25] Jrad, N., Ibid., p. 217.

[26] Jrad, N., p. 217.

[27] Kraiem, p. 268.

[28] Ibid., p. 267.

[29] Ibid., p. 262.

[30] Maurice Thorez discours prononcé à Alger en 1939. Voir Kraiem, M., p. 167.

[31] Au IIIè congrès du PCT c’est lui qui va présenter le rapport politique qu’avait refusé de présenter Jrad. Voir Zaâtour, M., Mohamed Ennafaâ, op-cit., pp. 40-41.  Le rapport va dans le sens du courant internationaliste qui met en avant la lutte contre l’impérialisme américain et reporte la lutte contre le colonialisme à un horizon lointain.

[32] Ennafaâ, M., Revue Maghrébine, p. 231. Ennafaâ mentionnait : « Et je dois à la vérité historique de dire qu’après l’exclusion du camarade Ali Jrad, je n’ai jamais porté le titre de secrétaire général, me contentant d’être premier secrétaire dans un secrétariat collectif ».

[33] Cité par Stora, B., Les sources du nationalisme algérien, p. 136.

[34] Jrad, N., ibid., p. 212.

[35]  Hamza, R., Communisme et Nationalisme, p. 210.

[36] Jrad, N., p. 211.

[37] Discours de Bourguiba, in journal La Presse n° 8854, du 19 janvier 1963, voir Zaatour, M., Mohamed Ennafaâ : Itinéraire d’un militant communiste (1917-1963), Mémoire de Master, Fac des Lettres et Sciences Humaines Sfax, 2007-2008, pp. 82-83.

[38] Le pays a failli plonger dans la guerre civile avec le conflit qui a opposé les Youssefistes et les Bourguibistes.