Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

L'activité artisanale, telle que la dinanderie, la sculpture sur bois, le cuir et le tapis traditionnel tissé à la main, sont porteurs de valeurs culturelles et les traits d’une identité locale. Dans cette gamme variée d'activités traditionnelles, le parcours historique de la tapisserie de Tlemcen demeure une expérience économique, sociale et culturelle très intéressante. Ce tapis a connu en fait,  au cours de son histoire un âge d’épanouissement du moment qu’il était le plus vendu sur le marché européen, avant qu’il perd la place qui lui a été reconnue par sa qualité compétitive. Bien que cette expérience mérite d’être valorisée, on s’aperçoit au cours de notre enquête que jusqu'à nos jours peu de travaux ont été consacrés à l’histoire de la production, la commercialisation de ce produit, ainsi que le processus de la formation de la main d'œuvre au sein de ce métier. Il importe de signaler d’autre part, que ce phénomène demeure pertinent pour les économistes, les sociologues, et les anthropologues, dans la mesure où l’artisanat représente un élément structurant du tissu relationnel et des traditions locales. L'atelier comme espace de travail n'était pas seulement un lieu de production, mais un univers où interfèrent et se croisent les rapports de travail avec autres dimensions du social.

En vue de clarifier les facteurs endogènes et exogènes, qui demeurent à l’origine de l'évolution ou de disparition de ce métier, nous avons mené une enquête dont les démarches se résument en deux phases, la première porte sur le recueil des données statistiques, pour cela nous avons consulté les archives des services d’estampillage, et ceux de la chambre de commerce de Tlemcen.

En deuxième phase, nous avons procédé par une approche qualitative, qui consistait à recueillir des données par entretien semi-directif. On s’est adressé aux anciens artisans de l’association des fabricants et des artisans de la ville de Tlemcen qui sont toujours en vie. Il convient de rappeler que la plupart des patrons des ateliers ne font plus partie de notre monde, mais leurs fils aînés, qui accompagnaient leurs pères dans la gestion des ateliers, gardent toujours des informations précieuses sur le passé de cette expérience artisanale. Dans le même ordre d’idées, on ne peut négliger l’apport précieux des anciennes ouvrières qui n’ont pas manqué de nous faire part de leurs expériences professionnelles et sociales ; leurs mémoires gardent toujours les détails du quotidien dans ce métier. Dans leurs discours sur le tissage, l'histoire propre de l'individu  investie dans ce champ ne peut se dissocier du parcours du métier lui-même.

Avant de passer au stade de commercialisation et prendre sa place dans un marché compétitif, le tissage traditionnel existait pendant longtemps au sein des familles, et c'était pour répondre aux besoins limités. La présence du « E’Souf – la laine» comme matière essentielle au sein des foyers, recouvre une dimension mystique, elle prend une connotation traversée par le sacré, du moment qu'elle renvoie à l’habit des saints soufis. Elle renvoie à la place du saint "gardien" de la ville, ce que c'était Sidi Abderrahmane pour Alger, Sidi El houari pour Oran, et Sidi Boumediene pour une ville manifeste sa fierté d’être choisie par ce saint, et dénombre une interminable liste des "awlias"*.

Beaucoup de facteurs se sont réunis pour permettre le passage à une production à dimension commerciale, cela n'était possible sans la terre fertile  et l'abondance en eau qui ont permis d'ailleurs l'apparition des cités à travers les époques de l'histoire. « C'est ainsi que les Romains y créèrent "Pomaria", les kharidjites : "Agadir" et les Almoravides : "Tagrart". Mais c'est sans doute sous le règne des Zianides que Tlemcen a connu son apogée comme capitale d'un royaume Musulman· »[1]. Cela a rendu possible le développement de l'élevage des ovins, et par conséquent l'émergence du tissage, mais toutefois, dans  d'une une gamme variée de produits de laine tissés à la main Tlemcen reste distinguée par des styles décoratifs de son tapis traditionnel, inspirés par la culture berbère des tribus de la région.

L’histoire d’une main-d’œuvre qualifiée

Cette activité inscrite dans les pratiques d'une économie de subsistance ne tarde pas à devenir l’activité la plus répandue de la ville. C'est en fait, ces conditions qui permettront  l’apparition des premières manufactures, par la suite un commerce réel se constitue autour de la tapisserie, et donne à la ville une distribution d'espace basée sur les métiers. Selon Fouad Ghomri, «la période de l’épanouissement des premiers centres commerciaux et artisanaux : Souîka, Sâgha, Sebbâghîne, Kherâtîne, Halfaouîne, soûk al Ghzal converge avec une étape  de l’agrandissement du tissu urbain  »[2]. Dans cette organisation de l'espace, la tapissera occupera une place privilégiée, d’abord « Souk El ghzel » ou marché de la laine[3], et par la suite, les ateliers des « Sebbaghines » qui s'installaient de plus en plus dans un passage connu sous le nom de (Derb E-Sebbaghines). Ces derniers se spécialisent exclusivement dans les produits colorants nécessaires pour la décoration de différents produits artisanaux à base de laine. 

La confection du tapis s'étale sur une période relativement longue, recouvrant un ensemble de démarches, les premiers jours  de l'été annoncent  les campagnes de cisaillement des troupeaux. Les femmes de différents âges participent à la collecte de la laine, et selon la tradition de l'époque, les filles dès un jeune âge sont censées aider les mères dans leurs tâches, elles se trouvent donc impliquées dans un processus d'apprentissage qui fait partie des pratiques quotidiennes. Une fois la laine récupérée, commence la saison du lavage, un rituel qui s’installe à travers le temps, devient au centre de toute une production symbolique. Il suffit par exemple, de prononcer le mot  Haoufi [4] pour évoquer des sentiments qui témoignent d’une nostalgie concernant ce genre musical local : chant exclusivement féminin décrivant la beauté des corps et des lieux. A travers ces textes, les cascades de l’Ourit [5] ou la rivière de Safsaf [6] resteront pour longtemps aggravés dans la mémoire des habitants. Ce sont les lieux de destination des femmes, non seulement pour le lavage de la laine, mais un espace de rencontre privilégié. C'est un moment où la femme se sentait maîtresse de son propre espace reconnu par la société. Elle profitait de ce privilège, chantait les récits du  Haoufi, riait et discutait des sujets de toutes sortes, en somme un moment de liberté qui échappe au contrôle masculin. Dès le retour, les femmes entamaient l'étape de séchage et la préservation du produit qui exigeait la maitrise de différents  ingrédients traditionnels. Une fois ce travail achevé, commence le filage, une activité qui elle-même a donné lieu à la production de différents outils manuels, dont les femmes se rappellent toujours les appellations, elles citent en autres,  El Kardech qui servait jadis au nettoyage et au traitement affiné de la laine, El maghzel pour la filature. Après ce travail de longue haleine,  les rouleaux de laine sont soit vendus à Souk El ghzel, ou exploités pour celles qui avaient le métier de tissage.

La participation des filles aux étapes de travail permet  la transmission du savoir-faire entre générations. Il serait très difficile de distinguer entre éducation et apprentissage qui tous deux visaient la préparation d'une femme et d'une mère exemplaire. La nature de la structure familiale à savoir la famille élargie, et les liens sociaux de proximité facilitaient l'exercice  de ces formes d'éducation et d'apprentissage. La mère, dans cet espace social, n'était pas la seule à prendre en charge cette mission, l'ampleur qu'avait pris le métier a permis d'identifier au sein de la société locale des femmes compétentes. Seules qui jouissaient  d'une reconnaissance confirmée dans le métier bénéficiaient du droit d'en juger les filles apprenties.  Celles qui réussissent présentaient leurs exploits et les soumettaient à l'appréciation devant les sœurs,  les tentes, les amies et les voisines. Mais d’autre part, l’attachement des filles à l’apprentissage au métier à cette époque, s’explique par la rareté de la scolarisation dont les filles étaient victimes pendant longtemps.

Cette main-d’œuvre va se répartir sur deux espaces de production, une partie des femmes, propriétaires de l’outil à tisser El-Mensej, continuèrent à exercer le métier au sein du foyer, elles développent selon le nombre d'outils à tisser disponibles, l'activité  en acceptant l'intégration  progressive des femmes, notamment des jeunes filles jugées assidues et douées. Elles interviennent selon leurs expériences dans différentes étapes de la fabrication du tapis. Les tâches faciles sont cédées aux apprenties, tandis que d'autres, plus difficiles, sont confiées aux expérimentées.

Pour vendre le produit, les femmes avaient deux possibilités, soit la satisfaction d'une commande déjà formulée, ou la présentation du produit aux revendeurs de la ville, les femmes connaissaient bien les locaux de ces derniers situés en alentours de  Derb Sidi Hamed, et cherchaient ceux qui offraient le prix raisonnable. Elles profitaient entre temps pour trier   la matière première de qualité, nécessaire pour la fabrication. Cette activité a permis à plusieurs familles de survivre  avant qu'elle devient par la suite une source de richesse pour une majorité de ceux qui n'avaient aucun lien auparavant avec le métier. Si cette partie de la main d'œuvre a investi l'espace familial pour son travail, d'autres femmes en parallèle, intègrent les premiers ateliers de fabrication, qui réalisèrent par la suite, et grâce à cette main d'œuvre   le gros lot  de la production, et donne naissance à un salariat féminin qui s’est constitué dans le secteur de la tapisserie.   

Naissance du salariat

L'installation des premiers ateliers de fabrication spécialisée dans la tapisserie ne vient en fait, que pour investir un savoir-faire féminin qui s’est forgé dans les foyers au fil du temps, et qui va aboutir à la production d'un tapis  de qualité, en somme l’évolution du secteur va se faire sur un terrain déjà préparé et par conséquent, tous les atouts qui permettront son développement rapide. C’est grâce à cette main-d’œuvre compétente que ce produit va occuper une place prestigieuse sur le marché européen et répondre aux exigences de la compétitivité face à la production de certains pays connus dans le domaine, comme l’Iran et le Maroc, entre autres. Mis à part l'apport précieux de cette main-d'œuvre qualifiée, d'autres facteurs, endogènes et exogènes se sont réunis pour assurer la réussite et montée surprenante de ce produit artisanal.

Si de nos jours on dispose de moyens adéquats pour à la saison froide de l'hiver, cela n'était pas le cas vers la moitié du vingtième siècle. Dans cette période  l'Europe sortait à peine d'une  guerre dévastatrice, et les familles devaient rassembler tous les moyens possibles pour épargner les membres du froid glacial de l'hiver. C'est dans ces conditions que le tapis algérien caractérisé par sa laine épaisse semblait  répondre aux attentes des familles européennes et allemandes en particulier. Pour assurer sa place sur un marché compétitif, le tapis algérien ne devait pas se satisfaire de la qualité de laine qu'il offre aux populations européennes, en fait, d'autres éléments rentrent  en jeux, il s'agit  des aspects symboliques de la culture arabo- berbère. Cette dynamique accompagnée d'une volonté de satisfaire une commande croissante, a encouragé les fabricants, qui ont  augmenté  progressivement le nombre des métiers à tisser et par conséquent le nombre des filles connues chez la population de Tlemcen, sous le nom de (Bnet e-zrabi) ou filles de la tapisserie qui traversaient les passerelles de la ville tenant les paires de ciseaux à la main. Elles viennent à l’atelier dès un jeune âge, cela  correspond à la fin de la scolarité primaire pour celles qui ont eu la chance d’être scolarisées. Mais beaucoup de familles jugeaient la scolarité inconvenable pour l’avenir de la fille, donc le passage par la tapisserie leur permettait de préparer leur mariage et aider en même temps leur famille. Au sein de cet espace, féminin d'abord, du moment qu'il est constitué de jeunes filles qui travaillaient généralement dans la période qui précède le mariage, se déclinaient toutes les valeurs culturelles et les normes sociales. L’atelier n’était pas seulement un lieu de production, mais un espace de contact qui permettait à plusieurs filles d'être proposées pour le mariage (pour un frère, un cousin, ou un voisin digne de cela), les liens de proximités faciliter la communication et le contact direct. Le statut  matrimonial choisi pour la fille comme finalité décide même de la manière par laquelle le salaire sera dépensé. Une part importante est réservée aux frais du trousseau de mariage, une autre se verse généralement à la mère comme une participation aux dépenses de la famille, cela varie bien sûr d’une famille à une autre, selon le niveau de vie de chacune. La carrière professionnelle de la fille au sein de l'atelier dépendait en grande partie des offres de mariage, certaines se marient et partent définitivement, d'autres restent, autres partent puis reviennent, s'il  s'avère que le mari est incapable de subvenir aux  besoins de la famille. La grille des salaires obéit à la hiérarchie  stricte au sein de l'atelier, chacune bénéficie d'une paie selon sa qualification professionnelle qui  détermine  la nature des tâches qui lui seront assignées.

Les ciseaux à la main, les apprenties produisent le tapis, sous le contrôle vigilant de Wakkafa[7]qui assure une meilleure interprétation du dessin figurant sur le schéma. Les petits carreaux apparents sur le dessin permettent de compter le nombre et d'identifier la  couleur des mèches à arranger sur la même ligne. Le dessin qui guide cette opération, est  généralement   fixé  sur l’outil pour éviter d’éventuelles erreurs. La mission du Wakkafa, consiste aussi de suivre les jeunes filles qui assurent les tâches de la finition, le nettoyage, et à la symétrie des mèches, etc.

La production et la commercialisation : Croissance

Il convient de rappeler que le tapis de Tlemcen, comme celui de Syrie, ou de Perse, occupait une place privilégiée dans le marché internationale du tapis et plus particulièrement sur le marché européen. Selon les données des services d’estampillage,  ce secteur d’artisanat qui exportait vers la moitié du siècle écoulé  plus de cinquante mille  tapis.  Ce chiffre sera largement dépassè vers le début des années soixante-dix ou l’exportation de ce produit a dépassé  les quatre-vingt mille pièces.

L’activité a connu certainement, durant son évolution des périodes difficiles selon  la conjoncture. L’approvisionnement en matière première n’était pas toujours possible, les fabricants impliqués devraient surmonter les difficultés à chaque moment de pénurie ou la matière  se faisait rare ; certains d’entre eux   n’avaient pas toujours  les capacités pour procurer la matière indispensable pour faire fonctionner  les métiers à  tisser. C'est dans ces moments que se tissaient les liens basés l'entraide et la solidarité même entre commerçants arabes et juifs. L'objectif était d'assurer le roulement d'une activité qui garantissait l’emploi et un revenu à un grand nombre de la population de la ville. En fait, cette ville exportait presque la moitié du tapis de l'Afrique du nord et cela assurait des rentrées important en devis.

Contrôle de qualité

Conquérir un marché aussi important n’était pas évident devant des productions renommées, (L’Iran, la Syrie, entre autres) ; selon un responsable des services d'estampillage, cela représentait un véritable défi, dans ce sens, l'activité d’estampillage a joué un rôle important dans la commercialisation, du moment qu’il assurait le contrôle rigoureux des tapis destinés à l’exportation. Les procédures de contrôle englobaient le poids, la qualité de la matière première. Les tapis qui ne répondaient pas aux critères requis étaient rendus au propriétaire qui se tournerait vers le marché local. Cette rigueur  était nécessaire pour que ce tapis préserve sa réputation sur le marché international. Ainsi, les artisans collectaient les tapis déjà contrôlés et estampillés dans des locaux et des dépôts et attendaient  des dates précises pour satisfaire des demandes qui augmentent généralement  vers les débuts du mois de septembre et ne commencent  à diminuer qu'en février, cela s'explique  par  la saison froide et les fêtes.

La rigueur imposée par les services d’estampillage ne se limitait pas au poids, le poids, et la qualité de la matière première, elle  touchait aussi la nature du serrage. Le respect  des normes de serrage retenues par ces services incitait les ouvrières à bien percuter la trame qui sépare  les deux rangées de la laine pour assurer la place au nombre de noues à l’aine dans le dm2.  Pour garantir le serrage de 16/16, il est nécessaire  de condenser  256 points de laine dans le dm2. L’utilisation d’un outil en fer sous forme de fourchette, appelé (Khoulala), permettaient aux ouvrières d’assurer ce qu’elles appelaient  en langage de l’atelier (Deg ou tassage 16) pour respecter les normes requises par les services d’estampillage, qui ont l’habilité de rejeter le tapis. Assurer ce tassage n’était pas toujours à la portée des artisans, notamment dans les périodes de pénurie, et l’augmentation des prix de la matière première. Ce critère de tassage est devenu de plus en plus rare, et fut par le temps remplacé  par d’autres normes qui figurent dans les documents des services d’estampillage[8]

Pour bénéficier de l'acceptation  des  service d’estampillage et obtenir par conséquent l'accord de l'exportation, le tapis doit garantir des normes de poids, soit 5 à 6 kgs au mètre carré, une hauteur de mèche de 25 mm, et aussi la qualité de la laine utilisée ; si le tapis ne respecte pas deux critères parmi les huit normes requises, les services lui attribuent une attestation qui reflète la qualité de son produit, une  autorisation  qui ne lui permet pas d’exporter son produit vers le marché extérieur.

La régression et ses incidences

Les chiffres que nous avons recueillis des documents de la chambre de commerce de Tlemcen  montrent que  l’Algérie exportait au début des années soixante-dix beaucoup plus que le Maroc, mais cette tendance ne tarde pas à s'inverser à partir de cette période.

Tableau n°1 : l’exportation du tapis des 3 pays du Maghreb vers la république fédérale d’Allemagne

Année

Algérie

Tunisie

Maroc

Total

En milliers de m2

1970

366

71

229

666

1971

354

120

354

828

1972

335

126

530

991

1973

298

124

646

1068

1974

159

94

704

957

1975

122

83

818

4023

Source : service de la chambre de commerce Tlemcen

La lecture des données du tableau permet d’observer  une régression continue de l’exportation algérienne dès la première moitié de la décennie des années soixante-dix, par contre celle du Maroc enregistre une augmentation permanente et avancée en force vers des chiffres records, tandis que la trajectoire de l’exportation tunisienne durant cette période demeure perturbée et caractérisée par l'instabilité.

Vers la moitié des années soixante-dix, les clients européens ont compris que la régression du tapis algérien n'était pas  conjoncturelle ou précaire, elle était désormais structurelle. La recherche des alternatives en mesure de combler le vide s'est imposée pour eux comme impérative pour pouvoir satisfaire la demande, et c'est ainsi que s'ouvre plus d'opportunités aux tapis marocains. D'après les déclarations de quelques acteurs interrogés, certain fabricants ont préféré délocaliser leur atelier  pour s'installer  au Maroc, en acceptant le risque de franchir les frontières de manière illégale, en passant par ce qu'on appelait à l'époque "Trik el ouahda". La participation de ces fabricants à la production marocaine à donner plus de garanties aux européens en ce qui concerne la qualité recherchée. 

 C'est ainsi que ce tapis est sorti de la concurrence, et commence par ailleurs la chute accélérée en nombre d'ateliers et d'emplois dans ce secteur. Cette régression progressive conduisant à la disparition presque totale de cette activité qui a occupé le quotidien d’un grand nombre d’habitants de la ville, comme l’indique clairement les chiffres (tableau n°02).

Tableau n°02: Chute en nombre d'ateliers et d'emplois (1970- 1987)

Année

Nombre d’ateliers

Nombre Emplois

1970

110

10.000

1987

10

150

Source : service de la chambre de commerce Tlemcen

Plusieurs facteurs endogènes et exogènes se sont réunis pour amener la production et la vente vers une situation chaotique. Si on veut catégoriser ces facteurs, ont peu les rassembler dans trois grands ensembles. Le premier englobe les questions d'approvisionnement en matière première, le deuxième concerne la commercialisation, tandis que le troisième relève du changement contextuel et la réglementation.

Avant que l'État instaure son monopole  sur ce secteur et qui va s'exercer par le biais de plusieurs entreprises qui se sont succédées, les artisans du tapis formaient deux catégories. La première, était celle au sommet de la hiérarchie, un organe qui rassemblait un nombre réduit de fabricants. Ces derniers jouissaient d'une grande marge d'autonomie en ce qui concerne l'importation, il était possible pour eux  de négocier les prix d'achat de la matière première et la qualité souhaitée de cette matière exigée par les services d'estampillage. Bien entendu, cela avait des incidences directes sur les prix du tapis ce qui permettait d'être compétitif sur le marché international du tapis. La matière importait par ces derniers n'était pas destiné à le roulement de leurs ateliers, en fait une grande partie était vendue en gros ou en demi gros, cela dit, les artisans impuissants avaient toujours la possibilité d'en procurer la matière nécessaire pour faire fonctionner les métiers et de négocier la qualité et les prix de la matière.

La chose importante à retenir est que les acteurs impliqués dans l'activité jouissaient de la possibilité de choisir la qualité de la matière première. L'installation d'ELATEX et ENADITEXT[9] qui exprime la volonté de l'État à mettre terme au monopole du privé avait des conséquences chaotiques sur le marché du tapis. Ces dispositifs mis en place pour mieux gérer l’approvisionnement ont échoué du fait qu’ils n’ont pas pu assurer aux ateliers un approvisionnement régulier. En fait, les fabricants n'avaient plus la possibilité de vérifier ni la qualité de la matière première mise à leur disposition, ni la quantité définie par le mode du quota. Ainsi, dans la pénurie et le droit au quota assuré par le simple  registre de commerce, de nouvelles pratiques s'installent. Les intermédiaires et les revendeurs se sont multipliés et les artisans se sentaient de plus en plus étrangers à ce champ d'activité. Les critères de la réussite basés sur la qualité du produit réalisé ou la vente rentable à l'extérieure où à l’intérieur du pays ont changé, les opportunistes réduisaient de plus en plus la réussite à la capacité de réaliser un bénéfice en vendant la matière en deuxième main aux artisans obligés d’acheter pour assurer le fonctionnement de l’atelier. Cette situation à encourager les pratiques de la spéculation.

Conclusion

Ce qui nous importe dans ce travail c’est la formation dans ce secteur de l’artisanat, est-il possible de relancer la formation ? Le contexte actuel permet- il cela ?

Actuellement beaucoup d’efforts sont déployés pour la réhabilitation de ce secteur, les démarches se résument dans, la formation d’une promotion d’estampilleurs pour relancer  l’unique  centre d’estampillage qui a fermé ses portes en 1988, après le dépérissement de la tapisserie, mais si le problème de la production  persiste, le centre ne servira à rien du moment qu’il a été créé pour juger la qualité des tapis.

Dans le but de relancer la production des efforts sont consentis par les centres de formation professionnelle de la wilaya, dans l’espoir de former une relève qualifiée, ces centres  offrent aux jeunes la possibilité de bénéficier d’une formation  dans un métier artisanale ; mais on remarque d’autre part que les jeunes paraissent peu motivés pour un métier manuel dévalorisé, pour les jeunes chaque époque à ses métiers, aujourd’hui les filles préfèrent se présenter comme informaticiennes et pas comme apprenties à la tapisserie, c’est pour ça d’ailleurs que la formation en  informatique est très demandée par les jeunes et non pas celle du métier manuel artisanal. Devant une telle situation, il serait très difficile de parler d’une relance de la tapisserie, si les anciennes ouvrières ne se manifestent pas pour relancer la production.

Bibliographie

Medjahdi, Mohamed, « Algérie : La tenue d'un salon national à Tlemcen n'est pas une fin en soi - Quel avenir pour le tapis traditionnel ? », le quotidien national La Tribune, du 13 Novembre 2007, article publié sur le web le 13 Novembre 2007 (http://fr.allafrica.com/stories/200711130276.html)

Ghomari, Fouad, « La médina de Tlemcen : l’héritage de l’histoire », article en version électronique (http://www.webjournal.unior.it/Dati/19/70/Web%20Journal%20vol.%203,%20Tlemcen. Pdf) P16, consulté, le 30-08-2008.

  Notes

* Saints ou Marabouts.

  • La ville préserve jusqu'à nos jours environ 70% du patrimoine culturel de la période musulmane.

[1] Medjahdi, Mohamed, « Algérie : La tenue d'un salon national à Tlemcen n'est pas une fin en soi - Quel avenir pour le tapis traditionnel ? », le quotidien national La Tribune, du 13 Novembre 2007, article publié sur le web le 13 Novembre 2007 (http://fr.allafrica.com/stories/200711130276.html)

[2] Ghomari, Fouad, « La médina de Tlemcen : l’héritage de l’histoire », article en version électronique,

(http://www.webjournal.unior.it/Dati/19/70/Web%20Journal%20vol.%203,%20Tlemcen. Pdf) P16, consulté, le 30-08-2008.

[3] La place du marché porte ce nom jusqu’à ce jour.

[4] Un genre musical local qui accompagnait la saison de lavage de la laine.

[5] Des cascades situées à environ quatre kilomètres de la ville de Tlemcen.

[6] Une rivière alimentée par les eaux des cascades.

[7] Wakkafa provient du mot arabe  Wakaf,  et c’est quelqu’un qui  se tient debout, mais le sens ici renvoie vers la vigilance et le contrôle permanent, et c'est elle qui arrange les fils sur le métier lors du commencement de l'opération du tissage.

[8] Données des services d'estampillage:

14/16,224 points au Dm2

14/14,196 points au Dm2

12/14,168 points au Dm2

12/12,144 points au Dm2

10/12,120 points au Dm2

[9] Entreprise National d'Approvisionnement et de Distribution des Produits Textiles.