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Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Introduction

Cet article résulte en partie d’une recherche menée à terme dans le cadre d’un projet portant sur la vie quotidienne des marins pêcheurs à Ghazaouet. Notre intérêt pour cette catégorie socioprofessionnelle nous amène à formuler quelques interrogations sur la vie des sur les conditions de vie et de travail de cette catégorie. Ce travail propose une approche anthropologique de la vie quotidienne des marins pêcheurs à Ghazaouet[1]. Les conditions de vie et de travail de cette catégorie sociale incitent à entreprendre des recherches très poussées dans le champ des sciences sociales, néanmoins l’espace et le temps du travail de la pêche représentent un handicap certain pour toute initiative de contacter les marins pêcheurs et d’observer leur spécificité sociologique.

Notre tentative d’étudier ces gens de la mer a été, sans aucun doute, le fruit de notre socialisation dans un milieu de marins pêcheurs. En outre notre formation sociologique nous a mené à soulever nombre d’interrogations sur la pratique de ce métier dans la région de Ghazaouet[2], qui représente un des premiers ports algériens en matière de production de la sardine depuis les années de la colonisation jusqu’à nos jours. Pêcher la sardine est une tâche qui a besoin d’une certaine obscurité et cela oblige les pêcheurs à sortir en mer pendant la nuit. Pour cela nous voyons que la pêche des sardiniers nécessite, en effet, un travail accompli pendant la nuit. Travailler la nuit chez les marins pêcheurs à Ghazaouet représente un des facteurs importants qui influencent la spécificité de ces gens de la mer.

La pêche a été le principal secteur économique dans la région de Ghazaouet qui participe grandement à la création de l'emploi de la population. Le colonisateur a développé cette activité par l'investissement dans des bateaux de pêche et la création d'unités de conserverie de poisson dans la région. Ces activités ont une bonne influence sur l'emploi. La pêche a été utilisée, en outre, pour alimenter une grande partie de la population.

Le départ du colonisateur n'a pas eu d'incidence sur le destin de cette activité, car certaines familles locales héritaient quelques bateaux de pêche et un certain savoir-faire, qui ont amené le port de pêche de Ghazaouet à atteindre la première place des ports de pêche algériens en matière de la production halieutique. Cela a été encouragé par la situation socio-économique florissante dans la région qui l'a conduit à s’ouvrir sur d'autres villes de l'arrière-pays. Cette situation a encouragé l’activité des pêcheurs locaux pour demander des crédits bancaires, afin de renouveler leurs bateaux de pêche. En même temps, le développement de ce secteur dans la région a incité d'autres personnes locales riches et même les immigrés à investir dans ce secteur et d'élargir le nombre de bateaux de pêche et la création de l’emploi.

Les jeunes ont bénéficié de ce secteur soit par l’offre de l’emploi de la pêche soit par l’investissement dans ce secteur par le biais de l’Etat à travers les dispositifs de soutient de l’emploi de jeunes tels que l’ANSEJ qui nous indique dans ses statistiques qu’il y avait jusqu’au 31/12/2006 plus de 277 projets de pêche offrant 1289 nouveaux emplois[3]. Ces jeunes qui ont quitté l’école tôt, trouvent le secteur de la pêche comme une solution au chômage, se basant sur leur famille pour leur faciliter de trouver un emploi dans ces bateaux de pêche.

A partir de notre étude effectuée sur le terrain, nous savons que la famille a joué un rôle prépondérant dans le recrutement de leur famille et leurs voisins. Les bateaux de pêche sont utilisés pour travailler avec 15 ou 16 pêcheurs, mais en raison du problème du chômage en général et l'intervention des familles en particulier, la plupart des bateaux, aujourd’hui emploient 22 à 23 pêcheurs, même s'il y a toujours un investissement dans des nouvelles embarcations de pêche.

  • 1. Le travail de la pêche 

Suite à notre observation de la réalité quotidienne de la pêche à Ghazaouet, il est intéressant à plus d’un titre de rapporter les caractéristiques de cet espace de travail qui diffère bien sûr des autres espaces. Ces différences se résument dans deux facteurs essentiels : le temps et l’espace. En plus de ces deux paramètres, on peut bien citer le type d’organisation de travail et la division des tâches sur le quai du sardinier.

Les embarcations de pêche sont généralement de petite taille vu leur pratique de pêche traditionnelle. Leur durée de pêche ne dépasse pas une nuit puisqu’ils ont des moyens de production qui ne permettent pas aux pêcheurs de rester plus d’une nuit en mer. Le travail de la pêche des sardiniers se passe mieux la nuit. L’explication donnée est assez claire puisque :

« Quand il fait jour les poissons ne peuvent pas se rassembler c’est pour cela on sort pour la pêche pendant la nuit et pendant qu’il n’y a pas la lune. Il faut qu’il fasse noir parce que les poissons se rassemblent sur la lampe que le lampiste allume dès que le patron voit dans le sondeur qu’il y a du poisson » (interviewé 40 ans).

Les conditions météorologiques défavorables ne facilitent guère la tâche aux embarcations de pêche pour sortir en mer. En effet, une mer très agitée laisse les sardiniers ou les chalutiers au port d’attache. Par essence nous pouvons considérer que les temps et les durées de travail de la pêche ne sont pas déterminés comme c’est le cas des autres sphères et espaces de travail dans «le paradis de la terre », ils sont liés rigoureusement aux facteurs de temps, saisons et conditions climatiques.

Une fois que les conditions seront favorables pour une sortie à la pêche, le patron de pêche est le seul à prendre toute décision de travail et de division de travail repartie entre les membres de l’équipage Le patron de pêche est non seulement le grand connaisseur de l’espace marin mais aussi le meilleur interprète des images du sondeur qui indique l’existence et la densité des bancs de poissons sous l’embarcation.

« Le patron de pêche a eu une grande expérience de pêche pour cela il est le responsable de l’équipage et du matériel. Il sait où et quand il lance le filet de pêche à la mer. C’est lui le responsable de toute notre vie en mer » (interviewé 36 ans).

Par conséquent l’organisation de travail à bord est dictée par le patron de pêche qui ordonne aux membres de l’équipage de faire telle ou telle tâche selon l’efficacité et la dynamique de chaque membre. Tous les membres de l’équipage ont un rôle bien défini à jouer et sont conscients de leur travail puisque leur revenu est lié étroitement à la quantité pêchée. On remarque d’ailleurs une certaine concurrence entre les embarcations de pêche. Chaque patron de pêche à sa manière d’exécuter son rôle, il n’indique jamais l’espace où il y a assez de poissons et essaye dans la mesure du possible de rentrer le premier au port pour vendre sa production plus chère bien sûr que les autres.

 En plus des contraintes parfois indépassables de conditions de travail, les marins pêcheurs envisagent d’autres difficultés telles que les accidents de travail et les problèmes économiques et financiers. Quant aux accidents de travail tous les interviewés voient dans ce métier un réel danger puisque la majorité déclare qu’un membre de leur famille est mort en exerçant ce métier. Un interviewé nous relate le drame suivant :

«Un jour de l’année 1986, j’ai assisté à un drame, nous avons perdu un collègue au large, la mer était agitée et il faisait noir c’était une nuit d’hiver, notre collègue est tombé à la mer. Avec le bruit du moteur, on n’a constaté sa disparition qu’après un certain moment. On l "a cherché pendant plus de quatre heures mais sans résultat » (interviewé 42 ans).

Certes le sentiment de la peur de la mer se retrouve partout chez les gens en relation avec le travail de la pêche. Par ailleurs dans un documentaire télévisé sur la vie des marins pêcheurs une interviewée déclare en ce sens :

« Moi j’aime la mer, mais elle me fait peur. Je crains la mer….chaque marin et femme de marin ont perdu un membre de la famille dans la mer »[4]

Cependant, le travail de la pêche représente pour la majorité de nos jeunes interviewés une sorte de voie unique pour échapper au chômage endémique de la région. Et malgré la précarité de l’emploi les pêcheurs s’accrochent durement à ce travail. On assiste, en effet, à un discours des marins pêcheurs où la majorité s’accorde pour remercier Dieu pour l’existence de la mer (source de leur vie) et qui la nomme el guelta (un lac). En effet, ils préfèrent rester dans ce type de métier avec toutes les contraintes sus-citées parce qu’ils ont acquis, notons-le, une certaine culture et un habitus. Geistdoerfer décrit de fort belle manière bien les pêcheurs quand il écrit avec beaucoup de pertinence :

« La mer construit une autre race : les marins et les femmes de marins…. Les marins sont issus de la mer, la mer coule dans leurs veines…. les pêcheurs ne peuvent vivre qu’en mer où la violence de la mer se reflète dans les gestes des marins »[5]. Dans le métier de la pêche à Ghazaouet comme c’est le cas d’ailleurs dans d’autres ports de pêche algériens, on remarque l’absence notoire d’une législation de travail qui codifie l’organisation et les relations de travail entre les patrons des embarcations de pêche et les marins pêcheurs.

Il est fort utile de rappeler que les marins pêcheurs n’ont pas le droit à un congé payé, puisque l’activité de la pêche est pratiquée durant toute l’année. Ils sont exposés à tout moment au risque d’être débarqués de leur poste suite à une mauvaise discipline ou la non assiduité dans le travail. Le taux de turn over est très élevé parmi les marins pêcheurs suite à cette absence de législation qui les protège. Il va sans dire que l’absence de normes de travail met les marins pêcheurs dans une situation des plus précaires ; ils risquent de perdre leur travail si un des membres de la famille du patron d’embarcation ou de pêche exprime le désir de travailler.

Le recrutement et la promotion dans les tâches d’exécution de pêche sont basés sur des pratiques traditionnelles. Il faut être un proche ou un parent de patron de pêche pour ne pas trouver de difficultés à décrocher un emploi dans une embarcation de pêche et de même pour accéder à un poste plus haut dans la hiérarchie. Il importe de signaler à ce niveau qu’il n’y a aucune législation qui détermine le système de recrutement ou de rémunération. Tout ce qui est pratiqué en la matière est simplement un système hérité des espagnoles et des italiens. Un interviewé nous informe en précisant que :

« Dans ce secteur de pêche, on est humilié, on n’a aucun droit, le système de recrutement et de rémunération est un système illégal. C ’est un système traditionnel qui se réfère à l’époque des espagnols et des italiens, et qui est transmis d’une génération à un autre » (interviewé 46 ans)

Une bonne position dans l’échelle des postes de travail donne la possibilité à acquérir des parts en plus. Puisque le système de rémunération est basé sur la division de revenu hebdomadaire entre les membres de l’équipage. Après la soustraction de 45 % du revenu (la part de l’armateur) et les frais de logistique, rôle et assurance, les membres de l’équipage divisent le reste entre eux selon leur position dans le bateau de pêche. Ce qui nous donne à titre indicatif trois parts pour le patron de pêche, deux parts pour le lampiste et une part pour un simple pêcheur. 

En dépit de tous ces problèmes socioprofessionnels, les marins pêcheurs à Ghazaouet restent en marge de toute action syndicale pour défendre leurs problèmes légitimes. Dès lors toute initiative de s’unir sous une institution revendicative a été brisée. Il y a un risque certain de se retrouver au chômage et sans revenu et ce, pour tout marin pêcheur qui essaye de manipuler ses collègues pour une quelconque tentative de grève. L’un des interviewés nous confirme cette situation difficile :

« Une année c’était en 1982 ou 1983, il y avait un mouvement de grève, les marins pêcheurs ne voulaient pas sortir en mer, le mouvement n’a pas réussi, le résultat est que beaucoup de marins pêcheurs ont été hors du métier pour un bon moment, ils ont fait intervenir leurs grands-parents et leurs parents pour rejoindre leur place mais je me souviens d’un pêcheur qui était marié avec quatre enfants qui était le leader du mouvement, il est resté sans emploi et il n’a pas eu la chance de retourner dans le secteur de la pêche, qu’est-ce que tu veux c’est ça notre métier » (interviewé 48 ans)

  • 2. Rôle de la famille dans le secteur de la pêche 

La pratique de l’activité de la pêche a favorisé le développement d’une culture des pêcheurs et l’apparition d’une communauté des pêcheurs qui transmet un savoir-faire et un héritage du secteur dans la région. Pour cela la famille se représente comme une cellule très soudée afin de jouer ce rôle pour la création de l’emploi et le recrutement des jeunes exclus du système éducatif ou autres arrivés à l’âge adulte et entrant dans le marché du travail. La présence du secteur de la pêche dans la région et le facteur de l’héritage des moyens de production et d’un savoir-faire ont été une réussite socioprofessionnelle pour la nouvelle génération. « L’héritage de l’ancienne génération a augmenté et son transfert à la génération jeune est devenu un besoin vital »[6].

Malgré la participation du secteur de la pêche dans la création de l’emploi avec les investissements dans les nouveaux bateaux de pêche et l’augmentation des nouveaux recrus pour augmenter le nombre des pêcheurs à plus de 2000 marins pêcheurs, ce secteur économique reste sans une application stricte dans la législation du travail. Il n'existe pas de traditions, des règles ou de statut pour protéger le marin pêcheur. Ce dernier doit faire face au danger de perdre sa place facilement, il n'y a aucune loi qui empêche le propriétaire du bateau de mettre fin à son travail. Cela peut facilement apparaître quand il y a présence d’un proche ou un membre de la famille du propriétaire ou du capitaine du bateau, en chômage.

L’un de nos interviewés explique :

 "Nous sommes très humiliés et il n'y a pas de respect dans ce travail de la mer. Nous n'avons pas de droits et pas de statut. Quotidiennement nous rencontrons des problèmes avec le capitaine du bateau ou le propriétaire et nous n'avons pas le droit de parler sinon nous perdrons notre travail et nous serons remplacés par un des membres de leur famille. Il y a beaucoup de membres de leur famille dans le marché du travail en attente pour cette occasion ". (interviewé 28 ans)

 Un autre pêcheur poursuit :

 «J'avais l'habitude de travailler dans le bateau x, et un jour, j'étais en retard pour me rendre au port. Mes collègues sont partis à la pêche et j'ai été absent cette nuit. Le lendemain le propriétaire du bateau m'a envoyé son fils pour me dire que j’ai perdu mon poste de travail et je dois retirer mon équipement du bateau. Une journée après j'ai appris que son neveu m’a remplacé. Ils cherchent la petite bête pour vous arrêter de votre travail. C'est le travail de la pêche ». (interviewé 32 ans)

Pour des raisons d’absence et faute d’une législation du travail, parfois les marins pêcheurs vivent le spectre du chômage pour une longue durée et sans aucun revenu. Ces personnes qui ne seront pas acceptés par la communauté des pêcheurs peuvent à l’évidence souffrir de ce problème de chômage. Ils peuvent rester une longue durée dans cette situation pour le moins difficile tout en cherchant et en utilisant l'ensemble de leurs relations de parenté à intervenir auprès des propriétaires de bateau pour trouver un emploi. Vincent Gaulejac souligne fort à propos : "Aujourd'hui, on peut affirmer que la lutte des places remplace la lutte des classes"[7]

Il va sans dire que la perte du poste de travail représente une perte dans la stabilité et le bien-être de la famille du marin pêcheur. Pour cela les marins pêcheurs qui ont une charge familiale (mariés avec enfants) ne peuvent pas rester en chômage pour une longue durée sans l’interférence de la communauté des pêcheurs pour lui retrouver un emploi.

Un marin pêcheur de nos interviewés nous cite :

«Mon voisin est un pêcheur avec une longue expérience, il est marié et il nourrit 04 enfants, une fois il a été débarqué du bateau x. est resté pendant 2 mois sans travail. Certains pêcheurs ne supportant pas la dégradation de son niveau de vie, ont fait tout leur possible auprès devant des propriétaires pour lui trouver un emploi "(interviewé 30 ans).

Pour un jeune pêcheur, ce n'est pas la même situation, il peut résister contre sa situation de chômage pendant une longue période puisqu’il est célibataire et n’a pas une famille à charge. Ce jeune mis à l’abri de besoin grâce à l’entraide familiale qui lui assure entière protection : logement, nourriture et même l’argent de poche. Pierre Durand, il est clair lorsqu’il dit: «La solidarité familiale joue en générale un rôle central dans l’acceptation du chômage : solidarité matérielle, partage des moyens d’existence et surtout la solidarité affective» [8]. Ce type de solidarité familiale à des chômeurs est une pratique habituelle forte répandue au sein de la famille algérienne.

Concernant le système de rémunération est basé sur le système de la répartition des revenus, un système qui a été hérité de la tradition espagnole. La rémunération dans le secteur de la pêche dépend de la quantité des poissons pêchés et le revenu des pêcheurs est lié à la valeur monétaire basé sur la vente des poissons aux enchères. Un de nos interviewés déclare que :

"Ce type de rémunération a été hérité des propriétaires espagnoles.  Nous travaillons pour une semaine et au week-end le mandataire vient nous donner nos parts, chaque pêcheur a sa part par rapport au statut professionnel dans le bateau" (interviewé 56).

 La position professionnelle des pêcheurs dans le bateau permet à certains d’entre eux d’accéder à des postes de travail au bord du bateau de pêche leur permettent d’acquérir des parts plus intéressants. La différence dans les tâches et les revenus favorisent les pêcheurs membres de la famille du propriétaire ou du capitaine de bord à avoir des postes plus élevés et par là des parts de revenus plus consistants en comparaison avec les autres simples pêcheurs. Il s’agit ainsi d’autres déductions liées à l'hebdomadaire dépense du bateau et les dépenses relatives à la gestion de la pêche tâche. Cette injustice dans le partage des revenus laisse les pêcheurs, sans lien de parenté avec les propriétaires, dans une position inférieure et son revenu ne dépassera jamais une part dans le partage des gains tandis qu’un membre de la famille peut accéder à deux et jusqu’à trois parts par semaine.

  • 3. Famille et garantie de l’emploi dans le secteur de la pêche 

Nous avons déjà mentionné que certaines familles ont hérité des équipements de pêche après le départ des espagnoles de la région et en même temps ils ont acquis une culture de pêche et un savoir-faire. Ces familles chanceuses retrouvent dans une bonne situation socio-économique car elles ont acquis les moyens de travail nécessaires pour subvenir aux besoins de leurs familles et un investissement économique qui contribue largement à une vie stable et cela pendant de nombreuses années. Elles ont renouvelé leurs équipements et embarcation de pêches et amélioré leurs moyens de travail.

La réduction des possibilités de travail et l’entrée massive des jeunes au marché du travail allaient compliquer l’existence de ces jeunes toujours à la recherche d’un emploi stable leur garantissant un certain avenir. Pour ce faire les relations familiales apparaissent une autre fois comme une nécessité pour dépasser ce problème.

D'autre part, les jeunes qui appartiennent à des familles de pêcheurs, ils ont moins de difficultés pour obtenir un travail de pêche vu leur socialisation professionnelle dans un milieu familial de pêcheurs, puisque l’occupation du père a une certaine influence sur le destin professionnel des enfants[9]. En fait la majorité de ces familles de pêcheurs préparent leurs enfants à ces occupations de pêche dès qu’ils quittent l’école. Ils commencent à travailler avec leurs parents comme mousse, puis ils acquissent une promotion pour atteindre un statut plus élevé dans les embarcations de pêche et généralement finir leur carrière professionnelle à un niveau plus élevé comme patron de pêche. Parmi les 10 bateaux de pêche que nous avons étudiés, nous avons relevé que 05 patrons de pêche sont des fils de propriétaires d’embarcation.

Ce genre de phénomène, nous ne l’avons pas trouvé chez les autres embarcations tant que les fils des propriétaires ne sont pas prêts à accéder au commandement de leurs bateaux. Mais ils sont présents comme pêcheurs et essayent d’exercer d’autre fonction et d’avoir une formation sur le tas pour arriver un jour au poste de commandement.

Tableau N ° 1 : présente les catégories professionnelles des fils des propriétaires de bateaux de pêche

Les propriétaires de bateaux de pêche

Nombre d'enfants

Nombre d’enfant pêcheur

Le statut professionnel des enfants

Pêcheur Retraité

8

3

(1)-capitaine de bord / (1) mécanicien (1) Lampiste /

Propriétaire de bateaux

6

4

(1)Mousse (1) mécanicien (2) pêcheurs

Pêcheur Retraité

5

3

(1)-capitaine de bord / (1) mécanicien (1) pêcheur

Pêcheur Retraité

7

4

 (1)-capitaine de bord / (1) mécanicien (2) pêcheurs

Propriétaire de bateaux

5

2

(1)Mousse (1) mécanicien

propriétaire de bateaux

6

3

(1)Mousse (1) mécanicien (1) pêcheur


Pêcheur Retraité

7

4

(1)-capitaine de bord / (1) mécanicien (2) pêcheurs

Pêcheur Retraité

8

3

(1)-capitaine de bord / (1) mécanicien (1) Lampiste /

Propriétaire de bateaux

7

3

(1)Mousse (1) mécanicien (1) lampiste

Propriétaire de bateaux

6

3

(1) mécanicien (1) lampiste (1) pêcheur

 

Il ressort clairement du tableau N °1, que la famille représente une institution qui garantit l'emploi pour leurs enfants, ces derniers se sentent en sécurité dans leur environnement tant que les moyens de production sont en leur faveur. Ils essayent d’être attachés à leur métier et leur patrimoine et ils fournissent tout leur effort d’apprentissage pour acquérir des postes plus élevés dans la hiérarchie des embarcations. Cette représentation, consolidée par l’héritage du patrimoine et d’un savoir transmis d’une génération à une autre, fonde et alimente la solidarité entre les membres de la famille. "La solidarité interfamiliale, repose sur l'exploitation en commun de l'héritage, est renforcée par la copropriété que le père a hérité de son ascendant et qu'il transmettra à ses descendants mâles » [10].

  • 4. Famille et recrutement des pêcheurs

Le bateau de pêche représente une garantie d'emploi non seulement pour les enfants des propriétaires, mais même pour les membres de la grande famille. Nous traiterons dans les paragraphes suivants, le rôle des liens familiaux dans le recrutement de membres de la famille. Un de nos interviewés déclare à cet effet :

«Maintenant, dans tous les bateaux vous trouvez environ 50% de l'équipage qui ont le même nom de famille. Ils ont raison ils ne peuvent pas laisser les membres de leur famille au chômage et recrutent d'autres personnes. Il est une priorité, toute personne a ce comportement, si j’ai un bateau de pêche je vais employer les membres de ma famille qui sont au chômage » (Interviewé, 45 ans)

4.1. Le recrutement des frères et des beaux frères 

Les frères et les beaux frères du propriétaire ou de son épouse viennent dans une seconde position après les enfants, ils ont beaucoup de chances de garantir un poste de travail dans la pêche. La famille joue son rôle pour demander une place pour ces catégories. Par exemple, le propriétaire du bateau de pêche se sent mal à l’aise s'il voit son frère en situation de chômage sans revenu. Il va essayer de lui trouver un poste avec l'équipage de pêche. En même temps, l'épouse du propriétaire, qui est généralement de même culture et origine professionnelle, intervient à son tour pour demander un poste de pêche pour son frère qui a quitté l'école et est au chômage. La femme est généralement la fille d'un pêcheur parce que "seule une fille de pêcheur peut être un bon conjoint pour le pêcheur" [11].

Le même scénario se répète avec le patron de bord de l’embarcation qui doit employer son frère et son beau-frère, s'ils n'ont pas d'emplois salariés. Parmi les pêcheurs interviewés, nous avons constaté qu’il y a 02 frères et 01 beau-frère du propriétaire de bateau de pêche et 03 frères et 2 beaux-frères du patron de bord du bateau. Le commandant de bord a un pouvoir dans le bateau et il peut employer ses frères là où il exerce son statut de patron de bord.

Un de nos interviewés dit : "Ici, dans ce port, il y a des patrons de bord qui ont la même équipe, qui sont généralement les membres de sa famille. Ils ne peuvent pas rester dans le bateau où ils avaient l'habitude de travailler si leur patron quitte le bateau ils le suivent et ils acceptent de rester au chômage pour un certain temps jusqu'à ce que leur capitaine trouve un autre bateau ". (Interviewé 30 ans)

4.2. Le recrutement des neveux

Les neveux sont les autre membres de la famille qui ont aussi une chance d’avoir un poste de travail au sein de l’équipage et que la famille est censé d’intervenir pour leur garantir cette opportunité. Le même scénario de recrutement est employé comme celui utilisé pour les frères. Le propriétaire du bateau de pêche ou le capitaine du bord doit respecter la volonté de leurs sœurs ou leurs frères dans le but d'embaucher leur fils, et dans des cas le grand père ou la grand-mère peut intervenir pour trouver une solution au chômage de leurs petits fils.

Tableau N ° 2 : Nombre de neveux dans les dix bateaux de pêche étudiés.

N° du bateau de Pêche

Nbr de Neveux du propriétaire

Nbr de Neveux du conjoint du propriétaire

Nbr. de Neveux du patron de bord

Nbr. de Neveux du conjoint du patron de bord

01

02

01

01

00

02

01

02

03

02

03

02

00

02

01

04

0

01

00

01

05

02

01

01

01

06

01

00

00

01

07

02

01

01

02

08

01

00

00

01

09

00

00

01

00

10

02

01

00

02

 

Le tableau N°2 nous indique à l’évidence que la famille a joué un rôle fondamental dans le recrutement de leurs neveux parmi les équipages des pêcheurs dans la région étudiée. Nous trouvons l'influence du conjoint sur le mari afin d’accepter le recrutement de ses proches tant qu’il a lui-même recruté ses neveux.

Un interviewé dit : "Le capitaine du bateau est le mari à ma tante,. Il a employé ses neveux, puis il m’a employé parce que ma tante m'a vu chômer pour une longue durée, elle a demandé à son mari pour me recruter parmi son équipage. Je la remercie pour le recrutement des membres de la famille, Nul ne peut t’employer, vous devez obtenir certaines relations avec le propriétaire ou le capitaine du bord afin d’accéder au métier de la pêche "(interviewé 20 ans).

4.3. Le recrutement des cousins et voisins 

Les cousins sont d'autres catégories qui ont le pouvoir d'un lien de parenté qui les aide à acquérir une place dans un bateau de pêche. La stratégie pour l'emploi ne peut pas différer de celle utilisée avec d'autres membres de la famille. Les mères et les grands-mères ont le pouvoir elle aussi de demander à leurs proches de recruter leurs enfants chômeurs et même les propriétaires des bateaux de pêche ou les capitaines de bord préfèrent employer leurs cousins afin de conserver l’honneur de la famille et ils ne peuvent pas accepter de voir l'un de leurs proches et cousins sans emplois.

Les cousins ont la priorité sur d’autres personnes qui cherchent un emploi dans ce secteur de pêche. Addi explique le même type de solidarité familiale dans d'autres secteurs de l'économie algérienne quand il affirme que : "Le" tribalisme "est de façade, et il fait appel à des solidarités lignagères pour être en position de force vis-à-vis d’employés recrutés sur place…. Ces ouvriers issus de son village d'origine, dont la grand-mère de l’un est cousine de la grand-mère de sa femme, dont le père de l’autre est un ami d’enfance de son père, etc.[12].

Dans les embarcations de pêche que nous avons étudiée, nous avons trouvé 7 pêcheurs qui ont des liens de parenté soit avec le propriétaire du bateau de pêche, soit avec les capitaines de bord ou leurs conjoints. Ils sont cousins et ils se trouvent dans une sorte d'une unité familiale qu'ils ont à défendre et préserver pour la prochaine génération. Le bateau de pêche est un patrimoine familial que certains propriétaires lui donnent le nom de la famille, ou le nom d'un grand-père ou de la mère qui représentent la conservation et la solidarité familiale.

Les voisins sont les autres pêcheurs qui ont la possibilité d'obtenir une position professionnelle dans le bateau. La mère, le père, la grand-mère ou le grand-père, jouent un rôle majeur comme intermédiaire pour demander un poste de travail pour leurs fils. La famille joue le rôle principal dans la recherche d'un emploi pour son fils, en raison de leur nature de timide, ces pêcheurs rarement se rapprochent des propriétaires ou des capitaines de bord pour une demande d’emploi. Généralement les femmes représentent l’intermédiaire actif entre l’offreur et le demandeur d’emploi dans ce secteur de pêche. 

Bibliographie

Addi, L., Les mutations de la société algérienne, Famille et lien social dans l’Algérie contemporaine, Paris, Edition La Découverte, 1999, p. 42.

ANSEJ, Agence Nationale de soutient de l’emploi de jeunes en Algérie, voir site web.

Bawin-Legro, Bernadette, “Introduction – filiation and identity : Towards a sociology Intergenerational relations”, in Current Sociology, Vol. 50 (02), March 2002, 180p.

Durand, J. P., « Le chômage » in Akoun, A., et Anser, P., Dictionnaire de sociologie, Paris / Le Robert / Seuil, 1999.

Gaulejac, V., “la société managériale ou l’idéologie déguisée”, in Autrement, 192, 4, 2000, pp 126-140.

Geistdoerfer, A., « la mer coule dans leurs veines : Les marins pêcheurs de la race des insoumis », in Bulletin de Psychologie, L, 432, 1997, pp. 4-653.

Hughes, E., Men and their work, Glencoe, Illinois, The Free Press, 1958.

 Notes

[1] Cette recherche rentre dans le cadre d’un projet de recherche domicilié au Centre de Recherches en Anthropologie Sociale et Culturelle à Oran.

[2] Située à l’extrême ouest algérien

[3] ANSEJ, Agence Nationale de soutient de l’emploi de jeunes en Algérie, voir site web

[4] Document des Racines et des Ailes, FR 3, 1999.

[5] Geistdoerfer, A., « la mer coule dans leurs veines : Les marins pêcheurs de la race des insoumis », in Bulletin de Psychologie, L, 432, 1997, pp. 653-4.

[6] Bawin-Legro, Bernadette, “Introduction –filiation and identity: Towards a sociology Intergenerational relations”, in Current Sociology, Vol. 50 (02), March 2002, 180p.

[7] Gaulejac, V., “la société managériale ou l’idéologie déguisée”, in Autrement, 192, 4, 2000, p. 129.

[8] Durand, J. P., « Le chômage » in Akoun, A., et Anser, P., Dictionnaire de sociologie, Paris/ Le Robert/ Seuil, 1999, p.74.

[9] Hughes, E., Men and their work, Glencoe, Illinois, The Free Press, 1958, p.30.

[10] Addi, L., Les mutations de la société algérienne, Famille et lien social dans l’Algérie contemporaine, Paris, Edition La Découverte, 1999, p. 42.

[11] Geistdoerfer, A., op. cit., p.654.

[12] Addi, L., op.cit., p. 170.