Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Dans les années 1930, le Maghreb colonisé connait des moments exceptionnels avec le bouillonnement intellectuel  des élites politiques nationalistes, l’émergence de nouvelles attentes venant des sociétés « indigènes », l’arrivée de nouveaux acteurs religieux (comme le mouvement réformiste des Oulémas) et culturels.

En Algérie, notamment, la décennie 1926-1936 voit l’apparition de l’Étoile nord africaine. Cette organisation revendique l’indépendance de l’Afrique du Nord et de l’Algérie dès 1926. Cette aspiration révolutionnaire sera portée, au moment du Congrès musulman, au stade d’Alger en aout 1936, par Messali Hadj. Ce dernier, dans ces dix années décisives (1926-1936) va s’affirmer comme le leader le plus radical des mouvements nationalistes au Maghreb, succédant au Riffain Abdelkrim el Khatabi dans l’imaginaire populaire, qui avait tenu tête aux armées françaises et espagnoles entre 1922 et 1925.

L’itinéraire de Messali Hadj se confond avec celui du nationalisme indépendantiste. Peut-on alors parler d’une « génération Messali » en Algérie, et pour l’ensemble du Maghreb ? Et quels en seraient les traits marquants, comment se perpétue cette sensation d’appartenance générationnelle dans la mémoire des acteurs de cette époque ?

Ce que l’on pourrait appeler la « génération Messali » est identifiable par l’obstination portée à la revendication d’indépendance ; par le refus de la stigmatisation coloniale ; par un engagement mettant en oeuvre des méthodes de mobilisation  moderne : formation de partis centralisés, enracinement syndical, développement d’un système de propagande. A la fabrication en somme d’une culture politique (valeurs, principes, imaginaires) allant au-delà des cadres institutionnels traditionnels. Étre nationaliste à cette époque, avant et après la seconde guerre mondiale, pour toute une génération, c’est donc être « messaliste », avoir porté au sein de sa société l’engagement dans les organisations fondées par Messali. Le retour de la figure de Messali dans l’espace public algérien au début des années 2000 (après un demi-siècle d’occultation) montre la profondeur, l’enracinement des valeurs fondatrices du nationalisme algérien qui est né dans cette période des années 1930.

Les générations pour « l’indépendance »

C’est autour de la notion d’indépendance politique que se fonde au Maghreb un véritable « mouvement générationnel » dans la première moitié du XXe siècle. Dans les années trente, les batailles idéologiques, culturelles, politiques pour acquérir ou restaurer une indépendance nationale considérée comme perdue, puis les conflits effectifs de décolonisation dans les années cinquante, enfin les « disputes » autour des héritages nationalistes après les indépendances dans les années soixante, ont construit un champ d’expériences durables et de références communes. Des années trente aux années soixante, sur l’espérance d’indépendance se forme une conception du monde, se construit un horizon d’attente qui soude les membres d’une génération. Le dégagement d’avec la présence coloniale étrangère est alors vécu comme un processus temporel majeur, sorte de moment fondateur de la nation moderne. événement central et sacral, l’indépendance est le moment attendu et inespéré, le sens d’un avenir et, surtout, un pur présent. Les militants éprouvent les institutions dans lesquelles ils vivent comme arbitraires. Dans les deux principaux pays du Maghreb, l’appartenance à la « communauté » du nationalisme était dans une certaine mesure un accomplissement, devant être attesté dans la conduite quotidienne de chaque membre. Cette « communauté » avait tendance à vouloir être solide, inaltérable et résistante à toute influence extérieure, réduisant les choix individuels[1].

Ce travail sur les mécanismes de succession des générations du nationalisme politique s’appuie sur la construction de quarante biographies des principaux leaders des nationalismes politiques au Maroc et en Algérie, rédigées pour les besoins d’un ouvrage paru en 1999[2] (seize biographies pour l’Algérie, et quatorze pour le Maroc). Il n’est nul besoin de s’attarder longuement sur l’importance du genre biographique pour évaluer les permanences et les ruptures du nationalisme maghrébin contemporain. Le travail historique mené à hauteur d’hommes permet de mesurer l’importance du vécu et de la mémoire, comme expression d’une société ou d’un mouvement collectif. La description d’itinéraires ouvre sur une mise en évidence des rapports d’analogie, de complémentarité ou d’opposition entre membres d’une même génération. Cela permet également de comprendre comment se distribuent les stratégies politiques et s’opèrent les choix idéologiques parmi d’autres possibles. Et dans la succession de parcours individuels, émerge une activité constituante des partis nationalistes maghrébins dans leurs hésitations, choix volontaristes, seuils à franchir, limites à observer. Ces éléments remettent en perspective (et en question) les histoires des nationalismes lisses, continues, linéaires.

L’étude des parcours individuels signale la mise en place d’une mémoire nationale à travers des figures « héroïques » ou symboliques. Les biographies des grands acteurs du nationalisme maghrébin ne servent pas seulement à « refaçonner » le passé, mais à percevoir les rapports de force du présent à travers l’éclipse, ou le « trop-plein », de certaines figures dans l’espace public actuel.

L’analyse des principales phases historiques fait apparaître diverses formes de successions des générations. Le « découpage » a été opéré de la manière suivante. La première génération de dirigeants est formée d’hommes nés entre 1890 et 1910 : ce sont les « architectes » du mouvement nationaliste. La seconde génération est composée d’hommes nés dans l’entre-deux-guerres, entre 1919 et 1939. Ils seront les « conquérants » du pouvoir après les indépendances. Les « héritiers », sont les hommes nés après les indépendances, entre 1956 et 1963. Différents grands moments historiques vont bouleverser les centres de décision des mouvements nationalistes maghrébins, renouveler les directions, atteindre le cœur des sociétés.

La première génération est celle qui émerge autour de « la grande guerre » de 1914-1918, et son cortège de conséquences : les colonies comme réserve de main d’œuvre et de soldats en 1914, la fin de l’empire ottoman en 1918 et l’apparition du kémalisme, la révolution d’octobre 1917 et le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », la guerre du Rif et l’apprentissage des combats à livrer. La seconde génération apparaît autour de la seconde guerre mondiale et ses effets majeurs : la défaite française de 1940 et l’extrême vulnérabilité du système colonial, l’entrée en scène des nouvelles puissances américaine et soviétique, la fin des illusions assimilationnistes françaises et le recours aux valeurs arabo-islamiques, les articulations entre lutte armée et luttes politiques dans les conflits de décolonisation. La mémoire collective des nationalismes maghrébins se forge en grande partie sur ces deux premiers temps : le temps des origines, celui des premières grandes associations indépendantistes, de L’Étoile-Nord-Africaine en 1926 au manifeste de l’Istiqlal en 1944 ; le temps des ruptures, celui des guerres ouvertes de décolonisation et de l’installation des États indépendants. Bien entendu ces deux temps ne pas opposés, contradictoires l’un par rapport l’autre et il est possible de les retrouver enchevêtrés, produisant des réflexes politiques collectifs.

La troisième génération, « les héritiers », est celle du temps présent, des années 1980 à nos jours. On peut estimer qu’elle se construit comme génération ne s’inscrivant pas en filiation directe avec le nationalisme classique. Elle se contente de réactiver les deux temps précédents en fonction des exigences, des besoins politiques du présent. Entre cette troisième génération et les deux précédentes, les hommes nés entre 1940 et 1950 ne trouvent pas vraiment leur place. Cette communication s’attarde sur la première génération des acteurs du nationalisme au Maghreb dans l’élaboration d’une mémoire collective.

La première génération, les « architectes »

En Algérie, la première génération de dirigeants qui ont marqué de leur empreinte le nationalisme naissant sont nés entre 1889 et 1899. Abdelhamid Ben Badis, le fondateur du mouvement des Oulémas, est né en 1889 à Constantine la grande capitale de l’Est algérien. Messali Hadj, l’un des animateurs de l’organisation indépendantiste, l’Étoile nord africaine, est né en 1898, à Tlemcen, dans l’ouest de l’Algérie. Ferhat Abbas, le leader des Jeunes Algériens, celui que l’on appellera le « pharmacien de Sétif », est né en 1899 à Taher, près de Jijel, dans le Constantinois. Aucun ne vient d’Alger, pourtant capitale de l’Algérie coloniale. Alger est une immensité européenne dont la prégnance empêche tout partage politique du territoire urbain entre « indigènes » et « Européens ». Capitale impériale de la France, elle est l’instrument de sa domination. Elle n’a plus la capacité d’être le relais urbain d’un patriotisme rural, au contraire de Constantine, Tlemcen, ou Jijel. Ce n’est qu’après la seconde guerre mondiale qu’elle deviendra un lieu central du nationalisme indépendantiste[3].

Au Maroc, les « architectes » du nationalisme sont nés en 1908-1910. Le roi Mohammed V est né en 1909 à Fès, trois ans avant l’instauration du protectorat français. Il grandit au palais de Meknès. Mohamed Allal-El-Fassi, réformateur religieux et homme d’action passionné, est né en 1910 à Fès, la ville de la grande université islamique de la Qaraouiyine. Mohamed Bel Hassan el Ouazzani, le fondateur du PDI (Plan démocrate de l’Indépendance) est né lui aussi à Fès en 1910. Ahmed Balafrej, l’un des fondateurs du Comité d’Action Marocaine, est né en 1908 à Rabat. Aucun ne vient de Casablanca, pourtant capitale économique du Maroc.

Aux Algériens et Marocains, il convient de joindre les Tunisiens Habib Bourguiba, né en 1903 dans la petite bourgade sahélienne de Monastir, fondateur du Néo-Destour, et Salah Ben Youcef, le leader nationaliste, né en 1910.

Les hommes de cette première génération du nationalisme maghrébin ont en commun d’être tous nés dans des villes moyennes de l’intérieur des pays, considérées comme traditionnelles, religieuses (Tlemcen, Constantine, Fès, Rabat). Une voyageuse occidentale dans ces années 1910-1920, écrivait ainsi, à propos de Fès : « Fès n’a pas d’âge, puisque ses bâtiments apparemment immuables croulent sans cesse pour être restaurés selon leur ancien plan(…). Les bâtiments, les gens, les coutumes, tout semble prêt de s’écrouler sous son propre poids. Le présent n’est qu’un passé sans cesse prolongé »[4].

Ces hommes sont tous lettrés, profondément ancrés dans une tradition religieuse. Le roi Mohamed V sort peu de son entourage, est élevé dans la plus stricte des traditions.

Messali Hadj est une exception dans cet ensemble générationnel. C’est un autodidacte qui ne fait pas partie d’une « grande » famille sociale. Son entrée en politique par l’immigration permet de mesurer l’état de la société algérienne, en situation de déclassement social, culturel.

Tous pénètrent en politique dans les années 1925-1930. Ce moment très particulier est marqué par les influences durables de la guerre du Rif, les échos encore très forts de la révolution russe avec les démarches des sections communistes en direction des « coloniaux », l’émergence du nationalisme arabe avec la grande personnalité de Chekib Arslane qui plaide pour la renaissance de l’Islam. Les besoins d’unité des nationalismes naissant avec le refus de la « carte berbère » brandie par le système colonial français, surtout au Maroc.

Mais il existe de profondes différences traversant ce premier mouvement des générations politiques. Alors qu’au Maroc, les « Jeunes marocains » s’adossent à la figure du Sultan pour solidifier leur nationalisme naissant[5], les premiers indépendantistes algériens vont fonder une tradition singulière du nationalisme par recours à l’arabité, l’islamité et le républicalisme, le tout porté par un égalitarisme et un moralisme religieux. Le nationalisme algérien dessine les contours d’un populisme qui récuse les élites intellectuelles prônant l’intégration à la France[6].

La plupart de ces premiers militants de l’indépendance, à l’exception notable d’Allal el Fassi, seront profondément imprégnés par leur passage en France, la découverte d’une société occidentale, les luttes démocratiques, l’importance de la culture urbaine. Ce passage de la colonie-province à la métropole-capitale reste décisif dans l’élaboration d’une culture politique faite d’oppositions et de références à la culture française.

En Algérie, la première génération des pionniers du nationalisme radical sera longtemps oubliée, ou mise au secret (pour les hommes qui ont suivi Messali Hadj dans le cours de la guerre d’indépendance contre la France). La résistance exceptionnelle à l’occultation, par le retour de l’histoire de cette génération, signale un besoin de repères dans la société algérienne. Au Maroc, la figure du Sultan devenu Roi après l’indépendance, a éclipsé les trajectoires des fondateurs des mouvements indépendantistes. Dans les deux pays, le besoin de réappropriation des acteurs de cette période se manifeste par le renouveau des études historiques. 

 Notes

[1] Sur ce nationalisme communautaire, Harbi, Mohammed, L’Algérie et son destin, Croyants ou citoyens, Paris, Arcantère, 1992.

[2] Les 100 portes du Maghreb, par Benjamin Stora et Akram Ellyas, Paris, éd. de l’Atelier, 1999, 301 pages, Alger, Dahlab, 2000.

[3] Sur Alger à cette époque, voir sous la direction de Jordi, Jean-Jacques et Planche, Jean-Louis, Alger, le modèle ambigu du triomphe colonial, 1860-1939, Autrement, n° 55, mars 1999.

[4] Warthon, Edith, Voyage au Maroc, Paris, Gallimard, 1999, pp. 80-81.

[5] Les jeunes marocains nationalistes font acclamer le Sultan à Fès en mai 1934. Sur l’itinéraire de Mohamed V et ses rapports avec le mouvement du nationalisme marocain, voir le beau livre de Daniel Rivet, Le Maroc de Lyautey à Mohamed V, Paris, Denoël, 1999.

[6] A propos du populisme et des intellectuels, voir le livre de Guy Pervillé, Les étudiants algériens de l’université française, Paris, éd. du CNRS, 1984.