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Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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La seconde guerre mondiale est un événement d’une ampleur et d’une intensité exceptionnelles, exerçant en Algérie, comme ailleurs, des effets puissants sur toutes les composantes du corps social, dans toutes leurs dimensions matérielles et idéelles. Le parti de l’indépendance, le PPA connaît lui-même, en cinq ans, un changement en profondeur, voire une véritable mutation. L’approche générationnelle, si elle n’est pas une clef miracle susceptible d’ouvrir toutes les portes, est néanmoins un des bons outils dont dispose l’historien pour en rendre compte, à condition toutefois d’en préciser et valider la rigueur méthodologique.  

On essaiera ici de tester cette portée heuristique, en limitant notre propos au seul PPA et, pour l’essentiel, à la seule ville d’Alger, durant cette période. On ne prétend pas en effet embrasser la société algérienne toute entière, tant il est clair que « l’événement, même majeur, est vécu de manières différentes selon les positions sociales, les situations géographiques, les cultures politiques »[1]. La notion de génération retrouve en revanche une réelle fécondité quand elle se rapporte à un nombre d’hommes limité. S’agissant du PPA, on peut compter en milliers ses effectifs militants : peut-être 13 à 15000, pour l’ensemble du pays, à la veille du 8 mai 1945, dont environ 2000 à 2500 pour le seul grand Alger, mais avec un nombre de sympathisants bien plus élevé. Tous ces hommes se trouvent confrontés au même événement : la guerre, et ce « dans leur période de pleine réceptivité ». Ce qui désigne plus particulièrement les jeunes gens en instance de politisation, à l’occasion et au cours de cette guerre, soumis au triple défi de la conscription, du marché du travail et de la mise en ménage. On a reconnu les critères retenus jadis par Dilthey pour hisser le mot génération à la hauteur d’un concept[2].

I. Octobre 1939-juin 1940, la génération Lamine Debaghine- Mohamed Taleb

La déclaration de guerre a pour conséquence directe l’interdiction du PPA, le 26 septembre 1939. Sa presse disparaît, tant à Paris (El Ouma) qu’à Alger (Le Parlement algérien). Sa structure en réseaux s’étiole. À peine libérés, Messali et la plupart de ses compagnons sont de nouveaux arrêtés, bientôt rejoints en prison par d’autres militants[3].    

La Casbah et la génération Taleb

Placés dans l’alternative de cesser toute activité ou de continuer à travailler de façon clandestine, les cadres PPA encore disponibles choisissent évidemment la seconde option.

Au vrai, cette clandestinité était déjà pratiquée, et privilégiée, notamment dans la capitale, depuis la vague d’arrestation de l’été 1937, et surtout depuis la réorganisation de 1938, sous la houlette d’une nouvelle direction algéroise (Taleb, Abdoun, Messaoudi etc), convaincue que cette option devait désormais définir un nouveau modèle d’organisation et d’action. Ses principaux dirigeants sont partisans d’une rupture politique encore plus radicale, qui va les conduire jusqu’à Berlin. Les partisans les plus décidés de cette ligne sont mis sur la touche à ce titre par Messali lui-même, et poussés à la démission dès le printemps 1939, formant un groupe uni demeuré solidaire, mais seulement dans la haute Casbah, qui correspond au deuxième arrondissement de la ville. D’où l’appellation familière de « groupe du 2è ». Le chef du PPA n’entend pas sanctionner l’option clandestine, mais le choix fait par ce groupe de jouer la carte allemande, et le fait même d’avoir procédé à des contacts dans son dos, sans même le consulter[4]. Or ce « groupe du 2è » refuse de s’incliner. Compact et cohérent, devenu le noyau dur du CARNA[5], il ne renonce pas à son projet, et continue à agir de façon concertée, sans le label du parti.  

A l’instar de tous les militants du PPA, ceux du 2° ont suivi de très près l’évolution de la politique intérieure française et de la situation internationale. Mais Taleb et ses amis n’ont pas attendu juin 40 pour faire leur choix. Ils disposent à Alger du soutien de quelques self-made men enrichis (Henni), et de quelques fils de famille (Hafiz, Bennouenniche).

Le groupe Taleb a-t-il trouvé par ailleurs un terrain d’entente auprès de quelques intellectuels « kabyles » tentés par la même aventure et revenus eux aussi au pays ? Ce n’est pas établi. Certes, fin juin 1940, le Dr Ouakli et le professeur Sahli, qui ont lancé leur revue Ifrikiya au début de l’année précédente, dans un esprit anticolonial explicite, arrivent à Alger avec une vision similaire de la situation internationale. On sait, par le témoignage de Abdoun, qu’un contact a eu lieu entre Sahli et le groupe Taleb[6] à cette date. Or les deux fondateurs de la revue ont pris acte de la montée impressionnante du national-socialisme. Sahli lui-même est revenu d’Allemagne fasciné par la puissance politique et militaire du nouveau Reich allemand.  

Le CARNA reste donc un phénomène essentiellement algérois et casbadji. Toutefois, rien de concret, rien d’organique ne se met alors en place dans la capitale. Entre 1941 et 1942, on compte dans les rangs de futurs cadres et dirigeants, tels que Halit, et surtout Cherchali, Temmam, et Asselah.

Toutefois, l’équipe du 2ème s’intéresse aussi à la jeunesse, notamment par le biais des associations sportives, à l’instar de Taleb lui-même, et de Mahmoud Abdoun. Le sport est un vecteur d’influence important, notamment via le MCA, principal club « musulman » d’Alger. De même, la direction du scoutisme leur échappe. Bouras n’est pas membre du PPA, Lagha et Kaddache non plus, mais des jeunes scouts de base peuvent frayer avec le prolongement juvénile du CARNA. Ainsi, à partir de ces divers modes et vecteurs d’influence, le groupe du 2ème exerce-t-il un réel pouvoir d’attraction sur une fraction des classes d’âge 1923-1926 (ceux qui ont entre 16 et 21 ans entre 1939 et 1942), sans chercher pour l’instant à créer avec eux une véritable structure politique. Parmi ces jeunes du 2ème, on compte déjà, outre Abderrahmane Taleb, frère cadet de Mohamed, les frères Amrani, ainsi que les frères Abdelhamid.

Tous ces jeunes gens sont sortis trois ou quatre ans plus tôt des bancs de l’école coloniale. Ils doivent vivre avec leurs frustrations, agir a minima, distribuer quelques tracts et tracer quelques inscriptions murales, attendre encore. Ces jeunes de la première mouvance Taleb ont ancré en eux l’idée du changement inéluctable induit par la guerre, et d’un nouvel ordre du monde dans lequel ils trouveront leur place.   En ce sens, on peut parler pour le CARNA-PPA d’une première « jeunesse Taleb », et d’une « génération Taleb ». Celle de 1940, de l’effondrement français, et de l’option allemande.

Combien sont-ils ? Quelques dizaines sans doute, à la veille du débarquement américain. Cette masse juvénile attentiste, quoique patriote, n’est pas encore prête à franchir le pas qu’attendent leurs camarades radicaux du 2ème, ou leurs homologues du PPA nouvellement chapeauté par Lamine Debaghine.  Sans imaginer un instant ce qui va advenir le 8 novembre 1942, ils ne veulent plus se laisser prendre, comme leurs parents, aux promesses françaises, alors qu’un nouvel ordre mondial propice à leurs aspirations va nécessairement sortir de la guerre, quel qu’il soit, ils en sont sûrs.  

Les « intellectuels » et la Génération Lamine Debaghine

Un autre homme symbole, Mohamed Lamine-Debaghine, là encore à Alger, mais avec un potentiel de résonance plus large, est toutefois au cœur de ce problème. Lui aussi personnalise ce sentiment générationnel quasi immédiat d’appartenir à ce temps nouveau, dont la guerre est à la fois le signe et l’expression paroxystique.

Il est étudiant en médecine de vieille souche algéroise, né en 1917, passé par le collège de Blida, où il a laissé une forte impression chez ses cadets[7]. Amar Khelil, petit restaurateur de la Casbah, et Bouda, marchand de lait à Belcourt, qui assurent l’intérim après Douar[8], avec Khider Mokri, Sari, et une poignée de cadres peu connus encore « libres », proposent son nom pour la direction clandestine, avec l’aval de Messali, emprisonné à Maison Carrée . Ils parviennent tant bien que mal à maintenir en vie le réseau sectionnaire, de Notre Dame d’Afrique à El Harrach[9]. En dehors de la Casbah, dans le Grand Alger comme dans le reste du pays, la situation d’attente l’emporte là aussi, sans que l’on puisse parler toutefois de totale inaction.  

La très lourde condamnation de Messali et de ses compagnons, en mars 1941, ne suffit donc pas à éteindre toute velléité de résistance, ni à faire cesser tout esprit de continuité à l’échelle du pays lui-même, comme en témoigne la rédaction d’une circulaire mensuelle, dont le n° 6 est daté de juin 1941[10]. Mais rien n’est établi. Debaghine lui-même reste très prudent, jusqu’au débarquement américain . Il est encore moins question de lutte armée. L’été 1940, il dissuade un groupe de jeunes étudiants, parmi lesquels le futur écrivain Mouloud Mammeri, de « passer à l’action » (« avec qui ? avec quoi ? », demande-t-il), en profitant de l’effondrement de la France[11]. Six mois plus tard, la mutinerie de Maison Carrée, qui aurait pu rétrospectivement leur donner raison, n’est nullement de leur fait, pas plus qu’elle n’est imputable au groupe du 2è. Debaghine propose à ces têtes brûlées - des élèves de classes terminales, tous issus du collège de Sétif - de rejoindre le parti, qui a besoin de sang neuf et de cadres mieux formés, afin de préparer l’avenir sur des bases solides[12]. L’un d’eux, Chawqui Mostefaï, qui entame ses études de médecine, est bientôt affecté par son nouveau mentor au secteur universitaire.  Il posera un peu plus tard les bases de la première section PPA estudiantine à Alger, où son frère aîné est encore en 1940 à la tête de l’Association des étudiants musulmans d’Algérie (AEMA)[13], avant d’être coopté par Debaghine à la direction. En mai 1945, ces deux médecins, l’un en titre, l’autre en fin d’études, joueront un rôle majeur à la tête du parti , sans qu’ils aient acquis pour autant, loin s’en faut, une légitimité comparable à celle du « chef historique »[14], exilé à Brazzaville, mais non remplacé, encore moins évincé.

Promotion de Debaghine et arrivée de Mostefaï signalent l’émergence d’une nouvelle sociologie de groupe. « Quelques « privilégiés » accèdent pour la première fois à la direction même du parti. Mieux, soutenus par le groupe kabyle de Ben Aknoun (Laimèche, Ait Hammouda, Ait-Ahmed), ils parviennent même à symboliser la mouvance radicale du nationalisme . Derrière Debaghine, en tout cas, de jeunes adultes diplômés francophones, mais aussi bilingues - on compte parmi eux plusieurs médersiens - viennent prendre place dans les instances régionales et nationales d’un parti caractérisé jusqu’ici par le primat des « scolaires »[15], sinon à en conquérir pleinement le leadership.

En contrepoint, au temps de la radio, la génération des prisons, des camps et du bagne

De 1940 à 1942, c’est la période creuse, dans tout le pays, pour toute la classe politique musulmane, et pour le PPA lui-même, y compris à Alger, malgré la résilience du groupe Taleb, et la promotion de Lamine Debaghine. Certes, les populations algériennes sont occupées de plus en plus avec les difficultés de la vie quotidienne[16], qui vont aller croissant, avec la mise en coupe réglée de la Métropole par la machine d’occupation allemande, la rupture commerciale consécutive au débarquement allié, le rationnement, la succession de récoltes désastreuses.  

À la lecture des journaux, interdits ou contraints par la censure, s’ajoutent l’écoute de la radio, le grand média de l’époque, ainsi que le spectacle des actualités cinématographiques, du moins en ville, alors que s’intensifient et se déploient tous les registres de la propagande[17]. La deuxième guerre mondiale suscite la première guerre des ondes. Les Algériens ne sont pas insensibles à la propagande de l’axe, italienne et allemande. Hitler est applaudi à chacune de ses apparitions aux actualités cinématographiques. Si Radio Stuggart et Radio Berlin sont écoutées, c’est Younès Bahri, propagandiste particulièrement efficace de langue arabe, à Radio Bari, qui semble recueillir la plus forte écoute[18].

Tandis que les Ulémas se taisent après la mort de Ben Badis, Ferhat Abbas et la plupart des anciens élus musulmans jouent le jeu de la Révolution Nationale, ou composent avec elle. Messali, en revanche, refuse avec courage et constance de prêter allégeance au « vainqueur de Verdun ».  

Toutefois, cette période creuse doit être envisagée sous un autre aspect du renouvellement différencié des générations. Non plus en relation avec la pugnacité d’un groupe militant soutenu par la solidarité du proche, de la rue, du quartier, ni avec l’émergence d’un nouveau type de cadre, et même de leader, l’intellectuel militant, mais à l’aune d’une épreuve spécifique solidairement partagée, celle des prisons, des camps et du bagne. Dès la première étape de la guerre, la réclusion change à la fois de lieu, de mode et de nombre. Celui des détenus, augmenté dès septembre 1939, est multiplié par dix entre 1938 et 1942. Les conditions de réclusion se durcissent. Outre le bagne, les camps d’internement, tels ceux de Djenien Bou Rezg ou de Bossuet, complètent le dispositif carcéral, sans passer par des décisions de justice. Les militants PPA ainsi regroupés se découvrent à cette occasion[19], et se trouvent de leur propre aveu placés dans des conditions de formation politique paradoxalement bien plus favorables, en dépit des maltraitances et privations, comme en réponse à ces dernières.

La génération de 1940, ce n’est pas seulement celle qui regrette l’occasion manquée de la débâcle française, c’est aussi celle des forces de résistance accumulées en détention, où se rejoignent diverses classes d’âge et classes d’adhésion,  dans un même idéal d’indépendance, et une même culture de parti, sans faire disparaître nécessairement les différences d’origine et de sensibilité. La prison favorise la création potentielle d’un réseau relationnel noué à partir de rapports de confiance qui seront mis à profit ultérieurement, notamment après le débarquement allié.

Mais la prison est d’abord à Alger, dans Alger. Elle est matérialisée et symbolisée dans la vieille ville par les geôles séculaires de Barberousse, dont les murs sont comme accolés à la Casbah. Elle est présente aussi dans la banlieue, à Maison Carrée. Si la génération des camps se recrute dans tout le pays, elle a néanmoins partie liée avec la capitale. Il y a un fait proprement algérois de la prison.  Directement, ce fait tient au nombre et à la qualité des détenus, à ses liens quotidiens avec la ville, y compris via les gardiens. Messali et l’ancienne direction restent incarcérés à Maison Carrée jusqu’en mars 1941, période durant laquelle ils bénéficient encore du régime politique.  On le voit, la prison ajoute à la complexité du fait générationnel PPA, particulièrement marquée à Alger.

Cette configuration générationnelle algérienne et algéroise va être profondément bouleversée moins par la condamnation du « chef historique » au bagne de Lambèse - qui va couper complètement ce dernier de son parti et de sa direction pour vingt mois - que par la seconde séquence de la guerre, ouverte par le débarquement allié en Afrique du Nord, le 8 novembre 1942.

 II. Novembre 1942 - janvier 1943, la génération Lamine Debaghine- Hocine Asselah.

C’est là en effet un nouvel évènement fondateur. Avec ce rapprochement   du théâtre des opérations, s’amorce une seconde articulation forte entre factualité et temporalité. Dans ce contexte, une nouvelle configuration générationnelle et identitaire entame sa poussée. Elle assure la refonte et la relance partisanes, à la mesure du basculement rapide et profond des forces que l’événement fait advenir, en un temps très court. Et ce de la façon la plus inattendue, à l’instar de la déroute de juin 1940, dont il est en quelque sorte l’image inversée .  

Le débarquement et le Manifeste : perception et réception à Alger

Le port d’Alger devient une scène gigantesque, à l’endroit même où depuis plus d’un siècle se prennent les décisions relatives à la Colonie, sans représentation sérieuse de sa population   autochtone. L’effondrement militaire du régime de Vichy, dans la capitale française de l’Afrique, en moins de deux jours,   impressionne   la population dans toutes ses composantes.  La puissance américaine se manifeste cette fois « en vrai », sous leurs yeux, formant un contraste particulièrement saisissant avec la faiblesse française. Le différentiel France-Amérique ne tient pas seulement à l’écart technologique entre les matériels militaires, il tient tout autant à l’allure des GI’s, noirs pour nombre d’entre eux, avec leurs dollars plein les poches, leurs cigarettes et leurs chewing-gums ce qui exerce des effets euphorisants sur toute une partie de la jeunesse urbaine.  

Forte de cette démonstration imparable, la frange politisée francophile de la société « indigène » ne peut pas ne pas en tirer les conséquences. À commencer par une large partie des adhérents aux fédérations départementales des Élus, à l’instar de la fédération du Constantinois, la plus puissante qui se détache de son ancien mentor, le Dr Bendjelloul. Elle est convaincue désormais que l’idée de nation algérienne est de l’ordre du possible. La charte de l’Atlantique avait eu un écho remarqué dans le pays, la présence de Roosevelt, réelle à Casablanca, fantasmatique à Alger, lui donne encore plus de crédit.

Après l’heure de Debaghine, arrive celle de Ferhat Abbas. La reconversion la plus spectaculaire est bien celle du pharmacien de Sétif, âgé de quarante-quatre ans qui va se hisser au premier rang. D’abord en tant qu’initiateur et principal rédacteur du Manifeste du peuple Algérien, lequel propose de créer un gouvernement et un parlement autochtones, fût-ce dans un cadre fédéral préservant des liens étroits avec la France. Ensuite en tant que président des Amis du Manifeste et de la Liberté, une vaste organisation de masse dont il rêvait depuis cinq ans. Entre la lettre du 10 avril 1941 au Maréchal, et la première mouture du futur Manifeste, rédigée en décembre 1942, adressée d’abord aux «Autorités » (c'est-à-dire aux Alliés), et non au seul Gouverneur Général français, Abbas passe de la province à la nation, et de l’allégeance à Pétain au parrainage recherché de Roosevelt . Comme ses partenaires et alliés Oulémas, Abbas et ses amis viennent à leur tour s’y installer, là où se situe le cœur des choses. Si le Manifeste est discuté et rédigé à Sétif, c’est bien à Alger qu’il est présenté aux Autorités. C’est là encore, un an plus tard, que le mouvement issu de lui tient ses assises. Mieux, il situe son siège social Place du Gouvernement, là où se trouvait jadis le centre de l’ancienne ville turque, dans un geste de réappropriation symbolique[20].

Un nouveau palier est atteint dans l’ordre des représentations politiques, une nouvelle espérance collective peut prendre forme et s’organiser en force cohésive, comme au temps du Congrès Musulman et du Front Populaire. Elle va une seconde fois bouleverser le paysage politique. Mais une nouvelle fois aussi, cette mise en mouvement va profiter au PPA, qui ne l’a pas davantage initiée. Sur un autre mode, car le succès vient de l’intérieur du mouvement. Et dans un deuxième temps, car il faut quand même plus d’un an au parti de Messali pour gagner la majorité au sein des AML.

Quant à certains des partisans de l’alliance allemande, ils mettent six mois pour admettre que le rapport des forces a changé, qu’ils se sont trompés, et qu’ils ont été trompés. En janvier 1943, certains y croient encore[21].  C’est l’Amérique qui incarne désormais la figure séculaire du sauveur externe. Plus que les autres, les militants PPA passent de la revanche par Hitler à l’espérance via Roosevelt. Pour autant, ils n’ont jamais cessé de compter sur leurs propres forces. Notamment dans la capitale, là précisément où se concrétise la nouvelle donne politique et dans cet arrondissement d’Alger qui était devenu dès 1938 le fief électoral du parti et de son chef.

En contre point, l’impact des assignés à résidence et la poussée de l’intérieur

Dans ce contexte, un fait encore très peu étudié vient renforcer la reprise d’activité du PPA, à savoir le rôle de formateurs et de passeurs joué par les militants du PPA libérés des prisons et des camps, entre avril et juin 1943, mais placés en résidence surveillée à l’intérieur du pays .

Dans les mois suivant le débarquement allié, la plupart des internés retrouvent la liberté, tant communistes que Ulémas et PPA. Mais nombre d’entre eux, essentiellement des militants PPA, une trentaine de cadres environ, sont assignés à résidence dans des petites villes et centres lointains, afin d’éviter la nuisance inévitable que provoquerait leur retour[22]. Or l’administration coloniale sous-estime la pugnacité de ces hommes et la disponibilité de la population locale à entendre un discours qui semble correspondre cette fois aux possibilités et aux exigences de l’heure. Elle ne revient partiellement de son erreur qu’en constatant l’impact de Messali sur la région dans laquelle ce dernier a été contraint de résider, notamment à Reibell (Chellala), au sud de Médéa, à bonne distance de la capitale. Car la présence du leader PPA, l’un des derniers à être libéré, aimante bientôt toute la région, et contribue sans conteste à la création ou à la relance des sections existantes.

Toutefois, en se focalisant sur le chef du PPA, la police coloniale ne voit pas que le même processus se reproduit dans tout le pays, du sud-oranais à l’Aurès, fût-ce à moindre échelle, avec des militants « inconnus » ou de moindre envergure. Tous ces déplacés participent en fait à l’élargissement territorial du PPA. Ces hommes-témoins, qui ont un savoir, un vécu, une mémoire, deviennent des exemples d’autant plus respectés qu’ils ont souffert pour la cause.  La montée en puissance du PPA dans les AML à l’échelle du pays tout entier, n’est donc pas étrangère à ce processus quasi invisible. Les dirigeants d’Alger, eux, l’ont bien compris, avant même que la réintégration des « exclus » (ex-CARNA) ne multiplie dans la capitale, mais aussi dans les départements de l’est et de l’ouest, la puissance organique et dirigeante d’un parti qui peut croire que son heure est venue. D’une part, la territorialisation conditionne la prétention au leadership national. D’autre part, la population d’Alger se nourrit de l’immigration interne.

Pourtant l’essentiel est ailleurs. Si les militants déplacés suscitent la cristallisation d’un noyau militant, ils ne font que répondre aux attentes portées notamment par des jeunes gens et des adultes politisés du cru. Ces initiateurs autochtones et autonomes vont chercher le contact au dehors. Avec eux, le village va à la ville, le petit centre se renseigne auprès du grand, mieux, le paysan interpelle le citadin. On remonte du bas vers le haut, on passe de la périphérie vers le centre, on fait éventuellement pression sur lui. Parmi ces initiateurs, on trouve souvent des petits commerçants et artisans (boulangers, épiciers), parmi lesquels de nombreux kabyles (cordonniers, tailleurs, coiffeurs), qui forment une diaspora distinctive, notamment dans le Sud et en Oranie,   des employés des transport (publics et privés) et chauffeurs de taxis, des salariés du public (instituteurs) et du privé (employés aux écritures), des employés communaux et agents des services publics (voierie, impôts, hydraulique, eaux et forêts), des conscrits libérés, quelques maîtres coraniques, des fils de propriétaires fonciers et de gros éleveurs. Certains d’entre eux ont été influencés, adolescents ou jeunes adultes par l’impact local du Congrès musulman. D’autres sont de purs produits des AML.  

Nombre de ces petits acteurs locaux n’ont guère plus de vingt ans. Ils incarnent et capitalisent une demande surgie spontanément de la base, à la lecture de la presse, à l’écoute des radios étrangères, dans les conciliabules du café, de l’échoppe, du marché.   Les plus motivés sont bientôt chef de section, mieux chefs de district. De cette couvée de 1943, venant des petites villes et petits centres de l’intérieur, ou de familles rurales à statut ayant un pied à terre en ville, émergent de véritables entrepreneurs politiques, qui seront cooptés au comité central, voire à la direction, quatre ou cinq ans plus tard .

Une fois encore, ce redéploiement général ne doit pas masquer les aspects proprement algérois du complexe générationnel de 1943.

Alger et ses deux pôles : « l’Organisation » à la Casbah, le CJB à Belcourt.

On ne saurait oublier « l’effet de capitale », et son poids spécifique dans la sphère politique en général et pour le parti de l’indépendance, qui prétend désormais la dominer. Pour le PPA, Alger est de loin la base urbaine la plus riche en effectifs, bien avant Oran ou Constantine.

Or la capitale située politiquement et symboliquement au cœur des choses, fait l’objet d’un clivage territorial politiquement marqué sans équivalent dans aucune autre ville d’Algérie, ni dans aucune autre formation politique. Rien ne se compare au cas d’Alger au clivage qui oppose la Casbah à Belcourt. Certes, le vieux centre historique reste presque exclusivement musulman dans sa partie haute, et le faubourg suit le même chemin, sur ses propres hauteurs (l’Akiba). Mais ce dernier n’amorce son peuplement musulman que 80 ans après la prise d’Alger. Par ailleurs, l’origine géographique des Belcourtois diffère de celle des néo-casbadjis pour ce qui est de la distribution entre sud et est, mais aussi entre les Kabylies. Enfin, bien qu’elle se prolétarise, bien que les vieilles familles et les nouveaux notables la quittent pour des communes « bourgeoises » périphériques (St Eugène au nord-ouest, Kouba au sud-est), la Casbah conserve un sentiment de vieille citadinité, et un esprit de supériorité perçu comme tel par ceux qui se socialisent dans les faubourgs populaires et les communes ouvrières.

De fait, la Casbah reste le pôle à la fois économique et culturel qui attire à lui tout le Grand Alger des Algériens.  La Casbah n’est pas Belcourt, et réciproquement. Belcourt se trouve situé- en termes d’unité spatiale, sociale et mentale - comme le quartier de l’entre deux, qui sépare et relie la vieille « aristocratie » casbadjie et le nouveau prolétariat périphérique, sur l’axe historique de l’expansion algéroise coloniale.

Toutefois, dans le cas présent, la rivalité classique renvoyant à la sociologie de groupe et au frottement des identités collectives est redoublée par l’effet territorialisé du conflit politique induit à Alger par la naissance du CARNA, l’exclusion du groupe Taleb, et la promotion de Debaghine. Un conflit que la réintégration des exclus, validée par Messali en 1944, ne va pas faire entièrement disparaître.

Si les hommes du CARNA sont revenus de leur naïveté, leur motivation n’a rien perdu de sa force. Nationalistes avant tout, déterminés et opportunistes, ils vont changer de fusil d’épaule, et renforcer leur emprise sur la jeunesse pré-politisée de la Casbah, en profitant efficacement du nouveau contexte.

Mais leur succès   est lié aussi à la forte personnalité de son leader, Mohamed Taleb, tenu pour le maître du savoir clandestin. Asselah, Amrani, et quelques autres vont bientôt grimper grâce à lui dans la hiérarchie du parti, une fois la réintégration effectuée. On peut dire que le CARNA se survit à lui-même en se métamorphosant. Un autre nom, l’Organisation, en rend compte. Ce mot fétiche depuis 1936, faisant écho à un article de Messali, et à la version abrégée de Que faire ?, sert désormais de nom collectif et d’identifiant. Sous ce terme à la fois énigmatique et attractif, le groupe s’élargit, se renforce. Le travail le plus décisif réalisé par l’Organisation réside dans le lancement et la diffusion d’un journal au titre emblématique, l’Action algérienne, qui va réussir à gagner à lui des « intellectuels » (Sator, Benkhedda, Lacheraf, Boukort, outre Lahouel et Asselah), trouver un lectorat, et s’inscrire dans la durée. Au grand dam de la police, ce journal parvient en effet à publier un numéro chaque mois, à partir de janvier 1944.   Dans le même temps, le groupe héritier du CARNA se dote d’une autre structure   spécifique, l’organisation jeune, dirigée par Said Amrani, puis Abderrahmane Taleb, le frère cadet de Mohamed.

Ainsi, à la Casbah, la « génération PPA du Manifeste » se dédouble-t-elle aux yeux des intéressés eux-mêmes en une génération de « l’Organisation », héritière du CARNA, identifiée à son leader, Taleb, et une génération de l’ « Organisation jeunes ». Saïd Amrani en devient le primus inter pares et c’est lui qui, avec Asselah, fait le lien dans l’espace casbadji entre les deux premières générations PPA de la guerre. 

Qu’en est-il à Belcourt ? D’une certaine manière, l’évolution est similaire, et la dualisation entre ainés et cadets y prend aussi un caractère organique.  Néanmoins, la formule politique n’est pas identique. Si l’équipe de Debaghine n’a pas pu mordre de manière significative sur la Casbah, domaine réservé de l’Organisation, elle trouve en revanche un point d’appui immédiat important dans le faubourg. À l’autre bout du port d’Alger, au-delà du champ de manœuvre, entre le début de la rue de Lyon et le cimetière Sidi M’hammed, s’implante le premier maillon populaire et industrieux de la chaîne des communes ouvrières, qui porte les limites du Grand Alger jusqu’à El Harrach (Maison Carrée).   Dès le milieu des années 1930, Belcourt est devenu la deuxième zone de résidence des autochtones musulmans dans la capitale.

S’agissant du côté « musulman » de l’espace politique, Belcourt n’a pas attendu le PPA pour y faire ses armes. En 1919, l’émir Khaled, qui possède une maison allée des mûriers, où il reçoit ses amis, pose les premiers jalons du renouveau. Les sections ouvrières du PC et de la CGT donnent également le ton lors des premières grandes manifestations intercommunautaires, les premiers Mai 1919 et 1920. Dans les années 1930, l’association des Ulémas, fondée à Alger-centre, où elle a son siège, commence une percée à Belcourt, concrétisée par le lancement d’écoles coraniques réformées, et la création en 1935 d’une section de l’Islah.

Ainsi la commune de Belcourt participe-t-elle pleinement à la dynamique conjointe du Front populaire et du Congrès musulman. Du reste, le grand meeting du stade municipal, où la délégation du Congrès musulman envoyée à Paris rend compte de son mandat, a lieu dans son périmètre immédiat, le 2 août 1936. On sait que ce meeting, où Messali lance sa carrière algérienne, sert de détonateur à la percée étoiliste. Au printemps 1937, quand l’ENA dissoute laisse place au PPA, la section de Belcourt devient très active, notamment avec les frères Lamari. Elle rayonne sur la partie sud-sud-est du Grand Alger. Arezki Kehal, venu de Paris fin 1937 pour pallier à l’arrestation de Messali et de la direction d’Alger, trouve dans le faubourg une réserve militante, au sein de laquelle beaucoup sont comme lui originaires du Guergour (« Petite Kabylie »).

On le voit, le PPA a pris racine à Belcourt bien avant la cooptation de Debaghine à sa direction. Néanmoins, le jeune médecin va y trouver un solide et durable point d’appui. Il connaît déjà Mohamed Sgheir, un militant étoiliste passé par le PC, qui a quitté Belcourt pour le Clos Salembier[23]. Mais il va surtout faire équipe un bon moment avec Ahmed Bouda, l’une des chevilles ouvrières de la section, qui a pris au printemps 1939 la gérance du Parlement Algérien, directement contrôlé par Messali depuis la prison presque voisine de Maison Carrée.  

Dès avant la création des AML, le parti indépendantiste opère dans le faubourg une relance politique similaire à celle d’Alger-centre, mais dans le cadre de la direction animée désormais par Debaghine, sous la houlette de Bouda et d’un groupe d’une dizaine de militants. La concertation entre aînés et cadets se concrétise de deux façons. Les premiers participent au lancement d’une feuille clandestine, El Watan, vers le milieu de l’année 1943, avant que le groupe du 2è ne crée à son tour L’action, au mois de décembre de la même année. Quant à l’initiative des cadets, elle est mieux connue et documentée, non par l’archive, mais par l’écrit militant ultérieur. Ils créent le Comité des Jeunes de Belcourt (CJB), au début 1943, sous la houlette de Mohamed Belouizdad, alors âgé de dix-neuf ans. Il rejoindra fin 1944 son homologue du 2è, Said Amrani, avec lequel il prendra la direction du Comité Central des Jeunes, créée et unifiée pour la circonstance, à l’échelle du Grand Alger. Une structure spécifique à la capitale, qu’on ne retrouve nulle part ailleurs.   

Toutefois, à Belcourt, la « génération PPA du débarquement et du Manifeste », si elle se dédouble organiquement elle aussi entre aînés et cadets, ne le fait pas exactement selon le même mode qu’à Alger. Le jeu des influences entre les personnalités, les classes d’âge et les classes d’adhésion ne se pratique pas ici de la même manière, durant cette seconde séquence de la guerre. Et il en ira de même de la construction mémorielle rétrospective ultérieure. A la Casbah, Taleb incarne la figure du frère. À Belcourt, Bouda représente celle du père. Il y a trois ans d’écart entre Taleb et Amrani, dix-sept ans séparent Bouda de Belouizdad. De plus, les deux aînés n’ont ni la même formation, ni la même trajectoire, ni le même charisme. Certes, les cadets du CJB restent en principe sous la tutelle des aînés  et servent de groupes de choc lors de l’offensive moralisatrice de 1944, téléguidée par les Ulémas, quand la direction décide de boycotter les bars européens, d’expulser manu militari les consommateurs musulmans, ou de s’en prendre aux débitants  musulmans  récalcitrants. Belouizdad, on l’a dit, en est le chef naturel, en lien direct avec Bouda puis avec Debaghine. Quasiment ignoré des historiens, en position marginale dans la mémoire officielle, le jeune homme jouera pourtant un rôle essentiel dans la relance du PPA, après le séisme de mai 1945.  Pour l’heure, avec Tazigh, Yousfi, Mahsas, et quelques autres, Belouizdad et le CJB quadrillent tout le faubourg, organisé en plusieurs districts, dont chacun des éléments du Comité de départ a initié la formation, Haddanou et Moumdji étant affectés à des tâches spécifiques[24].

La division politique au sein du PPA algérois aura donc duré plus de quatre ans. Méconnue de la base, elle n’en a pas moins affecté sa stratégie, son orientation idéologique, sa hiérarchie, son organisation.  

Debaghine et Asselah, la « génération PPA algéroise du débarquement et du Manifeste »

Toutefois, à l’automne 1944, c’est l’union qui l’emporte, dans un parti en pleine renaissance, ce qui vaut à son chef, Messali, d’être maintenu à distance d’Alger, après sa libération de Lambèse. Sur les instances d’une délégation conduite par Chadly Mekki, venue le voir à Chellala (Rebeil), le président du parti, installé depuis plus de sept ans dans son statut de chef historique, accepte la réintégration des exclus dans les rangs du parti. Du coup, l’Action devient le journal officiel du parti clandestin. Dans le même temps, les deux organisations de jeunes, celle de la Casbah, et celle de Belcourt, s’unissent dans une même structure, le comité central des jeunes, tout en gardant une double assise, entre centre et faubourg. Amrani en devient le responsable, Belouizdad est son adjoint. Par ailleurs, trois des proches de Taleb sont cooptés à la direction : Asselah et Cherchalli d’abord, rejoints ensuite par Amrani. Toutefois, Debaghine demeure le primus inter pares au sein du Comité Directeur, où il garde à ses côtés deux anciens, Bouda et Khelil, et, pour un temps, l’étudiant en médecine Mostefaï, coopté par lui-même quatre ans plus tôt. Quant à Lahouel, Mezerna, et Khider, ils n’ont pas pu profiter de la libération des prisonniers politiques au printemps 1943 pour revenir siéger durablement à la direction, étant assignés à résidence durant l’essentiel de la période. On ne saurait pour autant parler d’un tandem Debaghine-Taleb. C’est plutôt un duo Debaghine -Asselah qui s’esquisse. Les deux hommes, nés la même année, en 1917, se connaissent déjà. Asselah était en effet cinq ans plus tôt l’un des responsables du comité de la Jeunesse du Congrès musulman, crée en 1938 par Lamoudi, quand celui-ci tentait un rapprochement avec le PPA. Les deux hommes jouent un rôle clef, au même moment, sur un point essentiel, la définition du contenu du Manifeste et de son additif avec Abbas. Leur entente contribue à rendre possible la présence du PPA, unifiée avant la lettre, auprès du groupe des anciens élus dirigé par Abbas, puis au sein du Comité directeur des AML, dominé par ces derniers.

Si Debaghine et Asselah ne sont jamais cités d’une même voix comme héros générationnels par les anciens cadres algérois, ils le sont séparément par les anciens de l’Organisation et par les anciens de Belcourt. Néanmoins, leur action concertée fait sens pour l’historien. Ils résument bien à eux deux le mouvement de réagrégation par lequel le parti de l’indépendance reprend force à Alger, là où il s’était imposé six ans plus tôt. Mais, à la différence du scénario de 1936, dans lequel la direction du Congrès musulman laissait le PPA et Messali sur la touche, ils parviennent à imposer la présence active de leur parti dans le deuxième mouvement de masse du pays, sinon à en prendre la direction. Debaghine et Asselah, voilà bien deux noms pour incarner la « génération PPA algéroise du débarquement et du Manifeste ».

III. Du 8 mai 1945 à l’OS : la génération Debaghine- Belouizdad

Cependant, le soulèvement du 8 mai 1945, au nord de Sétif, vient une nouvelle fois modifier la donne, y compris dans la capitale elle-même et dans les rangs du PPA.  

Deux « semaines sanglantes », après deux mois de dissidence, et vingt-cinq ans d’espérances. 

On ne peut séparer pour autant les manifestations du 8 mai de celles du 1er mai .   Certes, elles sont très différentes par leur motif officiel (fête du travail, fête de la victoire), leurs mots d’ordre, leur encadrement institutionnel, et l’ordonnancement de leurs cortèges. Elles le sont aussi par leur ancrage géographique et leur composante sociologique, par les formes, la durée et l’intensité de la violence meurtrière qu’elles occasionnent le jour même ou dans les jours qui suivent. À Alger et Oran, le 1er mai, les manifestants algériens (et la population musulmane) comptent leurs morts sans se venger sur les civils européens. À Sétif en revanche, le 8 mai, suite à la mort par balle d’un militant de la tête du cortège AML, alors bloqué par le commissaire de police local, qui demandait de ranger drapeaux et banderoles, on passe en quelques minutes de la manifestation organisée et non armée à l’émeute, et le lendemain, de l’émeute urbaine à l’insurrection rurale, généralisée à toute la région. Insurrection elle-même réduite en une semaine, à l’issue d’une répression militaire sans mesure.

Cependant, les deux faits et les deux dates sont étroitement liés. Politiquement, le PPA joue un rôle décisif dans les deux cas, fût-ce sous la couverture des AML. La direction d’Alger est tellement consciente du risque de débordement non contrôlé le jour attendu et imminent de la victoire alliée qu’elle renonce à forcer la main aux comités AML régionaux, et à faire défiler ses propres hommes à cette occasion dans les deux plus grandes villes du pays, Alger et Oran. Là où les affrontements du 1er mai ont provoqué morts et blessés.  Psychologiquement, le souvenir des victimes du 1er mai pèse lourdement sur l’état d’esprit des manifestants du 8 mai. Pour Sétif, où le 1er mai n’a pas été aussi rude, Abbas, présent à Alger pour assurer le Gouverneur Général de sa volonté de garder le mouvement sous contrôle, n’a pas demandé au comité régional de renoncer à manifester. Dans la ville même, les éléments PPA du comité sont plus particulièrement décidés à manifester à cette occasion exceptionnelle, qui justifie plus qu’aucune autre la sortie du drapeau, et à ne pas reculer face à la police, quoiqu’il en coûte. Quant à la chronologie, les deux semaines sanglantes relèvent d’une même séquence dramatique, plaçant les derniers jours de la guerre et les premiers jours de la paix sous le signe de la violence coloniale. Cela tient en bonne part à ce que le 1er mai 1945 n’est pas un premier mai comme les autres. Quasi synchrone avec l’annonce imminente de la capitulation allemande, il est moins l’occasion d’actualiser les revendications ouvrières que d’exiger la liberté nationale promise par les Alliés. Sous cet angle, le 1er mai est une sorte de 8 mai anticipé. Les grands acteurs politiques croyaient mener le jeu . En fait, ils sont pris dans un enchaînement sans maître, qui fait la part belle aux pulsions meurtrières si longtemps accumulées. L’oligarchie coloniale veut prendre sa revanche sur Paris et briser le mouvement national algérien pour vingt ans. Le PPA veut porter l’idée séparatiste jusqu’à la rupture sacralisée par le sang. Les deux premières semaines de mai s’emboîtent dans un final qui signale l’épuisement du système colonial comme mode spécifique de domination, sans que les partisans les plus décidés à l’épreuve de force, au sein du PPA, n’aient en main les moyens de son dépassement.  

Pour en comprendre le sens, comme ponctuation tragique de la guerre, il faut l’insérer dans la pluralité des temps. Les semaines sanglantes sont les points de cristallisation (ou de condensation) d’un processus non linéaire de dégradation des rapports inter-communautaires dont les dynamiques relèvent aussi bien du temps court qui précède les 1er et 8 mai que du temps « long » de l’entre-deux guerres.   

La rupture intercommunautaire, déjà amorcée fin 1943 par la résistance des jeunes PPA à la conscription, se mesure cette fois à l’essor de la désobéissance civile envers les institutions administratives et leurs agents, au comportement gestuel et verbal agressif ou revêche d’un nombre croissant d’Algériens envers les Européens : insultes, gestes d’incivilité, menaces. Ainsi se trouve renversé au quotidien le vieux rapport physique et symbolique de domination.  La peur change de camp, même si, depuis la conquête, elle a toujours logé au cœur d’une société européenne qui se sait minoritaire. Les lettres de jeunes élèves francophones sollicités par leurs maîtres d’exprimer leur état d’âme sont effrayantes de violence discursive. Au sein de la société algérienne, cette violence psychique exprimée par les jeunes scolaires relance le clivage « générationnel » entre pères et fils, mais pas complètement. Nombre de géniteurs approuvent explicitement ou en secret leur progéniture.

Deux expressions paradigmatiques du refus convergent fin avril dans ce paroxysme d’affrontement : une offensive civique et politique « moderne », en ville, à la lisière de l’insurrection urbaine, et une dissidence sociétale éruptive supposée « traditionnelle » (à tort) en milieu rural et montagnard . L’une et l’autre sont portées par la conjonction explosive des « nouvelles » intérieures et extérieures : proclamation de la Ligue Arabe le 22 mars, déportation de Messali le 15 avril, ouverture de la conférence de San Francisco le 25 avril, prise de Berlin le 3 mai. Une attente insupportable gagne tout le pays. Le département de Constantine peut paraître le plus touché. Rappelons qu’il est le plus peuplé et le moins européen du pays, le plus encadré depuis vingt ans par les élus les plus combatifs et les ulémas les plus déterminés et le plus à même, avec toutes les nuances régionales qui s’imposent, de donner aux partisans européens de la manière forte matière à instrumenter la peur du petit blanc. Pour autant, le département est loin d’être entièrement acquis au PPA. De plus, son épicentre politique s’est déplacé de Constantine à Sétif, capitale de la nouvelle résistance nationale et fief de Abbas. Après Benjelloul et Benbadis, le fondateur et leader des AML peut apparaître comme l’ennemi numéro un des colons, et le « maître de l’heure » des Algériens. C’est le moment où les projets d’évasion de Messali semblent prendre consistance au sein du PPA . Mais c’est aussi celui où surgit l’idée, ou le fantasme, d’un « gouvernement provisoire » algérien, qui pourrait s’installer justement dans la montagne, au-dessus de Sétif.  Les historiens ne semblent pas avoir suffisamment analysé la correspondance entre l’épicentre du soulèvement et l’axe Sétif-Taher, abbassiste par excellence. Ils n’ont toujours pas expliqué non plus à quel point l’homme du Manifeste est débordé dans son propre fief par la masse qui le suit aveuglément depuis deux ans, alors que le maillage AML entre ville et campagne y est certainement l’un des plus puissants d’Algérie, sans que le PPA y soit devenu dominant.

En tout cas, pour nombre d’Algériens, la conviction est faite, au printemps 1945, qu’une libération prochaine du pays est non seulement possible mais inéluctable. Roosevelt l’a promis, mais Dieu décide. S’il appelle souvent à la patience, le « seigneur des mondes » sait aussi faire savoir au croyant quand le moment de la justice est venu.  

Retour à Alger. Les « 1 et 8 mai du PPA » : offensive avortée et reflux provisoire

Pourtant, le PPA est bien à l’offensive dès le second semestre 1944. Il s’est réunifié à Alger, où l’Action algérienne, sa feuille clandestine, est lue plus qu’ailleurs, en regard du succès du journal des AML, Egalité. Sans oublier Alger Républicain, le grand quotidien de la gauche européenne, pas encore contrôlé par le PCA, que lisent bien des adhérents au Manifeste. Depuis Chellala, Messali, son chef historique, attire à lui tout ce que comptent les hauts plateaux d’hostilité à l’ordre existant, mais aussi les nouvelles personnalités phares du temps. Abbas, Brahimi, et pas seulement Debaghine viennent l’y rencontrer. En mars 1945, les comités locaux des AML sont dans bien des cas à majorité PPA , sans que la direction du mouvement lancé par Abbas ne tombe entre les mains du parti indépendantiste. Pour ce dernier, l’heure est néanmoins à la conquête de la direction politique du mouvement national, sinon à l’hégémonie sur la société civile. Mais sa nouvelle direction composite, séparée de son chef tutélaire, reste travaillée par les anciens clivages et les susceptibilités personnelles. Elle ne semble pas se mettre d’accord sur une hiérarchie des objectifs et des méthodes. Capable d’agir tactiquement vite, elle n’a ni doctrine en dehors de l’idéal indépendantiste, ni de véritable stratégie. Il va s’en suivre un certain flottement, dont témoigne le processus de décision (ou d’indécision) consécutif au 8 mai.

De nombreux dirigeants, de Taleb à Debaghine, ont en tête l’idée de soulèvement, de séparation à obtenir au prix du sang, qui renoue avec le temps fondateur de l’Etoile Nord-africaine et d’Abdelkrim. Mais entre la réunification algéroise de l’automne 1944 et la poussée du printemps 1945, rien d’organique n’est réellement mis en œuvre pour ce faire. A la veille du 1er mai, en tout cas, rien ne montre, ni archive de police, ni documentation privée, ni source orale, que le parti clandestin ait préparé une action de type militaire, comme il le fera plus tard, précisément pour répondre aux carences soulignées aux lendemains du 8 Mai.  Il n’y a pas d’armée secrète PPA en mai 1945, seulement quelques militants disposant d’armes de poing , des hommes de choc pour conduire les opérations anti-alcooliques de 1944, ou tenir la première ligne des manifestations de 1945, et des hommes de confiance pour les missions délicates (déplacements de dirigeants, transport de tracts, établissements de faux papiers), qui passent notamment par Abdallah Filali.  

L’offensive du PPA recourt donc les 1er et 8 mai à une arme politique « traditionnelle », pratiquée par lui en 1937, principalement à Alger et dans son arrondissement, la manifestation. Le parti consacre le principal de ses efforts, dans tout le pays, à préparer le 1er mai sur cette base, et pour son compte. Il renoue avec la forme de lutte qui a fait son succès avant-guerre et imposé son chef, non plus comme figure de premier plan, mais comme ennemi numéro un du colonialisme, et leader du peuple algérien. De son point de vue, le succès du premier mai 1945 est là. Le parti fait la preuve de sa capacité organisationnelle et opérationnelle à grande échelle. Particulièrement à Alger, avec des itinéraires balisés et minutés, des composantes de cortège nombreuses et bien synchronisées, et des militants particulièrement décidés, prêts à en découdre. Cela étant, partout où les cortèges nationalistes sont à dominante PPA, ils se séparent des cortèges CGT, n’hésitent pas à affronter les barrages dressés par la police, en arborant les banderoles et drapeaux refusés par les organisations ouvrières et interdites par l’administration. Ils attirant ainsi à eux une partie de la jeunesse algérienne restée spectatrice, mais impressionnée par cette audace, et cette force cohésive. Du reste, depuis six mois au moins, le PPA est vécu par la frange juvénile la plus avancée comme la grande aventure du moment. D’un côté, Messali, personnage public, est devenu une légende. Dans l’enthousiasme du printemps 1945, les trois générations du PPA, bien que distinctes, et se sachant telles, vivent un moment d’union sinon de fusion exceptionnel.

La suite sera plus dure, car l’épreuve du 8 mai surgie à l’est du pays prend le parti à l’improviste. Si la fédération de Constantine du PPA prépare méthodiquement la manifestation du 8, avec les autres AML, tout en conservant sa pleine autonomie, c’est loin d’Alger, loin de sa direction et de son fief. Refusant une réplique au centre et à l’ouest, où le sang a suffisamment coulé, la direction d’Alger accepte la participation à l’est, justement parce que le 1er mai a eu lieu sans indicent majeur. Et puis, elle n’est sans doute pas mécontente de défier Abbas dans sa propre ville. Ce dernier est inquiet. Il est d’ailleurs venu à Alger les 7 et 8 pour rassurer Chataigneau, le Gouverneur Général, mais sans renoncer à faire défiler chez lui, où la démonstration de masses confirmera sa puissance, tant aux yeux de l’administration qu’à ceux du PPA, qui l’a rétrogradé symboliquement deux mois plus tôt, en faisant désigner Messali comme leader national par la deuxième et dernière assemblée générale des AML. Dans l’est, il s’agit néanmoins pour le PPA, une fois encore, de brandir les symboles de la nation, et de chanter l’indépendance, jusqu’en « ville européenne », jusqu’au monument aux morts. Mais aussi de manifester sans armes, en affrontant la police s’il le faut, car on sait fort bien que celle-ci refusera plus encore ce jour-là les banderoles et le drapeau . On sait qu’il y aura du sang, c’est même l’objectif recherché. Mais il n’est pas question de soulèvement. Chadly Mekki, l’un des principaux dirigeants PPA du constantinois, et le plus engagé dans l’activisme de 1945, a-t-il tenté d’aller plus loin et d’en entraîner d’autres ? C’est fort possible . Tel ou tel dirigeant d’Alger a-t-il décidé de soutenir cette option en sous-main, en marge du Comité Directeur ? Il est permis d’en douter. Ni à Constantine, ni à Guelma, ni à Alger, personne n’a envisagé sérieusement le soulèvement général, a fortiori ne l’a préparé et organisé. Aucune archive, aucun témoignage, ne donne d’information fiable en ce sens à ce jour. Aussi bien, quand la montagne du Nord-sétifois se soulève, les 9 et 10 mai, la direction PPA, déjà traquée par la police depuis le 1er mai, n’y est absolument pas préparée. Si elle a méticuleusement organisé les manifestations, notamment celle du 1er mai à Alger, avec les cadres de ses districts, elle a sous-estimé l’ampleur probable de la réaction coloniale.

Partie d’Alger, avec sa base locale en première ligne, le 1er mai, l’offensive du PPA revient à Alger comme un boomerang, après le 8, avec un effet déstabilisateur sur sa direction, et sur une partie de l’Algérois, sinon sur le réseau du Grand Alger. Le Comité Directeur du parti se voit placé subitement devant ses responsabilités. Dans les jours qui suivent le soulèvement, certains pensent que l’heure de la lutte armée est enfin venue. Un ordre de soutien à l’insurrection est donné, entre le 10 et le 12 mai, pour une entrée en action le 24.  Les présents ne sont pas plus de quatre ou cinq : Mostefaï, Amrani, Cherchalli, Bouda, sans compter l’éventuelle présence de Chadly Mekki, dont le rôle durant toute cette période n’a pas encore été éclairci . On compte de nombreux absents. Taleb est malade, Asselah a été arrêté le 4 ou le 5, Debaghine, parti le 9 à Sétif, ne donne pas signe de vie, et Khelil n’a pas été informé ! L’ordre est transmis aux directions régionales par six ou sept délégués connus d’elle, à charge pour ces dernières de le répercuter aux échelons inférieurs[25]. Dans plusieurs cas, notamment à Oran, la discussion est houleuse. L’argument avancé par Filali suivant lequel une « armée arabe » monterait du Sud est tenu par le responsable fédéral lui-même, Benamar, pour une « fumisterie »[26]. Mais la retombée rapide du soulèvement, suite à une répression sans mesure, conduit les membres de la direction restés à Alger à donner un contre ordre, qui n’arrivera pas à temps dans certaines sections (Saida), ou ne sera pas respecté par d’autres (Basse Kabylie)  .

Il n’est guère étonnant que les contradictions s’exacerbent au sein du PPA. On peut être favorable à la clandestinité et hostile à la lutte armée, partisan de celle-ci mais critique envers l’impréparation du parti, ou envers « l’irresponsabilité de la direction », soit à propos de l’ordre, soit à propos du contre-ordre, soit à propos des deux etc. Les comptes seront provisoirement soldés à Belcourt, un an et demi plus tard, lors du premier congrès véritablement national tenu par le PPA depuis sa création. A la direction, tous les facteurs de division : séquelles politiques du CARNA, sensibilités idéologiques divergentes, incompatibilités d’humeur, susceptibilités régionales et segmentaires pourtant explicitement prohibées, écarts socio-culturels entre citadins et ruraux (ou montagnards), sont réactivés par le traumatisme. L’épreuve de mai remet en cause et en jeu, une fois encore, non seulement les divergences d’appréciation et de sensibilité mais le dernier ajustement entre classes d’âge et classes d’adhésion.

 Debaghine encore, pour deux ans

Le Dr Lamine Debaghine, tout juste médecin en titre, à Saint Arnaud (El Eulma), est plus que jamais l’homme symbole du PPA du temps de guerre. Messali ne s’y est pas trompé en le désignant comme « l’homme du temps ». Coopté dans un environnement difficile en 1940, Debaghine n’est connu alors que d’une poignée de militants et d’étudiants[27], et du service des Affaires indigènes. Son nom sort du petit cercle des « initiés », clandestins PPA et intellectuels critiques, à partir de novembre 1942, avec le rôle qu’on lui prête dans la signature du Manifeste, puis la remise de l’Additif,  et plus encore à l’issue de la campagne anti-conscription de Blida, qui lui vaut d’être arrêté. Sa réputation gagne le constantinois, en 1944, à partir des bases de Sétif et Constantine, entre lesquelles il circule régulièrement.  Mais c’est avec le 8 mai et ses lendemains qu’elle atteint son acmé, bien au-delà d’Alger. Son nom devient le signe de ralliement des radicaux, sauf pour le groupe compact du 2è, qui ne l’a jamais aimé. Le congrès PPA de janvier-février 1947 ne fait qu’enregistrer ce statut.

Ce n’est pas à dire que « l’équipe du deuxième » soit éliminée. Celle-ci est battue, mais pas abattue. Elle a fait valoir son entregent et son efficacité lors des manifestations de protestation contre l’arrestation de Abbas, dont elle a été la principale initiatrice, et plus encore avec le journal l’Action algérienne, qui est sa création exclusive. Elle a repris ou acquis des positions fortes dans les structures associatives liées à la jeunesse.  Cependant, les arrestations de Taleb et de Asselah, fin 1944, l’ont affaiblie. Surtout, la présence de Debaghine, cautionnée par Messali, au sommet d’un appareil qui a retrouvé et augmenté son impact sur le pays lui-même, fait en partie écran à ses ambitions retrouvées.

Certes, le retour à la direction des anciens les plus prestigieux, tels que Lahouel, Mezerna, Khider, à la faveur de l’amnistie du printemps 1946, va rendre le jeu politique algérois PPA plus complexe et plus indécis, et profiter finalement à l’équipe du « deuxième », mais nul autre que le médecin de Saint Arnaud n’est en mesure de s’imposer entre le personnage de légende qu’est devenu Messali et la strate supérieure du PPA. En 1946-1947, le prestige de Debaghine est à son zénith chez les cadres parce qu’on le tient à la fois pour l’homme de l’insurrection, fût-elle avortée, et pour celui de l’épreuve surmontée, au plus fort de la répression, dans la plus dure des périodes. Debaghine tient et noue les fils de la responsabilité pour le PPA, de la guerre à l’après-guerre, plus qu’aucun autre. Il symbolise la traversée de la guerre, et réunit en lui trois caractéristiques qui favorisent sa position. Il est « l’intellectuel » dans un parti jusqu’ici sans intellectuel, et qui s’en défie. Il est un fils de l’élite algéroise, qui a néanmoins l’écoute des plébéiens de Belcourt, outre celle de nombreux cadres du constantinois, et même de l’Oranie. Il est l’homme du refus de tout compromis avec l’ordre existant, et de la rupture avec cet ordre par le sang, mais il veut que celle-ci soit réfléchie et organisée.   Sa victoire au congrès de Belcourt ne le conduira pas toutefois à franchir le rubicon et à se positionner en successeur.

8 mai 1945- février 1947 : la « génération Belouizdad »

Toutefois, derrière Debaghine, il y a un autre homme. Un tout jeune homme, dont l’histoire savante n’a guère retenu le nom, Mohamed Belouizdad. Or la dernière génération du PPA de la guerre, celle du 8 mai 1945, peut tout aussi bien être dite génération Belouizdad. Car ce nom symbolise la force d’un appareil clandestin et d’un corps militant assez efficaces pour s’être emparés des AML en mars 1945, et assez tenace pour avoir résisté aux arrestations par milliers et aux condamnations à la prison par centaines, suite au cataclysme du 8 mai.

Le PPA mettra un an pour se remettre de l’épreuve à la faveur de l’amnistie, décidée par le gouvernement de Paris au printemps 1946. En juin 1945, le parti de l’indépendance est retombé à l’étiage. Certains ne reviendront pas dans ses rangs. Mais la dernière génération PPA de la guerre a bien tenu. C’est avec elle, pour l’essentiel, que le parti va reconstituer son réseau clandestin dès l’automne, reprendre son travail dans le monde associatif, peser indirectement sur les premières élections de la Libération (constituante etc) par la consigne réitérée d’abstention[28]. Deux hommes assurent la reprise et la relève, Debaghine et Belouizdad. Et ce en l’absence de Messali, de surcroît dans le département de Constantine, de loin le plus touché par l’épreuve, et le plus gagné aux forces rivales de l’UDMA et des Ulémas. Les deux hommes travaillent pendant des mois dans la plus complète clandestinité, dans les conditions exceptionnellement difficiles de l’après Mai.  Ils garderont l’un et l’autre de graves séquelles physiques de cette année terrible, Debaghine étant frappé d’un début de paralysie faciale, à moins de trente ans, et Belouizdad atteint par la tuberculose, à moins de 24 ans.

Le congrès clandestin de Belcourt[29], tenu en février 1947, consacre cette performance. Il conforte la position officieuse de Debaghine, comme numéro un du parti, sans remettre en cause le leadership de Messali. Il permet aussi la constitution, à un deuxième niveau de clandestinité, d’une organisation secrète (OS) ayant vocation à préparer l’insurrection armée. Organisation dont le responsable, désigné en marge du congrès par une commission ad hoc, n’est autre que Mohamed Belouizdad. En fait, les deux hommes forment depuis l’été 1945 un duo informel symbolisant l’idéal resté intact d’une solution « révolutionnaire », méthodiquement préparée et organisée, au problème algérien. Ils sont les « vainqueurs du Congrès », appuyés notamment par le district de Grande kabyle, de nombreux cadres régionaux du Constantinois (mais aussi de l’Oranie), et le secteur d’Alger-Est, le groupe de Belcourt se hissant au niveau d’Alger-Centre (casbah), tandis que la capitale reste globalement sur-représentée à tous les niveaux.

Mais cette victoire reste toute relative. Un an et demi plus tard, Debaghine sera exclu du parti, dans la foulée de la « crise berbériste », vaincu par la coalition provisoire des hommes de l’ex-Organisation, matrice partielle du futur comité central, et de Messali, auquel Debaghine fait décidément trop d’ombre. Un Messali revenu magistralement dans le jeu, en 1946 et 1947, mais qui va progressivement perdre la base algéroise qui lui avait permis de s’imposer naguère, à son retour de France, avant de perdre la bataille finale pour l’indépendance, son objectif de toujours. 

IV. Le PPA à Alger pendant la deuxième guerre mondiale, un complexe de générations en tension. Du parti dans la guerre au « parti de guerre ».

C’est depuis longtemps un poncif que de faire du 8 Mai 1945 la clef du 1er novembre 1954.

Nul doute que la répression sans mesure du soulèvement nord-sétifien n’ait eu un impact de haute magnitude, non seulement dans la région, mais au sein de la société algérienne, non seulement sur les AML en général, mais sur le PPA en particulier, et en son sein, notamment sur sa direction, mais aussi dans le Grand Alger. On ne saurait pour autant ramener l’insurrection décisive ultérieure, méthodiquement préparée cette fois, au seul souvenir de la catastrophe et au sentiment de revanche. C’est le 8 mai lui-même qu’il faut expliquer, sans faire l’impasse ni sur l’ensemble de la guerre, comme événement majeur global, ni sur sa temporalité complexe, avec les scansions et ruptures qu’il contient, comme autant d’événements dans l’événement.

On a évoqué brièvement plus haut leurs répercussions respectives sur l’ensemble de la société algérienne, tant sur les rapports entre État colonial et société colonisée que sur les forces du « mouvement national », qui connaît précisément à cette occasion une recomposition majeure, tant dans sa configuration générale que dans ses rapports internes. S’agissant du PPA lui-même, on a pu montrer à la fois la pertinence et les limites de l’explication par le 8 mai, en analysant de plus près la recomposition de ce parti tout au long de cette guerre, particulièrement à Alger et dans son hinterland.

L’hypothèse générationnelle fondée sur le lien entre événement déclenchant et groupes réceptifs, associant classes d’âge et classes d’adhésion, a montré sa fécondité, mais aussi les exigences propres à son maniement. D’un côté, on peut parler d’une génération de la guerre née avec et par elle, comme fait historique d’ensemble. Mais de l’autre, on a montré que l’articulation génération-événement est plus complexe, notamment à Alger, et que sans elle, l’analyse est non seulement réductrice et incomplète, mais source d’erreurs, tant de mise en place que de perspectives. À trois « événements » : entrée en guerre et déroute de 1940, débarquement allié et Manifeste, acmé des AML et répression du 8 mai, correspondent en effet trois générations PPA, particulièrement bien identifiables à Alger. On s’en est tenu ici au politique, aux générations PPA, telles qu’on peut les mettre au jour, en travaillant sur des données vérifiables. Trois générations se constituent selon nous en communautés d’expérience politiques à l’échelle du pays tout entier. Mais c’est à Alger qu’elles se distinguent et s’articulent avec le plus de force. Chaque occurrence opérant dans l’action, un positionnement individuel et collectif distinctif, identitaire, source de solidarité immédiate mais aussi de réinvestissements ultérieurs dans de nouveaux rapports de force internes, de 1946 à 1954, et même de 1954 à 1965, sans oublier, longtemps après l’indépendance, le jeu politique des mémoires variées et des récits rétrospectifs conflictuels[30].

La guerre, dans son développement discontinu, favorise un vaste processus de ré affiliation et de réagencement porté par quelques milliers d’hommes qui rejoignent et refondent le parti clandestin de l’indépendance, devenu désormais le leur, numériquement restreint mais de plus en plus central. Derrière la génération PPA de la guerre, il y a les générations des différentes séquences de cette guerre, en tant que collectifs successifs d’interconnaissance, d’expérience et d’action. Ce temps générationnel et événementiel du sens de l’histoire et de l’action politique n’épuise pas la pluralité des temps sociaux vécus par la totalité des acteurs sociaux, mais il en conditionne fortement à la fois le cours et la lecture.

Pour autant, ces collectifs ayant vécu au même moment les mêmes événements, ne sont pas homogènes. Ils restent clivés alors mêmes qu’ils relèvent du même parti, en tant qu’unité politique d’appartenance pourvoyeuse de sens, alors même qu’ils en façonnent la nouvelle identité collective.

Dans la génération PPA de la guerre, la « sous-génération » la plus forte n’est ni celle de 1940 (Taleb et Debaghine), ni celle de 1945, mais celle du printemps 1943 qui donne au PPA sa colonne vertébrale jusqu’à 1954, la majeure partie de son encadrement paramilitaire pour l’OS, et un point d’appui décisif pour les hommes de novembre 1954, bien que certains de ces derniers, et non des moindres, n’aient rejoint le parti qu’en 1946[31].

En sus de Messali, qui domine la scène pendant vingt ans, sur le terrain du nationalisme radical, on peut mettre en exergue le personnage de Debaghine, l’« homme symbole », suivant un terme d’Alfred Bel repris par Geertz, parce qu’il relie plus qu’aucun autre en sa personne les trois événements majeurs de la guerre, et les trois générations PPA de la guerre.  

 Notes

[1] Comme le note justement Alain Bergounioux, « Générations socialistes ? », in XXè siècle, n° spécial, avril–juin 1989, p 93.

[2] Wilhelm Dilthey, Le monde de l’esprit, t. 1, Histoire des sciences humaines, Paris Aubier, 1947, p. 42. Nous suivons ici le rappel des éléments constitutifs du concept de génération effectué par Michel Winock dans « Les générations intellectuelles », XXè siècle, op. cit., pp. 17-38.

[3] 41 d’entre eux furent poursuivis devant le tribunal militaire d’Alger, 15 furent condamnés à des peines de prison allant de 3 à 9 ans, et 8 à 16 ans de travaux forcés.

[4] Messali n’en a eu connaissance, début 1939, que par le principal responsable de Tlemcen et de l’Oranie, Boumédienne Marouf, récemment libéré prison. Ce dernier avait été contacté à cet effet par Rachid Amara, qui était parvenu à le convaincre à titre personnel, et lui avait demandé de sonder Messali, encore détenu, à Maison Carrée, en utilisant son droit de visite. Entretien avec Boumédienne Marouf.

[5] Comité d’action révolutionnaire nord-africain. Organisation à deux têtes (Paris et Alger) constituée précisément pour mettre en œuvre cette option allemande. Le groupe du 2è n’en est pas seulement le noyau dur, à Alger, il en laisse aussi la trace la plus durable, par son influence ultérieure à la tête du PPA.

[6] Abdoun, Mahmoud, Témoignage d’un militant du mouvement nationaliste, Alger, éd. Dahlab, 1993, p. 53.

[7] Ce point n’est pas anecdotique, quand on sait que ce collège est une véritable pépinière du PPA. Il voit passer dans ses classes de futurs militants aussi importants que Omar Oussedik, Benyoucef Benkhedda et Ramdane Abbane, pour ne citer que ces derniers.

[8] Douar, un traminot connu d’un petit cercle de militants mais inconnu du grand public, coopté en 1938 au comité fédéral d’Alger du PPA, est présenté par son parti aux élections cantonales d’avril 1939. Il est élu à la surprise générale, ce vote attestant par la même des positions acquises par le parti indépendantiste dans l’arrondissement d’Alger. Douar assure l’intérim à la direction provisoire du PPA après les arrestations d’octobre. Entretiens séparés avec Ahmed Bouda et Amar Khelil.

[9] Entretien avec Sari, alors responsable de la section de Notre dame d’Afrique.

[10] AOM, 11H49, rapport du CIE, juin 1940.

[11] Entretien avec Mouloud Mammeri, deux mois avant sa mort.  

[12] Ce point m’a été confirmé oralement par Mouloud Mammeri et Chawqui Mostefaï, séparément, et par ce dernier dans une lettre ouverte, restée sans réponse, adressée au Dr Lamine, dont il m’a donné copie.

[13] A ne pas confondre avec l’AEMNA (NA, pour nord-africains), dont le siège est à Paris, et qui regroupe les étudiants musulmans originaires des trois pays maghrébins inscrits dans les universités de la Métropole.

[14] Ni joué auprès de ce dernier le rôle de secrétaire et d’homme de confiance, comme ce sera le cas pour Brahim Maiza, un jeune avocat, fils d’une famille caïdale de la région de Sétif, monté en grade à Paris, à l’instigation de Radjef (il se tue en 1946 dans un accident de voiture), et pour M’hamed Ben Mhel, un médersien originaire du sud algérois.

[15] Ceux que j’ai présentés naguère, sans intention péjorative, comme « intellectuels du certificat d’études », compte tenu du statut distinctif que confère ce diplôme dans le monde social algérien des années 1920 et 1930. Jusqu’à la « génération Debaghine », largo sensu, la plupart des dirigeants de l’ENA, puis du PPA, à la différence de leurs homologues marocains et tunisiens, ne dépassent pas la classe de fin d’études, ou deux années d’EPS, mais accèdent néanmoins à une culture scripturaire moderne susceptible de conforter par divers types de lecture, la culture politique acquise dans l’action militante.

[16] C’est le leitmotiv des bulletins mensuels du CIE.

[17] Ageron, Charles-Robert, « Les populations du Maghreb face à la propagande allemande pendant la 2è guerre mondiale », Revue d’Histoire de la deuxième guerre mondiale, n°114, 1979, pp. 1-39. 

[18] Ageron, op.cit.

[19] Plusieurs d’entre eux m’ont dit autrefois avoir découvert l’Algérie et les Algériens en détention.

[20] Dans le local du Cercle de l’éducation (nadi taraki), que l’association des Ulémas a su récupérer pour son usage, avec le cheikh Tayeb el Okbi, au lendemain du centenaire de la conquête. 

[21] Entretien avec Mohamed Henni, dit Daki.

[22] L’administration n’a pas tort de le craindre. C’est effectivement ce qui se passe avec ceux qui échappent à la mesure d’éloignement . Abdallah Maamar, à Oran, Chadli Mekki surtout, à Alger et Constantine, en profitent pour renouer les fils, et tirer partie des liens noués à Djenien Bou Rezg.   

[23] Entretien avec Mohamed Sgheir, dit Berboucha.

[24] Entretiens avec l’ensemble des intéressés, entre 1982 et 1990. Sauf Belouizdad, mort en 1952 de la tuberculose.

[25] C’est ainsi qu’à Oran, Filali Abdallah communique cette décision à la direction fédérale présidée par Benamar. Les cadres de la région réunis pour la circonstance s’inclinent par discipline, sans être convaincus par les explications du délégué qui, prétend leur faire croire à la prochaine arrivée d’une « armée du Sud » (sic !)

[26] C’est le mot utilisé par Benamar, responsable de la fédération PPA de l’Oranie. Cf. Témoignages séparés et concordants de Benamar, Madoun et Abed, au début des années 1980.

[27] Et notamment des anciens élèves du collège de Blida, pour lesquels il est un aîné prestigieux. 

[28] C’est Messali, amnistié et revenu de Brazzaville, via Paris, qui impose le retour aux élections, lors d’une réunion houleuse du comité central élargi, en octobre 1946.

[29] Commencé à Bouzaréah, il se termine à Belcourt.

[30] Les centralistes, et dans une certaine mesure, l’équipe du deuxième, prenant discrètement une revanche posthume, dans les années 1990 et 2000.

[31] C’est le cas de Krim, Ben Bella, et Ben Boulaid.