Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Malika Mokeddem est l’une des plumes qui ont marqué la littérature algérienne d’expression française de la dernière décennie du XXème siècle. L’écrivaine conjugue cette littérature au féminin. Sa production romanesque traverse les années 90 et raconte, ainsi, toutes les mutations qu’a connues l’Algérie. L’auteure écrit N’zid en 2001 et tourne avec ce texte une page  marquant ainsi, la fin d’une époque et le début d’une autre.

En effet, cette auteure qui baigne dans l’« inter », est à la fois des deux. L’amalgame du Nord et du Sud a structuré sa personnalité, son identité, et a engendré cette différence qu’elle cultive. Son écriture, traversée par l’éclatement, l’interculturalité, le métissage, traduit une quête quasi-perpétuelle d’une identité « universelle ».

L’écrivaine  affirme 

« … être venue à l’écriture le plus naturellement possible (…) c’était une vieille envie (…) »  elle dit : «  je dévorais des livres… et ces livres ont répondu à un certain nombre de questionnements en moi, ils m’ont nourrie et structurée. Ils ont sédimenté en moi et dans mon cas, ça me paraît un parcours tout à fait logique que d’être devenue écrivaine. Dans l’acte d’écrire, il y a ce qu’on a envie de dire et qu’on dit, qu’on décrit, qu’on construit et il y a aussi toute la part de l’inconscient qui passe dans l’écriture et qui, ensuite, nous est révélée par le regard des autres, la lecture des autres. L’acte d’écrire me structure ainsi que l’avait fait auparavant l’acte de lire. »[1]

L’Algérie a subi –subit- des changements sociaux, économiques, politiques,… très importants. Ecrits de l’autre coté de la rive, les textes de MM  n’échappent pas à ces événements qui touchent le pays. Elle vit, écrit et publie en France mais ses textes racontent l’Algérie et ses maux ainsi que les différentes mutations qu’a connues la société. Son œuvre serait, cependant, en grande partie, la transposition de la réalité. Malika Mokeddem dit simultanément l'Histoire -récente- de l'Algérie, et l’histoire de ses intrigues dans ses récits. Elle témoigne de l’actualité
tragique de son pays et met en scène l'Algérie et les différentes mutations que la société connaît.

L’auteure se joue de la fiction et de la réalité dans son écriture, elle vacille de l’un à l’autre créant ainsi une œuvre autofictionnelle qui relate en grande partie son existence. Tout en avançant dans ses narrations « romanesques », Malika Mokeddem relate les événements qui touchent le pays, elle raconte l’Histoire aussi. Son œuvre part de faits bien réels qu’elle ne manque de rappeler de temps à autre par des éléments référentiels vérifiables. Elle dit l’arrivée du désastre en Algérie.

En effet, dans les autres romans qui ont précédé N’zid, l’auteure délègue, notamment, dans Les Hommes qui marchent à Djelloul et Leïla la tâche d’aller à la découverte des richesses culturelles qui existent en dehors de leur tribu. Ceux-ci pratiquent, alors, le discours intra-culturel en dépassant les lieux domestiques. Dans L’Interdite, c’est à Sultana et à Vincent que revient la charge du thème de la mixité, de l’entre-deux, de l’inter-..., Elle met ainsi l’accent sur les échanges auxquels ils se livrent de part leur cohabitation dans un même espace. Elle provoque la « rencontre » des deux cultures créant le « biculturel », mais aussi l' « interculturel ». Un dialogue interculturel, directe et indirect, est établi entre-eux, permettant ainsi le développement de contacts culturels et de liens sociaux. Quant à Nora, dans N’zid, elle est l’aboutissement, de cette quête de l’universalité à travers son appartenance plurielle.

En plus de son esprit rebelle, de sa quête identitaire, de sa soif de liberté et de sa révolte contre la société, Malika Mokeddem transmet à ses personnages son « brassage » identitaire, culturel et linguistique. L’œuvre littéraire de l’écrivaine représente un espace interculturel ou s’entrecroisent les cultures qu’elle côtoie. Ses textes se fondent sur cette diversité et cette multiplicité qui sont siennes ils sont le fief de la rencontre d’éléments culturels multiples venus d’horizons divers qui vont s’imbriquer et se confondre. François Laplantine et Alexis Nouss expliquent le métissage ainsi : « [Il] n’est pas la fusion, la cohésion, l’osmose, mais la confrontation, le dialogue. Chaque métissage est unique, particulier et trace son propre devenir. »[2]

Ce brassage est aussi source de désarroi pour Nora dans N’zid*, où elle monologue

« Pour moi, l’exil n’a rien à voir avec aucune terre. Il n’est que dans ce regard-là. Ce regard qui dit :’Tu n’es pas d’ici’, qui renvoie toujours vers un ailleurs supposé être le nôtre, unique surtout. Oui unique. Même si l’on est, comme moi, une bâtarde de trois terres. Autant dire une enfant de nulle part. Mais ça, ce n’est pas permis. On est sommé de se déterminer, de pleurer les racines et l’exil ou de montrer du zèle à se planter comme pieu quelque part. Ne pas décliner une appartenance rend suspect, coupable de rejet. Le comble ! » (N pp. 192-193)

Entre mémoire et rupture, entre réalité et fiction, Malika Mokeddem est bien auteure/femme de la quête identitaire dans « l’entre-deux » et du métissage. La romancière propose à ses lecteurs un pacte romanesque de part le genre auquel elle attribue ses écrits.

Par ailleurs, le lecteur, qui sillonne ses écrits, se retrouve face à un ensemble d’amalgames, elle se démarque par un procédé de fusion à différents niveaux :

Les temps et les espaces se confondent jusqu’à l’éclatement ;

L’auteure  fusionne avec ses héroïnes jusqu’à l’identification ;

La fiction s’amalgame à la réalité jusqu’à la transgression générique …

En ce sens, les frontières littéraires n’étant plus que perméables, elles sont entièrement éclatées. Les écrits de Malika Mokeddem n'échappent nullement à cette attraction vers le fictif, le romanesque, le conte ainsi que vers le récit de vie. Ils oscillent entre le vrai, le vraisemblable et l’invraisemblable donnant, de la sorte, naissance à son écriture de forme hybride.

L’écriture est un refuge. Elle cherchait un remède à ses maux et à ses souffrances et l’écriture l’a aidée à y parvenir. C’était plus qu’une envie, un besoin de mettre des mots et des maux sur papier, il fallait qu’elle extériorise ce qui la suffoquait depuis son enfance, depuis qu’elle a pris conscience de ce qui l’attendait car elle est née fille. En d’autres termes, c’est un besoin d’écriture qu’elle assouvit. Elle s’affranchit alors de toutes les chaînes qui la liaient et qui lui « interdisait » de vivre. Ch. Chaulet Achour affirme que son écriture est « une lutte contre la sclérose de sociétés endogènes, conservatrices et repliées sur elles-mêmes, d’une lutte contre passéisme et nostalgie rétrograde. Une femme qui se dit, dans l’exil, le fait en ayant conscience de l’irréversibilité de son geste. »[3]

Ses textes sont une écriture et un discours dans une société en pleine mutation. Elle insiste sur que le fait que

« L’écriture est seule à même de permettre d’échapper à la nostalgie. (…) la mémoire peut se faire douloureuse ; mémoire d’une terre d’enfance et d’adolescence perdue, d’une identité à la recherche de vérités partielles derrière des masques multiples» [4]

Par le biais de ce dernier « roman », l’écrivaine franchit l’étape de la revendication et de l’appropriation, elle aspire à présent à l’universalité et proclame la disparition des barrières, quelles qu’elles soient.

Chacun, de ses « romans » a été écrit à une période bien précise de sa carrière. : chaque histoire correspond à une période précise de l’Histoire de l’Algérie qui a tant influencé son écriture.

En effet, toute sa production littéraire relate plus ou moins son existence et celle des siens : les gens du Sud, des Algériens. Les hommes qui marchent, premier roman de l’auteure, est une sorte de préambule aux autres. Elle y dépeint sa société mais surtout ceux qui la font et qui s’y débattent dans le but de retrouver une paix : la paix de l’âme et celle de l’être. Elle y introduit sa quête aussi sa quête de liberté et sa croisade contre l’enfermement et toutes les injustices commises à l’encontre des femmes. Dans ce roman, elle « introduit »  son univers, celui qui va « faire » naître d’autres écrits, d’autres œuvres, d’autres personnages, qui vivent autant les uns que les autres un malaise et subissent les contraintes sociales, économiques, culturelles, religieuses, …

Les hommes qui marchent raconte l’histoire des nomades : les aïeux de l’auteure. Il pourrait être considéré comme étant l’avant-texte de l’œuvre à venir. Ce roman est un semblant d’avant-propos, d’épilogue pour les récits auto-fictionnels qui ont suivi et dont sa vie serait la toile de fond. Et N’zid serait l’aboutissement d’une quête vers l’universalité. L’écrivaine « continue », alors, sur sa voie, contre les interdits, contre la soumission, contre les barrières, les frontières… elle tourne la page à ces stéréotypes qu’elle a tant cultivé dans les récits précédents.

Les Hommes qui marchent raconte la vie de ces hommes du désert, il relate la vie de ces peuplades, d’abord, pendant la colonisation et puis lorsque l'Algérie bascule dans la guerre contre les roumis et enfin après l’indépendance. Malika Mokeddem y raconte ces hommes qui marchent, ou plutôt, qui marchaient et qui ne marchent plus ainsi que les citadins sédentaires. Elle y fait le rapprochement entre le changement de mode de vie de ses personnages –ancêtres- et les changements sociaux, historiques et politiques qu’a connus l’Algérie à cette époque. Elle fait, ainsi, un parallèle entre l’Histoire et l’histoire. Elle disperse des éléments référentiels vérifiables au long de son récit.

 

Le récit commence vers le milieu du XIXème siècle et s’achève vers la fin des années 70 du XXème siècle. L’auteure survole de la sorte les grands événements qui ont marqué cette région à cette époque.

Leïla qui bénéficie de l’instruction, prend le relais pour ra-conter le récit de la vie des gens du sud. Elle s’érige en gardienne de leur mémoire et la préserve de l’oubli.

L’Interdite est inspiré en grande partie de la vie de l’auteure. Ce récit est aussi un témoignage d'une société déchirée entre préjugés et progrès, religion et fanatisme. Ce récit d’engagement est celui de l’urgence.

En effet, l’auteure y dépeint le tableau de la femme, avec toutes les violences qu’elle endure et tous les sacrifices qu’elle fait pour se construire et arracher sa liberté. Elle relate « le sort » réservé aux femmes dans l’Algérie des années 90 marquées par l'obscurantisme, le fanatisme et la violence où une femme libre, comme Sultana l’héroïne, mérite la mort au pays des intégristes. Toutefois elle remonte dans le temps bien avant la décennie noire et se « remémore » la naissance de cet intégrisme qui a ravagé les esprits et les vies.

Ainsi, L’Interdite reflète d’une manière assez réaliste la vie durant cette décennie noire. L’auteure greffe l’imaginaire à la réalité d’une société en pleine mutation. 

N’zid est le récit d’une femme qui émerge lentement d’une perte de conscience. Les péripéties qui parcourent ce récit, sont dans le prolongement des autres livres, elles signifient une identité à conquérir. L’auteure crée une protagoniste multiple, métissée de trois terres : Nora carson est née en France d’un père Irlandais et élevée par une nourrice Algérienne tout comme sa mère. Celle-ci est placée hors du temps, au large, dans un espace sans frontières. Nora est  dans une sorte d’ « amnésie de l’être ». La navigatrice erre et dérive entre les deux rives. Elle fuit, car des « intégristes » la poursuivent et finissent par assassiner ses deux amis : le musicien Jamil et le français Jean R. Par le biais de N’zid, l’auteure octroie désormais une dimension plus élargie à son écriture, elle inscrit son récit à une autre échelle et tente d’atteindre l’universalité.

Enfin, avec N’zid, l’auteure fait éclater les frontières temporelles et particulièrement les frontières spatiales. Elle fait errer sa protagoniste dans une étendue de la Méditerranée, à la recherche de son identité, de sa mémoire, de ses origines, de son moi,… Ce récit qu’elle a voulu « atemporel » et quasiment « a-spatial » symbolise le non aboutissement de la quête des protagonistes des récits précédents. Nora représente la femme blessée, humiliée et privée de sa mémoire. L’oubli pourrait être salvateur, il est « sans doute une chance, un don indu, une terreur provisoirement écartée » (N p 33). Cette amnésie pourrait être une déconstruction pour une reconstruction, ce serait alors une manière pour la naufragée de se « construire de nouveau » une identité adéquate à ses aspirations. Cette femme est un métissage, elle est de toute la méditerranée.  Dans ce récit, MM provoque la rencontre d’éléments culturels multiples imbriqués. A travers l’errance de Nora et celle de Jamil, elle prône la diversité culturelle et tend vers l’universalité en atteignant l’ailleurs.

N’zid, écrite à l’aube du XXIème siècle, marque une autre période, celle de la quête de l’universalité et de l’éclatement à tous les niveaux dans l’écriture de MM. Avec ce texte, la romancière franchit, ouvertement, toutes les frontières. En inscrivant ce récit dans un espace plus vaste, elle élargit considérablement le regard qu’elle pose sur les questions qui l’interpellent telle que l’identité, la condition faite à la femme, les racines, la langue, … N’zid est alors un texte qui se présente comme le récit d’une aventure nouvelle, l’écriture. Petit à petit les éléments d’une vie s’emboîtent, et la profondeur du récit se précise. Le lecteur devine alors, que cette amnésie est symbolique d’un « éclatement » spatial, identitaire, linguistique, …

Malika Mokeddem a choisi pour la première fois, un titre en arabe pour un de ses textes : «  N’zid » signifie en arabe « je continue », « je nais ». Pour Nora, continuer c’est naître. Renaître pour continuer. Dans sa chronique littéraire « Au fil des pages »Jean-Claude Lebrun affirme :

« Si le choix de l’arabe en titre signale d’abord un cap franchi, dans le fait d’assumer un double ancrage, il est cependant porteur d’un second sens : N’zid signifie à la fois ‘je continue’ et ‘je nais’. On pourrait y lire, moins qu’une déchirure enfin surmontée, la nécessité d’élire un lieu - l’art pour celle qui dessine, la littérature pour celle qui écrit - où puisse se rassembler ce qui n’existe que dans la division et s’opérer une nouvelle naissance. C’est en tout cas ce que Malika Mokeddem nous suggère ici. »[5]

L’auteure mentionne « roman »  sur sa couverture, suggérant ainsi un récit vraisemblable au lecteur qui s’étonne par la suite après avoir lu le récit, il s’aperçoit qu’il s’agit plutôt d’une œuvre hybride car il découvre des données qui vont à l’encontre du genre auquel l’auteure a rattaché ses écrits.  Il s’agit de l’hybridation littéraire que Yves Stalloni qualifie de :
« fusion et confusion des genres »[6]. Formule d’écriture tout à fait légitime dans le cas de cette auteure tel que le suggère Ch. Ch. Achour :

« Comment avec de tels « bagages », ces écrivaines pourraient-elles souscrire à une « pureté » générique ? Mêler les genres, démultiplier le « je » n’est pas simplement « ruse de guerre », selon le mot de Farida Belghoul ! C’est choisir de se dire sans se soumettre aux règles d’un genre défini. »[7]

La fiction vient s’immiscer dans la réalité, et le conte fusionne avec le récit de vie. C’est une sorte de jeu où l’auteure s’amuse à transgresser tout ce qui est norme, permettant ainsi des hybridations genrologiques.

L’errance et le métissage marquent fortement l’écriture de MM, ils sont aussi d’ordre générique, ce qui engendre la particularité de ses textes. Cependant, ses protagonistes évoluent dans un cadre spatio-temporel quasi-ouvert, ils errent dans un espace transculturel. Ils nomadisent d’un lieu à un autre car ils ne supportent pas et n’acceptent  pas l’enfermement. Tout comme eux, l’écrivaine refuse toute notion d’enfermement, et le montre dans et à travers son écriture où elle vacille d’une catégorie genrologique à une autre.

Le métissage est aussi présent à travers ses écrits par le genre, du fait qu’elle puise dans différents modes d’écriture et amalgame leurs composantes narratives. Elle pratique en tant qu’écrivaine ce mélange de conte, de mémoire, de récit de vie, de roman,…

Les textes de MM intègrent un brassage civilisationnel, linguistique et culturel mais générique aussi puisque l’auteure y fusionne une variété de genres littéraires. Elle offre alors un large éventail d’écriture : roman, conte, récit de vie, discours poétique, …

Toutefois, ses romans sont proposés sous couvert d’une présentation réaliste. L’écrivaine permet à son lecteur de se mettre en contact avec l’univers de l’entre-deux. Chevalier Michel affirme :

« Le ‘texte’ romanesque ne peut pas être considéré comme une instance de reproduction du réel, mais bien comme une production qui fait appel au lecteur dans son procès créatif. Le monde réel s’insère dans l’univers du roman mais il n’est jamais simplement reproduit. »[8] 

Ainsi, l’auteur opte pour l’interpénétration des deux mondes : l’imaginaire et le réel en d’autres termes l’histoire et l’Histoire et produit, de la sorte, un amalgame générique. Elle « vogue » entre le réel et l’imaginaire : un réel inspiré par son existence et celle des siens et enfoui dans sa mémoire et qui ressort par bribes. L’écrivaine les inscrit dans ses écrits et opère un transfert de l’histoire à l’Histoire.

Son lecteur découvre, de la sorte, des éléments référentiels géographiques, culturels,… mais surtout historiques qui ont influencé l’auteure et ont donné cette couleur à ses textes tels que des dates, des lieux, des noms, … Ainsi, l’écrivaine présente sa région natale comme repère géographique dans Les hommes qui marchent : « Kénadsa est un gros bourg de l’ouest du désert à moins d’une trentaine de kilomètres de Colomb-Béchar. C’est là que le train noir, venant d’Oran, finissait sa course entre dunes et terrils. Avant l’ère du charbon. » (HM*, p. 67)

Les protagonistes de MM progressent dans leur récit simultanément avec l’Histoire de leur pays. Ainsi, Leïla, née en 1949, vit son enfance au rythme des événements tragiques de la guerre d’Algérie, puis elle grandit avec l’indépendance et tout ce qu’elle engendre comme problème de justice sociale, économique, …

« Mai 1945 s’inscrivait dans toutes les mémoire, … » (HM, p. 30)

« La guerre avait éclaté le 1er novembre 1954, .. » (HM, p. 91)

Elle cite des noms qui se sont inscrits dans l’Histoire nationale et universelle tels que :

« Le 25 février 1957, Larbi Ben M’Hidi est emprisonné. Quelques jours plus tard, un laconique bulletin officiel annonçait sa mort. (…) ce nom faisait partie des plus prestigieux, avec ceux de Youcef Saâdi, Ali la Pointe, Bouhered, Hassiba Ben Bouali, Danièle Minne, Nefissa Hamoud, Raymonde Peschard… » (HM, p. 114)

 « De Gaulle » (HM, p. 118) ;

« Pétain » (HM, p. 150) ;

Dans L’Interdite, Sultana revient dans son pays natal durant les années noires qu’a connu l’Algérie. Ce roman prend le relais, il se trouve dans la continuité du premier du fait qu’il raconte ce qui arrive dans les années 90. Cette période commence avec la victoire du parti du FIS aux élections, une victoire qui a marqué un grand tournant dans l’Histoire du pays parce qu’elle a engendré l’intégrisme qui a secoué brutalement l’Algérie et la faite sombrer dans la tragédie.

L’écrivaine s’est inspirée en grande partie de son existence et de celle des siens. Ses propres expériences constituent, implicitement et parfois explicitement, la toile de fond de ses écrits. Ses protagonistes ont eu à partager le même parcours que le sien. Leïla, Sultana et Nora sont de la génération de l’auteure. Elle les a façonnées à son image : ce sont des femmes insoumises qui se sont rebellées, qui se sont soulevées et ont refusé de se plier aux lois régies par leur tribu. Comme elle, elles se sont affranchies en brisant les chaînes qui les  maintenaient à terre. Celles-ci se sont libérées tant bien que mal de leurs traditions ancestrales sans pour autant renier leurs origines ou leur appartenance. Nora recouvre la mémoire et découvre qu’elle est plurielle de part son métissage de trois origines. Trois cultures sont  imbriquées en elle, elle est porteuse de la culture algérienne de sa mère biologique et de celle qui l’a élevée. Elle possède aussi celle de son père, la culture irlandaise en plus de celle de sa terre natale : la culture française.

Dans N’zid, Nora est amnésique, elle n’a plus de repères, elle a tout oublié mais elle arrive tout de même à se situer géographiquement tout comme le lecteur arrive à situer l’intrigue dans l’espace grâce aux indications retrouvées dans le livre de bord :

« Le livre de bord lui apprend qu’elle navigue entre le Péloponnèse et le bas de la botte italienne. » (N, p. 13)

« En feuilletant le livre de bord, elle apprend que le bateau a été emmené en Grèce au printemps dernier. Parti du golfe du Lion, de Port-Camargue plus précisément, il a gagné la Mer Egée en quelques escales d’une nuit, ici et là. Après un séjour de trois jours à Bodrum, il a navigué dans les eaux de l’archipel du Dodécanèse jusqu’à Rhodes. Encore une étape à Chypre, puis il a mis le cap sur l’Egypte pour une relâche de près d’un mois. Ensuite, il est remonté aussi rapidement à travers les Cyclades jusqu’au golfe de Corinthe pour une autre station à Athènes. » (N, p. 19)

Nora l’amnésique va à la quête de sa mémoire et fait un « voyage » dans son passé. En se remémorant son enfance, Zana, sa nourrice lui parle de sa mère Aïcha  à son arrivée durant les années 50 à Paris. Elle lui parle de son militantisme et lui raconte le grand événement historique qui a bouleversé l’Algérie, la France ainsi que sa famille :

« La manifestation de 17 octobre 1961. Aïcha y était. Elle voit l’horreur à Paris. Les massacres. Les gens précipités dans la Seine, leur disparition dans ses eaux sales. (…) A l’indépendance de l’Algérie, (…) Aïcha ne peut pas résister trop longtemps à l’appel de la terre natale. Elle repart … » (N, p. 140)

De retour au présent, la protagoniste prend petit à petit conscience des faits de ces années noires et rapporte les disparitions –kidnappings-
de personnes, qui faisaient partie du quotidien des Algériens durant cette période, tel que son ami :

« Jean Rolland, le français disparu en Algérie il y a quarante—huit heures n’est toujours pas réapparu. (…) Un faisceau d’arguments plaide en faveur de relations avec les réseaux intégristes.»  (N, p. 127)

Le voyage de Nora qui erre dans la Méditerranée prend une dimension symbolique et universelle. Nora, elle-même est un personnage symbolique de cette multiplicité / universalité : elle brise métaphoriquement les frontières entre la rive Sud et Nord de la Méditerranée. Nora est, elle-même,  un espace hybride qui s’est alimenté, non seulement, des deux cotés de la rive mais aussi du pays celtique de son père.

Les espaces sans frontières qui « tapissent » les écrits de Malika Mokeddem se dressent comme alliés de la quête de chacun de ses héros. Ces espaces ouverts sont choisis parce qu’ils facilitent leur exil –volontaire ou involontaire- et leur permet de errer en toute liberté, à poursuivre leur quête de liberté en franchissant toutes les barrières.

Par l’éclatement spatial qu’elle « exprime » dans son œuvre littéraire, elle ne brise pas que les frontières géographiques, elle aspire à briser toutes les limites et marque une rupture par la transgression des frontières génériques remettant ainsi en question l’écriture romanesque. A travers ses textes, cette auteure crée la rupture en emportant son lecteur dans une nouvelle ère littéraire et spatiale universelle. En ce sens, l’éclatement spatial qu’elle dresse en peinture, est au service d’un éclatement identitaire afin d’atteindre l’universalité.

Malika Mokeddem est une adepte des grands espaces. En écrivaine, elle ne manque pas d’exprimer son refus de tout enferment, quelque soit sa nature. Par le biais de ses personnages, elle nomadise dans les immensités, elle les fait évoluer en allant du désert des sables à celui des eaux. Elle est universelle et s’essaye de faire pareil avec ses personnages. Le désert de sable représentait la toile de fond de ses premiers récits, notamment, Les hommes qui marchent et L’Interdite. Dans N’zid, c’est la mer qui a pris le relais. Ces deux espaces « jumeaux » par leur immensité, symbolisent, à présent, l’éclatement identitaire à l’image de cet éclatement spatial. Ainsi, ses héros se vêtissent d’une identité sans frontières qui aspire à l’universalité.

L'espace de la mer rejoint celui du désert. Malika Mokeddem situe la  trame du récit de N’zid dans cet espace sans frontières. L’auteure se rappelle que son désert était aussi un grand large que l’on pouvait percevoir comme un espace de liberté. Elle fait évoluer sa protagoniste face au grand large de la Méditerranée. Carrefour des cultures et des identités, cette mer qui permet de tisser des liens entre passé et présent, entre mythologie et Histoire, entre Nord et Sud.

La mer est aussi perçue comme espace de liberté et de errance. Elle est au centre de nombreux brassages et de nombreuses fractures. De part sa géographie, la Méditerranée est liée à une production culturelle multiple. C'est dans cet élément que va « errer » et « nomadiser » Nora dans N’zid.

L’écrivain joint, de la sorte, une autre dimension à son métissage et à son écriture. Elle transgresse l'espace du désert et intègre Nora dans un autre espace de liberté et de nomadisme : la mer. Le narrateur raconte : « Bleu-blues de l’âme quand l’espace et le temps se confondent en une même attente blessée. » (N, p. 178)

La Méditerranée est l’espace propice à la récupération d'un passé et d'une identité métissée. L’immensité de la mer permet à Nora de fuir et de nomadiser à la quête de sa mémoire et de son moi en conjuguant ses identités et en les assumant parfaitement en toute liberté. A présent, la Méditerranée est son univers, elle est son refuge, son havre de paix. Le narrateur raconte :

« Nora reprend crayon, fusain, gouache, et peint son univers, la mer, décline les bleus de sa Méditerranée, met leurs variations entre elle et le passé, s’évade dans leurs sensations. » (N, p. 177)

Dès le début du texte et bien avant de retrouver la mémoire, Nora sent d'instinct que la Méditerranée est sa complice. La mer s'établit comme un espace de sérénité et de bien-être pour elle. Elle « est un immense cœur au rythme duquel bat le sien. […] Elle fait partie d'elle. Patrie matrice. Flux des exils. Sang bleu du globe entre ses terres d'exode. » (N, p. 25). Elle sent d’instinct aussi que certains pays « lui sont plus chers que d'autres. » (N, p. 21) .

Le discours de ses personnages est affecté, à des niveaux différents, par la situation d’interculturalité dans laquelle ils évoluent différemment. Ceux-ci poursuivent leur quête dans l’ailleurs d’une culture de survie, celle de l’autre qui vient se greffer sur la sienne. L’auteure confronte, ainsi, deux idéologies, deux cultures, deux sociétés liées à jamais.

A l’image de la Méditerranée, Nora porte en elle la diversité. Elle est métissée. Elle s’enracine dans trois terres : l'Algérie [terre de sa mère et de sa nourrice], la France [terre de son adoption] et l'Irlande [terre de son père]. Mais Nora leur préfère la Méditerranée, cette immensité sans frontières et sans limites, est  son espace. Sur son bateau, elle ne se sent ni « étrangère » ni « étrange »

Il serait judicieux de souligner que le lecteur assiste à une réelle construction et déconstruction de l’identité culturelle des personnages.  Malika Mokeddem inscrit ses textes dans une littérature qui brise toute contrainte quelle qu’elle soit. L’espace investi dans les récits coïncide avec celui de la réalité de l’auteure. Son univers est celui de ses personnages. Partie de la notion de binarisme et de dualité quasi permanente dans ses écrits, elle s’est rendue à l’évidence que cela était insuffisant pour s’affirmer. « Ici et là-bas », « l’Algérie et la France »  n’arrivent plus à satisfaire les envies de liberté de l’auteure, de ce fait, elle transgresse cet espace binaire pour un espace plus ouvert et sans frontières lorsqu’elle  fait dire à Nora qu’elle compte aller dans l’océan et retrouver la terre de son père.

L’auteure transporte ses personnages -et ses lecteurs- d’un lieu à un autre, ne se contentant pas d’un lieu unique, elle surplombe des espaces différents : le cadre spatial de ses textes est multiple. La quête de l’identité se traduit par cette errance des personnages dans l’espace « romanesque » de ses écrits. Face à ses textes, bon gré ou malgré lui, le lecteur se retrouve  à osciller d’un récit à un autre et à franchir le seuil du livre -le paratexte-, il se retrouve aussi à baigner dans une intertextualité linguistique, culturelle, générique,…

L’auteure évoque le contact de cultures,  leur « alliance » et  leur « fusion». Elle fait pressentir les influences de « la double culture » (culture multiple) auxquelles font face ses personnages. Elle est une auteure pratiquant l’interculturel, son discours renvoie aussi bien à l’altérité qu’à l’identité. Ce qui laisserait donc, la possibilité de création -et de vie- aux espaces « intermédiaires », ceux de l’entre-deux, ceux de l’inter-alter... qui ont donné naissance à N’zid où elle aspire à une paix de l’esprit à travers une identité universelle et sans frontières. Nora, alliance de plusieurs ethnies et de plusieurs cultures, serait le fruit du mariage de plusieurs identités. Une identité pure n’existe pas, mais plutôt une identité métissée. Celle à laquelle aspire l’auteure qui voudrait tourner une page et en écrire une autre dans la littérature algérienne.

Bibliographie 

- Production littéraire de Malika Mokeddem

  • Les Hommes qui marchent, Paris, Grasset, 1990 & Fasquelle, 1997
  • Le Siècle des sauterelles, Paris, Ramsay, 1992
  • L'Interdite, Paris, Grasset, 1993
  • Des rêves et des assassins, Paris, Grasset, 1995
  • La Nuit de la lézarde, Paris, Grasset, 1998
  • N'zid, Paris, Le Seuil, 2000 & Grasset, 2001
  • La Transe des insoumis, Paris, Grasset, 2002 (2003)
  • Mes Hommes, Paris, Grasset, 2005

- Ouvrages critiques

  • Achour Chaulet, Christiane, Noûn, Algériennes dans l’écriture, Editions Séguier, Coll. Les colonnes d’Hercule, 1999.
  • Chevalier, Michel (S/D), La littérature dans tous ses espaces. Mémoire et documents de géographie, CNRS.
  • Yolande, Malika Mokeddem : Envers et contre tout, Paris, L’Harmattan, 2000.
  • Laplantine, François et Nouss Alexis, Le métissage, éd. Flammarion, coll. Dominos 1997.
  • Lebrun, Jean-Claude, « Malika Mokeddem Pénélope au désert» in Au fil des pages, chronique littéraire dans Rubrique Cultures Journal l'Humanité Article paru dans l'édition du 26 avril 2001.
  • Stalloni, Yves, Les genres littéraires, éd. Dunod, 1997.

 Notes

[1] Helm, Yolande, Malika Mokeddem : Envers et contre tout, Paris, L’Harmattan, 2000, p. 48

[2] Laplantine François et Nouss, Alexis, Le métissage, éd. Flammarion, coll. Dominos, 1997,  p. 10

* Mokeddem, Malika, N’Zid, Seuil, 2000 (désigné par ‘N’ dans l’article).

[3] Achour Chaulet, Ch., Noun, Algériennes dans l’écriture, Editions Séguier, Coll. Les colonnes d’Hercule, 1999, p. 117

[4] Idem, p. 112.

[5] Lebrun, Jean-Claude, « Malika Mokeddem Pénélope au désert » in au fil des pages, chronique littéraire dans Rubrique CULTURES, Journal l'Humanité, Article paru dans l'édition du 26 avril 2001.

[6] Stalloni, Y., Les genres littéraires, éd. Dunod, 1997, p. 112

[7] Achour Chaulet, Ch., Op.cit, p. 115.

[8] Chevalier, Michel (S/D), « La littérature dans tous ses espaces ». Mémoire et documents de géographie, CNRS éditions, nouvelle collection, 1993, p. 98

* Mokeddem, Malika, Les hommes qui marchent, Gresset, 1990 (désigné par ‘HM’ dans l’article).