Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Le colloque tenu en hommage au professeur Mahfoud Kaddache éminent historien du mouvement national algérien, ses actes ici réunis, ont voulu s’inscrire dans une perspective d’analyse générationnelle, entendue ici, comme espace-temps de référenciations et d’identifications, défini par la même respiration idéologique, marqué par un moment fondateur (Mannheim 1953), celui de l’irrépressible mouvement d’émancipation des peuples sous domination coloniale.

Mahfoud Kaddache né en 1921, père mandataire aux Halles, habitant la casbah, formé à l’École Normale de la Bouzaréah, promotion 39-42, affilié au SNI en 1942 et au PPA en 1947, commissaire Éclaireur du mouvement scout de 1939 à 1945, puis commissaire national du même mouvement de 1945 à 1948 puis responsable national de 1949 à 1975, devenu historien du mouvement national après l’indépendance, participe de ce moment historique. Tout son itinéraire, ses socialisations, ses prises de conscience et positions (voir les textes de Fouad Soufi et d’Abderahmane Khelifa) expriment les déterminations, les classements et reclassements sociaux et politiques, les enjeux et contradictions du moment historique en question.

Collant à cette trajectoire quelque peu atypique dans le champ intellectuel algérien, qui manifeste dans ses contradictions le passage de l’engagement politique vers l’objectivation ou l’interprétation distanciée des faits socio-historiques, le passage du politique au savant, du militant à l’historien, dont Mohammed Harbi représente une autre figure emblématique (voir le texte de Lahouari Addi) et Mostefa Lacheraf une autre trajectoire, nous avons voulu retrouver, à travers les trajectoires, les itinéraires des principaux acteurs, les thèmes et problèmes posés dans les contextes passés, certaines caractéristiques des moments fondateurs, des scansions temporelles, des déterminations majeures, explicatifs de l’affirmation de l’idée nationale et des ruptures avec la domination coloniale.

 La notion de génération nous a paru tout à fait heuristique pour éclairer ce temps long de gestation, d’émergence, d’affirmation du mouvement qui a travaillé au fond les sociétés de l’aire culturelle en général et celle de l’Algérie en particulier.

L'entrée par la notion de génération, par une analyse des faits intellectuels générationnels au sens de l'approche de Mannheim, c'est-à-dire, en tant que mode spécifique d'expérience et de pensée (...) mode spécifique d'intervention dans des processus historiques (Mannheim 1953), mais aussi en tant que "situation sociale d'appartenance à un même espace historico social" déterminant une même forme de stratification de la conscience, permettait à travers une remise en perspective historique, non seulement de situer en longue durée, les séries historiques dans lesquelles s'inscrivent les engagements des intelligentsias maghrébines, mais aussi d'en marquer les événements fondateurs conditionnant les positionnements intellectuels et politiques et surtout d'en saisir les articulations, les passages, en termes de continuités et de ruptures.

Il y a sans doute aussi à prendre en charge dans la saisie et la définition du moment fondateur générationnel plus que les conditions proprement locales, les effets d'espaces plus larges procédant de la même contemporanéité. Dans l'entrecroisement des débats, des confrontations, des oppositions, mais aussi dans la production de consensus, il y a à mesurer dans le passé le poids des influences de la Nahda dans l'aggiornamento de l'intelligentsia arabophone et la ré-enculturation de l'intelligentsia francophone, mais aussi à évaluer ce que l'espace métropolitain en tant qu'espace de socialisation et modèle, a pu déterminer comme positions et prises de positions. On pourrait aussi re-questionner la rémanence de ces influences dans leurs nouvelles formes : imposition et élargissement du modèle sociopolitique occidental versus résurgence et nouvelle révolution islamique, et formuler la réponse que le débat intellectuel va du même au même en mettant au centre la question de l'identité ou au contraire poser l'hypothèse que se marque dans la période actuelle une rupture par la nouveauté d'une question, celle de la citoyenneté née d'une rencontre entre une génération et une crise procédant d'un ébranlement plus large affectant en priorité les régimes dictatoriaux et/ou autoritaires.

L'approche historique reste féconde dans la détermination du fait générationnel, elle n'en relève pas moins d'ambiguïtés, d'obscurités, dans la délimitation des générations, particulièrement à travers l'évènement fondateur ; celui-ci relève-t-il d'une césure historique importante, d'une date marquante - guerre lére ou 2ème, luttes de libération nationales, indépendances, révolution iranienne, guerres du golfe - d'une production idéologique ou symbolique - discours, manifestations, création de partis, chartes, décisions - ou d'un fait politique ?  

La plupart des contributeurs se sont attachés à prendre en compte, comme décisive dans la compréhension du développement du mouvement national en Algérie, la période de l’après seconde guerre mondiale. Omar Carlier s’attache à ce propos à saisir, « l’ampleur et l’intensité exceptionnelles, des effets du moment fondateur « seconde guerre mondiale » sur toutes les composantes du corps social [en Algérie], dans toutes leurs dimensions matérielles et idéelles, relevant au passage que le parti de l’indépendance, le PPA dont il fait son objet principal d’analyse, connaît lui-même, en cinq ans, un changement en profondeur, voire une véritable mutation. Fanny Colonna se focalise quant à elle sur le « portrait d’un groupe » celui des centralistes dans les années 46 à 53, c'est-à-dire au sortir de la guerre en soulignant « la qualité exceptionnelle du climat culturel du moment » sans doute influencé par les idées qui ont cours par les interstices de débats qui s’ouvrent en société coloniale, mais qui seront vite refermés. C’est également a ce moment historique, à ces années d’après seconde guerre mondiale que Ouanassa Siari Tengour s’intéresse, plus précisément à deux dates symboliques mai 45 et novembre 54, en tentant de les saisir comme référenciations et repères d’identifications, à travers la mémoire, plus précisément à travers les «  représentations et les interprétations liées à ces deux moments fondateurs » en focalisant moins sur la commémoration que sur les discours qui les accompagnent.

Cette dimension des années 40-50 est sans doute importante dans l’éclairage de ce qui va advenir au moment des indépendances. Elle trouve ses fondements dans un passé proche ou plus lointain selon que les auteurs s’attachent à l’analyse d’acteurs, de contextes ou de processus. Benjamin Stora esquissant une typologie des « générations pour l’indépendance » met l’accent sur les années 30 « qui fondent au Maghreb un véritable mouvement générationnel, autour de la notion d’indépendance politique ». S’attachant à analyser la contribution des « architectes » à l’affirmation du nationalisme combattant, il souligne que La mémoire collective des nationalismes maghrébins se forge en grande partie sur ce premiers temps : le temps des origines, celui des premières grandes associations indépendantistes, de L’Étoile-Nord-Africaine en 1926 au manifeste de l’Istiqlal en 1944 ».  Dans la même perspective, Linda Amiri s’inscrivant dans le temps long, éclaire l’émergence au sein de l’internationale communiste, dans les années 20, plus précisément en 1924, de militants pionniers du nationalisme, comme Abdelaziz Menouar et Abdelkader Hadj Ali qui « font figure de leaders et dont l’action va influencer toute une génération de militants nationalistes, à commencer par Messali Hadj ». Remontant également dans le temps long à la recherche des strates générationnelles qui ont contribué selon « les temps forts de la périodisation politique » à l’affirmation de la question nationale René Gallissot s’interroge lui sur le moment de l’indépendance, sur « La génération populiste national-développementaliste » et son affiliation quasi religieuse au nationalisme d’État développementaliste et son échec. En contre point, Sylvie Thénault remonte plus loin dans l’histoire, tout en soulignant que la grille « de lecture nationale ne permet pas d’analyser les réactions des générations confrontées à la colonisation avant la Première Guerre mondiale » elle se propose d’analyser « les réactions des générations confrontées à la consolidation de la colonisation, une fois la conquête achevée », plus au fond, d’analyser les formes de résistances après que les mobilisations paysannes collectives se soient éteintes. Opérant une plongée dans la société rurale algérienne, elle souhaite en faisant « exploser les catégorisations manichéennes opposant faits de droit commun et faits politiques (….) dépasser le seul cercle des militants engagés » pour retrouver les continuités dans les formes de résistances, dans les interrelations dominants –dominés.

Si l'approche diachronique a ainsi le mérite de rendre compte des générations intellectuelles du point de vue d’une périodisation heuristique et de leur homogénéité, l'approche synchronique par les coups de sonde qu'elle permet, éclaire davantage la sédimentation des milieux intellectuels, des modes d'articulation entre strates intellectuelles dans des conjonctures précises. Une génération intellectuelle ne se laisse appréhender qu'en perspective, mais dans le moment, la variété de ces manifestations, de ces espaces d'expression, induit la question de la représentativité des groupes étudiés, des discours tenus, des engagements pris. Est ainsi posée la question de "la légitimité paradigmatique", selon les termes d'Annie Kriegel, d'un groupe, d'une avant-garde comme représentative d'une génération intellectuelle ; il s'agit au-delà du « tronc commun », d'analyser les "branches", les "rameaux" ou plutôt de caractériser le tronc commun à partir des rameaux pris in vivo. Dans cette perspective, les principales contributions  présentées ici tentent chacune à sa manière, à travers une approche sociographique de repérage empirique des groupes concrets, de leur mode de sociabilité, de leurs engagements de mettre en exergue et d’analyser, les rôles, les positionnements, les engagements de tel ou tel acteur ou groupe d’acteurs  dans le moment et leurs influences dans ce qui va advenir. La totalité d'une mouvance intellectuelle n'a pas tout à fait la même "respiration" idéologique selon le terme de François Sirinelli. Une approche se focalisant sur le moment historique pris dans sa globalité pourrait courir le risque d’occulter les différences et les contradictions intergénérationnelles explicites ou implicites. Il est à cet égard tout à fait heuristique de distinguer dans la mouvance globale, des sous-groupes ayant une relative autonomie, s’inscrivant dans le tissu historique comme « générations courtes » selon la typologie de Marc Bloch opposant celles ci « aux générations longues ». Ainsi, dans la génération PPA dont on pourrait dire qu’elle constitue plutôt une « génération longue » puisqu’elle cesse pas de faire valoir ses effets, sont distingués par Omar Carlier dans le moment « des générations 40 » et au fur et à mesure de l’éloignement de la guerre et de la proximité avec la constitution de l’OS, plusieurs strates générationnelles ou « générations courtes » allant de la génération Debaghine-Taleb (39-40) à la génération Debaghine- Belouizdad (45- 47) en passant par la génération Debaghine-Hocine Asselah (42-43). Dans cet espace-temps de l’après-guerre constitutif de la radicalisation du mouvement national, Fanny Colonna focalise la loupe sur un groupe de 53 personnes membres du comité central, s’attachant à éclairer les causes et raisons possibles de l’échec de l’autonomisation d’un groupe – les centralistes-, tentant d’expliquer « l’énigme » qu’a pu constituer leur absence de transformation en force politique autonome. Mettant l’accent sur les valeurs émergentes dans le moment historique considéré, valeurs définissant « une culture politique (valeurs, principes, imaginaires) allant au-delà des cadres institutionnels traditionnels » Benjamin Stora préfère lui parler de « génération Messali ». « Étre nationaliste à cette époque, avant et après la seconde guerre mondiale, écrit-il, est pour toute une génération, être « messaliste », avoir porté au sein de sa société l’engagement dans les organisations fondées par Messali ».

Au-delà de la généalogie des générations, du mode commun de filiation, intellectuelles – l’idée nationaliste- que mettent à jour les travaux des historiens, nombre de communications se sont attachés a à en
repérer la diversité des formes d'expression. S’attachant à analyser l’engagement des artistes, Anissa Bouayed relevant dans son analyse du champ artistique que « les peintres sont sans doute dans le champ culturel les artistes les moins sollicités par les nouvelles forces politiques de type moderne, pour exprimer les revendications nationales » met en exergue ce qu’elle appelle les « générations de rupture » marquées par le moment 45. Elle écrit « C’est en effet le « nous » d’un destin collectif qui fait de Benanteur, Issiakhem, Khadda, Mesli et de quelques autres une génération de rupture. Génération, qui traversa le miroir, rompit le lien spéculaire de l’orientalisme, vision occidentale qui assignait à chacun sa place dans les représentations ». Zineb Ben Ali travaillant sur le champ littéraire préfère elle parler de « subtils déplacements, de déconstructions quasi imperceptibles opérées dans l’écriture et dans les systèmes symboliques » pour s’interroger si les écritures qualifiées injustement de « littérature ethnographique et de cahiers de doléances (…) [ne pointent pas] une autre ‘solidarité historique’ différente de celle qui se manifestait et était demandée aux écrivains ». Ainsi l’importance du contexte, du milieu culturel, de l’environnement immédiat, des socialisations premières, des influences de proximité restent autant explicatives des points de vue et des prises de position que les influences des socialisations secondaires et exogènes. René Gallissot met l’accent à cet égard sur les moules formateurs des générations postindépendance : le moule universitaire, le moule syndical, tout ce qui contribue [à la généralisation] de la forme idéologique nationale dominante dans une vision étatique technocratique (…) la nécessité de croire au développement national. L'identification à l'État national ou l'adhésion primordiale à la maximalisation du devenir de la nation par l'action de l'État, la représentation identitaire par l'État [assurant] la reconduction de ce populisme d'indépendance et de construction nationale ». Fanny Colonna trouve également dans la mouvance étudiante à l’image de « Lamine Khene et Benbaâtouche, dans le syndicalisme comme Draréni, le scoutisme comme Kaddache, le journalisme comme Laïchaoui » les matrices fondatrices des engagements militants, définissant « un certain air de famille ». Elle écrit « que ce soit dans les mouvements de jeunesse, dans la presse, dans l’édition, dans l’engagement électoral, dans le syndicalisme, ou à différents niveaux de la diplomatie, ces militants manifestent, chacun à leur manière, des savoir-faire qui sont de l’ordre de l’ingénierie sociale, de la communication. En somme ce sont des « spécialistes de la médiation », conformes en cela à leur vocation de membres d’une nouvelle classe moyenne naissante ; Et sans doute parce que ceux-ci n’ont pas formalisé leur idéologie « car en effet poursuit Fanny Colonna, ils emprunteront sinon leurs idées, en tout cas les mots pour les dire, à d’autres sensibilités proches mais bien distinctes d’eux. Par exemple, si opposés qu’ils furent non seulement au communisme mais tout autant au « gauchisme », ils furent inexplicablement tentés puis séduits par le fanonisme, et la personne de Fanon lui-même, pourtant fort éloigné d’eux par tempérament et réciproquement. De même pour leur « plagiat », dès 1952, du texte L’Algérie libre vivra (al Watani 1949), [l’un des possibles] de ce moment historique (…) n’a pas eu lieu ». La question de la langue ou des langues n’est posée dans le moment et pour le groupe en question que de manière obviée. De la même façon, Kmar Bendana relève dans son texte le poids de la socialisation par les systèmes d’enseignement des intelligentsias tunisiennes, elle observe que l’histoire « générationnelle » racontée depuis lors par les élites tunisiennes est bâtie sur une différenciation et un point de rencontre : selon que l’intellectuel est passé par le cursus zaytounien ou venant de la filière Le Bardo/Sadiki ».

Pour être asynchrone, l'évolution historique des pays du Maghreb ne se laisse pas moins appréhender en tant qu'entité historico-sociale, selon des caractéristiques générales identiques, celle d'un côté de la prégnance d'une forme historique, de transmission, d'inculcation et de mode d'accès aux savoirs qui trouve ses racines dans une diffusion d'un modèle cognitif traditionaliste, articulé autour de l'exégèse, du commentaire ou de la glose du texte religieux, fondé sur la figure intellectuelle du alem, figure qui perdure dans ses différentes expressions tout au long de l'histoire contemporaine du Maghreb et, celle de l'autre côté d'un mode spécifique d'articulation des revendications culturelles, identitaires et sociales à la revendication politique, mode tout entier structuré par l'imposition de l'ordre colonial et plus loin de son successeur l'État national; ces invariants posés n'empêchent pas, bien au contraire, de questionner ici et là par une confrontation des démarches, des analyses et des résultats, et de manière comparative, ce que propose ici la démarche de l’ouvrage, la diversité des formes concrètes que reflète la contemporanéité générationnelle.

De fait, la dimension idéologique s’affirme comme lieu nodal d'expression de l'ensemble des autres phénomènes et condition de leur dynamique. L’idée maghrébine est de ce point de vue selon Hassan Remaoun une ressource mobilisatrice quasiment « transhistorique » :  « L’idée d’aboutir à une unité politique du Maghreb cultivée dans les mouvements nationaux modernes écrit-il a sans doute une relation à ce passé lointain ou proche, lorsque l’unification au moins partielle et problématique a pu être réalisée de façon certes excentrée ». Séparant les porteurs de l’idée maghrébine en générations «d’utopistes et « réalistes » qui privilégiaient dans leur action la lutte d’objectifs liés au projet national propre à chacun des trois pays » Hassan Remaoun relevant que « ces derniers participaient en réalité à une génération de nationalistes » fait le constat de l’échec de cette génération maghrébine qui « [s’éloigne] du rêve unioniste pour se dispatcher selon les trois projets nationaux qui triompheront sur le terrain». Les générations procèdent de la même contemporanéité. Elles transcendent à cet égard les lieux, les territoires et les espaces qui les spécifient. Remaoun met en exergue de ce point de vue le rôle majeur de deux espaces, Le Caire et le Rif dans l’affirmation de l’idée maghrébine. Le Caire est de ce point de vue, un vrai carrefour de croisements d’intelligentsias maghrébines et arabes, y transitent ou résident à partir de 1945 de nombreuses personnalités relève Hassan Remaoun : « Habib Bourguiba au Caire (le 26 Avril 1945) puis d’autres réfugiés tunisiens membres du Néo-Destour à partir de Juin 1946 : le docteur Habib Thameur, Taieb Slim, Hedi Saidi, Hassine Triki et Rachid Driss, et pour le vieux Destour Mahiedine Klibi. De nouveaux arrivants seront signalés par la suite, tel Saleh Benyoussef qui échappe à une arrestation en 1952 (année de l’assassinat de Ferhat Hached). Du côté marocain, Allal El Fassi s’y rend aussi le 25 Mai 1947 après son exil au Gabon (entre 1939 et 1946), précédé ou suivi par Mohammed Abboud, Mhamed el Fassi et Abdelkhalek Torrès (qui dirigeait le parti de la Réforme ISLAH dans le Maroc espagnol), ainsi que Ahmed Mlih, Abdelmajid Benjelloul, Mohamed Hassan Ouazzani, Mekki Naciri et bien entendu le 31 Mai 1947 l’Emir Abdelkrim el Khattabi échappé d’un bateau qui le ramenait en France de la Réunion où il était en déportation. Des Algériens aussi s’exilaient ou transitaient par le Caire, tels Chadli Mekki qui y représentait le PPA dés 1945, le Docteur Mohammed Lamine Debaghine de passage en 1949, puis résident en 1955 et Messali Hadj en 1951-1952, Mohammed Khider durant l’été 1951 et Hocine Ait Ahmed en Mai 1952, suivis d’Ahmed Benbella en 1953 et qui dirigeront tous trois la Délégation extérieure du PPA–MTLD. M’hammed Yazid y a séjourné aussi, tandis que des personnalités comme Mohammed Boudiaf et Larbi Ben M’hidi y feront des transits comme ce fut le cas en 1954. A cette liste non exhaustive, poursuit Remaoun on devra ajouter bien d’autres noms de politiques exilés ou de passage et de résidents maghrébins, tels Aly el Hammamy, le cheikh Bachir El Ibrahimi, les
étudiants Belkacem Zeddour et le futur colonel Boumediene et bien d’autres », dans le même temps où le Rif va constituer la base de l’organisation de l’Armée de libération du Maghreb. A ce propos, Kmar Bendana se pose à juste titre dans son texte, « les orientations intellectuelles étant enchâssées dans une histoire nationale (…) la question de la relation qui liait les intellectuels algériens, tunisiens et marocains à leurs sphères politiques réciproque » condition ajouterons nous de leur mise en réseau.

D’autres lieux, plus circonscrits, à l’échelle non plus des pays mais des quartiers et des voisinages immédiats se sont construits comme espaces d’affirmation identitaire voire politique (Omar Carlier différenciant le groupe de la Casbah du groupe de Belcourt). Nombre d’analyses présentées ici, reviennent de manière ethnographique, sur les effets de ces espaces de rencontre « communautaires » comme constitutifs de pratiques, de comportements, de représentations, de construction de mémoire et d’affiliation au groupe. Affaf Zekkour relève que « pour le mouvement réformiste, la mosquée, la medersa, le cercle, les associations de bienfaisance, tout autant que la rue ont prouvé leur dynamisme, et [ que celui-ci ] a utilisé ces espaces comme outils dans son affirmation de l’identité et dans la sensibilisation au réformisme islahiste » En en spécifiant le rôle, elle observe que « chaque espace de sociabilité a joué son rôle particulier tout en étant  complémentaire des autres structures et tout en travaillant en coordination avec elles. La mosquée a assuré en même temps que le culte, l’enseignement des adultes. En plus de sa mission culturelle et attractive, le cercle s’est occupé du côté religieux non-officiel ou « libre ». Après avoir assuré l’enseignement et s’être occupée des écoles pour la « jeunesse », l’association de bienfaisance a pris en charge le côté matériel des nécessiteux. La presse islahiste a participé de manière efficace à la diffusion des idées réformistes et au suivi des résultats du mouvement de réforme. On peut observer pour conclure qu’en plus d’être des espaces de mobilisation imbriqués, ces espaces sont devenus,  à la fin des années trente, des espaces de négociation et de médiation entre la société indigène et l’administration coloniale ». Youcef Fatès met quant à lui l’accent sur la place centrale du « Café » dans le développement des sociabilités et le raffermissement du lien social communautaire. Il montre les transformations de la fonction de ce lieu en lien avec les exigences de modernité où la politique va progressivement faire « équipe avec la musique et le sport [et où] beaucoup de nationalistes indépendantistes ont été formés ». Ces lieux deviennent ainsi des espaces de fermentation et de conscientisation aux idées ntionalistes. Fatès note que « les différents projets des notables, des Élus et des nationalistes, des tracts, des copies de télégrammes adressés aux journaux et au gouvernement général circulent clandestinement dans ces lieux. Certains sont fréquentés par «des militants politiques professionnels»  qui proposent aux jeunes lycéens de discuter avec eux, de collaborer à des journaux clandestins dont ils donnaient à lire sous le manteau un exemplaire ayant passé par plusieurs mains ».

Ces portes d’entrées novatrices s’avèrent tout à fait stimulantes intellectuellement pour rendre compte des moments générationnels dans leurs différentes expressions, Certaines autres, comme les revues, les journaux, les associations mériteraient d’être plus approfondies. Elles permettraient de mieux éclairer la circulation des idées et des savoirs aussi bien au niveau local que dans l’aire culturelle en question… La prise en compte de certaines revues emblématiques révélerait sans doute plus sur le climat intellectuel des moments historiques, sur le mode de fonctionnement et des affiliations des groupes intellectuels, qu'une analyse plus globale. Elle permettrait dans le foisonnement des réseaux intellectuels, des modes de sociabilité qui lient ou divisent les uns et les autres, à prendre en compte les processus de structuration d'une conscience de soi d'une génération intellectuelle, les modes de fabrication d'une mémoire commune qui ne doive rien au mode d'imposition de la mémoire officielle. Le travail de Kmar Bendana est à ce titre très éclairant sur les revues comme lieux « où se construisent les différents groupes intellectuels, [où] ils s’expriment et s’articulent entre eux, [et où] ils se livrent aussi à une course à la notoriété. Cette prétention commune les unit et on peut parler d’autant plus de circulation et d’échanges que nous avons affaire à un corps numériquement limité ».

On observe à cet égard que le procès de production des intelligentsias autochtones, organisé par la puissance coloniale, dans l’espace maghrébin selon un même modèle de hiérarchisation et des cursus, par les formes différentes qu'il a revêtues en Tunisie, Algérie ou Maroc, a développé des effets différents dans leur acuité, dans l'affirmation et la radicalisation de termes identiques d'une même contradiction opposant, scindant, ou agrégeant conjoncturellement un pôle intellectuel traditionnel à un pôle intellectuel organique, des intellectuels d'acculturation à des intellectuels de différenciation. On peut là aussi spécifier la situation algérienne et montrer ce en quoi, elle est différente historiquement de celle des autres pays, à savoir un approfondissement qui va aller jusqu'à la rupture des contradictions qui ont travaillé la formation et le développement des intelligentsias.

« Parmi les moyens de se construire et de se dire, la langue arabe observe Kmar Bendana occupe une place symbolique particulière […] aussi son inscription dans la vie des revues peut-elle renseigner sur la façon dont cette idée est mise en œuvre à travers les différents usages qu’en font les intellectuels tunisiens pendant l’époque coloniale. Car quelque chose se joue progressivement dans les milieux arabophones - où se côtoient zaytouniens et sadikiens - entre lesquels deux pôles se dessinent peu à peu : le premier est « naturellement » arabophone tandis que le second qui accède à une formation bilingue fera le choix de s’exprimer en arabe dans les journaux et revues. En d’autres termes, la transmission de la langue arabe par l’enseignement zaytounien entre en concurrence avec d’autres usages de cette langue entrés dans la vie des idées par les cursus de type sadikien et franco-arabe développés dans le cadre du Protectorat ». La réflexion de Kmar Bendana autour de la structuration générationnelle en Tunisie, achoppe également aux alentours des années 60 sur la question de la division linguistique. Elle observe que « en même temps que le bilinguisme s’affermit en Tunisie, on note qu’une bifurcation au sein du milieu arabophone dessine une faille tectonique dans l’édifice intellectuel, même si de rares personnalités traversent les « camps »[1] Mohamed Férid Ghazi (1935-1963) et Salah Garmadi (1933-1982) tôt disparus, portaient une jonction possible entre les pôles francophone et arabophone, montrant ainsi que ces microcosmes ne sont pas homogènes ni étanches »

Le comparatisme que pose le cas tunisien, amène ainsi à s’interroger sur les mouvements nationaux de récusation selon une intensité variable ici et là de la langue française, du système éducatif français et des valeurs qui lui sont consubstantielles dans la définition de nouvelles générations intellectuelles. A des degrés divers d'acuité, justement produits par des histoires différentes, la question centrale qui traverse les générations intellectuelles maghrébines, est celle de l'identité ; c’est sans doute dans les formes où celle ci se pose, dans certaines conjonctures, en relation avec des situations de crise, mais aussi dans la façon dont elle est traitée ici et là que peuvent être précisées des scansions, des temporalités générationnelles. Un retour sur les conditions qui ont prévalu dans la période coloniale, dans l'imposition des différents registres de la question et des modalités de son traitement montre assez vite que l’'identité se pose à cet égard dans le moment historique comme appartenance à un espace privé /public, à une nation fondée sur le statut musulman. En conséquence, les engagements intellectuels vont être là durablement structurés par les positionnements à l'égard de ce critère d’affiliation : refus d'une part de l'occidentalisation, articulé sur la symbolique d'appartenance à l'univers culturel islamique et à l'usage prévalant de son support privilégié, la langue arabe, versus volonté profonde d'intégration, d'assimilation aux normes et valeurs de la société dominante qui va aller jusqu'au déni de ces valeurs. On pourrait aussi retrouver dans la phase nationale les termes de ce débat, mais reconsidéré sous l'éclairage de la crise de l'État /Nation et des transformations sociopolitiques à l'échelle du monde. L'identité apparaît alors subsumée en quelque sorte par la question de la citoyenneté ; elle n'en charrie pas moins les questions du statut de la religion, de la langue, de la place des femmes et des hommes, de celle des minorités. Il faudrait sans doute prendre en compte ce que ce débat doit à la contemporanéité aussi bien dans les exigences nouvelles des actuelles générations intellectuelles que dans la radicalité de leurs engagements ; il n'est pas ainsi indifférent de remarquer des formes d'osmose et de circulation entre intelligentsias des pays de l’aire culturelle indépendamment des classes d'âge d'appartenance.

En dépit des transformations majeures que connait l’espace monde, Gérard Prevost note la prégnance du nationalisme. Appelant « à disposer d'une grille d'analyse socio-historique qui prenne au sérieux les effets de génération comme rapport de classe et de domination qu'ils portent et qu'ils réorganisent » il observe dans son texte que « Le capitalisme s'extrait de la Nation pour s'inscrire dans un nouveau temps, celui de la dénationalisation !  [Que si] si la culture nationale s'en va, reste l’idéologie nationale. [Celle-ci] entend se légitimer par antithèse à la mondialisation idéologique en cours et sert à présent de recours, certes précaire, à l'affirmation de l'identité nationale. Ce n'est donc pas la fin du « nationalisme », mais, tendanciellement, un « nationalisme » qui trouve son mobile dans la « résistance » à ce qui est en train de se décomposer ; une décomposition qui s'universalise ».

Tout se passe comme si, et c’est sans doute vrai pour nombre d’intellectuels maghrébins en général et algériens en particulier, que les questionnements comme les réponses aux problèmes de l’heure ne sortent pas de la problématique du nationalisme dans ses différentes formes. Si on peut, pour les besoins d’une typologie heuristique, distinguer entre pionniers, fondateurs, constructeurs, héritiers ou génération de relève, il n’en apparaît pas moins que l’affirmation de ces catégories en connexion avec des moments et des conjonctures historiques précises se fait dans la cristallisation d’un certain rapport à l’État et à la société. On observe ainsi, la faible autonomisation des générations intellectuelles autant par rapport au cadre socio politique défini par l’État que par rapport aux valeurs et normes de la société ; et la sortie de la longue durée nationale populiste ne semble pas à l’ordre du jour dans l’espace Maghrébin. La prégnance du couple État/Société semble brouiller pour longtemps la clarification des moments et des types d’intellectuels dont les formations, les registres et les répertoires d’action se répondent comme en écho.