Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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La décennie noire, allant de 1990 jusqu’à 2000, a connu une période de terrorisme qui a traumatisé le peuple algérien. L’horreur de cette période est apparue aussi dans les différentes productions écrites et artistiques. Ceci a donc touché le domaine de la littérature mais aussi  le domaine de la paralittérature, ce fut le cas ainsi avec les genres, à cheval entre l’écrit et l’image, tels que la bande dessinée et la caricature. Cette violence est d’autant plus marquante qu’elle se résume souvent en un dessin sans commentaire. Dans le cadre de cette communication nous allons voir comment cette violence est représentée dans le cadre de la caricature. Or pour comprendre ce qu’est la caricature, on va commencer par définir la bande dessinée.

Elle est un savant mélange entre l’image et les mots :

« La conception d’une BD demande de combiner trois éléments : — une histoire racontée par une suite d’images ; — un personnage central ou un groupe de personnages ; — un texte, ou des dialogues compris à l’intérieur des dessins (…) C’est l’interdépendance du texte et de l’illustration qui donne aux BD leur caractéristique la plus spécifique[1] ».

On voit bien, grâce à la définition de Annie Baron‑Carvais, que la bande dessinée obéit à un certain nombre de règles : une suite d’images organisées en une bande[2] ou en planche(s)[3], ces mêmes images sont accompagnées de dialogues et/ou d’un texte qui renvoient aux actes et aux paroles d’un personnage ou des personnages. La caricature quant à elle n’est pas si différente de la bande dessinée dans le sens où elle partage certaines de ces caractéristiques citées plus haut. Il faut ajouter que la caricature est définie comme étant un «  Dessin mettant en exergue les défauts physiques d'une personne [Beaux-arts]. (…) Imitation grotesque»[4]. Le dictionnaire Larousse la définit, quant à lui, comme suit : «1.Dessin, peinture, etc., donnant de quelqu'un, de quelque chose une image déformée de façon significative, outrée, burlesque. 2. Description comique ou satirique d'une personne, d'une société.  »[5]

Les deux définitions soulignent le côté exagéré de la caricature qui a une fonction humoristique et souvent satirique, où les traits moraux et physiques sont accentués ou déformés à l’outrance. L’intertexte joue aussi un rôle très important dans la caricature car pour que son mécanisme humoristique fonctionne il faut que les lecteurs aient une certaine connaissance soit du personnage représenté ou de l’événement reproduit :

« À la différence du portrait foncièrement transparent selon le principe de la ressemblance, la caricature se fait ésotérique dans la mesure où elle exige du public une connaissance de la forme et du fond et où elle nécessite souvent une médiation intertextuelle. Elle accuse et elle amuse. Accusant et amusant, elle exige une complicité de la part du spectateur qui doit accepter ce nouvel ordre, ordre essentiellement ironique, car il déconstruit un ordre posé par l’artiste et le spectateur comme « le normal », ou « le beau », « le vrai ». Le caricaturiste utilise pour cela divers procédés de la comédie : le travestissement, la parodie, la satire[6] ».

Ainsi, le caricaturiste se nourrit énormément de l’actualité, il se veut dénonciateur, accusateur mais sur le ton de l’humour, un humour mordant et ironique.

La différence entre bande dessinée et caricature réside dans le fait que la caricature se fait en une seule image, là où la bande dessinée peut se raconter sous formes d’albums entiers. Et là où toutes les caricatures jouent sur l’humour et/ou la satire, les bandes dessinées varient en genre pouvant être dramatiques ou mystiques sans être forcément et automatiquement humoristiques.

A partir de là on peut se poser une série de questions : Comment l’acte violent se traduit-il dans la caricature ? Comment est-il construit sur la base de l’image et du texte ? Sur quoi jouent les caricaturistes pour marquer le lecteur et lui faire passer leur message ?

Autant de questions qui nous permettront de cerner les différentes formes que prend la violence dans la caricature. Cette dernière est constituée de deux codes : l’iconique et le textuel. Or, la caricature peut plus facilement se satisfaire de l’image sans l’accompagnement d’un texte ou même d’un seul mot, là où il est très rare de trouver des BD sans texte. Cela s’explique par le fait que les BD racontent des histoires plus ou moins longues avec des personnages qui convoquent plus d’informations que ne peuvent en fournir seules les images. Alors que la caricature résume souvent un événement ou représente une idée, chose que peut faire l’image sans l’aide de mots.

De ce fait, nous allons organiser cette communication en trois parties dans lesquelles nous verrons comment la violence va s’exprimer soit à travers l’image et le texte soit en fonction de l’un ou de l’autre uniquement.

La violence dans l’image et le texte 

La violence dans le code iconique peut prendre plusieurs formes : la présence du sang (représenté par la couleur noire à côté d’un cadavre ou sur un couteau), les cadavres (décapités ou accompagnés d’une marre de sang)… Ces dessins sont accompagnés d’un texte constitué d’un vocabulaire renvoyant à cet acte ou un acte de violence : assassiné, massacre, exécution…

Nous prenons comme exemple un des dessins de Melouah (cf. Figure 1) :

Figure 1 : Dessin de Melouah

Dans cette figure la violence apparaît sous différentes formes. Sur le plan iconique cela transparaît à travers le personnage attaché, la goutte de sang sur le couteau et la marque sur la hache. Les deux armes en elles‑mêmes représentent cette violence inhumaine à cause de la présence de l’homme attaché. Cette même violence est ensuite accentuée par le terme qu’utilise le personnage barbu pour qualifier les captifs : en les traitant de ‘consommable’ les prive de cet aspect humain pour les transformer en objets qu’ils peuvent user, jeter, et tuer comme le sous‑entendent les armes.

Il existe d’autres cas où l’auteur joue sur la contradiction image/texte, ce qui implique le fait que  l’acte violent est seulement souligné par l’un des deux codes alors que l’autre reste neutre ce qui peut accentuer encore plus cette même violence. Nous prendrons comme exemple les deux figures suivantes :

 

 

La Figure 2, la violence est présente dans l’image à travers l’acte de torture du terroriste qui se fait arracher les cheveux un à un par un soldat souriant alors qu’il dit « Je t’aime, un peu, beaucoup… ». Ceci implique l’amalgame entre l’amour et le sentiment doux qu’il inspire et la torture, source de souffrance. La violence n’en est alors qu’accentuée.

La Figure 3 : représente à son tour le même genre de contradiction :

 

Figure 3 : Dessin de Slim

Dans cette figure, le texte à priori renvoie à une idée de paix avec le mot ‘réconciliation’, chose accentuée par le mouvement des deux personnages l’un vers l’autre les bras levés tendus vers une étreinte qui se veut chaleureuse. Néanmoins, l’aspect réconciliateur de la situation est contredit par le fait que le second personnage est décapité, comme si SLIM voulait dire qu’il fallait avoir perdu la tête pour accepter une réconciliation.

Cette contradiction entre l’image et les mots est souvent utilisée par les caricaturistes pour souligner l’absurdité d’une situation ou pour créer un effet ironique.

La violence dans l’image 

Dans ce cas nous allons voir que, dans certaines caricatures, les auteurs n’expriment cette horreur et cette violence qu’uniquement par le biais du code iconique. Dans le cas de la Figure 4 par exemple la violence est présente dans le mouvement de la hache (indiqué dans le dessin par le trait en arc au-dessus du personnage) et par le sang qui cette fois‑ci est de couleur rouge contrairement aux cas cités précédemment. Cette violence est accentuée par le fait que le monde (le personnage assis sur la chaise) reste un simple spectateur qui se refuse à intervenir et à sauver les victimes du massacre. Et ce qui rend le regard de l’auteur plus cynique

Ce sont les petits traits autour du monde qui soulignent le fait qu’il suit de la tête les mouvements de la hache.

 

Figure 4 : Dessin de Bendim

La violence dans le texte :

Il existe enfin des cas où la violence n’apparaît qu’à travers les mots, l’un des meilleurs exemples réside dans ce dernier dessin (Figure 5) :

 

 

 

 

Figure 5 : Dessin de Slim

 

Dans ce dessin, Slim souligne l’horreur de cette période en répétant le mot ‘carnage’, la répétition de ce mot à différents lieux (Belcourt, Médéa, …) souligne l’omniprésence de cette violence qui ne s’arrête pas. Informations commentées par le personnage qui de manière  cynique et ironique transforme cela en point positif en utilisant le terme, de ‘autosuffisant’.

A travers toutes ces observations et ces analyses nous avons pu observer que les caricaturistes trouvent toujours le moyen d’innover sur le plan de la créativité pour traduire l’actualité violente qu’a connue l’Algérie à ce moment de son histoire. Que cela soit par le biais de l’image ou du texte ou même les deux en même temps, la violence finit par être l’élément central de la caricature qui malgré son côté ironique et humoristique dégage un aspect cynique et dramatique vécu par l’Algérie aux temps du terrorisme.

 

Notes:

* Chargée de cours, Université d’Oran, chercheure associée au CRASC.

[1] Baron-Carvais, Annie coll. « Que sais-je ? », Presses Universitaires de France, 1985, p.51.

[2] La bande est constituée d’une série de cases, sachant qu’une case renvoie à chaque dessin encadré.

[3] Une planche est constituée dans la plupart des cas d’une série de bandes qui sont représentées sur une page entière.

[4] « Définition de la caricature », http://www.linternaute.com/dictionnaire/fr/definition/caricature/.

[5] « Définition de caricature », prise du Larousse et citée dans l’adresse internet suivante : http://perso.orange.fr/danielclowesart/caricature.htm.

[6] Bois, Aurélie « Définition de la caricature », http://www.ditl.info/arttest/art249.php.