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Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Le corps dans la littérature algérienne de langue française, problématique tant négligée par la critique, sillonne les créations romanesques. Dès son émergence, cette littérature portait les souffrances du corps, son aliénation, ses délires, sa clochardisation, causées par le colonialisme[1]. Il est aussi paradoxalement l’expression de libération, de délivrance et d’espérance. Dès lors, le corps, objet occulté ou fétichisé par la critique, notamment occidentale, reste un élément pertinent dans les œuvres romanesques algériennes, mérite une attention particulière. Dans le champ francophone, la taxinomie courante, qui trouve son support dans l’édition et les institutions universitaires, classe en premier lieu les littératures issues de l’ancien espace colonisé dans la problématique de l’identité et l’altérité, reléguant ainsi au second rang les enjeux d’autres questions qui ne relèvent pas de cette schématisation. Mais l’intérêt que commence à porter la critique à ce sujet vient surtout de la multiplication d’auteures femmes et de la publication de romans traitant de la condition féminine ou de la sexualité en générale ; en ce sens, La Répudiation[2] de Boudjedra a joué un rôle prépondérant. Or la démarche reste encore biaisée[3].

Le corps pourrait participer à une nouvelle lecture du social, de l’idéologique, de l’esthétique et du politique à travers le texte romanesque avec les outils de la critique littéraire.

La présence du corps ou plutôt des figures du corps dans Le Dernier Eté de la raison touche directement au contexte de l’Algérie des années 1990, où le pays a vécu la tragédie de la guerre civile. Dans Le Dernier Eté de la raison, où l’auteur a imaginé une prise totale du pouvoir par les islamistes, le corps met en relief la situation politique de l’Algérie d’alors, où la violence est devenue l’expression du désaccord idéologique. Boualem Yekker, libraire de métier et personnage principal du roman, incarne l’opposition au système islamiste des Frères Vigilants. Le corps, qui se trouvait engagé dans le trouble politique, devient un symbole des tremblements, donnant ainsi à lire à même la chair une sorte de poétique du chaos. La chair, qui exprime la folie du meurtre, la réaction de la société à la menace et la mort, se rend visible pour devenir le corpus du trouble. Du corps apaisé au corps en devenir, du corps violenté au corps en résistance, l’incorporation du politique, dans ce roman, exprime les façades de la violence. La négation de la vie, l’omniscience de la mort, invoque irréversiblement le corps, lieu où se rencontrent ces deux quintessences ; la vie commence avec le corps et la mort avec l’anéantissement de la vie renvoie au même corps. Dans Le Dernier Eté de la raison, les figures du corps sont multiples. Si dans L’Exproprié[4], il se manifeste dans son rapport au pouvoir - du rapport de l’écriture à l’histoire[5]-, dans une perspective de déconstruction des mythes, dans Le Dernier Eté de la raison, il est le signe de la violence de l’histoire. Il est alors sujet d’écriture et objet de tension poétique. Le roman donne une chair à la doxa des Frères Vigilants: les personnages opposants à ce système vivent la situation à plein corps et l’espace de la ville est une métaphore d’une figure féminine ; le tout s’imbrique dans la chair, mettant le signe du corps dans la polysémie. Puisque la présence de la corporéité est ce point présente dans cette œuvre, comment se manifeste-t-elle dans le corps du texte ?

Allah fait chair

Le péril de la Nation, dans Le Dernier Eté de la raison, est associé à «Sa Figure», symbole de la doxa des Frères Vigilants. Pour déconstruire «Son Visage», l’auteur recoure à la corporéité dans sa construction scripturale du récit. D’emblée, l’auteur met en exergue, « le théâtre de la cruauté »[6], qui va se jouer sur la scène du chaos. Le visage de l’ordre nouveau est masculin, viril, oppresseur, violent et violeur de la chair. Dès la première ligne, le récit s’ouvre sur le discours de l’Œil omniscient. C’est celui de la divinité :

« L’Œil Omniscient peut s’allumer à tout moment pour surprendre vos émois, vos manigances, ou vous arracher à votre honteuse conspiration (…). La Vérité fond sur vous, tel un rapace implacable ; elle vous inonde, vous illumine, vous perfore de ses rayons. Vous vous sentez percé à jour, terrassé et ligoté (…). On vous replace, d’une poigne bienveillante mais ferme, dans le giron chaud et protecteur de l’évidence (…). L’Œil peut à tout moment s’allumer. Il aveugle à la fois par sa clarté et par la vérité qu’il répand (…). C’est un désir franc comme une épée qui taille dans les chairs vives (…). Dans la nécessité et la ferveur de l’action, le sang s’est fatalement répandu, rosée indispensable à la soif du monde qui se lève dans le feu de rédemption. Le glaive est parfois un outil béni, c’est le simple prolongement de la main bien guidée qu’un ordre supérieur inspire et meut (…). Nous avons taillé comme eux, sans mollesse et sans concession, dans la chair immonde de l’agnosticisme (…). L’œil peut à tout moment intervenir avec sa rogue magnanimité. Vous êtes alors pareil au chiot terrorisé par la vue ou l’odeur d’un fauve. Vous vous rencognez, la queue basse, l’échine courbe, les flancs agités de tremblements. Vos pauvres secrets sont éventrés comme les ballots d’un vagabond, votre misère se traîne sous le soleil, poignardée de regards hautains (…). Car l’avenir pour vous a le visage de la honte inlavable. Vous quémandez l’anéantissement, la bienveillance d’un bras inflexible qui assène une paix d’abîme. Vous appelez à grand cris le juste courroux qui vous lamine. (p.9-11.)

Ces extraits des deux premières pages du roman mettent l’accent sur l’ubiquité de la nouvelle croyance et l’autoritarisme avec lequel l’adhésion à la nouvelle idéologie par la société doit être de mise. L'Œil, organe visuel, se métamorphose dans sa fonction en une bouche, source d’énonciation. Il est aussi le regard scruteur, qui surveille et veille sur l’installation du régime des Frères Vigilants. Ce discours est un énoncé qui s’adresse à un récepteur sommé de croire à la Parole. C’est à ce prix que la paix de l’âme peut surgir, par la terreur qui paralyse le corps du croyant par/pour la crainte du « Tout Puissant». Cette idée fondatrice de la philosophie de la croyance, la simple dichotomie entre le corps et l’âme, prend des accents aigus dans une société où le religieux investit avec force le politique. C’est dans le corps donc que s’inscrivent les pêchés qui corrompent l’âme. Par la souffrance du corps dans ce bas monde que l’âme gagnerait la paix d’en Haut. Toutefois, la force de ces passages ne réside pas dans le discours lui-même, mais plutôt dans la métaphore qui crée un insolite corps pour Dieu. On est là dans l’idée nietzschéenne du retournement de la croyance à l’envers pour la déconstruire, la subvertir, et l’éclairer ainsi pour la conscience. Nous savons bien, dans la culture islamique, l’interdit qui entoure la figuration ou l’impossible imagerie de Dieu et de ses créatures. Dans cette culture, la figuration du sensuel et du sexuel ne passe pas par la reproduction du corps ; c'est à la littérature qu'il revient d'introduire un érotisme particulier, en puisant dans l’imaginaire collectif et le poussant ainsi vers une révolution qui pourrait apparaître anodine pour l’Occident. Figurer Dieu, c’est là où réside la subversion, de par ce texte de Djaout, de l’islam politique. Allah est fait chair pour donner corps à la doxa des Frères Vigilants.

Par ailleurs, l’omniscience de la corporéité dans Le Dernier Eté de la raison montre encore une fois le sens de ce signe dans la littérature francophone algérienne, à savoir l’élément de la concentration de la violence politique et l’expression même du chaos. Cela est également le cas pour la littérature de libération nationale et postcoloniale, sous d’autres formes. D’ailleurs dans l’ensemble des œuvres de Djaout, poétiques ou romanesques, une écriture du corps se dégage, notamment dans son premier récit l’Exproprié, tel que l’a analysé Dominique D. Fisher : « L’écriture revêt ici [Dans l’Exproprié] une surcharge corporelle délirante. Les lieux d’où le narrateur prend la parole, les espaces et les objets sur lesquels il porte son regard, le texte qu’il écrit, tout se fait corps et porte la marque du morcellement et de l’éclatement, si bien que les frontières entre le sujet écrivant et son environnement sont totalement abolies »[7]. On remarque que, dans Le Dernier Eté de la raison, la figure de la narration est en focalisation zéro, notion définie par Gérard Genette pour montrer que le narrateur est omniscient. Le regard de ce dernier répond, dans une sorte de dialectique, à celui de «L’Œil Omniscient» qui est le guide des Frères Vigilants. Et la focalisation zéro n’est-elle pas le regard de Dieu ? L'Œil met en évidence la terreur qui envahit, dans le silence, le corps de l’individu, bien que sa force s’adresse à la communauté de la foi. Par ailleurs, la crainte de l’œil dans la culture et la superstition qui l’entoure - car il est le signe du malheur et on craint celui qui porte le mauvais œil-, vient ajouter à «l’Œil omniscient» une dimension politique; le référent culturel coïncide avec celui de la terreur allant jusqu’à la paralysie du corps. Désormais, Dieu a un visage. Et la terreur s’exerce en son nom. Dans une scène, du chapitre « Le tribunal nocturne3 », où les Frères Vigilants ont kidnappé Boualem Yekker, ce dernier raconte, par la voix du narrateur, son assistance au jugement d’un «paria» par un Emir, où le trouble du corps face à la mort est illustré d’une façon éblouissante :

 «  Visage ridé et parcouru de tics nerveux. La sueur perle par endroits puis s’arrête, prisonnière des plis de chair. L’homme bredouille, gesticule, s’embrouillant dans ses tentatives d’affermir sa voix, de dominer son émoi, de trouver le mot juste, l’expression qui convainc (…) L’accusé s’arrête, essoufflé, tremblant des mains et du menton. Il ouvre la bouche ; on croit qu’il va parler, mais les premières syllabes ne sortent que quelques secondes plus tard. » (p.55)

La peur et la terreur empêchent la parole et l’expression normale. Elles déstabilisent la chair.          

Corps, corpus de l’écriture

Le corps se trouve ainsi engagé dans l’expression de la violence, et le physique du corps devient un signifié qui exprime la violence organique et la saturation de la parole. La saturation du discours est telle qu’une poétique agressive apparaît, qui brouille l’instance communicative, comme l’a fait remarquer Marc Gontard à propos de la poésie marocaine d’Abdellatif Laâbi. Or, dans Le Dernier Eté de la raison, la violence n’apparaît pas dans la forme du récit, mais plutôt dans la saturation de la métaphore, qui se trouve propulsée en une élocution chargée, tellement dynamisée que l’image énoncée transmet l’angoisse, le trouble organique du corps et corps-texte, au point que même les éléments cosmiques semblent être affectés, dans tout le récit :

« Sur la mer que le couchant incendie, un friselis parcourt les eaux, réveillent à leur surface des reptiles. Solennité crépusculaire. Le monde semble marquer une halte pour contempler avec gravité les funérailles du soleil. » (p.124)       

Le soleil est métaphore d’un cadavre dont on assiste à l’enterrement. Le corps, affecté et engagé dans l’expression du trouble, du drame de la situation, apporte ainsi au récit l’éclair de la violence. On entre alors dans une dialectique où l’énoncé ne suffit pas pour dire la cruauté d’un système politique, mais participe à ébranler le réel, dans sa brutalité, pour le faire renaître, au milieu de la mort qui l’encercle. Le corps prend en charge la violence en se proposant comme foyer du verbe qui explose la Parole, le discours de la divinité. Comment répondre à l’excès du verbe coranique qui s’est incrusté dans le corps d’enfant de Boualem Yekker, qui a fait trembler celui de sa fille Kenza et de sa femme Soraya, et qui a poussé son fils Kamel à exercer la violence physique contre les « parias » ? Tous les personnages du roman sont affectés dans leur chair par la violence de l’ordre nouveau et Ali Elbouliga est l’emblème de cette souffrance du corps, de la saturation du discours qui se décharge sur le corps-signe :

« Soudain, Ali Elbouliga se met à trembler, mais la fraîcheur du crépuscule n’y est pour rien : il est traversé par un flux violent, il a l’impression que cette secousse tellurique qu’il redoutait tant et qu’il attendait d’un jour à l’autre a transformé son corps en épicentre. Sa mémoire s’ouvre sous l’onde de choc. » p.24

Dans ce roman, non seulement les éléments aquatiques, aériens et minéraux sont atteints par la violence, mais c'est aussi le corps des personnages qui devient le signifié du trouble. Le narrateur décrit les tics nerveux d’Ali Elbouliga, le seul adjuvant de Boualem Yekker dans ce roman. L’épicentre du tremblement de terre, tant attendu par ce personnage, prend l’allure du séisme de l’Histoire qui éjecterait les Frères Vigilants de son espace, de la violence que subit son corps. Par ce procédé, l’énoncé participe non à la lisibilité d’un signifié, mais surtout à l’évacuation sismique de la colère. Violenter le corps, c’est violenter la Parole Souveraine, décodifier l’arbitraire terrifiant du système des Frères Vigilants. Le récit renverse donc le fondement sur lequel repose le pouvoir des Frères Vigilants.

Cette problématique d’une écriture du corps par un auteur masculin, un corps qui est le signe du trouble politique et poétique, démontre l’importance de la littéralité des œuvres romanesques algériennes, trop présentées sous le seul aspect du témoignage. 

Travailler sur l’imaginaire fluctuant de cette littérature est plus que nécessaire pour échapper au réel ethnographique[8] qu’impose une certaine critique. Se soustraire aux démons de la domination impériale est l’urgence qu’attend le texte francophone de la « périphérie". 

 Notes :

 

[1] A ce propos, les travaux de Frantz Fanon sont d’une pertinence inouïe. On trouve ces questions dans Peaux noires, masque blanc (Ed. Seuil, Paris, 1952), L’An V de la révolution algérienne (Ed. Librairie François Maspero, coll. « Cahiers libres », Paris, 1959) et  Les damnés de la terre (Ed. Librairie François Maspero, coll. « Cahiers libres », Paris, 1961). Ces études montrent les traumatismes psychologiques, sous-entendu aussi physiques, du colonisé. Le corps est ainsi l’ultime figuration de la violence de la colonisation. Dans la littérature algérienne, même postcoloniale, le corps devient-il le sème des violences des politiques ? C’est une question qui mérite exploration.

[2]  Boudjedra,  Rachid,  La Répudiation, Alger, Ed. ANEP, 1969, 251 p.

[3] La crise du féminisme occidental a amené beaucoup de critiques à s’intéresser à ce qui se passe dans « le monde musulman ».  Les lectures des œuvres littéraires francophones de ces espaces mêlent souvent le réel avec la fiction dans une sorte d’historiographie, allant jusqu’à la caricature. Toutefois, ce n’est pas notre propos, ici, dans notre contribution.    

[4] Djaout,Tahar, L’Exproprié, Alger, Ed. SNED, 1981. La seconde version de ce roman a été publiée en France (Ed. François Majault, 1999).  

[5] Voir au sujet du rapport de l’écriture et de l’histoire dans L’Exproprié l’article de Ficher, Dominique D. « Corps-fissure » : Tahar Djaout et l’impossible écriture de l’histoire,  Ed. CELAAN, Vol. 4, No. 1-2, Fall, 2005. Il est à préciser que Ficher a travaillé sur la seconde version de roman que Djaout a retravaillé. 

[6] Nous empruntons cette phrase au titre de l’essai d’Antonin Artaud sur le théâtre.

[7] Ficher, Dominique D. « Corps-fissure » : Tahar Djaout et l’impossible écriture de l’histoire,  Ed. CELAAN, Vol. 4, No. 1-2, Fall, p. 110.

[8] Bien évidemment le champ éditorial contraint des auteur-e-s à une stratégie d’écriture qui épouse la vision qu’impose le regard de l’Occident sur la situation.