Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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  Au terme de cette réflexion, nous pouvons dire que la tentative de suicide (TS) et le suicide ne sont pas des phénomènes isolés qu’on peut négliger ou minimiser, mais ils sont révélateurs de transformations profondes dans la société algérienne. Ce sont des indicateurs d’un malaise beaucoup plus global et beaucoup plus important qu’il n’y parait. Certains jeunes ne se sentent plus « chez eux » au sens où ils ont le sentiment d’avoir une place et une valeur ; bien souvent ils clament haut et fort qu’ils sont ‘indésirables’ puisqu’on ne tient pas compte de leurs besoins  en sécurité, en travail, en loisirs, en logement et en amour.

Ces jeunes, aussi peu nombreux qu’ils puissent être, présentent et expriment des sentiments de mal-vie et se qualifient de génération « sacrifiée », génération « sans espoir », de génération « perdue » ne s’expriment pas seulement par le suicide et les tentatives de suicide, mais également par l’immigration clandestine (les harragas) par laquelle des jeunes mettent en danger leur vie (avec la devise « mieux vaut être mangé par un poisson que par un ver de terre au sens de « croupir sans joie et sans avenir» c'est-à-dire mieux vaut mourir que de vivre un semblant de vie), la toxicomanie occupe une partie de ces « sacrifiés » qui ne voient pas le bout du tunnel. 

Nous avons tous une part de responsabilité dans ce marasme : décideurs, politiques, enseignants, parents, hommes de religion…Ce marasme n’est pas qu’économique, il est social, politique, et surtout psychique. Une jeune étudiante cherchait une filière pour quitter clandestinement le pays et en parle à son enseignant qui lui demande pourquoi alors qu’elle était d’un milieu aisé elle prenait le risque de mourir en mer, etc.,  elle lui répondit que « la mort physique était mieux que la mort psychique » lui expliquant par là qu’elle ne voulait pas végéter toute sa vie, vivre à l’ombre de traditions asséchantes, de convenances rigides et destructrices de toutes innovation ou créativité. C’est là que se situe le nœud des problèmes de la jeunesse dans bon nombre de pays du Tiers Monde. Bien sûr il y a la pauvreté, mais la pauvreté n’est que la partie émergée de l’iceberg.

Notre travail a permis de cerner un certain nombre d’éléments que nous résumerons de la manière suivante :

Sur le plan statistique, nous avons vu que les tentatives de suicide à Oran sont en hausse puisque les UMC Oran ont vu leur nombre doubler de 2001 à 2005. Nous avons vu que ces TS peuvent être d’une grande gravité et certaines mettent en jeu le pronostic vital alors que d’autres TS vont handicaper à vie d’autres jeunes. Même les TS, qualifiées de ‘bénignes’ qui ne laissent pas de séquelles organiques ou neurologiques, risquent de laisser des séquelles psychologiques qui pourraient restreindre l’espace de liberté psychique nécessaire à une bonne évolution socio-affective des personnes concernées.

Les chiffres sur les suicides aussi contradictoires et incomplets soient-ils montrent quand même une augmentation du suicide à Oran et aussi à travers tout le pays, en particulier dans la région centre du pays (cf. tableau 3). Il faut rappeler que cette région a été le théâtre (et l’est encore) des pires crimes jamais commis par les pires des humains, ce qui semble conforter notre hypothèse du PTSD comme contrecoup aux graves traumatismes subis  par la région. C’est là et dans d’autres villes, des autres régions (en particulier, Ain-Defla, Mascara, Tiaret, Jijel, Sidi Bel Abbès, pour ne citer que les plus visiblement touchées) que les déplacements de populations ont été les plus tragiques ; c’est là également que les destructions (bombes, incendies, etc.) ont été massives, déstructurant le tissus industriel et urbain et soumettant des générations entières à l’exil ou au chômage sans espoir d’en sortir. C’est là également que les crimes en tous genres ont été commis, y compris des viols, séquestrations, tortures, etc. laissant des traces indélébiles dans les souvenirs de citoyens pacifistes qui ne comprenaient rien à ce qui leur arrivait.   

Notre enquête sur les représentations du suicide et de la tentative de suicide (CRASC, 2002-2004) a montré dans le projet précédent que bien que perçu avant tout comme un acte répréhensible (haram, crime), on perçoit un assouplissement de ces représentations et une compréhension de l’acte. Plus le niveau scolaire des enquêtés est bas (aucun niveau, coranique et primaire) et plus domine la conception religieuse et la condamnation de l’acte. Plus le niveau scolaire est élevé, plus les réponses sont partagées, nuancées, mais la conception religieuse n’est jamais absente.

En filigrane, se détache la conception que le suicide serait une faiblesse de la « foi en Dieu » et un manque de confiance en ‘Sa Mansuétude’. Une telle conception ne risque-t-elle pas d’être vécue comme une  condamnation par les  suicidants et  leur famille et dans ce cas ne risque-t-elle pas de les pousser à l’enfermement dans le silence, la honte et la culpabilité ? Mais l’analyse en profondeur des représentations, des modes de prise en charge, des moyens de préventions préconisés par les répondants au cours de cette même enquête, laisse  percevoir une plus grande souplesse et bien plus de générosité chez les enquêtés quel que soit leur niveau scolaire. Si la première réponse est plus conformiste et plus rigide (cela doit être les conséquences de la suspicion générale et des pressions religieuses), très vite les répondants expriment leur tristesse devant un tel fait, on sent une empathie bien plus qu’on ne l’imaginait de prime abord. Tous sont conscients de l’immense souffrance et de la grande blessure que constitue la TS ou le suicide d’un proche. Et la plupart proposent d’aider/soutenir /consoler les parents. Quand on leur demande quels sont les facteurs qui favorisent le suicide, leurs réponses   se concentrent autour des difficultés de la vie, la non communication et le désespoir et très peu incriminent ‘le manque de foi’. La solitude, qu’elle soit dans les liens familiaux ou consécutive à un échec sentimental / professionnel/ scolaire / ou liée aux bouleversements de l’adolescence, apparaît non seulement comme facteur général mais aussi comme facteur déclenchant.

  • Sur le plan psychosociologique: Le suicide et la TS entraînent une désorganisation et une réorganisation du groupe familial.  Il souligne l’échec dans l’ossature psychosociologique du groupe d’appartenance. La solidarité fantasmée ou réelle se trouve prise en défaut. Le deuil étant pénible et difficile, il appelle un travail de soutien, d’aide psychologique plus intense sur les parents du suicidé ou du suicidant.
  • Sur le plan sociologique: La société algérienne est en phase de mutations fondamentales et attendrait l’engagement de l’Etat en tant qu’institution de régulation et d’équilibration entre les lois et  la logique d’une société. Malgré les efforts consentis par l’Etat dans la lutte contre le terrorisme et le redressement économique et social, le réel, tel que vécu sur le plan individuel et social, fait ressortir une contradiction certaine entre la Loi et la réalité ou l’application de cette même loi. Le passage de l’économie basée sur le social et l’assistanat de l’Etat à l’économie de marché laisse libre cours à la consommation et l’importation massive de produits jusque là inconnus. Ce passage ne peut se faire sans difficultés et nécessitent des aménagements tant psychiques que sociaux. L’anomie au sens d’E. Durkheim peut  expliquer un certain nombre de suicides et tentatives de suicide comme nous l’avons expliqué dans l’étude des facteurs.
  • Sur le plan clinique: Les études de cas montrent des fragilités, des difficultés à affronter la réalité et à résoudre les problèmes qui se posent dans la vie des individus au quotidien. Ces fragilités sont, soit d’ordre constitutionnel ou bien liées aux multiples traumatismes que subit la personne et qui finissent par user ses capacités d’adaptation et de résolutions de conflits. Les personnes que nous avons prises en charge ou avec lesquelles nous avons fait des entretiens ne nous semblent pas présenter de troubles psychiques importants. Elles sont tout à fait intégrées dans la réalité dont elles ont une conscience aiguë. Elles parlent de leurs difficultés de manière claire, souvent sans illusions de voir changer les choses. Elles sont échaudées par leur tentative et la plupart ne recommenceront peut-être jamais, mais d’autres présentent des problèmes existentiels profonds qui ne sont ni étranges, ni pathologiques : il s’agit de personnes sensibles, coincées dans un milieu étriqué, appauvri par les conformismes asséchants. Certaines ont peur d’un avenir incertain, en particulier les jeunes femmes qui désiraient continuer leurs études et qui ont essuyé un refus de la part de la famille. Ces jeunes femmes ont peur de passer toute leur vie à végéter à l’ombre des belles-sœurs et de leurs mesquineries si jamais elles ne se mariaient pas, etc. 

Il y a ceux qui par la TS secouent le joug de l’oppression et se libèrent enfin de la pression parentale et du poids de la ‘dette’ (symbolique envers les parents souvent sacralisés) qu’on leur fait porter quotidiennement « tu dois obéissance à tes parents » même si ces parents sont des félons. Il y a une différence entre le respect et la soumission. Il ne faut pas se leurrer, les parents ne sont pas les monstres à désigner même dans ces situations extrêmes, ils sont en fait eux-mêmes victimes des pressions socio religieuses, écrasées par le dogme et les menaces de différents intégrismes.   

La peur du changement, la crainte du rejet social, la crispation identitaire, l’autocensure ne sont-elles pas en train d’appauvrir le fonctionnement mental des jeunes et moins jeunes. Ce consensus et surtout ce conformisme, ne serait-il pas justement un des facteurs qui fait que le suicide est en augmentation constante ainsi que d’autres problèmes et pathologies en Algérie ? Cet attachement à la religion est-il un facteur d’apaisement et d’enrichissement ou s’agit-il d’un assèchement de la pensée qui devient, au sens de Pierre Marty, « une pensée opératoire» vide de fantaisie et de créativité ? Dans quelle mesure, l’accrochage au manifeste, les conduites de distanciation phobique du désir par crainte de l’exclusion ou du rejet social ne réduisent pas le champ de la psyché, laissant peu de possibilité de dégagement et d’expression secondarisée en dehors du raptus délinquant, le passage à l’acte suicidaire ou la somatisation massive ?  N’y a-t-il pas un enlisement dans le dogme et les rituels stéréotypés ? Cet enlisement dans le dogme ne risque t-il pas de détruire toute spiritualité qui transforme la religion en superstition ? La perte de la spiritualité ne serait-elle pas justement un des facteurs qui favorisent le suicide en Algérie du vingt et unième siècle ? !

Les femmes violentées par leur belle-famille et/ou leurs époux se trouvent dans des conditions extrêmes où leur santé mentale et leur survie psychologique et même physique sont mises en jeu parfois quotidiennement (actuellement, on parle de ‘survivantes’ à la violence quand on parle de femmes violentées). Il est fondamental de développer plus d’attention pour entendre le cri de ces femmes étouffées sous le poids de traditions millénaires  de soumission et surtout d’obligation de silence venant de leurs propres familles qui préfèrent les voir mourir que de divorcer. Ces femmes sont acculées au suicide devant la surdimutité de leur entourage familial, mais aussi social et médical. La police, les renvoie, leur famille les renvoie et même le corps médical leur reproche de ‘risquer de détruire leur foyer’ ! Quel foyer  et à quel prix ? Personne ne pense aux enfants qui subissent, directement ou indirectement, ces violences au quotidien.

Les difficultés de communication entre  parents/enfants, au sein du couple et entre tous les membres des familles ont été exprimées par la plupart des personnes ayant fait une TS ; ce qui nécessite de faire un travail à ce niveau ainsi qu’au plan religieux par une véritable éducation non pas aux dogmes religieux mais à la spiritualité, à la tolérance, au respect des différences.

Il y a également tous ces jeunes hommes (les jeunes femmes aussi souffrent de ce chômage endémique) qui ne travaillent pas et qui ont peu d’espoir de trouver un travail décent pour pouvoir fonder une famille et qui voient leurs espoirs s’amenuiser d’année en année.

Enfin, le suicide, tel qu’il se dévoile dans cette étude, attire l’attention sur la nécessité d’agir dès à présent pour une humanisation des rapports à l’intérieur et autour des familles. La concentration de la cohabitation verticale (immeubles) pour une société qui se vit culturellement de manière horizontale (haouch ou houma) pose la douloureuse problématique de la synthèse entre un moderne fugace et une tradition où la culpabilité pèse sur toute tentative d’émancipation saine et assumée. Entre un présent résolument tourné vers l’avenir et un présent résolument maintenu dans le passé, le réel du jeune se conjugue entre un désir d’être et une incapacité d’être (respect des traditions, de la règle, de la religion…). Le dilemme cornélien semble se jouer à huis clos dans la vie psychologique de certains jeunes.

Tentatives de suicides et suicides nous interpellent et nous informent en tant qu’indicateurs des distorsions et problèmes de  notre société qui a besoin de remaniements, de réorganisation et d’ajustements des programmes d’actions  aux besoins des jeunes et moins jeunes. Ce sont des symptômes qui nécessitent un diagnostic rigoureux pour déterminer les traitements à envisager. Nous espérons, par cette modeste étude, avoir apporté quelques éléments pour l’affinement de ce diagnostic