Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Au début des années soixante, l’Université d’Alger était dominée dans les sciences humaines, et particulièrement en histoire, par une majorité de professeurs français. Émergeaient quelques algériens, qui nous enseignaient l’histoire de l’Algérie : on peut citer Assia Djebbar, Rachid Bourouiba et Mahfoud Kaddache. Assia Djebbar et Mahfoud Kaddache enseignaient l’histoire moderne et contemporaine alors que Rachid Bourouiba enseignait l’histoire du moyen-âge et particulièrement l’histoire de l’art musulman. Il fut peut être le premier algérien à avoir une licence d’histoire, Mohammed Chérif  Sahli ou Abderrahmane Djillali ou encore Moubarak el Mili avaient traité chacun à sa façon de l’histoire de l’Algérie.

Mahfoud Kaddache nous enseignait l’histoire de l’Algérie à l’époque ottomane et l’histoire contemporaine. La grande majorité des étudiants de l’époque venaient des lycées français ou l’histoire enseignée était l’histoire de France. Nous étions avides de connaître cette histoire pour nous inconnue qu’était l’histoire de l’Algérie. Nous fîmes partie de la première promotion des étudiants d’histoire normaliens (promotion 1968) et c’est Mahfoud Kaddache, à l’époque également Inspecteur général d’histoire géographie, qui nous fit passer le CAPES car nous étions destinés à l’enseignement secondaire.

Mahfoud Kaddache a lancé la Revue d’Histoire et de civilisation du Maghreb dont il était le directeur de rédaction. Dans cette revue, les articles traitaient de l’histoire de l’Algérie depuis la préhistoire jusqu’à l’époque contemporaine. Le comité de rédaction qu’il dirigeait était formé de professeurs algériens et français puis uniquement d’Algériens comme Mouloud Mammeri, Moulay Belhamici, Rachid Bourouiba, Abdelhamid Hadjiat.

Mahfoud Kaddache a senti le besoin, peut-être parce qu’il était inspecteur général d’histoire, de faire des ouvrages qui touchaient à d’autres périodes historiques (antiquité, moyen-âge, époque ottomane) dans le but de faire connaître les autres périodes historiques. C’est ainsi qu’il écrivit « l’Algérie dans l’antiquité », « l’Algérie à l’époque ottomane » et son dernier livre « l’Algérie des Algériens » qui à l’instar du livre de Charles André Julien « Histoire de l’Afrique du Nord » reprenait toute l’histoire de l’Algérie depuis la préhistoire jusqu’au 1er novembre 1954. Peut-être sentait-il le cloisonnement des différentes périodes. En tout cas ses livres faisaient référence à des textes d’auteurs latins ou du moyen-âge comme pour nous inciter à aller aux sources pour réécrire ou écrire tout court notre histoire.

Il avait durant son D.E.S. touché au patrimoine dans la mesure où son sujet avait été la Casbah d’Alger.

Il fut directeur pendant une courte période, du musée du Bardo. A ce titre, il essayait de faire revivre un patrimoine. Je l’ai côtoyé assez souvent à cette période puisque je travaillais au Service des Antiquités et il fit appel à moi et à quelques camarades de promotion pour lire et classer les différents témoignages lors d’un concours lancé par El Moudjahid sur la Guerre de libération, concours qui a donné le livre intitulé «  Récits de feu ».

Lors d’une rencontre au Centre National des Études Historiques, Houari Boumediene lui reprocha son intérêt pour Messali Hadj. L’administration docile, suivit l’orientation donnée et lui ferma les portes pour des missions de recherches qu’il voulait entreprendre aux archives d’Aix en Provence. La deuxième édition de son livre « Histoire du Nationalisme Algérien » en porte la marque : les deux portraits qui figurent sur la couverture montrent avec l’occultation d’un troisième portrait la façon d’enseigner l’histoire.

A travers Mahfoud Kaddache c’était un certain enseignement de l’histoire qui était visé. Un enseignement qui paraissait dangereux. Aussi détourna-t- on le problème de façon subtile : L’enseignement de l’histoire en langue française dans cette logique fut supprimé et les enseignants d’histoire en langue française furent invités à enseigner le français. Des promotions furent sacrifiées. Nombre d’étudiants en d’histoire, une fois leurs études terminées, furent recrutés dans des administrations aussi diverses que le plan, les sociétés nationales, les secteurs économiques, etc. Puis ce fut le tour des professeurs à l’Université. Rachid Bourouiba qui enseignait l’histoire médiévale partit à la retraite et Mahfoud Kaddache se replia sur l’Institut d’Études Politiques.

Sa façon d’enseigner ne devait pas plaire puisque ses collègues de la section d’histoire en arabe ne firent pas appel à lui pour les certificats d’histoire contemporaine. Avaient-ils une autre façon d’enseigner l’histoire ? Il dut quitter le département d’histoire et l’Institut d’Études Politiques pour aller au département de bibliothéconomie. C’était sous utiliser un professeur de la trempe de Mahfoud Kaddache. Un véritable gâchis.

En fait, l’enseignement de l’histoire dérange dans la mesure où il aborde la question de l’identité et peut, pour la période contemporaine, soulever des problèmes considérés comme tabous. Dans un autre cadre, l’enseignement du latin fut lui aussi supprimé, ce qui porta à l’histoire de l’antiquité algérienne de graves préjudices. Il faut à une ou deux exceptions près faire appel à des « étrangers » pour lire certaines inscriptions trouvées au gré des découvertes.

C’est dire si la réécriture de l’histoire ne cesse d’être une question d’actualité dans notre pays comme dans les autre pays du Maghreb. Repenser l’histoire nationale dans sa globalité c'est-à-dire dans toutes ses périodes est une préoccupation des historiens car comme le dit Benedetto Crocce : « Toute histoire est une histoire contemporaine ».