Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Dans la Chrysalide, Chroniques Algériennes[1], Aïcha Lemsine représente le quotidien d’un village algérien, village au nom anonyme et symbolisant tout l’espace culturel et identitaire de l’Algérie. Le roman a pour thème essentiel l’émancipation de la femme[2]. Le récit se déroule sur deux générations et deux périodes historiques : avant et après l’indépendance (1962). C’est un roman réaliste et didactique ou explicatif. Deux récits se succèdent : celui de Khadidja, en période coloniale, puis celui de Faïza dans l’Algérie postcoloniale.

Ainsi, Lalla Khadidja, est confrontée au problème de la polygamie érigée en norme invioliable du droit sacré à la procréation :

La procréation était la plus sacrée dans un mariage l’homme étant par essence même le mâle tout puissant ayant le droit devant Dieu et les humains de répudier quand il le souhaitait sa femme... » p.39

Au tempérament déterminé et volontaire, esprit farouchement indépendant et ouvert sur le sens de la dignité qui lui revient, elle entreprend une révolte solitaire et constructive contre la polygamie au sein de sa propre famille en bravant les traditions ancestrales les plus coriaces. Elle sauve ainsi de la déchéance et du malheur son foyer et celui de Akila (qui n’enfante que des filles), la seconde épouse de Si Mokrane.

La polygamie prend dans la fiction une dimension sociologique et psychologique indéniables. La narratrice développe les effets qui en découlent en déchirements, traumatismes et drames qui destabilisent la cellule familiale et dévalorisent la femme, l’avilissent et la ravalent au plus bas degré de tout ce qui est humain. La narration présente la polygamie comme une pratique sociale profondément incrustée dans les mentalités, les mœurs et les coutumes obsolètes, rétrogrades et impitoyables.

Faïza est née d’un troisième mariage de Si Mokrane. Grâce à l’aide de Khadidja et son demi frère, Mouloud, (fils unique de Khadidja), douée d’un caractère survolté et insoumis, elle mène une révolte implacable contre la rigidité et le rigorisme des coutumes les plus immorales pour pouvoir faire des études.

Dans ce roman dans lequel s’affrontent tradition et modernité ,nous essayerons de répondre au questionnement suivant :

Quelle est la représentation des deux héroïnes? Quels en sont leurs itinéraires ? Quels pôles discurssifs représentent-elles ?

Khadidja ( première épouse de Si Mokrane), et Faïza (une de ses filles), « la liseuse », représentent deux générations de femmes, d’une même famille, en lutte pour s’affranchir des coutumes. Ce sont deux destins différents, à deux périodes différentes de l’ Histoire d’Algérie, dans deux espaces différents, mais qui ont des revendications similaires : chacune des deux femmes se bat férocement pour s’affranchir des interdits imposés par la tradition ancestrale qui dicte à la femme son comportement : s’effacer au maximum, se distinguer par son silence au nom des convenances, des lois et de l’ordre des anciens. Il est évident, donc, que nous sommes face à deux récits menés successivement par une narratrice omnisciente et omniprésente. Le texte  la Chrysalide, Chroniques Algériennes respecte les catégories réalistes de la linéarité et de la vraisemblance.

Lire la condition féminine dans la Chrysalide, Chroniques Algériennes, c’est analyser les itinéraires de deux femmes emportées par leur révolte ; c’est le combat titanesque de deux personnages contre les valeurs tradionnelles opprimantes de la communauté. Pour ce faire, nous proposons de nous arrêter sur les axes suivants :

  • Les structures redondantes du récit
  • Une typologie de discours sur la condition féminine

     

  • 1. Les structures redondantes du récit

Nous pouvons observer la redondance au niveau de la quête des personnages, de leurs itinéraires narratifs. Les situations narratives, les objets de la quête diffèrent car Khadidja et Faïza n’appartiennent pas à la même génération; chacune a ses préoccupations mais un idéal identique les rapproche et tisse la solidité de leurs liens dans la trame narrative, renforce leur complicité et institue la convergence de leur discours: celui de s’émanciper dans la société. Ce qui les rapproche encore ce sont leurs actions, en tant que personnages actants de la transgression. Il est à noter également que le contexte narratif de la première révolte menée par Khadidja contre la polygamie de son époux s’affiche comme un modèle d’avant-garde pour Faïza; cette première lutte fonde leur corrélation actancielle et dicursive dans la trame narrative, C’est ainsi que l’histoire fonde la récurrence de ses propres structures qui génèrent l’histoire racontée. Il faut souligner enfin que la démarche des deux personnages est strictement solitaire car elles ne prétendent à aucun moment vouloir représenter un mouvement revendicatif de femmes organisées.

Comment le parcours des deux femmes se dessine-t-il dans la texture narrative ?

Nous les analysons en tenant compte des convergences qui les relient et que nous avons déjà énoncés.

  • 1.1. L’itinéraire narratif de Khadidja : dérogations aux normes de la communauté

C’est en tant qu’actant en puissance que Khadidja s’affirme dans la diégèse. Son histoire est racontée par la narratrice qui cède très souvent la parole aux personnages de son entourage qui la jaugent et la jugent en empruntant le procédé du discours direct ; ainsi se multiplient les regards et s’énonce la désapprobation des autres à l’égard d’un personnage qui ne leur ressemble point et s’entête à s’imposer à eux dans la différence et les écarts . Sa parole est quasi absente. Khadidja prend la parole au moment le plus dramatique de son trajet pour dire sa contestation et son rejet total de la polygamie car outrée par la légèreté d’un époux qui tient à multiplier à tout prix sa descendance mâle; notons sa réaction déterminée qu’elle hurle à la face de Si Mokrane quand il lui annonce sa décision de prendre une troisième épouse:

« Jamais plus ! Dussè-je en mourir ! que le village entier me marche sur le corps. Aucune autre femme ne mettra plus les pieds dans cette maison… » p.108.

Elle réitère en jurant et menaçant ; elle persiste et signe:

« Si Mokrane ne se remariera plus… ou je ne m’appelle plus Khadidja » p.109.

Le personnage ose interdire, jure et menace :c’est une parole en action; autrement dit, son action transforme son état et celui de ses proches au plan narratologique; mais c’est là également un des aspects illocutoires du langage en linguistique pragmatique[3]: nous constatons que ses interdits, ses exigences et ses menaces sont irréversibles et irrévocables: sa parole transformant sa situation est en fait une question de vie ou de mort.

Son action lui vaut l’approbation de Si Mokrane qui prend conscience de son erreur :

« Khadidja soutint longtemps le regard de Mokrane(…)Un homme ayant enfin compris la vanité de ses désirs … une femme venait de triompher de tant de siècles de malentendus. » p.114

C’est toute la communauté qui lui témoigne une grande admiration. cet effet perlocutoire[4] de sa parole est involontaire, car Khadidja est un être singulier par son comportement de femme rebelle à l’ordre social établi :

 « Les commères se délectaient en imaginant la tête du terrible hadj (…) L’histoire fut grandie, embellie en faveur de celle qui n’était plus que Lalla Khadidja. » p.115

Pour la narratrice, Khadidja est allergique à toute forme de partage ; partager encore, et encore, son époux, relève de l’inadmissible :

 « Khadidja n’admettait pas le partage… toute son âme se révoltait, même si elle était consciente que c’était une situation normale dans les coutumes » p 75.

Nous notons que ce sont des bribes de ce discours rebelle de l’interdiction qui fonctionnent comme incipit ouvrant ainsi le roman sur la tragédie qui constitue l’intrigue du roman. L’incipit[5] servant d’avertissement du sens adressé au lecteur car il fait partie des signaux qu’on inclut dans la paratextualité[6]. De ce fait, Khadidja, prise « dans les houles fantastiques de la pleureuse » (p.10), énonce avec résolution et fermeté à Akila et aux enfants que la polygamie, le partage est à exclure dans la famille de Si Mokrane :

« Personne ne pourra vous faire du mal !Cette maison est à vous… Tant que vivra Khadidja ! « p. 12

Dans son cheminement narratif, Khadidja, personnage actant a pour seule destinateur sa révolte forcenée contre les injustices ; l’objet de sa quête est le fait de braver les mœurs les plus rétrogrades de son village à l’égard de la femme. Elle ne cesse de multiplier et de marquer ses distances par rapport à une communauté qui fonctionne sur les bases d’une mentalité dure, fermée aux préjugés profondément enracinés dans des traditions insuportables au sujet de :

- la stérilité des femmes (telle que Khadidja) est expliquée par la malédiction :

« Une femme stérile n’apportait que le malheur dans un foyer. C’était terrible. En tenant compte des croyances populaires, c’était là une grave malédiction ! Elle devenait pour tous la figure du malheur » p.19

Khadidja avant d’avoir la confirmation médicale de sa stérilité (« les conséquences lointaines des médecines des matrones dérèglèrent à jamais son appareil génital » p. 45) a du subir les pratiques de la sorcellerie sous l’emprise de sa belle-mère. Une longue séquence narrative relate cet évènement pour exorciser les démons qui habitent son âme , selon les croyances les plus fermes.

-La répudiation des femmes et la polygamie sont de rigueur , incontestables et irréfutables :

« Elle (Khadidja) savait bien que la loi musulmane autorisait quatre épouses. Tant que Mokrane n’aura pas d’autres garçons pour renforcer sa lignée, la ronde des mariages ne sera pas terminée » p.68.

Cette pratique sociale instituée dans des moeurs est considérée comme incontournable car les femmes du village semblent bien s’y accommoder; nous relevons les propos d’une voix anonyme :

« Moi-même! renchérit une autre femme, je vis dans la maison avec trois rivales ; nous nous accordons bien, notre époux est bon et loyal… Nous sommes après tout que de faibles femmes et l’homme est maître » p.55.

S’ajoutent à tout cela les mariages arrangés ou l’enfermement des femmes :

« Ces femmes, vivant continuellement entre elles, dans des cours fermées, n’ayant comme passe-temps après le ménage que leurs histoires sans cesse ressassées… » p.16

Nous rappelons quelques actions qui font de Khadidja, l’étrangère du village, un personnage de la transgression et du défi , brisant beaucoup de tabous dans une société ultra-conservatrice :

  • - Elle et Mokrane n’hésitent point à afficher leur attachement amoureux : 

« plus insolite : celui d’être aimée par son jeune mari !celui-ci n’avait même pas la pudeur ou l’hypocrisie de dissimuler son amour pour Khadidja…ne les avait-on pas entendus un soir rire trop fort dans leur chambre ? » p. 17

  • Elle se permet de sortir, « seule hors de sa maison» p.36
  • Elle accouche à l’hôpital avec l’aide de Marielle (pôle du colonisateur), l’infirmière, refusant l’assistance de la sage-femme traditionnelle :

« elle fit part à son mari de son désir d’être assistée le jour de la délivrance par l’épouse du médecin. Elle refusait énergiquement de voir les matronnes autour d’elle » p.42.

  • Elle bouscule les traditions en matière d’éducation : son bébé, Mouloud est élévé selon des normes dictées par l’assistante médicale : 

« à la place de l’huile d’olive, elle lui mit des pommades et du talc sur la peau. Ses méthodes révolutionnèrent une fois de plus toutes les superstitions ancestrales » p.44.

  • 1.2. L’itinéraire narratif de Faïza : d’autres valeurs de l’émancipation

L’infraction des règles de la communauté se répètent dans le parcours de Faïza, la génération qui fait ses premiers pas dans une Algérie indépendante. Faïza ressemble à Khadidja; une grande amitié et complicité les lie.

Au plan de la narration, les deux personnages se ressemblent : Faïza est un personnage essentiellement actant ; elle ne prend la parole qu’à des moments stratégiques de son action. Le lecteur se rend bien compte que le récit se développe dans une forte redondance et bien entendu dans un autre cadre spatio-temporel et avec une quête aux objets modaux différents; l’objet valeur reste inchangeable: plus de droits aux femmes. L’entreprise de libération de Faïza est également solitaire mais véhémente faisant voler en éclat plusieurs normes qui fondent le cadre de vie plus qu’étriqué de la société rurale traditionnelle . Dans cette Algérie qui vient d’accéder à l’indépendance, elle refuse le chemin que doit suivre toute femme comme une fatalité irréversible :

« Les femmes dont le destin naturel était le mariage, les enfants et la mort »p.157.

Quel est donc l’objet modal pour Faïza : le droit de faire des études et d’avoir un travail qui sont les revendications de la femme moderne:

« Je ne me marierai jamais !Je veux étudier, avoir un métier » p.135.

Bien plus, elle revendique le droit de quitter le village pour s’installer à Alger et pouvoir ainsi étudier la médecine :

« Je serai médecin ! je vivrai à Alger… » p.181

Ainsi, elle va enfreindre les lois de la communauté qui exclut la femme de l’acquisition du savoir et des sciences:

« Une fille allant à l’école était considérée avec méfiance ! heureusement que les pères les retiraient à temps pour les voiler en fixant ainsi les limites de leur accession au modernisme. » p.163

Pour réaliser ses projets, Faïza dispose de sérieux adjuvants : Khadidja, son alliée naturelle qui a sa propre expérience de la lutte pour faire valoir les idées du modernisme :

 « Khadidja approuvait ces folies du livre (…) Une femme sachant lire et écrire – disait-elle toujours- se débrouillerait mieux devant les difficultés de l’existence» p.126.

Son second allié est Mouloud (« l’intellectuel souffreteux » p.85) qui lui communique sa passion des livres :

« Mouloud grandissait plongé dans ses livres (…) il dévorait fiévreusement les livres » pp.83-84.

La narratrice renseigne le lecteur sur la nature des lectures de l’adolescente. Le procédé est d’injecter dans la texture narrative un intertexte culturel et civilisationnel qui fragmente le récit. Faïza est un véritable autodidacte : elle lit Karl Marx ( collage d’un extrait du Capital (p. 130), une explication concive du Capital ) et la mythologie grecque[7]. Elle puise dans la bibliothèque de son frère, Mouloud, (beaucoup d’histoires romanesques (« la dame aux Camélias », par exemple) qu’elle raconte à Khadidja. En cela, elle répète l’itinéraire de son ainé qui est son second adjuvant dans la diégèse :

« A quatorze ans, Faïza était si avancée dans ses études, si cultivée qu’elle pouvait lire les livres compliqués de son frère. Comme lui ,elle avait soif de savoir et d’information. » p.125

Dans la catégorie actantielle des opposants, nous inscrivons ses parents. Ils sont plus hostiles aux penchants de Faïza ; ainsi, elle se singularise de toutes les filles du village. La narratrice nous révèle le fond de la pensée de Si Mokrane :

« Mokrane ne s’était pas trompé … quant à Faïza ! elle était perdue pour le village !Il se doutait bien qu’elle fuirait les coutumes de la famille, lorsque sa manie de lire tourna à l’obsession. » p. 168

Si Mokrane pose ses conditions :Faïza ne peut aller étudier à Alger qu’à la seule condition qu’elle réussisse ; c’est un contrat qui la libère et qu’elle accepte avec empressement avec la bénédiction de Khadidja et de Mouloud :

« Si tu rates tes examens pour lesquels je frise le ridicule aux yeux des nôtres…Je te marierai à ma guise ! Ils attendent que tu fasses tes preuves… Tu es la première fille de chez nous à étudier… » p.185

Sa mère, Akila, se montre réticente et inquiète par les projets de sa fille :

« Akila, silencieuse et distante, considérait sa fille comme une espèce de malade, un être que l’on savait atteint gravement. » p.181.

L’issue de ce parcours est euphorique car le personnage réalise des transformations de son état : Faïza fait de la médecine et s’installe à Alger.

Le lecteur pourrait s’interroger sur la fonctionnalité de la structure redondante, répétitive des parcours. Il nous semble que la similarité des parcours narratifs des personnages féminins est dictée par un désir de communiquer un message intense et sans ambiguïté sur la condition des femmes algériennes et le caractère permanent de leurs luttes de génération en génération. Leurs acquis sont le résultat d’un combat sans cesse renouvelé, de Khadidja à Faïza. Cette fonctionnalité est le fait du roman réaliste ; c’est ce que R. Bathes désigne par le texte « lisible »[8] par opposition aux opacités et à la fragmentation du texte moderne qui se prête à une lecture plurielle. 

Au terme de ces transformations des états, nous interrogeons maintenant le discours des personnages :quels discours traversent le roman sur la condition féminine ?

2. Une typologie de discours sur la condition féminine

Des moments discursifs importants et d’une grande intensité dramatique dans les parcours des personnages jalonnent le texte ; ils sont condensés dans leur contenu et s’installent à des moments bien choisis et assez privilégiés. Ces moments sont rares car les personnages de Aïcha Lemsine se définissent essentiellement, comme nous l’avons déjà soulignés, par la dynamique de leurs actions qui transforment leur état. Nous pouvons articuler la parole des personnages autour de deux axes :

  • - La dimension didactique du roman
  • - Les discours idéologiques

2.1. La dimension didactique du roman :une lecture sociologique de la condition féminine

Le discours didactique sur la condition féminine se détache très nettement dans la trame narrative mettant en corrélation société et Histoire; il apparaît comme une halte necessaire pour la narratrice afin d’expliquer le pourquoi d’une situation qui maintient les femmes dans un état d’infériorité. Il se greffe dans le texte en un chapitre particulier n’échappant pas au regard du lecteur et fonctionne comme une pause nécessaire pour relever toute forme d’ambivalence ou d’incompréhension.

Ce discours de la narratrice explique la condition féminine durant la colonisation. C’est cette période qui voit la régression effroyable de la femme où « les tabous tuaient tout élan… » (p.69). L’analyse sociologique de cette période montre une société clairement stratifiée en trois parties aux intérêts et aux rapports de forces distinctes :

« A cette période dominée par le régime colonial, le pays était composé de trois classes : le pouvoir colonial formé par les Européens avec leurs coutumes ,leur religion et leurs privilèges (…), la deuxième catégorie était cinstituée pour les besoins de la « mission civilisatrice » des occupants et c’étaient les notables algériens : musulmans riches, collaborateurs, amis de l’étranger (…) les autres, la masse obscure des français-musulmans, étaient les modestes commerçants, fellahs ou ouvriers… » p.70.

La masse des autochtones, « français-musulmans », dans un réflexe de résistance à l’assimilation et à l’acculturation et pour défendre son espace identitaire se renferme sur elle-même, autour des valeurs qui fondent sa communauté dont la cellule familiale :

« Repliés sur eux-même, agrippés aux usages et coutumes, aux lois du Coran. C’était là leur unique planche de salut culturel. La famille :cellule puissante dans laquelle ils étaient libres !Leurs enfants :des valeurs sûres, faisant d’eux des hommes dignes ! »p.70.

Mais avec le temps, la colonisation perdure et de ce fait les valeurs conduisent à un étouffement qui empêche toute régénération ou vie ;une véritable sclérose s’installe qui pervertit les valeurs et les détourne de leur sens et leur pureté d’origine; même les valeurs sacrées sont déformées ou même falsifiées pour être remplacées par des interprétations maraboutiques et fétichistes ; le conservatisme le plus étriqué et le plus imperméable devient seul garant d’une résistance sans faille face à la culture de l’ Autre:

« Pour affirmer leur personnalité qu’ils sentaient s’effriter avec le temps, ils durcissaient, déformaient les préceptes du Livre Sacré pourtant combien simple et tolérant dans la vérité… Les tabous et le maraboutisme étaient encouragés avec bienveillance par l’occupant ; [« les fétichismes n’étaient-ils pas l’opium des peuples ?] » p.70.

C’est ainsi que la femme subit les assauts d’une mentalité très dure ; elle « est maintenue dans un état d’éternelle dépendance à l’égard de l’homme. » p.71

C’est à ce monde là que Khadidja décide de soustraire son fils ; Mouloud :

« Je ne veux pas qu’il devienne un rustre à l’esprit obscurci, imbu de sa force de mâle… Limitant sa vie à faire le plus d’enfants possible… » p.69.

La narratrice pousse son analyse sociologique en divisant l’espace social en deux parties disctrinctes et inviolables : un espace pour femmes qui se réduit à « leur cour » (p.71) et le « hammam » (p.72) ; un espace pour hommes : le « café » (p.72), la « mosquée » (p.72), et le « travail » (p.72).

Cette répartition ( un intérieur vs un extérieur )contribue à isoler davantage les femmes , à les marginaliser.

Si l’espace social est divisé, les discours également sur la condition féminine s’inscrivent dans la différence voire une opposition des opinions . Quelles sont les idées qui installent les personnages dans l’adversité ?Quels sont leurs arguments ?

2.2. Les discours idéologiques : des visions du monde antinomiques

Les discours idéologiques des personnages sur la condition féminine sont développés au cours d’une rencontre familiale chez Mouloud à Alger ; ce débat familial, une pause dans le récit des évènements, improvisé, met en confrontation les opinions les plus contradictoires. Nous pouvons répartir les protagonistes en deux clans d’énonciateurs : celui des femmes (Faïza et Malika) et celui des hommes (Kamel, Karim et Jamel). Les thèmes abordés, sans aucun tabou, et dans une grande et dense controverse, sont multiples. Quels sont-ils ?

  • - Le travail de la femme :

Pour Jamel l’activité d’une femme se résume à trois fonctions primordiales énoncées dans une brève phrase déclarative sans commentaire ni argument : les tâches domestiques, l’éducation des enfants et servir docilement le mari :

« Elles restent à la maison, éduquent les enfants et gâtent leur mari ! » p.236.

Faïza réplique par un avis différent (« au contraire » ) argumenté : elle est contre la claustration oppressive ainsi programmée de la femme ; elle donne son argument :

« Je crois au contraire que les hommes finiront par comprendre qu’il est sot de garder leurs compagnes à la maison (…) Je déteste l’oppression sous toutes ses formes » .

La femme et les lois

Pour Karim, les lois garantissent amplement la protection et le respect de la femme, niant de ce fait toute idée de son isolement ou de sa marginalité; le déictique « nos » l’implique totalement et l’installe en homme protecteur :

 « Tu parles d’oppression comme si nos femmes étaient parquées telles des bêtes sauvages! Nos lois les protègent et les respectent » p.237.

Jamel adhère au discours de Karim :il l’appuie en apportant l’argument religieux se faisant plus précis : les idées de liberté de la femme doivent se concevoir à l’intérieur des lois islamiques :

 « Et la religion ? Les principes du Coran ? Tu oubliés dans tes idées que nous sommes musulmans.. » p.237

Dans sa contre-offensive, le discours de Faïza se fait dénonciateur ; selon elle (« j’estime », verbe d’opinion), le « fanatisme » religieux déforme et falsifie le sens des lois religieuses; leur interprétation devient rigoriste :

 « (…) j’estime que le fanatisme est le plus grand obstacle au développement humain… » p.237

Elle nie mais propose également des solutions ; elle défend un idéal humaniste, cohérent, faisant une cohésion étroite entre le « développement » du pays et le bien être de tous ses citoyens :

« Ne crois-tu pas que la religion adaptée au développement de notre pays serait l’aboutissement pour une entité, un monde meilleur » p. 237.

Le discours de Faïza verse dans la dénonciation véhémente d’une société qui exlut la femme de tous ses débats et surtout des lois religieuses concernant les femmes ; ce sont les hommes qui, depuis la nuit des temps, depuis « l’apparition du Coran », légifèrent sur la condition féminine et ses attributions : 

« (…) Occupés à des ergotages dogmatiques, les meilleurs passent leur temps à discuter de tel ou tel précepte… Cela sur le dos des femmes ! A-t-il jamais existé une seule femme pour participer au débat sur la signification de la loi religieuse ? Dis-moi Karim, aussi loin que remonte le temps de l’apparition du Coran, ont-elles été consultées ?... Non ! Cela s’est fait entre hommes ; alors ne viens pas me dire qu’ils savaient ce qu’on désirait ! » p.238.

Le déchaînement verbal de Faïza est incontrôlable et occupe une grande partie de l’espace textuel. La parole de ses adversaires masculins se fait rare ou laconique. Elle continue à dénoncer avec acharnement et hargne:

- la polygamie et la répudiation : une incohérence sociale inadmissible :

La polygamie par exemple ! Pourquoi existe-elle encore chez nous ? (…) Et la validité d’un livret de famille avec quatre épouses et un contingent d’enfants… Et le « je te répudie » trois fois Sésame des hommes ! » pp.238-239.

Elle cite les inconvénients engendrés par la polygamie : ses malheurs, ses effets néfastes, la précarité pour la femme répudiée et pour ses enfants ; les exemples choisis en guise d’illustration sont pris sur son lieu de travail, l’hôpital :

« (…) Les misères scandaleuses ! Des femmes malades que les maris abandonnent pour se remarier avec une autre plus jeune… ou chassées par la rivale… les enfants malades que les mères nous supplient de garder après la guérison encore quelque temps car il n’y a rien à manger à la maison … » p.240.

  • Le divorce : dans son expansion verbale, elle évoque le divorce également en tant que source de marginalisation, de précarité et de fragilisation familiale et sociale pour la femme :

 « La divorcée est considérée comme une pestiférée ou moins que rien !...Les divorces pullulent, les familles se disloquent, les enfants sont délinquants et l’homme pérore au café !... » p.240.

 Dans ce débat tumultueux et contradictoire, la narratrice, omnisciente et omniprésente, solidaire de la cause féminine d’un bout à l’autre du roman, nous révèle que Malika a pris conscience (« elle savait ») qu’une femme est, dans les mentalités et socialement, « une moins que rien » ; elle fait donc partie d’un genre infra humain ; elle rejoint le camp idéologique de Faïza et approuve (« elle disait vrai ») les outrances justifiées d’une parole rebelle ; elle adhère, accusatrice, aux thèmes (les lois religieuses et leurs règles, la procréation, la polygamie) développés dans le discours de sa sœur:

« (…) Sa sœur disait vrai quand elle attaquait les lois établies par l’homme, brandies au nom de la foi pour protéger la femme. Elle savait que la femme n’avait pas le droit d’outrepasser certaines « règles »… A cause de son sexe qui faisait qu’on l’abordait comme une moins que rien (…)Elle n’était qu’un vagin voué à la seule activité procréatrice … (…). Médecin ? Ingénieur ? Elle n’était qu’une femme !... Et la religion, la culture, l’état, le ciel et les enfants la condamnaient (…) Qu’était-elle-? le quatrième sexe fiché dans les feuilles de paye de l’homme, légalisé dans le livret de famille de l’homme… » p.245.

A cette situation conflictuelle entre partisans et ennemis de l’émancipation de la femme, entre conservateurs et progressistes dans une même famille, Malika se pose en intermédiaire pour proposer des solutions pour mettre en accord tous les protragonistes : remplacer la polygamie par la « bigamie, le divorce ne sera demandé par l’une ou l’autre partie qu’au bout de cinq ans de mariage , pension alimentaire garantie en cas de divorce, égalité dans le travail et les salaires ».  pp.242/243.

Pour Jamel ce discours représente « des balivernes féminines ». (p.243)

En fait, le roman se caractèrise par son monologisme et il se présente comme un roman à thèse[9], « un genre narratif didactique »[10]: deux visions du monde se heurtent au sujet de la promotion sociale de la femme mais c’est le pôle positif incarné par Khadidja et Faïza qui fait triompher les valeurs authentiques sous le regad bienveillant de la narratrice. Le discours sous-jacent du roman est évident : à travers l’analyse du texte, nous constatons que le savoir, la culture, la connaissance, les livres et le travail (par leur récurrence dans les parcours narratifs des protagonistes) apparaissent comme des valeurs libératrices de la femme et de l’homme (Mouloud, Faïza-et leur adjuvant-, Khadidja), des facteurs d’ouverture des mentalités et de rationnalisation de la pensée. Ce qui s’impose aussi, c’est que la libération de la femme ne peut être concluante que par ses luttes et ses combats pour changer son espace et sa vie au quotidien.

Notes

[1] Lemsine, A., la chrysalide, chroniques algériennes, Paris, éd. des Femmes, 1976, 277. p.

[2] Sidi-Larbi-Attouche, K., dans paroles de femmes, 21 clefs pour comprendre l’écriture féminine en Algérie, éd .ENAG, rapporte, dans un entretien avec A. Lemsine les propos suivants :

« - Les femmes semblent être l’unique sujet de votre démarche littéraire… Pourquoi ?

- Vous croyez ? Eh bien faisons tomber encore un « cliché » à mon égard pour préciser que mes livres sont loin d’être une succession de « harem ». Les hommes sont aussi des protagonistes essentiels dans mon écriture. Si l’accent est mis sur les femmes, c’est parce que « c’est ce qui a été interdit », parce que culturellement, elles ont été reléguées dans l’espace domestique mais aussi parce qu’aucune révolution n’a été jusqu’au bout en faveur de la condition féminine dans nos pays. Et jusqu’à ce jour « l’ambiguïté sur ce sujet demeure en dépit de l’avènement de la démocratie. »pp.19-20.

[3] Austin, J.L., dans quand dire, c’est faire, éd. du Seuil (1991), définit un acte illocutoire: « il s’agit d’un acte effectué en faisant quelque chose, par opposition à l’acte de dire quelque chose. » p.113.

[4] Rubin Suleiman, S., dans le roman à thèse ou l’autorité fictive, définit l’acte de parole perlocutoire en corrélation avec l’acte de parole illocutoire : « Si les actes de parole illocutoires se définissent en termes de l’intention manifestée par le locuteur, les actes perlocutoires se définissent en termes de l’effet qu’ils produisent sur un auditeur : persuader, convaincre, effrayer, faire agir quelqu’un d’une certaine manière, sont tous des actes perlocutoires. »36.

[5] Jouve, V., dans la poétique du roman, éd. Armand Colin, 2001, définit un incipit comme moyen d’établir un contrat de lecture avec le lecteur : « Le début d’un roman est l’autre lieu où se noue le contrat de lecture. Il se définit par une triple visée : informer, intéresser et indiquer l’identité du texte lu. », p. 11

[6] Jouve, V., ibid., p. 11, définit le concept de paratextualité : « Le texte romanesque programme en grande partie sa réception. Tout roman, d’une certaine manière, propose à la fois une histoire et son mode d’emploi. Une série de signaux indique selon quelles conventions le livre demande à être lu. L’ensemble de ces indications constitue ce que l’on appelle le « pacte » ou le « contrat de lecture ». Il se noue à deux emplacements privilégiés : le paratexte et l’incipit. »

[7] Piégay-Gros, N., dans, introduction à l’intertextualité, éd. Dunod, 1996, définit la notion d’intertextualité (en se référant à « la trame de l’intertexte », la pensée, n°215, octobre 1980) ainsi: « l’intertextualité est la perception par le lecteur de rapports entre une œuvre et d’autres qui l’ont précédée ou suivie. Ces autres œuvres constituent l’intertexte de la première. », p. 16.

[8] Rubin Souleiman, S., op. cité, reprend R. Barthes : « Le fait que le roman- et plus généralement le récit- réaliste peut-être défini en termes de redondance n’a pas échappé aux théoriciens du récit. Selon Barthes, un des traits essentiels qui distinguent le texte « lisible » des textes modernes, c’est- « la peur obsessionnelle de manquer la communication du sens » - d’où le recours à la redondance, ce « babil sémantique » où la signification est « excessivement nommée » p. 191.

[9] Rubin Suleiman, S., op. cité, définit le roman à thèse ainsi : « Je définis comme roman à thèse un roman « réaliste » (fondé sur une esthétique du vraisemblable et de la représentation) qui se signale au lecteur principalement comme porteur d’un enseignement, tendant à démontrer la vérité d’une doctrine politique, philosophique, scientifique ou religieuse. » p. 14

La Chrysalide correspond au modèle à « structure d’apprentissage » défini théoriquement ainsi : « Syntagmatiquement, on peut définir une histoire d’apprentissage (de bildung) par deux transformations parallèles affectant le sujet : d’une part la transformation ignorance (de soi) →connaissance (de soi) ; d’autre part, la transformation passivité action. Le héros va dans le monde pour se connaître et atteint cette connaissance à travers des actions qui sont à la fois des « preuves » et des « épreuves. » p. 82

Le schéma narratif d’apprentissage pour nos deux héroïnes serait, selon cette théorie : « affirmer l’Erreur → nier l’Erreur → affirmer la Vérité » p.93

[10] Rubin, Suliman, S., ibid. p.35.