Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Position du problème

A l’heure actuelle, l’insertion professionnelle des diplômés devient le souci majeur des universités qui tentent de valoriser de plus en plus les savoirs et compétences professionnalisants afin de permettre à l’étudiant une confrontation plus facile avec la réalité du monde du travail. En effet, la relation entre l’emploi et les compétences acquises dans le système de formation -devenue de plus en plus ténue- interroge sur l’employabilité des diplômés de l’université qui ont de plus en plus de difficultés à entrer dans le monde du travail. Cette situation tient principalement d’un nouveau contexte économique, caractérisé par la rigueur et l’austérité dans tous les domaines.  Sans vouloir entrer dans la querelle de la « soumission » de la logique de formation aux seuls impératifs économiques, il nous faut reconnaitre que l’adéquation formation /emploi ne peut être atteinte que si le marché de l’emploi est connu : or, l’insuffisance de visibilité dans la connaissance de la structure des emplois, des métiers et des compétences demandées par chaque secteur fait que dans notre pays, le secteur socio-économique manque de la rigueur, de l’organisation et de la netteté qui devraient le caractériser. En effet, les fonctions, tâches et activités que doivent exercer éventuellement les nouveaux diplômés dans le secteur socio-économique sont souvent imprécises et de ce fait, nécessitent de leur part une adaptation constante qu’ils ne peuvent réaliser que s’ils sont dotés de compétences et de capacités pour le faire. C’est une condition indispensable pour une efficacité sociale et économique de la formation universitaire. A ceci s’ajoute le fait, très simple que l’étudiant, dans beaucoup de cas, n’a pas choisi le métier pour lequel il est censé recevoir la formation.

C’est pourquoi, le rôle de l’université qui était de faire acquérir des compétences et des connaissances disciplinaires, est devenu également de faire acquérir des compétences à l’utilisation de ces savoirs et savoir-faire de façon autonome et adaptée aux situations professionnelles à affronter. D’où le passage d’une logique de connaissances à une logique de compétences, notamment avec l’entrée dans le système LMD.

Pour gagner de l’employabilité sur le marché du travail, l’étudiant doit ajuster ses connaissances et compétences. Dans ce contexte, le Projet Professionnel de l’Étudiant (PPE) se situe à l’interface de la formation et de l’emploi.

  • 1. Le projet professionnel : mise au point conceptuelle 

De manière générale, le projet peut être défini comme : « une anticipation opératoire, individuelle ou collective d’un futur désiré ». (Boutinet, 1998)

Il serait une démarche anticipatoire qui intègre les données du passé et celles du présent pour projeter dans l’avenir un souhaitable possible ; il implique des capacités cognitives, une mobilisation dans l’instant et un contexte social qui permettent la mise en œuvre du projet.

Tout individu, parvenu à un certain stade de sa vie, peut anticiper la séquence suivante, en faisant des projets. Le besoin individuel de produire et d’orienter son propre développement a été mis en évidence par différentes théories de la psychologie du développement. Chez l’enfant, encore incapable d’anticipation, il ne peut pas y avoir réellement de projets, mais des rêves, qui pourront organiser la sphère de l’idéal. Ce n’est qu’à l’adolescence que la maitrise de la pensée logico-formelle permettra d’entrer dans le monde du possible et que la conduite de projets apparaitra. (Boutinet, 2011). L’absence de projet caractérise les individus qui n’ont pas les moyens nécessaires (au plan psychologique, culturel et économique) pour maitriser les situations qui sont les leurs pour envisager un futur état souhaité. (Barbier, 1991)

  • - Le projet de vie est un projet à long terme qui concerne le style de vie que compte adopter le jeune d’ici quelques années et dans lequel il espère puiser une identité et une autonomie. C’est le projet le plus vaste qu’une personne puisse concevoir pour elle-même. Il serait porteur d’un idéal personnel. Cet idéal est véhiculé par des représentations plus ou moins disponibles qui peuvent être formulées afin de guider et de relier le comportement à des attentes situées dans le futur. La cohérence du comportement par rapport à l’idéal est ce qui peut permettre la durée, la continuité et un sentiment de bien-être personnel. (Ibara Arana C. E., 2006). Le projet de vie exprimerait donc le besoin humain de projection dans un sens de continuité, tout au long de la vie. C’est la projection de l’individu dans l’avenir par ses attentes qui, pour être réalisées, doivent être clarifiées et élaborées afin de devenir la base de la motivation qui conduit à agir en conséquence. Cette projection permettrait de donner une direction à sa propre vie et d’empêcher l’intrusion de l’aléatoire et du hasard dans ses choix personnels, donc d’exercer un contrôle sur sa propre vie.

Le projet de vie englobe de façon plus ou moins unifiée et organisée des sous projets interdépendants et articulés entre eux, parmi lesquels le projet de formation, le projet professionnel, le projet matrimonial….

1.2- Le projet scolaire ou projet de formation : C’est un projet à plus ou moins court terme, il s’agit surtout de projet d’orientation scolaire: c’est le type d’études souhaité par l’intéressé, à travers le choix d’options, de sections d’enseignements, de filières de formation. Ce projet découle d’une philosophie de l’élève acteur de sa destinée et de son orientation qui le met en position offensive d’anticiper son avenir.

  • Ce projet est largement lié à la scolarisation suivie antérieurement par la personne et à son degré de réussite.
  • Il est à un moindre degré, lié aux aspirations de l’individu, à ses motivations ou à son absence de motivation. Les travaux de Boutinet (1990) sur le projet scolaire ont montré que les élèves qui ont un projet scolaire déterminé sont les élèves qui réussissent bien et qui sont dans des filières valorisées socialement. Ceux-là projettent plus facilement les études ultérieures vers lesquelles ils souhaitent s’orienter.

1.3- Le projet professionnel : C’est un projet à moyen terme qui englobe à la fois l’insertion professionnelle et l’insertion sociale. Le Projet Professionnel est une démarche personnelle qui permet de mettre en adéquation son profil personnel, ses aspirations ou ambitions, sa connaissance des milieux socioprofessionnels et celle du marché de l’emploi. L’étude de Meegan et Berg (2001) a montré que le projet professionnel est l’un des projets prioritaires du jeune adulte et l’un des plus liés à l’idéal personnel. (Ibara Arana C. E., 2006)

Le Projet Professionnel a un certain nombre de déterminants : les choix personnels, le sexe,  la réussite scolaire… Ainsi, les filles feraient des projets qui valorisent les carrières à dominante relationnelle.  Les élèves qui ne réussissent pas à l’école et ceux qui suivent des filières de formation peu valorisées  recherchent en dehors de l’institution scolaire un positionnement professionnel qui leur convienne (ouvrir un salon de coiffure, devenir Disk Jockey…). Par contre ceux qui réussissent leurs études ont très souvent un projet professionnel flou, ou n’ont pas de projet,  les études faisant temporairement pour eux office de projet professionnel : elles assurent un lieu refuge, une protection vis-à-vis de l’environnement et permettent de différer sans cesse le moment de l’insertion professionnelle. D’où la nécessité pour l’institution universitaire d’aider et d’accompagner l’étudiant dans la construction de son projet professionnel.

Le Projet Professionnel peut utiliser différentes stratégies : se construire à partir du rejet de projets esquissés auparavant, saisir une opportunité qui se présente, procéder par tâtonnements et par essais et erreurs….

Avoir un Projet Professionnel permet de se fixer des objectifs mais surtout de se donner les moyens pour y parvenir en gérant au mieux son parcours de formation (à travers le choix d’options, de sections d’enseignements, de filières de formation), en lui donnant une cohérence et en l’étoffant d’expériences utiles à la préparation d’une bonne insertion professionnelle (choix des stages, du sujet de mémoire…). Le projet professionnel conditionne donc le projet de formation, et non l’inverse comme il est courant de le penser. Projet professionnel et projet de formation constituent le projet personnel de l’étudiant.

Si le cursus des études se doit d’être de plus en plus professionnalisant dans un monde du travail plus exigeant, le projet professionnel est un des premiers maillons de la stratégie de la recherche d’emploi. Sa construction se détermine autour d’étapes précises.

  • 2. La mise en œuvre du projet 

Le Projet Professionnel doit amener l'étudiant à mettre en adéquation ses souhaits professionnels immédiats et futurs, ses aspirations personnelles, ses capacités et ses axes de progrès, afin de concevoir un parcours de formation cohérent avec le ou les métiers choisis.

Construire un projet professionnel c’est donc privilégier un objectif à atteindre et surtout planifier les activités qui permettront de l’atteindre. Concrétiser un projet professionnel, c’est réaliser d’abord un projet de formation, obtenir ou parfaire des compétences… en s’inscrivant dans des projets institutionnels et/ou  organisationnels   des instances qui participent à la réalisation des projets individuels.

Le projet individuel est conduit grâce à une réflexion personnelle de l'étudiant, acteur de son parcours, réflexion nourrie de l'analyse de ses expériences et confrontée à celles des autres étudiants. Il est fondé à la fois sur l'apport de connaissances et sur un fort investissement personnel de l'étudiant en matière de recherche documentaire et de connaissance de soi.

L’élaboration du  projet professionnel  doit suivre une démarche qui peut se décliner en 3 moments :

2.1- Un diagnostic de la situation : Le bilan personnel et professionnel.  C’est une analyse de la situation et de l’ensemble des paramètres  qui peuvent agir sur l’auteur du projet. 

Ce diagnostic doit faire émerger les manques, les carences, les insuffisances de la situation.

  • C’est d’abord une interrogation sur soi, ses intentions, le mode d’organisation que l’on se donne, donc tout ce qui constitue les forces et les faiblesses de l’individu. C’est répondre à la question « Quels sont mes atouts ? » en faisant le bilan de ses savoirs et de ses expériences et aussi de sa personnalité.

L’évaluation des compétences se fait selon 4 dimensions: les savoirs traduits par un diplôme, les savoirs faire, les savoirs être  et les savoir évoluer i.e. les capacités d’adaptation, de mobilité et d’apprentissage. 

  • C’est ensuite une interrogation sur l’environnement professionnel, l’état du marché, les opportunités existantes,  l’émergence de nouveaux métiers et leurs exigences, les zones d’incertitudes, ce qui permettra au projet de s’appuyer sur certaines de ces opportunités.

Cette étape peut se faire par la recherche documentaire, la rencontre avec des professionnels, et les stages.

2.2- La deuxième étape consiste à répondre à la question « Qu’aimerais-je faire ? » Il s’agit là d’affiner ses ambitions pour des domaines d’activités précis. C’est faire l’esquisse d’un compromis entre le possible et le souhaitable : l’analyse de la situation et les opportunités dégagées vont faire émerger un projet possible qui sera confronté aux finalités de la personne. 

  • Le projet ainsi conçu représente donc une confrontation et un compromis entre le possible de la situation (ce que je peux faire) et le souhaitable des finalités (ce que je veux faire) et il peut être verbalisé à partir de l’intention qui le sous-tend (je vais faire…).

Concrètement, c’est partir de son bilan pour choisir un métier, après avoir pris connaissance des fonctions, missions y afférant, ainsi que des compétences et qualités requises.

2.3- La détermination des choix stratégiques (Comment m’y prendre ?) consiste dans le choix d’un style d’action, d’une façon de procéder en tenant compte des obstacles perçus et  du coût pour contourner ou surmonter ces obstacles. La stratégie est l’ensemble des décisions qui définissent les actes à accomplir et les moyens à mettre en œuvre pour réaliser le projet. C’est l’étape de professionnalisation, de préparation à l’insertion professionnelle.  Elle passe par un choix de spécialisation dans le cadre de la formation, et une sélection minutieuse du lieu et projet de stage.

Après l’élaboration du projet, la phase de réalisation peut être entamée, par la planification des différentes activités, obéissant à une dominante temporelle où la gestion du temps est essentielle.

Le projet professionnel permet donc à l’étudiant de définir la direction qu’il va prendre et offre un certain nombre d’avantages :

  • Le PPE permet à l’étudiant de construire son orientation et évite à l’université les réorientations, il devient une pratique de planification et situe la formation comme un investissement.
  • Il permet à l’étudiant de faire des démarches qui lui assurent une bonne connaissance du marché du travail, ainsi que la mise en place de relations avec des partenaires hors établissement et la prise en compte de données d’environnement.
  • Il lui permet aussi une connaissance de ses capacités, de ses connaissances et compétences par rapport à l’offre de travail.
  • Le PPE permet d’ajuster des connaissances et des compétences pour gagner de l’employabilité sur le marché du travail : il entraine des activités ayant un but « utile ».

Les dispositifs d’aide à la construction du projet professionnel ne sont pas encore formalisés dans l’université algérienne tandis que les universités européennes ont intégré depuis plusieurs années des modules de PPE, s’étalant sur les 3 années de formation de premier cycle, et où sont impliqués les professionnels.

Références bibliographiques 

Barbier,  J.M., Élaboration de projets d’action et planification, Paris, PUF, 1991.

Boutinet, J.P., Psychologie des conduites à projet, Paris, PUF, 2011.

Boutinet, J.P.,  Anthropologie du projet, Paris, PUF, 1990.

Dachmi, A. et Riard, E.H., Adolescence et projet de vie chez les jeunes marocains, Rabat, Publications de la faculté des lettres et des sciences humaines, 2004

Ibara Arana, C. E., L’élaboration du projet de vie chez les jeunes adultes, thèse de doctorat, Fribourg, Suisse, 2006