Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Plusieurs « générations » d’intellectuels[1] se sont engagées, au cours du XXe siècle, dans les mouvements de libération des trois pays du Maghreb sous domination coloniale française. Mais quelle relation liait les intellectuels algériens, tunisiens et marocains à leurs sphères politiques réciproques ? Différentes formes de militantisme (résistances et/ou interventions armées ?) ont coïncidé ou ont suscité des questionnements sur la notion d’« engagement » et sur la définition de l’ « intellectuel ». En situation coloniale, le recul historique dont nous bénéficions aujourd’hui est propice à relancer une controverse récurrente, celle du rapport – encore peu clarifié dans le cas maghrébin – entre les registres intellectuel et politique. Cette question, toujours d’actualité est à inscrire dans la longue durée du XXe siècle, car elle façonne en profondeur l’action politicienne de moyenne et courte durée. Elle travaille également la discipline historique qui a identifié des courants d’action nés au cours de la période coloniale en fonction de prises de position directement politiques ou explicitement liées à la question de la domination française.  A observer le présent intellectuel et politicien maghrébin, les contextes coloniaux des trois pays suggèrent des différences dans les expériences locales, lisibles à un niveau infra-politique, dans la gestation des idées et les itinéraires des hommes. Les orientations intellectuelles et lignes politiques du XXème siècle tunisien sont enchâssées dans une histoire nationale qui s’est bâtie sur une différenciation sur le degré d’engagement plus ou moins direct des discours. Pour déplacer le regard sur les liens dialectiques entre les formations sociales qui ont porté, vécu puis écrit les histoires nationales maghrébines, nous proposons de traiter le cas tunisien en accordant une attention particulière aux frontières et aux passages entre sphères intellectuelles et politiques. Les deux espaces sont étroitement imbriqués mais les postures sont souvent masquées par l’actualité puis par une vision du passé où témoins actifs et acteurs passifs accumulent à leur tour des interprétations contradictoires, plus ou moins durables sur la rétine des historiens.

L’objectif de cette étude est de voir comment se structure l’élite intellectuelle tunisienne à l’époque contemporaine et la façon dont elle s’empare des transformations culturelles pour répondre à des besoins d’élite instruite dans une conjoncture politique de domination. La revue, terrain décalé par rapport au politique est un observatoire de la construction du milieu où s’enracinent les idées politiques, constituant  majeur de toute vie intellectuelle. L’évolution socio-culturelle de la catégorie des intellectuels est régie par des strates successives, qui, face à des événements, se définissent réciproquement par des postures. Ce qui se répercute assez loin dans le temps social, dans la vie des idées et la manière dont elles se transmettent. Aussi et pour comprendre le cas de  la Tunisie au XXème siècle, doit-on dégager trois niveaux dans la question générationnelle telle qu’elle se pose aujourd’hui à l’historien : comment la notion de génération construit la catégorie des intellectuels à l’époque contemporaine, la façon dont elle agit sur leurs positionnements réciproques, sa perception historiographique. A mettre en perspective l’omniprésence répétitive de cette question aide à voir plus clair dans le processus de sa mise en abyme.

Mémoire généalogique et vision historiographique du milieu intellectuel tunisien 

Dans le cas de la Tunisie, on ne peut aborder la question de l’engagement des intellectuels sans revenir au préalable sur la généalogie du milieu à partir du XIXème siècle. Les 75 ans du régime colonial ont produit des espaces d’expression différenciés parmi les élites instruites et inspiré des « engagements » multiformes face à l’enjeu immédiat de la libération nationale. Une vie complexe anime les réseaux lettrés tunisiens où se croisent plusieurs classes d’âge et de formation qui conjuguent divers scénarios d’action, en fonction des orientations idéologiques et des positionnements politiques de chaque recrue. Une importante littérature historienne a couvert la phase réformiste, fondatrice de l’intelligentsia contemporaine[2]. Les historiens tunisiens ont largement étudié les deux institutions - nées à la suite d’un constat de la part des lettrés de la classe gouvernante- qui viennent à la rescousse de l’enseignement de la Zaytouna, considéré alors comme dépassé et inadapté : l’Ecole militaire du Bardo (1838-1866) puis le collège Sadiki (fondé en 1875) ont été créés pour instruire des élites aptes à affronter les temps nouveaux. De ces gestes réformateurs date la naissance des deux foyers de clercs qui vont construire et dire la Tunisie contemporaine, de façon à la fois parallèle et concurrente. Les deux courants évoluent dans la rivalité, selon les fonctions occupées et les rôles joués face à l’Etat comme ils se meuvent dans un partage, plus ou moins négocié, face aux professions intellectuelles du siècle. Ainsi, les réformes de l’Etat beylical au milieu du XIXème siècle étendent la catégorie des élites instruites en introduisant distinction et compétition entre les deux cursus, l’un dit « ancien » (alors que la Zaytouna se modernise par vagues successives au cours du XXème siècle), l’autre étiqueté alors comme « moderne » (qui vit, défend et entretient cette épithète originelle). Qu’ils soient issus du monde zaytounien ou produits du second courant, les intellectuels tunisiens se rencontrent cependant autour de la référence à cette période rénovatrice qui précède le Protectorat français en Tunisie (1881). Ce faisant, les deux courants inscrivent la modernisation de la Tunisie dans un ordre politique souverain et dans le mouvement général de la Nahdha qui secoue les élites du Maghreb, du Machrek et de l’Empire ottoman.

Ainsi, l’histoire « générationnelle » racontée depuis lors par les élites tunisiennes est bâtie sur une différenciation et un point de rencontre : selon que l’intellectuel est passé par le cursus zaytounien ou venant de la filière Le Bardo/Sadiki, il se pense à travers cette généalogie ; en même temps, chacun des deux groupes revendique le même héritage d’une « renaissance nationale » ressentie par l’élite éclairée. Cette référence se développe au fil des générations du XXème siècle ; la propension à se disputer cet héritage « réformiste », n’exclut pas les contrastes mais participe au brouillage des limites entre les deux groupes, dont le cheminement croisé et parfois adverse est exagérément pris comme antinomique sur le plan social. En réalité, cette opposition souvent vécue comme telle par les clercs tunisiens leur sert à se positionner entre eux, comme à se chercher une notoriété et une légitimité que la situation coloniale contribue à nier ou à contrer. Cette distinction entre également en ligne de compte sur un plan concret, celui des conditions d’accès à des métiers -en pleine mutation- (juge, notaire) et d’exercice de positions sociales (médecin, avocat…). Les questions de cursus au sein de l’élite intellectuelle tunisienne s’idéologisent dans le cadre de la compétition qui l’anime et ces luttes couvrent à la fois les transformations de statut social au sein des catégories instruites et les conséquences d’un déficit de reconnaissance politique par l’État colonial.

A ces questions de généalogie des intellectuels tunisiens s’ajoute, en situation coloniale, leur organisation dans le cadre de la lutte nationale : l’histoire contemporaine et celle du mouvement national tunisien se rejoignent sur la différenciation entre zaytouniens et sadikiens, du nom des institutions qui ont sécrété ces deux groupes parmi lesquels sont apparus les premiers intellectuels nationalistes vers la fin du XIXème siècle. La première « génération » est globalement assimilée au personnel et sympathisants du premier Destour (créé en 1920) et la seconde au Néo Destour (créée à la suite de la scission de 1934). La division socio-culturelle en son temps s’est nourrie de la rivalité dans l’action politicienne et des différences d’auto-perception : les « Jeunes Tunisiens » (à l’image des « Jeunes Turcs ») se sont posés comme la génération porteuse d’espoir face à des « Anciens » desservis en effet par l’âge et la formation. L’adjectif « Vieux » accolé au noyau originel puis l’exclusion effective de ses partisans de la négociation pour l’indépendance ont consacré l’hégémonie de la deuxième fraction. Entre les « néos » et les « vieux » acteurs de l’histoire nationaliste, une barrière s’est dressée, a eu le temps de vivre, s’est terminée par l’avènement politique des « jeunes » destouriens. Aussi après l’indépendance, assiste-t-on à une clôture supplémentaire : l’histoire des seconds (sadikiens pour la plupart) éclipse celle des premiers (zaytouniens surtout), ceux-ci se retrouvant privés de visibilité institutionnelle et par là même d’expression propre.

A cela s’ajoute à ce jour un constat historiographique : des travaux récents semblent confirmer l’ancienne césure « générationnelle », alors même que ces lectures historiennes tentent d’englober les coupures politiques dans des séquences plus longues. Une synthèse issue d’un travail collectif sur les générations intellectuelles tunisiennes depuis l’époque coloniale jusqu’à l’indépendance[3], en dégage trois sous le protectorat : les pionniers (1881-1914), les fondateurs (1920-1935) et les successeurs (1945-1955), au risque de fondre les deux branches du Destour au sein d’une seule génération de « fondateurs ». Un des arguments justifiant la fusion de ces deux groupes politiques est, comme on l’a dit plus haut, la référence commune au XIXe siècle tunisien « réformateur » : celui-ci est traité comme réservoir d’idées politiques et comme fabrique d’institutions étatiques. Les tenants des deux courants politiques se rencontrent en effet dans la volonté de faire apparaître la période pré-coloniale comme pionnière et modernisatrice avant le choc de la colonisation française en 1881. Tous deux reviennent à cet héritage commun qui enracine à leurs yeux la Tunisie dans une modernité choisie par ses propres élites, non imposée de l’extérieur. La revendication de cette période fondatrice revient de manière plus nette comme argument historiographique dans un article plus récent qui discute la validité de 1881 (date du Protectorat), comme limite de la catégorie « histoire contemporaine » et propose une périodisation nouvelle[4]. L’effet prégnant de la référence culturelle à la période « réformiste » traverse ainsi le temps et les générations, et reliant les acteurs de l’époque aux historiens d’aujourd’hui amène à s’interroger sur sa  vivacité et les chaînons de sa transmission.

Or, les trois registres -mémoire généalogique, rivalité politique et intériorisation historiographique- qui se nourrissent entre eux de façon circulaire camouflent une évolution plus complexe des intellectuels tunisiens. Les luttes idéologiques face à la question coloniale et les attitudes politiques des acteurs départagent certes les intellectuels tunisiens. L’histoire politique du XXème siècle tunisien a du reste largement étudié ces divergences en termes de « guerre des Destour», de «relève politique», de «rupture entre les deux groupes», voire reconnu l’«occultation» ou l’«oubli». Seulement la tension qui existe entre les deux versants principaux -« ancien » et « nouveau »- n’est pas faite que d’oppositions et la rupture politique se comprend entre autres par la proximité et la compétition d’intellectuels des deux fractions. Une des hypothèses qui sous-tend cette étude est que la vie culturelle est traversée par des courants communs qui la rattachent à un mouvement général dans l’accès à de nouvelles formes d’expression. Les protagonistes de tous bords accèdent aux mêmes transformations culturelles et matérielles ; le périodique en général et la revue en particulier font partie de ces mutations qui agissent entre les XIXème et XXème siècles sur le réseau intellectuel tunisien, sur ses modes de communication internes et sur ses connexions avec les milieux analogues. Parmi les formes d’expression qui transforment la production culturelle et ses auteurs en Tunisie tout au long du XXème siècle, la revue exerce une influence lente et profonde sur la composition et le fonctionnement du milieu, largement conditionné et travaillé par la question linguistique. Nous conjuguerons l’analyse des deux facteurs pour poser les jalons d’une lecture générationnelle du XXème siècle tunisien qui mette en valeur la continuité du tissu intellectuel en soulignant la portée des découpages idéologiques qui le traversent en situation coloniale pour se prolonger après l’indépendance.

Revue et langue arabe pour lire les générations 

Quelques rappels généraux semblent nécessaires pour situer la spécificité d’une revue dans le genre périodique[5]. Il convient de la distinguer du journal, du bulletin ou du magazine, autant de sous-genres voisins, sans être fondamentalement différents. De plus, la revue exprime autre chose que les ouvrages ; on peut y retrouver les embryons d’une œuvre littéraire, des idées en gestation avant leur passage dans un développement plus long, des poèmes qui prendront place plus tard dans un recueil, un débat d’actualité plus ou moins durable… Le rythme de parution d’une revue étant au moins mensuel (trimestriel, semestriel ou annuel), on se retrouve avec des articles moins directement liés à l’actualité politique, plus distanciés et réfléchis, avec des contenus à formes variées qui ne reflètent pas obligatoirement le contexte.

Face à une production d’ouvrages plutôt faible, le secteur périodique en Tunisie reste un bon indicateur et entre le journalisme et le monde des revues, on peut observer la construction d’un espace intellectuel contemporain. Même si dans l’état des connaissances sur le XXème siècle tunisien, on manque encore d’études sur le journalisme proprement dit, ses hommes et ses courants, osons partir du schéma qui distingue le journal de la revue, oppose «l’information » à « la culture ». Cette formule rapide permet d’affiner la lecture de la production périodique contemporaine en Tunisie en considérant les revues comme des combinaisons plus ou moins souterraines de la vie politique. Fondu dans une production journalistique riche et vivace, le corpus des revues n’est pas étudié en lui-même en Tunisie ; pourtant des études pionnières[6] ont dégagé un ensemble distinct, signalé des titres plus ou moins durables. Sous le protectorat, la place de la femme dans la société, le thème de la patrie, la question linguistique sont autant de thèmes qui ont été développés et qui ont alimenté les revues de langue arabe et de langue française. Ces réflexions révèlent un engagement indirect dans la vie politique tunisienne et ont lentement évolué. Aussi observer les revues permet-il de prendre un recul sur les lieux de formulation des idéologies nationales, de voir de plus près dans les réservoirs qui servent à élaborer les discours des hommes politiques. Par là même, ce détour est une façon de chercher des « générations » en contournant le critère habituel et dominant, des cursus de formation, l’objectif final étant de dégager des fils de communication entre des représentations et/ou des sphères d’application des idées, qui ne soient pas directement ou uniquement politiques[7].

Pour dégager les phases essentielles dans ce mouvement de structuration du champ intellectuel tunisien un élément supplémentaire doit être mis en valeur : celui de la langue d’expression, comme vecteur et comme déterminant de la culture nationale. Tout au long du XXème siècle tunisien, la vie culturelle se déploie autour du bilinguisme arabe/français. Avec le Protectorat, une politique linguistique offensive impose la langue française dans le monde de l’écrit notamment, depuis l’enseignement jusqu’à la surveillance des journaux, en passant par l’administration. Ce qui développe la production intellectuelle -de façon inégale et avec des décalages- sur les deux langues, française et arabe, en minorant l’usage des autres langues qui étaient présentes dans le monde de l’écrit (l’italien, l’hébreu et le judéo-arabe notamment) et en réservant l’arabe dialectal au domaine oral. La valeur idéologique de ces deux langues privilégiées par l’imprimé au cours du XXème siècle, mises en situation de concurrence dans la vie intellectuelle tunisienne, commande leur rivalité sur le plan politique, la langue française étant celle de la domination. La langue arabe classique, celle des lettrés donc, devient symbole d’appartenance et signe d’antécédence d’une catégorie intellectuelle ; les couches suivantes se détermineront par rapport à cet héritage symbolique plus ou moins honoré, plus ou moins pratiqué. La coloration idéologique de la question linguistique contribue de façon durable à alimenter les luttes de positionnements entre les locuteurs sans pour autant que les deux fractions francophone et arabophone se tournent le dos : l’adversité idéologique oblige à regarder dans l’autre camp et on voit se tisser dans des secteurs de la communauté instruite (par exemple dans l’enseignement ou le journalisme) fils d’interférence et d’influence entre les deux sphères. Si la production des revues fait apparaître le milieu intellectuel tunisien de cette époque comme scindé en deux sphères, l’une arabophone et l’autre francophone, les thèmes traités dans les deux « camps » se rejoignent souvent et les préoccupations se répondent à travers des traductions ou des échanges. Aussi, les deux foyers francophone et arabophone ne sont pas étanches l’un pour l’autre même si chacune des parties traverse une évolution propre dans laquelle la langue d’expression est un cordon essentiel. Le français rattache de son côté les revues françaises de Tunisie au monde intellectuel français (de France et d’Algérie notamment) tandis que la langue arabe lie les lettrés arabophones aux revues similaires du Maghreb et du Machrek qu’ils lisent, échangent, citent.

Le milieu tunisien des revues apparaît donc comme un espace de rencontre éloigné des contingences immédiates, un lieu souterrain de respiration de la vie intellectuelle. C’est dans ces institutions que se construisent les différents groupes intellectuels, qu’ils s’expriment et s’articulent entre eux, qu’ils se livrent aussi à une course à la notoriété. Cette prétention commune les unit et on peut parler d’autant plus de circulation et d’échanges que nous avons affaire à un corps numériquement limité, si on prend pour indice les chiffres de tirage des revues ou des ouvrages[8] qui dépassent rarement les deux mille exemplaires.

Parmi les moyens de se construire et de se dire, la langue arabe occupe une place symbolique particulière. Ce médium est en effet un élément constitutif de la « personnalité tunisienne ». Aussi son inscription dans la vie des revues peut-il renseigner sur la façon dont cette idée est mise en œuvre à travers les différents usages qu’en font les intellectuels tunisiens pendant l’époque coloniale. Car quelque chose se joue progressivement dans les milieux arabophones -où se côtoient zaytouniens et sadikiens- entre lesquels deux pôles se dessinent peu à peu : le premier est « naturellement » arabophone tandis que le second qui accède à une formation bilingue fera le choix de s’exprimer en arabe dans les journaux et revues. En d’autres termes, la transmission de la langue arabe par l’enseignement zaytounien entre en concurrence avec d’autres usages de cette langue entrés dans la vie des idées par les cursus de type sadikien et franco-arabe développés dans le cadre du Protectorat.

Sachant que l’imprimé bouscule le temps de la transmission, transforme les formes d’engagement comme il agit sur la gestation et la circulation des idées, nous allons soumettre le milieu intellectuel tunisien à une lecture qui s’attache à mesurer les effets de cette révolution culturelle. Car si l’imprimé fait naître les revues, il ne manquera pas d’agir sur le fonctionnement intellectuel dans son ensemble, de même que s’il installe la langue française dans le paysage culturel tunisien, il introduira des transformations dans l’usage de la langue arabe. Ce faisant, l’imprimé modifiera profondément le rapport entre les générations intellectuelles tunisiennes, toutes formations confondues. De même que la langue arabe introduira des failles entre ses différents locuteurs en fonction de l’usage qu’ils en feront. Aussi, cette réflexion sur les générations intellectuelles tunisiennes s’appuie-t-elle sur un découpage inspiré par la production des revues en faisant l’hypothèse de son impact durable sur le fonctionnement et les relations intergénérationnelles ; car la revue, foyer où se disent et se construisent les idées est également un instrument d’élaboration de la mémoire des groupes qui les échangent et les transmettent. Les revues de langue arabe en particulier -qui se développent en contrepoint de leurs homologues- vont incarner dans l’histoire tunisienne contemporaine les lieux d’expression privilégiée d’une communauté culturelle nationale. Si le phénomène se déploie après l’indépendance, l’archéologie de cette production périodique pendant la période coloniale éclaire sur les ressorts d’un ordre intellectuel qui se cherche et se construit dans une phase encore chargée d’enjeux mémoriels.

Pour une archéologie des revues tunisiennes (1860-1956) 

L’année 1860 a marqué la naissance de l’imprimerie et l’apparition d’un Journal Officiel Tunisien : cette date est fondatrice d’un moment intellectuel déterminant. A partir de cette date-clé et jusqu’en 1956, année de l’indépendance et de la promulgation d’un nouveau code de la presse, on peut dégager trois phases essentielles, articulées autour du phénomène « revue ». Ce sous-genre périodique se développe dans la foulée du journal en se confondant d’abord avec lui (Al-Hadhira née en 1888 est un périodique hybride)[9] et les deux types se complètent dans la formation d’un lectorat au sein duquel s’élargit la perception des questions publiques par les lettrés de l’époque. Petit à petit, les deux modèles se distinguent du point de vue de la périodicité et des contenus ; le mouvement des revues décolle à partir des années 1930-1940, signe que des pratiques se sont instaurées dans le fonctionnement des réseaux intellectuels. Après la Deuxième guerre mondiale, l’éventail des revues devient le cadre indirect d’une action intellectuelle réfléchie qui n’est pas dépourvue d’une vision politique et à ce titre, la revue peut être considérée comme un canal d’expression qui exprime une dynamique générationnelle durable.

De 1860 à 1900, on note les premiers effets de l’introduction de la révolution technologique de l’imprimerie et l’installation d’un secteur de la presse périodique. Au cours de cette phase[10], une élite instruite, à Tunis d’abord, investit les « bienfaits » de cette modernisation technique souhaitée et suscitée par l’État beylical. Les « clercs » tunisiens fondent des journaux qui expriment leur existence et leur aspiration au « progrès » – dont ils incorporent ainsi une part –, et traitent de leur condition en direction d’un lectorat local. Deux journaux en langue arabe symbolisent cette conquête de l’imprimerie et de la presse : Er-Ra’id At-tunisi (qui fait office de Journal Officiel à partir de 1860)[11] et Al-Hadhira (1888-1911)[12] sont les principaux titres qui concrétisent l’accès des intellectuels tunisiens à l’expression écrite et au périodique ; cette double captation accélère et démultiplie l’influence culturelle portée par les journaux et revues du Machrek, du Maghreb ou d’Europe, distillés par l’importation de l’époque[13]. La législation met de l’ordre dans la production et la distribution : la loi de 1875 est complétée  après le Protectorat et sa politique en faveur de la langue française par le décret beylical du 14 octobre 1884 sur le cautionnement. Dix ans plus tard, naît  la Revue Tunisienne 1894-1948, organe d’une société savante française qui comprend quelques Tunisiens[14] : une coexistence –inégale- se met en place, contribuant à la maturation d’une opinion politique et la naissance d’expériences comme celle du journal Le Tunisien, premier organe nationaliste qui paraît en version française (1907-1912) puis en version arabe à partir de 1909. Avec des titres dans ces deux langues, et d’autres en italien et en judéo-arabe[15], on peut dire que cette première phase où journaux et revues sont peu différenciés, représente la naissance d’un lectorat autour de la presse. Production et réception périodiques cristallisent la notion d’« engagement », préparent la formulation de la question nationale et jettent les bases de la profession de journaliste dont on peut considérer Mohamed Senoussi[16] comme un représentant typique.

Au cours de la phase suivante (1900-1940), la presse périodique se développe en différenciant les genres ; les expériences de publication se multiplient, ainsi que les profils de journalistes. Le milieu journalistique mêle publicistes français et zaytouniens attirés par ce nouveau mode d’expression : Mohamed El Khidhr Husayn[17], Abdelaziz Thaâlbi[18], Husayn Al-Jaziri[19] diversifient les initiatives éditoriales dans un secteur surveillé et qui se politise. Face aux diverses formes de censure -en 1911 et 1912 notamment, à la suite des événements du Jellaz-, les journaux réagissent. Les interdictions frappent la presse mais ne l’empêchent pas de se renouveler[20] : des titres nationalistes s’affirment en tant que tels, en écho à la ramification du premier parti organisé, le Destour : L’Action tunisienne succède au journal Le Tunisien en novembre 1932[21], Al-Irada (8 janvier 1934 -18 mars 1955)[22], organe du « Vieux Destour » naît juste après la scission entre les deux groupes nationalistes. À la faveur de cette évolution qualitative et quantitative, une distinction se dessine entre presse culturelle et presse politique[23], signe d’une dynamique dans le domaine. La palette du périodique s’enrichit avec les débuts de la presse satirique[24] et de journaux ouvriers[25], les premiers titres d’une presse féminine (Leïla, 1936-1941[26]). Des revues littéraires arabophones et francophones s’imposent à côté des quotidiens et des hebdomadaires : on citera l’exemple d’Al Badr, mensuel littéraire de langue arabe[27] côtoyant l’organe de la Société des Ecrivains d’Afrique du Nord La Kahena[28]. En outre, des collections suivies concernant le droit foncier ou l’enseignement s’adressent à des publics professionnels en formation (juristes et enseignants). Le phénomène des revues et des magazines, parallèle à la naissance de la radio, se propage et ces modes d’expression marquent de nouveaux rôles et visages, avec notamment la naissance de la profession d’éditeur et l’affirmation de celle de journaliste[29]. Al-‘alam al-adabi (Le Monde littéraire)[30], est un de ces titres où se croisent plusieurs profils d’intellectuels, depuis celui d’un cheikh zaytounien comme Tahar Ben Achour (1879-1973) à celui d’un poète et nouvelliste comme Ali Douagi (1909-1940), Zine El-Abdine Senoussi (1898-1965) son éditeur illustrant justement la figure du « médiateur » entre ces deux profils d’intellectuel. Cette même revue promeut des auteurs comme Tahar El-Haddad (1899-1935), influencé par le féminisme ou le syndicalisme ou encore Abou al-Qacim Al-Chabbi (1909-1934), poète romantique de la nature et de la patrie, au devenir emblématique. Al-Mabahith (1938-1947)[31], poursuit dans la même veine : elle dit l’identité tunisienne, appelle à l’émancipation de la femme, défend l’importance de l’enseignement. Le code de la presse du 6 août 1936 – promulgué le jour même du décret sur les associations – arrive comme une réaction officielle destinée à structurer l’avancée de ces nouveaux vecteurs et agents de l’engagement ; il s’agit d’administrer la multiplication de ces organes d’information et de culture, autant que de prévenir les conditions de naissance des futurs journaux et revues.

Le mouvement se poursuit entre 1940-1960, phase où le foisonnement des titres consacre l’incorporation par les catégories intellectuelles francophones et arabophones des pratiques et modes d’expression instituées par l’usage de la presse périodique. Si la presse juive disparaît du paysage au profit d’une bi-polarisation franco-arabe de la production, au cours de cette même phase qui prépare à l’indépendance, zaytouniens et sadikiens se retrouvent  mêlés sur le terrain associatif, dans la lutte syndicale[32], dans les groupements professionnels, dans la rédaction de « chartes ». À côté des journalistes, d’autres « hommes de plume » s’expriment dans la presse périodique Tunis et dans les grandes villes[33], font écho à la production étrangère (d’Algérie, du Maroc, d’Egypte, du Liban, de France), dialoguent entre eux. La périodicité des mensuels et trimestriels est propice à la production de textes critiques, à la formulation de projets de société ; les auteurs réagissent, au-delà de la conjoncture politique immédiate, par des articles de réflexion, autant qu’à travers des analyses littéraires, des exposés historiques, des traductions. L’activité intellectuelle se densifie, notamment à travers les journaux et les revues.

La structuration d’un espace intellectuel 

La parenthèse de la Deuxième Guerre mondiale s’avère finalement féconde puisqu’elle perturbe la production périodique[34] sans entraver son « intellectualisation » : l’éventail des revues en langue arabe et en langue française s’élargit[35] : La Tunisie illustrée, et son équivalent en arabe Tounès Al-Moussawara[36], avec Saïd Aboubaker ; Ath-Thourayya[37], avec Noureddine Ben Mahmoud[38] ; An-Nadwa[39], avec Mohammed An-Nayfar. Ces hommes de revue marquent des engagements intellectuels parallèles à une époque où le sens de ce terme se réactive dans la sphère culturelle française[40] comme le montre l’exemple de L’Afrique littéraire[41]. Parutions et disparitions des titres s’accélèrent sans cacher les luttes ni les étiquettes politiques, plus complexes. Entre presse sportive, scout[42] et estudiantine, on constate que la jeunesse tunisienne a investi l’expression politique en prenant des chemins déviés, indirects et dans diverses poches sociales. L’engagement nationaliste se décline en profondeur dans les articles d’Al-Mabahith, Al-Fikr, An-Nadwa et Al-Majalla az-zaytouniyya , témoignant d’une « maturation » du genre revue et un élargissement significatif de l’expression intellectuelle au sein d’un secteur où les promoteurs se diversifient.

Par suite des progrès de l’enseignement et grâce à un tissu associatif plus fourni[43], une circulation capillaire des idées innerve les différents groupuscules qui forment la « classe intellectuelle tunisienne » : à la veille de l’indépendance, elle compte plusieurs promotions scolaires et universitaires -certaines plus âgées que d’autres-, divers profils et plusieurs moyens d’expression. L’histoire sociale de cette élite multi-générationnelle n’est pas faite à ce jour ; la connaissance de ses différentes strates au moment de l’indépendance notamment ferait apparaître le partage qui s’effectue parmi elles au moment de la prise de pouvoir et la manière dont certains groupes ont été mis à l’écart, notamment ceux issus des cursus zaytouniens.

En attendant l’histoire de la composition sociale de l’élite tunisienne de l’instruction et du diplôme à l’époque contemporaine, on se contentera d’évoquer ici le rôle de la langue dans la construction de l’imaginaire générationnel de ces recrues et la façon dont il agit avec la fièvre de la libération nationale. Tout au long du XXème siècle, le bilinguisme partage le tissu des élites instruites tunisiennes et si toutes aspirent à participer à la vie publique, la défense de l’idéal de soustraire le pays à la colonisation est inégalement exprimé. L’horizon du nationalisme, alors impossible à dépasser, rassemble des intentions autant qu’il suscite joutes et rivalités parmi ces protagonistes du débat d’idées, plus ou moins instigateurs de l’action sociale et politique. L’un des symboles de la conquête patriotique est représenté par la langue arabe classique qui est également le cordon qui rattache la Tunisie à une identité arabe et la relie une appartenance musulmane. Cette double attache constitue un héritage défendu par les intellectuels tunisiens et se reflète dans un terrain d’élection, celui des revues. Or, le débat et l’usage de la langue arabe traversent un tournant particulier dans cette période allant de la Deuxième Guerre mondiale à l’indépendance. A le suivre à travers deux revues de cette époque, on fait l’hypothèse que la question linguistique devient dans la situation politique d’alors l’un des terreaux de la différenciation générationnelle. En effet, d’un titre à l’autre, on passe du registre religieux traditionnel à un usage sécularisé au service d’une culture nationale ;  la tension dans l’énonciation de cet héritage linguistique et la définition de son contenu imprègne à ce jour le découpage générationnel qui a structuré l’action de ces deux foyers d’intellectuels actifs.

Car la cassure politique de l’indépendance est pavée de passages moins visibles, notamment celui qui s’opère au sein de l’intelligentsia entre la « génération » des zaytouniens et celle des sadikiens. Ce passage se lit dans la revue, forme qui a contribué à structurer l’horizon culturel tunisien, ses points de contact et de différenciation. Pour cette période, on observe qu’une transition générationnelle part d’un même effet de transmission pour se muer en coupure : Al-majalla az-zaytouniyya (1936 à 1955) et al-Fikr (1955-1986) expressions de deux groupes intellectuels, séparés par l’âge et la formation, se succèdent sur la scène éditoriale. L’usage de la langue arabe unit les deux « générations », opposées entre elles sous les appellations « traditionnelle » et « moderne ». Ce trait d’union linguistique dans le champ intellectuel va filtrer et conditionner le champ politique en repoussant vers les marges, et en délégitimant, à long terme, la production en langue française, pourtant dominante vers la fin de la période coloniale, grâce à une politique scolaire et culturelle offensive. L’arabe dialectal, langue de culture « populaire » et de créativité dans la chanson, le théâtre, la poésie subit le même ostracisme et se trouve exclu d’une représentativité intellectuelle tunisienne. La langue arabe classique, élue langue de l’identité nationale est ainsi le médium privilégié de l’appropriation des nouveaux moyens de communiquer idées et projets. A ce titre, elle constitue moins un objet de discorde (entre ces deux groupes intellectuels) que le palier où se rejoignent deux représentations du rôle de l’intellectuel : les deux groupes poursuivent le même objectif d’informer l’opinion, de former des esprits en les instruisant dans la langue qui les rattache à une intellectualité arabe, dans sa variante tunisienne. Le nœud de séparation entre les deux groupes réside dans la présence de la religion musulmane pour le premier et son occultation pour le second.

Omniprésence d’une rupture ou transition générationnelle ? L’exemple d’Al majalla az-zaytouniyya et Al Fikr 

Le groupe d’Al Majalla az-zaytouniyya s’inscrit dans la continuité d’une institution traditionnelle qui s’est mise au mode d’expression périodique dès son introduction en Tunisie ; l’expérience éditoriale de 1936 succède à d’autres (Al Hadhira, 1888, al Manar, 1903, Es-saâda al Oudhma, 1905...) où l’héritage d’une tradition lettrée est canalisé par un vecteur nouveau. Revendiquée par ses rédacteurs comme la revue des enseignants de la Zitouna, cette publication « savante » mensuelle paraît à Tunis de septembre 1936 à la fin de 1955, avec plusieurs interruptions et un long silence entre février 1947 et février 1952[44]. Avec 19 ans, 75 livraisons et 1027 articles[45], Al majalla az-zaytouniyya bat le record de longévité des revues de langue arabe pendant la période coloniale. On sait le genre éphémère[46] ; aussi, durer a une signification. Même si la publication a bénéficié d’un soutien officiel et de subventions régulières de la part de la Résidence Générale, un des secrets de cette durée est qu’elle représente un projet intellectuel, porté par une équipe stable, ouverte sur un milieu culturel formé de lecteurs et d’un vivier d’auteurs.

L’évolution des comités de rédaction atteste de l’existence d’une équipe composée d’auteurs stables qui ont rempli des responsabilités constantes : Tahar Kassar[47], dirige la revue de 1936 à février 1938 ; Mohamed Chédli Belcadhi[48] le relayera en tant que sahib al majjalla et éditorialiste régulier jusqu’à la fin. Mohamed Mokhtar Ben Mahmoud[49] tient le rôle de rédacteur en chef : son titre, ra’iss at-tahrir devient -en janvier 1938- ra’is al majalla. Mohamed El Hédi Belcadhi[50] est le comptable de la revue. Dans un fonctionnement éditorial qui articule des rôles autour de la rédaction, une ligne collective se dégage[51]. Le rayonnement de ce champ intellectuel au-delà du cercle universitaire  zaytounien se mesure au tirage de la revue (oscille entre les 600 et 2000 exemplaires). Il se voit à la publicité et hommages à des revues d’Algérie (Ach- chihab[52]), d’Egypte (Majallat al Azhar[53], At taqwa[54]), et d’autres titres de Damas et Beyrouth, salués et encouragés comme aux visites d’intellectuels  venant de Damas[55] ou d’Irak[56], d’Algérie[57]. Avec l’équipe rédactrice, 168 auteurs réguliers alimentent la revue : Mohamed Béchir Ennaïfar, Tahar Ennaïfar, Othman Kaak... Le plus prolifique, Mohamed Tahar Ben Achour[58], mêle dans  la rubrique « Théologie » - placée après l’éditorial -, les introductions des  tafasir  à des articles de loughaouyyat, alliant philologie de textes classiques et exégèse du Coran.

Certaines rubriques font apparaître une adaptation à l’évolution contemporaine sous des catégories anciennes: « tach’ri’ islami »  et  « fataw »i reflètent les transformations de la société tunisienne[59] ; de même que des articles abordent  la question de la femme du point de vue de l’éducation et de l’enseignement. La  rubrique « Histoire » a une tonalité franchement nationale : depuis les articles de Tahar Kassar, jusqu’aux biographies de Tunisiens célèbres de Mohamed Fadhel Ben Achour[60], en passant par l’histoire du Mouled[61], celle de la dynastie husaynite, des rbat de Tunis, de la poste, ou des bibliothèques  par M’Hamed Belkhodja[62]. Lieux, hommes et monuments de la Tunisie passée sont ainsi présents à côté des textes arabes classiques et des références religieuses, dans une proportion mineure certes mais qui suffit à placer la revue zaytounienne dans les référents nationaux des intellectuels de son époque.

Le point autour duquel Al majalla az-zaytouniyya rencontre son siècle et d’autres titres est l’accent mis sur la centralité de l’enseignement. Depuis les premiers écrits nationalistes, se livre en effet un combat jugé essentiel par les intellectuels tunisiens de tous bords, qui tout en critiquant la politique coloniale misent sur l’enseignement comme projection de la nation en devenir. L’engagement partagé par toutes les fractions se réunit dans la défense des différents aspects à travers lesquels l’élite estudiantine doit accéder à une visibilité, obtenir des recrutements, avoir droit à une représentation. Prenant un cours de plus en plus pragmatique, la question de l’enseignement se décline avec celle de la langue arabe, sur les sommaires de plusieurs revues d’alors[63] et dans al Majalla azzayouniyya en particulier. Le dernier numéro publie le programme et les points de la réforme proposée et discutée pendant le Congrès National Zaytounien de 1952, qui appelle à la nécessité de moderniser l’enseignement, propose de séparer enseignement religieux et enseignement profane, réclame l’unification de l’enseignement en langue arabe. Dans ces années d’après-guerre, marquées par une conjonction entre l’internationalisation du savoir et de la politique, l’intelligentsia zaytounienne se mobilise autour de l’enseignement en général -et de l’enseignement supérieur en particulier- pour revendiquer son besoin de reproduction, sa place dans la bataille des diplômes, son désir de transnationalité.

Ce combat côté zaytounien s’interrompt  avec la revue[64]. La revue Al Fikr, mensuelle, littéraire et culturelle qui paraît à partir de 1955 et tire à 2000 exemplaires n’a pas la facture théologienne d’Al Majalla Az-zaytouniyya. Elle enchaîne cependant sur des questions similaires comme  le statut de la femme[65], l’importance de l’enseignement en Tunisie[66], dans une langue arabe néo-classique dépouillée de ses référents religieux. L’objectif déclaré est la défense d’une culture tunisienne arabe ouverte, à travers la littérature (elle sera une des tribunes de la nouvelle en Tunisie), la poésie. Dans ces années intenses, une classe d’âge plus jeune, formée d’enseignants de littérature et de philosophie prend place au sein du milieu intellectuel en lançant une revue, avec une parure moderne (des illustrations de couverture dès les premiers numéros)[67] et le portrait des nouveaux héros de la nation (le syndicaliste Ferhat Hached figure sur la couverture du troisième numéro, le poète Aboul Qacim Ach-chabbi sur celle du quatrième, 1955). Le groupe qui lance Al Fikr en octobre 1955 (prévoyait-il qu’elle vivrait jusqu’en 1986 ?) s’est formé en majorité dans le système scolaire colonial, dit franco-arabe. Passés par l’université française, ces intellectuels bilingues se posent à travers une revue où la langue arabe sert à un usage « sécularisé ». Des prédécesseurs dans Al ‘alam al dabi et Al Mabahith ont assis ce choix comme constitutif d’un nationalisme culturel[68], quelques  noms portant cette continuité[69]. La même coloration caractérise les pages littéraires du quotidien As-sabah né en 1951[70]où ces auteurs signent des articles.

La « génération » d’Al Fikr se pose en contradiction avec l’équipe d’Al majalla az-zaytouniyya en mettant en avant sa sensibilité nationaliste[71] : c’est qu’elle représente une élite plus jeune, passée par le collège Sadiki principalement, influencée par des modèles puisés dans sa formation bilingue et universitaire. Le directeur fondateur Mohamed M’zali né en 1925 fait des études de philosophie à l’Université française[72]. Le rédacteur en chef (ra’is at-tahrir) Béchir Ben Slama né en 1931, licencié et enseignant de lettres arabes a été l’élève de M’zali au collège Sadiki[73]. Ce noyau éditorial porte l’embryon d’un travail collectif autour des problèmes et usages actifs de la langue arabe[74] qui va tisser un réseau de contributeurs. Une jeunesse instruite et ardente arrive sur la scène éditoriale tunisienne en utilisant la langue arabe classique pour adapter des idées et modèles plus contemporains. Un lien s’impose avec la revue Esprit ; créée par Emmanuel Mounier en 1932, cette revue qui s’est distinguée par son action au moment de la Deuxième Guerre Mondiale (interdite en 1941, elle reparaît en 1945) bénéficie d’une aura auprès du groupe tunisien[75]. Al Fikr signifie « esprit » en arabe et l’inspiration personnaliste transparaît dans les premiers numéros : parmi les clins d’œil, une conférence de l’intellectuel algérien Mostafa Lacheraf parue dans Esprit est traduite et publiée la même année[76]. Autre influence philosophique à noter, celle de l’existentialisme sartrien[77] dont témoigne l’emblématique As-Soud (Le barrage) de Mahmoud Messaâdi, drame paru en 1955, dédié à la mémoire de Ferhat Hached et qui fait l’objet d’une table ronde en 1957[78]. De même, on décèle une sensibilité tiers mondiste à travers les premières couvertures illustrées sur les thèmes de : « l’Orient et Occident »[79], « les  damnés de la terre »[80], Nehru[81]

Le geste institutionnel qui amène ce groupe de jeunes intellectuels à fonder une revue érige une coupure générationnelle que l’indépendance toute proche va consacrer par la durée. Al Fikr durera 31 ans ; en 1985, elle compte 4805 articles, 1113 auteurs, 1180 poèmes, 676 nouvelles[82]. Les « adresses au lecteur » (ila al qari’)  signés « hay at at-athrir » (comité de rédaction) dès la première livraison affirment une responsabilité éditoriale collective[83]. Le choix de la langue arabe signe un désir d’appartenance dans la situation coloniale ; ce palier de rencontre avec la communauté zaytounienne laisse paraître une démarcation de taille dans le fait d’ignorer la composante religieuse et d’investir la littérature et les idées. Une élite nouvelle remplace l’ancienne : elle crée un espace d’expression qui fait le lit de la culture politique des premiers temps de l’indépendance, avec la volonté de conjurer le retard de développement (à commencer par celui de la langue arabe) et un désir de  jonction et de promotion de la production littéraire locale. Car la caractéristique d’Al Fikr est d’affirmer la place et  la prééminence de la langue arabe, d’une façon « laïcisante », au service d’une personnalité tunisienne tournée vers l’avenir. Comme le montre l’article de Abdeslem Mseddi[84] paru dans le numéro du trentenaire, Al Fikr se conduit comme manifeste vivant d’une langue dont il s’agit de dépasser le caractère sacré pour s’ouvrir sur le monde contemporain[85]. L’intention d’actualiser la langue arabe se lit notamment dans une livraison de 1960[86] qui met entre autres l’accent sur « l’arabe moderne, langue véhiculaire » et sur son environnement immédiat : les langues étrangères et le dialectal, tournant ainsi le dos à la prégnance de l’islam dans la culture tunisienne savante.

Branchée à sa naissance sur le milieu étudiant et le monde syndicaliste, Al Fikr est à la confluence des cercles actifs et créatifs portés par l’exaltation  nationaliste ; on y note les signatures de Ali Belhouane militant nationaliste du Néo Destour[87], Lamine Chabbi (ministre de l’Education), de Mohamed Fadhel Ben Achour (futur Mufti de la République), de Ahmed Ben Salah (secrétaire général de l’Union Générale des Travailleurs de Tunisie et futur ministre). Manifeste intellectuel et idéologique autour de la langue arabe, Al Fikr attend une étude plus approfondie de ses trois décennies de vie. Diverses études en ont salué la parution et souligné l’apport pour la vie intellectuelle tunisienne dès l’indépendance[88], mais ses auteurs, célèbres par  leurs textes, ont eu des trajectoires qui méritent des approches socio-historiques liant la revue avec son lectorat. De même, au-delà des analyses de contenu, une comparaison des centres d’intérêt comme des influences et des liens tissés avec d’autres places intellectuelles du Maghreb et du Machrek serait éclairante pour analyser  le terreau des générations intellectuelles et politiques de la Tunisie indépendante et leur évolution ultérieure, autour de la question cruciale de l’arabisation[89].

On se contentera de conclure autour des années 1960 cette réflexion autour de la structuration générationnelle en Tunisie. En même temps que le bilinguisme s’affermit en Tunisie, on note qu’une bifurcation au sein du milieu arabophone dessine une faille tectonique dans l’édifice intellectuel, même si de rares personnalités traversent les « camps »[90], montrant ainsi que ces microcosmes ne sont pas homogènes ni étanches. En s’arrêtant aux premières années de l’indépendance, on suspend l’analyse à un moment où les revendications identitaires sous-jacentes aux joutes intellectuelles se traduisent en propositions concrètes et enregistrent des réponses politiques. Entre les projets éducatifs et de société formulés dans les tribunes, s’est déroulée en arrière-plan une « querelle des Anciens et des Modernes », englobée par des événements politiques qui ont occupé  le devant de la scène et les esprits. L’itinéraire des auteurs d’Al Fikr par la suite (on y compte une bonne proportion de ministres de l’ère Bourguiba) suggère que la trame générationnelle propagée depuis, a probablement trouvé, dans cette transition entre Al Majalla Az-zaytouniyya et Al Fikr, un de ses relais les plus solides, le lieu d’expression –durable- d’une rupture.

Bibliographie

« Matériaux pour une histoire de la presse », Watha’iq Tunis, ISHMN, n° 14, 1990, bibliographie pp. 14-17.

« Eléments pour une histoire culturelle en Tunisie, 1945-1955 »,  Watha’iq, Tunis, ISHMN, n°s 22-23, 1996-1997.

« Djarida » in Encyclopédie de l’Islam, deuxième édition, volume 2, pp. 476-491.

Brochure du trentenaire, Majallat al Fikr fi ‘idiha ath-thalathin, Tunis, Imp. SAGEP, 1985, 48 p.

« Débats intellectuels au Moyen-Orient dans l’entre-deux-guerres », Revue des Mondes Musulmans et de la Méditerranée, n° 95-98, Thème sus la responsabilité de Anne-Laure Dupont et Catherine Mayeur-Jouan, Edisud, 2002, 551 p.

Hafnaoui, Amaïriya, As sahafa wa tajdid ath –thaqafa. Tounès fil qarn Et-tass’ ‘achar (La presse et le renouveau culturel. La Tunisie au XIX ème siècle), Maison Tunisienne d’Edition, Institut national du Patrimoine, 1994, 364p.

Idem, Traduction avec Asma Mo’alla de Tunisian ulama (1873-1915) d’Arnold Green, Leiden, Brill, 1978, Carthage, Bayt al Hikma, 1995.

Ben Achour, Mohamed El Fadhel, Al haraka al adabiyya wal fikria bi tounis, (5 éditions : 1955, 1956, 1972, 1983, 2009 (Carthage, Bayt al Hikma). Traduit  par Noureddine Sraïeb, Le mouvement littéraire et intellectuel en Tunisie. Tunis, Alif, 1998.

Bendana, Kmar, “Revues françaises publiées à Tunis pendant la Deuxième Guerre mondiale : présentation et essai d'interprétation idéologique”, La Tunisie de 1939 à 1945, Tunis, pp. 337-356. Version remaniée dans La Revue des revues, IMEC/MSH, Paris, n° 12-13, pp. 63-72.

Idem, “Ibla, la revue tunisienne des Pères Blancs”, La Revue des revues, Paris IMEC/MSH, n° 12-13, pp. 73-83. Extraits parus dans Hommes et Migrations, Paris, n°1150. Version pour l'Annuaire de l'Afrique du Nord, Aix-en-Provence, 1999, IREMAM/CNRS, pp. 539-548.

Idem,  « Diplôme et université à Tunis dans les années cinquante », Maghreb, dimensions de la complexité, Alfa Maghreb et sciences sociales, Tunis, IRMC, 2004, pp.61-67. Publié in Diplômés d’ici et d’ailleurs. Parcours migratoires et trajectoires d’insertion, Aix-en-Provence, CNRS/IREMAM, pp. 66-75.

Berque, Jacques, Langages arabes du présent, Gallimard, 1980, 392 p.

Demeerseman, André, « Genèse de la formation de la conscience nationale en Tunisie », Ibla, n° 99, 1962, pp. 219-243.

Idem, « Formulations de l’idée de patrie en Tunisie (1837-1872) », Ibla, n° 113, pp. 35-71 ; Ibla, n° 114-115, pp. 109-142.

Idem, Aspects de la société tunisiennne d’après Ibn Abi Diaf, Tunis, Ibla, 1996.

Girardet, Raoul, Du concept de génération à la notion de contemporanéité, Revue d’Histoire moderne et contemporaine, Tome XXX, avril-juin 1983, pp. 257-270.

Kadri, Aïssa (dir), Parcours d’intellectuels maghrébins, Paris, Karthala, 1999.

Sirinelli, Jean-François, Génération intellectuelle. Khâgneux et normaliens dans l’entre-deux-guerres, Paris, Fayard, 1988.

-Idem, dir, Générations intellectuelles, Cahiers de l’IHTP, n° 6, nov 1987,

Winock, Michel, « Les générations intellectuelles », Vingtième siècle, revue d’histoire, n° 22, juin 1989, pp. 17-38.

 

Notes

[1] L’abondante littérature sur ces deux notions est impossible à résumer ici. Nous citons en bibliographie les travaux clés qui ont inspiré et servi à cette étude.

[2] Un point récent sur les travaux antérieurs sur la Tunisie et l’Empire Ottoman peut être fait  à l’aide des  MOREAU Odile. dir., Réformes de l'Etat et réformismes au Maghreb (XIXe-XXe siècles), IRMC/ l'Harmattan, 2010, p.

[3] Marzouki, Ilhem, « Où sont les générations intellectuelles tunisiennes ?» Correspondances, Tunis, IRMC, n°66, 2001, pp. 12-15.

[4] Lazhar  Gharbi, Mohamed, « L’historiographie tunisienne de la période moderne et contemporaine et le problème de la périodisation », Mélanges Mohamed-Hédi Chérif, Tunis, CPU/ Diraset, 2008, pp. 177-188.

[5] Le terme « revue » apparaît dans son acception actuelle en 1804 en France. Il figure dans le Dictionnaire de l’Académie Française en 1835.

[6] En 1951, André Demeerseman recense 88 titres de revues en langue arabe, « Soixante ans de pensée tunisienne à travers les revues de langue arabe », IBLA, 1953, 113-202. En 1979, Jaâfar Majed dénombre 67 revues littéraires, La presse littéraire en Tunisie de 1904 à 1955, Tunis, Fac. L. S. H., 1979, 396 p.

[7] Sirinelli, Jean-François, dir. « Générations intellectuelles ». Cahiers de l’IHTP, n° 6, novembre 1987.

[8] Il y aurait des études fines à faire à partir des lectorats de journaux, ouvrages et revues en Tunisie. Car ces pratiques déterminent des cercles différenciés dans la catégorie -très large- des lecteurs et des intellectuels.

[9] Laribi, Ali, El Hadhira, Tunis, Faculté des Sciences Humaines et Sociales, 1995, 440 p.

[10] Le Protectorat français s’installe entre 1881et 1883.

[11] L’étude de Mongi Smida, Aux origines de la presse en Tunisie. La fondation du Ra’id, Tunis, Imprimerie Officielle, 155p, 1979 fournit les détails de cette histoire pour la période 1860-1864.

[12]Al Hadhira = La Capitale (2 août 1888 - 7 novembre 1911) ; 111 numéros parus.

[13] Cf. Rapport du Secrétaire Général du Gouvernement  sur la presse indigène de Tunisie depuis les origines jusqu’au 20 septembre 1906, Archives du Ministère des Affaires Etrangères, Paris, Quai d’Orsay, Nouvelle série Tunisie, carton 26, dossier 2, folio 17-32, bobine P 18 (archives microfilmées de l’ISHMN).

[14] 1894-1948 (avec une interruption 1943-1948). Clémentine Gutron Les débuts de la Revue Tunisienne (1894-1919).Une histoire originale : entre savoir colonial, découvertes « scientifiques » et échanges culturels, Mémoire de maîtrise, Toulouse Le Mirail, 2002.

[15] D’après Mohamed Hamdane, la production de journaux et revues pendant l’époque 1838-1956 s’élève à 340 titres en arabe et en judéo-arabe et de 977 titres en langues européennes. Guide des périodiques parus en Tunisie de 1838 au 20 mars 1956, fasc. 1 (en arabe), Guide des périodiques en arabe et judéo-arabe, 331 p. ; fasc. 2 (en français), Guide des périodiques en langues européennes, 483 p., Tunis, Beyt el-Hikma, 1989.

[16] 1851-1900, zaytounien, écrivain et journaliste dans Ar-Ra’id et Al Hadhira notamment.Cf.  Ali Chenoufi, Mohamed Es-Senoussi, sa vie, son oeuvre, Tunis, Faculté des Lettres et Sciences Humaines de Tunis, 1977.

[17] 1873-1958. Il fonde en 1905 la revue Al S’aada al Oudhma avec Mohamed Tahar Ben Achour. Recteur d’El Azhar entre 1952 et 1954.

[18]1876-1944. Animateur de plusieurs journaux et revues, à partir de 1897 ; père du nationalisme tunisien. Watha’iq n° Un intellectuel en politique ; Kmar Bendana,Les écrits de Thaâlbi, entre évidences et mystères de sa biographie”, Rawafid, n°5, Tunis, ISHMN, pp. 93-108.

[19] Journaliste satiriste.

[20] Dabbab, Mohamed, « Liste des journaux, revues  et publications en langue arabe, publiés en Tunisie depuis 1860 (1277) », Tunisie Actualités n° 49-50, 2e trim., 1972, pp. 152-174. Mohamed Hamdane, op.cit.

[21] Paraît comme quotidien jusqu’en 1933. Reprend comme hebdomadaire le 16 décembre 1936 et jusqu’en avril 1938.

[22]Journal quotidien puis hebdomadaire, fait paraître 932 numéros,

[23] Naissance d’At-Tali’a, organe du Parti Communiste Tunisien ; paraît de  juin 1937 à décembre 1962.

[24] Ex : Bou Guecha, 1908-0909 ; Al Mudhik 1910-1923, SAHLI Hamadi, Es-Sahâfa Al-Hazliya, 1906-1964 (La presse satirique), Tunis, Dar Ibn Charaf, 1977, 76 p.

[25] Bouchkara, un seul numéro ronéoté en juin 1928. La presse syndicaliste se développe plus tard.

[26] Leïla, revue illustrée de la femme 1936-1941, Tunis, Editions Nirvana, 2007, 210 p., cf. Nadia Mamelouk, thèse soutenue fin 2007 à l’Université de Virginie, USA.

[27] Juillet 1920-juillet 1922

[28] 1929-1950. cf. Morgan Corriou, Les Français et le vie culturelle en Tunisie durant la Seconde Guerre mondiale, Thèse de l’Ecole des Chartes, Paris, 2005.

[29] Kmar Bendana, « Générations d’imprimeurs et figures d’éditeurs à Tunis entre 1850 et 1950 », J. Michon et J-Y Mollier (dir.), Les mutations du livre et de l’édition dans le monde du XVIIIème siècle à l’an 2000, Québec-Paris, Les Presses de l’Université Laval-L’Harmattan, 2000, pp. 349-359.

[30] Le Monde littéraire, paraît de mars 1930 à juillet 1936 ; 69 numéros. 

[31]1ère série 1938-1939 (2 numéros) ; 2ème série : 1944-1947 (43 numéros). Dirigée par Mohamed Bachrouch (1911-1944) puis Mahmoud Messaâdi et enfin Ahmed Abdeslem.

[32]  El amel At-tunisi (Le travailleur tunisien) est un titre remis régulièrement sur le tapis après chaque interdiction : juillet –septembre 1934 ; 26 décembre 1937-5 janvier 1938 ; Un seul numéro 1945 ; Enfin de 1945-1953 en même temps que deux autres titres : Le travailleur de Tunisie, 1944-1955 ; Sawt al ‘amal, (La voix du travailleur) avril 1947-mai 1957.

[33] Mohamed Hamdane, « La presse régionale de Tunisie », in Revue Tunisienne de Communication, 1997.

[34] D’après les Documents Statistiques sur le commerce de la Tunisie, les importations du papier baissent de 9569 quintaux en 1939 à 1025 en 1940, 213 en 1941, 191 en 1942, 270 en 1943 puis remontent à 7761 en 1944, 900 en 1945, 4526 en 1946.

[35] Voir  notices de journaux (et revues) arabes en Tunisie en 1947, « Eléments pour une histoire culturelle en Tunisie, 1945-1955 »,  Watha’iq, Tunis, ISHMN, n° 22-23, 1996-1997.

[36] Tunisie illustrée, 1937-1947. Mensuel de vulgarisation tirant à 2000 exemplaires en 1942.

[37] La Pleïade, 38 numéros parus  de 1943 à 1947 ; tirage : 3000 exemplaires en 1945.

[38] Béchir Garbouj, « Noureddine Ben Mahmoud et At-Thourayya, une introduction », Usages et représentations des cultures pendant la période coloniale, Cahiers du CERES n° 10, Tunis, 2009, pp. 155-162.

[39] La tribune, mensuel irrégulier, 34 numéros parus de janvier 1953 à février 1957.

[40] Après l’affaire Dreyfus, les catégories de collaboration et de résistance au nazisme structurent pensée et milieu intellectuel en France. Leur effet sur les groupes tunisiens reste à étudier dans le détail, notamment par des approches biographiques et des itinéraires d’intellectuels.

[41] Tahar Chikhaoui, Une revue littéraire française en Tunisie pendant la seconde guerre mondiale, Tunis, Mémoire de la faculté des Lettres et Sciences humaines, 1983.

[42] 9 titres ont paru de 1945 à 1964. 

[43] Les travaux récents de Habib Belaïd font le point sur la vie associative en Tunisie pendant la période coloniale: « Le phénomène associatif en Tunisie à l’époque coloniale : objet d’étude et enjeux », Baduel P. R. dir., Chantiers et défis de la recherche sur le Maghreb contemporain, IRMC/Karthala, 2009, pp. 179-197 ; Idem, « La diffusion des associations à but culturel en Tunisie (1888-1951) », Moreau Odile. dir., Réformes de l'Etat et réformismes au Maghreb (XIXe-XXe siècles), IRMC/ l'Harmattan, 2010, pp. 261-277.

 [44] Elle reprend en 1952 et 1953, marque un nouvel arrêt pendant l’année 1954, reprend en 1955 avant de cesser définitivement de paraître

[45] Une édition en neuf volumes par la maison d’édition Dar El Gharb al islami en a été réalisée d’après un fac similé. L’index général est publié en fin des volumes 8 et 9, pp. 1-40.

[46] La revue zaytounienne précédente As-sa’ada al oudhma a eu une courte vie : 21 numéros d’avril 1904 à janvier 1905. A.Demeerseman a observé que la vie moyenne d’un titre dépasse rarement quelques numéros, une année environ, Ibla, 1953, op. cit

[47] Enseignant à la Zitouna et poète. Auteur de 28 articles, écrit des poésies pour célébrer la grandeur de la Grande Mosquée, anniversaire Al Moutannabi, les formes de la fête chez nous,

[48] Auteur de 78 articles

[49] Auteur de 33 articles 

[50] Auteur de 35 articles

[51] Une signature collective : Qalam at-tahrir (La plume de la rédaction) salue les collaborateurs de la revue de Béjà.

[52] Paraît à Constantine. Rédacteur en chef Abdelhamid Ibn Badis, président de l’Association des oulémas algériens.

[53] Revue d’Al Ahar, créée en 1931 au Caire.

[54] La foi, Le Caire, 1935.

[55] Ex Mohamed Taysir Dhibyane, directeur revue Al Jazira, Damas, in Al Majalla az-Zaytouniyya, n° 10, 1937.

[56] Younès El Bahri alias Le touriste irakien, directeur revue Al ‘Iqab, Irak.

[57] Abdelhamid Ben Badis prononce un discours remarqué et une conférence sur l’histoire du mouvement culturel et politique algérien, à l’occasion de la commémoration de la mort de Béchir Sfar.

[58] 1881-1973. Auteur de 87 articles

[59] Par exemple, celle qui concerne la transmission de l’arrivée du mois de Ramadan par téléphone ou par radio par T. Ben Achour, Al Majalla az-Zaytouniyya , n°3, 1937, p145.

[60] 1909-1970. Fils de Mohamed Tahar Ben Achour,  enseignant (mudarris) à la zaytouna et à la Khaldouniyya, auteur de 22 articles dans la revue

[61] Centenaire de la création de la fête officielle du Mouled à Tunis (vers 1836?)

[62] 1870-1943, auteur de 45 articles. Après des études à Sadiki, il est secrétaire interprète au sein de l’administration puis caïd (Bizerte notamment),

[63] Cette vision tournée vers l’action est à rapprocher de l’enquête de la revue Ach-chabab -Rédacteur en chef Mohamed Maâmouri, - sur l’arabisation des sciences : « Faut-il arabiser l’enseignement des sciences ? », 1955.

[64] S’interrompent aussi les deux autres revues zaytouniennes : Sawt at talib, (La voix de l’étudiant), 1950-1954 ; et Sada az-zaytouna, (L’écho de la Zaytouna), 1954.

[65] Fethia Mokhtar- M’zali, « La personnalité de la femme tunisienne », Al Fikr, n° 1, 1955.

[66] L’enquête de juin 1956 sur l’adaptation de l’enseignement à l’économie est bâtie sur un questionnaire adressé à Ahmed Ben Salah, Mahjoub Ben Milad, Ahmed Abdeslem, Tahar Khémiri, Férid Ghazi,  Abdeslem  Ghédira, Tahar Guiga, Mahmoud Messaâdi.

[67] Exécutées par Hatem El Mekki, Ali Bellagha, jeunes peintres.

[68] Cf. interview B. Slama Références à Al mabahith et Al ‘alam al adabi, Brochure du trentenaire, p. 19.

[69] Mohamed Souissi et Béchir Goucha sont des auteurs de la revue Al Mabahith.

[70] Rédacteurs en chef : Habib Chatti et Hédi Laâbidi. Interrompu d’août 1957 à mars 1958.

[71] Le numéro de juin 1960, en pleine guerre d’Algérie est un numéro spécial intitulé « Ath-Tawra al Koubra » (La Grande Révolution).

[72] Il conduit, en tant que Ministre de l’Education entre 1969 et 1970, le mouvement d’arabisation de l’enseignement en Tunisie.

[73] Critique littéraire, essayiste et romancier, Béchir Ben Slama est Ministre de la Culture entre 1981 et 1986.

[74] Cf. .Al-lugha al ‘arabiyya wa masalik al Kitaba (La langue arabe et les problèmes d’écriture). Préface M. Mzali. Maison Tunisienne d’Edition, 1971, 202p.  Mohamed M’zali et Béchir Ben Slama signent la traduction de l’Histoire de l’Afrique du Nord, deuxième édition, 1951 : Tarikh Ifriqiyya ach-chamaliyya, Maison Tunisienne d’édition, 1969, 416 p.

[75] Pour l’histoire de cette revue,  voir en particulier Michel Winock, Histoire politique d'Esprit, Seuil, 1975 ; Goulven Boudic, Esprit, 1944-1982 : les métamorphoses d'une revue, Seuil, 2005.

[76] Mostafa Lacheraf, Esprit, n° 3, 1955. Traduit par A. Chraïet et publié in Al Fikr, n° 1, 1955.

[77] Lancée par Jean-Paul Sartre, Les Temps Modernes paraît depuis 1945. Cf. Anna Boschetti, Sartre et « Les Temps Modernes ». Une entreprise intellectuelle, Paris, Minuit, 1985, 326p.

[78] Mahmoud Messaâdi (1911-2005) avait succédé à Mohamed Bachrouch à la tête de la revue Al Mabahith. Romancier et essayiste, il sera, en tant que secrétaire d’Etat à l’Education l’auteur de la Réforme de l’enseignement de 1958. En tant que Ministre de la Culture, il crée  en 1975 la revue Al Hayat Ath-thaqafiyya (La vie culturelle) qui vit toujours.

[79] Par Hatem El Mekki, n° 9, juin 1956.

[80] « Al mou’adhabouna fil ardh », par Ali Bellagha, n° 9, juin 1956

[81] N° 10, juillet 1956.

[82] D’après l’index de la revue paru en 1985, 115 p. ; auteurs : pp. 3-35 ; sujets : pp. 37-113.

[83] 124 éditoriaux couvrant 14 années de 1955 à 1969 sont publiés en 1970 sous le titre : Min wahy al Fikr, Tunis, 1970, 362 p. Analysés par André Demeerseman, « Recherche sémantique sur cinq mots de la Tunisie contemporaine », Ibla, n° 135, 1975, pp. 113-165 (les 5 mots : bilad ; tunis ; tunisi ;  umma et cha’ab ;thaqafa et hadhara).

[84] Auteur d’un mémoire de maîtrise (faculté des lettres de Tunis, 1970) sur la question linguistique dans les années 1955-1966.

[85] Abdeslem Mseddi, « Al Fikr wal qadiyya al-lughawiyya » (Al Fikr et la question linguistique)  n° 1, 1985, pp. 89-109. 

[86] Publication des actes d’un colloque universitaire.

[87] Article sur « L’intellectuel engagé et le problème de la liberté », réparti sur les trois premiers numéros de l’année 1957.

[88]Tahar Labib,  Nouvelles orientations culturelles en Tunisie : analyse de contenu de la revue Al Fikr, Université de Tunis, Faculté des Lettres, 1977.  La  revue Ibla  a  consacré un grand nombre d’études de contenu  sous la plume de Michel Lelong, Jean Quémeneur et  Jean Fontaine. Plusieurs numéros-anniversaire et notamment  le numéro du trentenaire (n°1,1985) font des mises au point précieuses.

[89] L’article de Jean Fontaine, « Documents sur le problème de l’arabisation », Ibla, XXXIII/136, 1975, pp. 299-321 cite Al Fikr 60 fois.

[90] Mohamed Férid Ghazi (1935-1963) et Salah Garmadi (1933-1982)  tôt disparus, portaient une jonction possible entre les pôles francophone et arabophone.