Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

 

Aux lendemains des décolonisations du Maghreb, les traumatismes et les nationalismes ont abouti à la construction d’histoires officielles de part et d’autre de la Méditerranée qui ont fourni aux littératures des figures de héros et des schémas narratifs précis. Pour des raisons intérieures diverses, le temps des silences comme des visions monolithiques semble s’effacer face à une juxtaposition de représentations de l’histoire qu’Eric Savarèse nomme « la guerre des mémoires[1] ». La littérature au Maghreb, et particulièrement le roman francophone algérien, un temps englouti dans une représentation qualifiée d’ « urgente » des horreurs[2] subies, semble se tourner vers des zones d’un passé considéré jusque là comme révolu ou au moins comme non prioritaire par rapport à ce que Rachid Mokhtati nomme l’ « Evénement[3] ». L’Antiquité, la période coloniale, les tout premiers jours de l’Indépendance, fournissent des figures de héros aussi bien que des personnages anonymes et des situations que l’histoire nationale avait délaissés. Nous nous interrogerons sur cette réactivation de périodes et de situations, sur cet apparent changement de temporalité en cherchant en quoi cette attitude  participe de nouveaux questionnements, non pas seulement sur les mémoires nationales mais sur les processus d’élaboration et de pérennisation de celles-ci. A partir de l’analyse de fictions mémorielles algériennes récentes, nous chercherons à savoir en quoi le roman francophone maghrébin contemporain vient ouvrir des brèches, creuser des oueds pour que s’écoule en leur temps le flux des mémoires oubliées ou méprisées et qu’émergent de nouveaux et lancinants questionnements sur le présent. Nous tenterons de mettre en évidence le rôle central de la fiction francophone dans la concurrence entre l’Histoire et les mémoires, entre des visions construites et des scènes moins cohérentes d’où surgissent doutes et remises en cause. Nous observerons en particulier Un oued pour la mémoire de  Fatéma Bakhaï publié à Oran en 2002 et Bleu, blanc, vert de  Maïssa Bey publié en France en 2006.

1.Un oued, pour la mémoire

Un oued, pour la mémoire auquel nous empruntons notre titre, retrace à la troisième personne et dans une perspective rétroactive l’histoire d’une maison cossue bâtie en 1908 face à la mer sur les hauteurs d’une ville (non nommée) par une vieille dame qui n’a pas voulu tenir compte de l’existence d’un oued souterrain (9) asséché. Au fil des périodes qui se succèdent assez rapidement sur un siècle, l’auteur dévoile l’itinéraire de chacun de ses occupants : la Française à l’origine de la construction, son fils, un autre Français arrivé d’Indochine, et surtout la famille algérienne à qui appartenait la terre, le grand-père qui a connu la source désormais étouffée, sa petite fille Aïcha à laquelle il a transmis ce secret et qui se retrouve propriétaire au lendemain de l’Indépendance, les fils et petite fille de celle-ci. Auréolée du prestige de son mari disparu durant la guerre de libération, Aïcha règne sur une maison qui, au fil des ans, laisse peu à peu apparaître les signes de la présence souterraine par des fissures, des pans de corniche qui tombent, jusqu’à ce que l’oued- fantôme reprenne ses droits sur les humains oublieux  pressés de tirer un maximum de rentabilité de l’édifice et redonne au grand-père lui aussi fantôme l’espace du bonheur perdu sur les ruines de l’immeuble. La densité de ce texte court provient de sa construction organisée autour de la présence silencieuse de cet oued, métaphore d’un passé sans intérêt pour les conquérants français comme pour les jeunes générations représentées par les fils de Aïcha uniquement préoccupés du rapport obtenu de ce patrimoine. Le grand-père, figure tutélaire bienfaisante quoique privée de tout moyen d’action, accompagne Aïcha et traverse le récit en incarnant l’enracinement et la persévérance d’une mémoire qui, longtemps et différemment refoulée par les uns et les autres, finit par ressurgir pour tout anéantir dans une ruine qui peut être lue comme une fin ou une apothéose.

Bleu, blanc, vert couvre une période de trois décennies, de l’indépendance en juillet 1962 à 1992. Le texte est construit sur l’alternance de deux voix, celle de Lilas et de Ali. Chacun consigne seul ses impressions titrées « il » ou « elle » ; aucun dialogue ne s’instaure, le lecteur seul est mis en présence des deux versions de ceux qui pourtant forment un couple. Si l’on peut parler d’une chronique de l’Algérie triomphante au seuil d’une Révolution victorieuse, l’inventaire des notations sur les événements grands et minuscules produit un effet de mise en doute ou, à tout le moins, de questionnement sur les lendemains de ce « pays neuf » (207) « phare du Tiers-Monde » (131)  dans lequel le « verrouillage » (145) conduit au retour des tirs et des fuites dans un dramatique enfermement qui autorise, in fine, les questions : « les pères auraient-ils failli ? » (145), « qui en rendra compte à l’histoire ? » (282).

Les deux ouvrages, placés sous le signe de la fiction, ne prétendent pas au statut de fresque historique, ne livrent aucune analyse des situations sociales ou politiques, se semblent pas entrer dans les registres de la dénonciation ou de la revendication. Les auteures, en optant pour des rythmes rapides, en focalisant l’attention sur des personnages singuliers issus de milieux divers qui relèguent au second plan les événements dits historiques, placent pourtant au cœur de l’écriture la question de la place du passé et des silences plus ou moins imposés sur certains pans de celui-ci. Si l’oued en crue finit par tout balayer dans le premier texte, dans le second  la mémoire ne fait qu’émailler par courts mais nombreux fragments un présent placé désormais sous le signe de la désillusion. Dans l’un et l’autre texte, le présent échappe à la seule tragédie pour ne représenter que l’étape d’une histoire longue construite sur un passé ignoré ou refoulé qui, selon la métaphore de l’oued, finira pas ressurgir avec une force inattendue quoique prévisible pour ceux qui en avaient conservé et transmis la mémoire.

Il nous faut aller plus avant dans l’observation de cette articulation entre récit et histoire afin de comprendre le rôle de l’un par rapport à l’autre au bénéfice de l’effet littéraire.

2.La fiction au service de l’histoire

L’architecte de la maison est jusqu’à sa mort et en dépit de ses succès ultérieurs tenaillé par le remords d’avoir pu « se résoudre à couler son béton sur un oued vivant » (23) pour obéir au rêve de grandeur de la propriétaire, qui « ne soupçonnait pas l’oued et se contentait de regarder la mer » par laquelle elle était arrivée pauvre dans les années 1870. L’oued, qui risquait de freiner son projet, est tout simplement nié dans une insouciance à propos l’avenir lointain :

« D’abord rien ne prouve qu’il y ait ici un oued, et si oued il y a, je ne le crains pas ! Voilà trente ans que je vis dans ce pays et les oueds, je les connais ! Quant aux pluies diluviennes que vous redoutez, je n’en n’ai jamais vues ! A supposer même que chaque année, l’oued fantôme vienne lécher les solides fondations que vous m’avez promises, combien de temps faudrait-il pour que l’immeuble s’effondre ?

 

- Cent ans, peut-être moins, on ne peut pas savoir vraiment…

Madame Angèle Boissier était partie d’un grand éclat de rire ». (9)

Le narrateur omniscient, en insistant sur le fait que la même ignorance concerne les passants au bas de la maison, souligne la distance qui sépare les communautés au long de la période coloniale :

« Non ! Madame Angèle Boissier n’a jamais su ce que le petit vieillard maigre racontait avec tant d’émotion à la petite fille attentive. L’aurait-elle su d’ailleurs, que l’histoire du vieil homme l’aurait sans doute agacée ou ennuyée au point de refuser d’y prêter l’oreille comme l’on fait des histoires  insipides, ou bien peut-être l’aurait-elle mis mal à l’aise… »(16)

Si les propriétaires successifs, la vieille dame, son fils, le médecin venu d’Indochine, les fils d’Aïcha, vivent dans un présent où il s’agit avant toute chose de tirer partie du pays et, pour tous les fils, d’exploiter cette maison comme un quelconque immeuble de rapport, pour le grand-père et Aïcha, elle devient le symbole de la fragilité d’une puissance fondée sur le mépris et le rapport de forces économique aussi bien que politique ou social. Sans voix et sans pouvoir, ils ont pour tout trésor ce secret sur un passé qui ressurgira au détriment des usurpateurs. Le récit s’inscrit donc plus dans le genre de la fable que dans celui du roman historique en dépit des nombreuses inscriptions dans l’espace sociopolitique d’un siècle en Algérie. Ce sont les détails des comportements et des situations qui, dispersés dans le récit, orientent et construisent la vision de l’histoire, une histoire de deux communautés qui s’ignorent, celle aussi de la place de l’argent, de l’ambition qui instrumentalise jusqu’aux valeurs patriotiques puisque les fils de Aïcha tirent leur prestige du statut de fils d’un héros du FLN. S’inscrit en filigrane des trajectoires particulières et des heurts historiques cette récurrence de l’appât du gain au détriment de la pureté originelle représentée par l’oued:

« Ah ! L’oued ! Il a bondi longtemps des sources jusqu’à la mer et pendant des siècles il a abreuvé champs et jardins et fait tourner les moulins. […] Et puis, les hommes, de plus en plus nombreux dans la ville prospère, en ont capté les sources et l’oued s’est appauvri. […] Il est toujours là, sous nos pieds. Il se cache ». (21)

Maïssa Bey cite beaucoup plus d’événements mais toujours rapidement, comme au détour d’un récit centré sur la relation de ses personnages à cette histoire dans laquelle ils sont pris, tour à tour spectateurs du vide laissé par les Français en juillet 62, acteurs d’une émancipation qui devait « faire ployer l’histoire » (208) puis victimes du « verrouillage » (145) d’abord sournois puis ouvertement violent. Alors qu’il faut deviner que la ville de la vieille maison est Oran, le texte de Bleu, blanc, vert multiplie des toponymes sur Alger qualifiée de « Mecque de la Révolution »(131) mais qui ensuite « a perdu son âme » (185). Il nous faut comprendre quelles visions de l’histoire sont sous jacentes à ces fictions.

3 Une inflexion récente : quelle histoire pour quelle mémoire

Boualem Sansal dans le récent Petit éloge de la mémoire qui répond au projet de « revisiter le temps » (113),  reprend à grands traits et dans une périodisation tout à fait personnelle l’histoire de l’Algérie qu’il interrompt à intervalles réguliers pour insérer des remarques sur l’utilisation de l’histoire dont celle-ci : « L’histoire a besoin de matière, de choses concrètes que l’on dispute aux autres pour les façonner à sa manière […] c’est par le rêve et l’imagination que l’on peut sonder le passé lointain » (38 et 41).

La question est donc d’analyser comment le romancier contemporain élabore la fiction (l’imagination) à partir d’une matière vaste (les choses concrètes) dans laquelle il choisit des éléments qu’il ordonne (façonne) selon un dessein précis qu’il faut mettre à jour.

Si Boualem Sansal choisit de brosser à un rythme soutenu une vaste fresque placée sous le signe des déplacements, de la guerre[4] vue comme une incessante et impitoyable « partie d’échecs » (106), le roman de Bakhaï refuse le souffle épique pour créer des personnages emblématiques des différentes périodes dont celle de la colonisation. Les Français échappent aux stéréotypes des dominateurs puissants puisque l’auteur leur construit une trajectoire qui les conduit de la pauvreté et l’humiliation à une relative opulence grâce à la colonie mais ne représente aucun militaire lors des passages rapides sur la guerre : Madame Angèle Boissier, la vieille dame à l’origine de la maison, qualifiée d’ « ambitieuse » (10), « fille de l’assistance publique » (8) puis domestique accusée de vol et emprisonnée, avait été expédiée par la justice vers la lointaine Algérie. Son mari, pauvre et boiteux alsacien, « dur à la tâche », (10) avait reçu « en concession de belles terres à défricher que l’on avait retires à une tribu rebelle » (10), terres devenues en trente ans et par son acharnement sans répit une vaste et riche propriété agricole. Après elle, le « bon docteur » arrivé d’Indochine avec ses livres précieux  est issu d’une famille très pauvre de la montagne française. Les Algériens, bien que présentés comme les autochtones, se redisent l’épopée d’un mythique ancêtre Djaffar qui, fuyant Cordoue, échoua sur la plage nommée dans le présent du texte « plage des Andalous » (19). Le mari de Aïcha, discret orfèvre qui cachait des armes durant la guerre et disparu une nuit, est proclamé subitement « grand combattant dont une rue allait porter le nom » (59) alors que l’auteure rectifie : « Moussa ne recherchait pas la gloire des grands combats, il s’était laissé entraîner dans un tourbillon avec sans doute beaucoup d’ardeur et de sincérité, sans songer un instant aux sacrifices qui seraient exigés de lui » (92) ; ses fils n’ont d’autre considération qu’un goût immodéré pour l’argent. Le texte aligne quelques formules lapidaires à propos de l’indépendance, parlant juste de « ce jour de grand soleil où les soldats épuisés défilèrent, triomphants, dans les rues en délire […] ce jour de victoire » (53). Le récit reste centré sur la succession des occupants de la maison puisque Aïcha, en tant que veuve de héros « pouvait prétendre à une de ces jolies villas toutes neuves dans un quartier nouveau » (59) (ce que Maïssa Bey reprend dans son passage sur les « biens vacants » (18)) mais choisit contre toute logique apparente de reprendre la maison au secret qui représente pour elle le précieux legs de son grand-père (59).              

Maïssa Bey dans Bleu, blanc, vert mentionne aussi et plus longuement, dès l’ouverture du roman, ces premiers jours de fierté nationale, mettant les formules patriotiques rapportées par le narrateur de douze ans dans la bouche du nouvel instituteur ou du père : « Nous poursuivrons notre Révolution. C’est lui qui nous l’a dit […] Parce que maintenant on est des Arabes à 300%. C’est Ben Bella, notre nouveau chef historique, qui l’a dit […] maintenant, on est frères, Arabes et socialistes. (15 et 17) ». Elle choisit aussi le thème de la filiation aux combattants qui change le statut :

« Avant, mon frère et moi, on ne devait pas dire à l’école que notre père était en prison. Surtout pas. Avant l’Indépendance. Maintenant, c’est ce qu’il faut dire en premier. Sur les fiches de renseignements, j’écris en majuscules : profession du père : moujahid ». (17)

Le choix des épisodes, le ton avec lesquels ils sont traités et la combinaison dans laquelle ils apparaissent dans ces fictions induit une mise à distance et des discours nationalistes laudateurs et de l’histoire événementielle. La cohérence de ces mémoires ne tient plus aux victoires acquises, ne jaillit plus de ruptures issues de combats gagnés (signes d’une adhésion à la dialectique historique) mais de la lente mise à jour d’une lucidité sur la société algérienne dans son ensemble et surtout sur la nature humaine face au temps long (1000 ans de l’oued, 100 ans de la maison, 40 ans de révolution socialiste), aux épreuves du pouvoir, de la rencontre, de la fidélité aux idéaux proclamés. La temporalité se dilate alors, expliquant les formules rapides, les scènes entrevues, les dates qui ne constituent plus le balisage attendu. Cette large perspective semble atténuer la violence de certains épisodes en les intégrant dans une succession de heurts et de malheurs et ainsi, permettre, peut-être, d’élaborer une littérature « non urgente ».

Conclusion : Une littérature non urgente ?

Ces récits, bien qu’immergés aussi dans les années dramatiques, s’éloignent de cette « urgence » qui a dominé la production littéraire, peut-être depuis ses débuts quand il fallait témoigner des dures conditions coloniales avant de dénoncer les désordres intérieurs[5]. L’Histoire semble fournir une matière suffisamment éloignée et riche de périodes aux intensités variables pour construire des fictions autour d’autres axes de ceux des drames dont l’intensité brouille et même annule toute perspective historique.

Est-ce à dire que le roman crée un espace de sérénité, qu’il trahit sa fonction de traduction de la réalité sociopolitique communautaire avec des récits soigneusement ordonnancés qui feraient oublier les désordres contemporains ? Qu’il n’y a plus d’urgence à rendre compte de l’histoire immédiate, du moins pour la littérature ?

Il nous semble que ces romanciers, en choisissant de revenir sur des périodes qui ne nourrissent plus l’actualité, en construisant des personnages qui ne sont pas strictement conformes aux modèles véhiculés par une vision de l’histoire construite selon des schémas imposés par diverses urgences, cherchent à s’émanciper de ceux-ci afin de faire éclore une écriture qui ait le temps de revenir sur les marges, sur des trajectoires diverses, des moments tus, des actions vite oubliées. Une telle écriture ne nourrit plus l’imaginaire du lecteur par des sensations fortes mais par des questionnements instillés au cœur d’une écriture apparemment plus calme. L’Histoire nationale, avec ses héros et ses simplifications pédagogiques, ce qu’Eric Savarèse nomme l’ « uniformisation des imaginaires[6] » en vue de la construction de la mémoire collective, se trouve ébranlée par ces fictions qui introduisent un travail d’analyse nuancé jusqu’à l’impertinence : Aïcha ne s’implique nullement dans la guerre qu’elle découvre le soir où son mari doit s’enfuir, le colon alsacien boiteux est courageux, le discours sur la Révolution est contredit par la mention de la place Parti[7] et du rôle de l’armée[8].

De telles audaces comportent des risques. Eric Savarèse traite des enjeux mémoriels liés en France et en Algérie aux communautés représentées comme opposées, enjeux qui semblent au cœur des récentes lois françaises. A propos du lien entre passé et présent, de l’utilisation du premier au profit du second, il note :

« Alors que la connaissance du passé avait pour fonction d’irriguer la compréhension du présent, l’actuel semble presque déconnecté d’un passé devenu à la fois refuge et patrimoine. La césure entre passé et présent rendrait compte des pièges associés à la vénération collective pour les mémoires : les enjeux mémoriels se trouvent en compétition avec l’histoire pour interpréter le sens de la Nation ».[9]

Ces romans algériens de langue française nous paraissent au cœur de ces nouveaux enjeux et donc de cette urgence, non plus d’écriture, mais de la relecture d’un passé figé dans une patrimonialisation de moins en moins crédible. Dans cette perspective, ils ne sont plus des fictions qui puisent au hasard dans des recoins oubliés d’une histoire lointaine, mais un lieu de remise en cause des fondements identitaires sur lesquels reposent, dans des équilibres de plus en plus fragiles, la gestion des différences à l’intérieur et à l’extérieur de la communauté d’hier et d’aujourd’hui.

Délivrées de ce que J.Hassoun nomme l’ « étau historique[10] » que constituaient la violence, la perte de sens et le risque de folie, ces fictions, qui semblent échapper au présent et à son rythme, pourraient bien rouvrir les brûlures, ébranler ou au moins déplacer les urgences en les remettant dans une perspective historique plus vaste. Leurs personnages comme leurs structures ouvrent des circulations dans un temps strictement balisé par des périodisations et non plus des événements, fragilisant les repères idéologiques tout en installant un rapport au temps hors de l’immédiat. Si jamais le lien n’est explicite entre les passés évoqués et le présent, si tous les personnages sont inscrits dans leur logique et leur justification d’appartenance, il n’en demeure pas moins que ces fictions s’inscrivent dans un contexte d’écriture qui reste la situation contemporaine marquée par des fractures souterraines et l’ébranlement des grands mythes.

Comme l’oued occulté manifestait le début de son réveil par les lézardes et des chutes de pierres remarquées par la seule Aïcha, ces textes nous semblent porter les signes d’une nouvelle esthétique. Par la mise à distance des turbulences de l’histoire au moyen de la combinaison de mémoires croisées, l’écriture se trouve délivrée de la pression de l’immédiat, cette tragédie qui remplissait l’espace des cris des personnages[11] selon les termes de Maïssa Bey  Elle peut enfin esquisser une vision diachronique dans laquelle seul l’oued des origines et du désintéressement, caché ou ignoré mais puissant, mérite de revendiquer la pureté. Revenu à la vie en son temps, il bousculera les conventions et abattra les implantations abusives, consacrant ainsi la victoire de la persévérance en libérant les voix : 

« Les conquérantes, les vengeresses, les laborieuses, les triomphantes, les radieuses de tous ceux qui   avaient bu son eau. […] L’oued les connaissait tous. […] Eux avaient fait sa force et ils le pressaient aujourd’hui de rejaillir enfin. » (119).

Vision eschatologique d’une littérature algérienne polyphonique enfin capable de libérer toutes les mémoires et de s’inscrire dans le temps long.

 NOTES :

* Chercheure associée, Université de Metz, enseignante à l'IUP et critique littéraire de Troyes, France.

[1] Savarèse, Eric, Algérie, la guerre des mémoires, Paris, Non Lieu, 2007, p.136.

[2] Mokhtari, Rachid, La graphie de l’horreur, Alger, Chihab éditions, 2002.

[3] Mokhtari, Rachid, Le nouveau souffle du roman algérien, Alger, Chihab éditions, 2006, p.11.

[4] « La loi éternelle de la nature était à l’œuvre, ahurissante et impitoyable, la guerre est le commencement et la fin de tout, la vie de l’un exige la mort de l’autre, un seul doit régner sur terre et jouir du privilège suprême de mourir le dernier avec le sentiment exaltant d’avoir vaincu la vie. », p.106.

[5] Mokhtari, Rachid, Le nouveau souffle du roman algérien, Alger, Chihab Editions, 2006, p.12.

[6] Savarèse, Eric, Algérie, la guerre des mémoires, p.156.

[7] Maintenant que mon père est entré au Parti, on mange très bien. », p.43. « « De toutes les façons, comme dirait Rachid, il n’y a pas d’assises au Parti, il n’y a que des assis. Mais dans le journal –le seul, l’unique- du Parti-le Seul, l’Unique- et à la télévision- la seule, l’unique- en gros, ça donne : un groupuscule d’étudiants manipulés par la main de l’étranger a tenté de porter atteinte aux fondements de la Révolution. », p.87.

[8] « L’avenir est à l’armée. L’avenir appartient aux hommes forts du pays. Et les hommes forts, ce sont ceux qui portent des étoiles et des djebels dorés bien astiqués sur leurs galons. «, p.76.

[9] p.155.

[10] La cruauté mélancolique, cité par Fadhila Choutri (sous la direction de), Violence, trauma et mémoire, Alger, Casbah éditions, 2001, p.69.

[11] L’expression est de Maîssa Bey à propos de Nouvelles d’Algérie, paru en 1998, in La graphie de l’horreur, p.148.