Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Au Maghreb, nous nous situons dans un contexte culturel fortement marqué par l’autorité patriarcale soutenue par le discours religieux : la religion musulmane. L’espace de l’écriture féminine devient donc l’agent qui permet de déconstruire les structures qui agissent au stade du symbolique selon la terminologie de Bourdieu; mais l’écriture devient également le lieu permettant de reconstruire une identité marquée par le sexe et par un désir de représentation par rapport à l’Autre normativisé.

Parler de femme, d’écriture et de Maghreb renvoie ainsi au fait de rendre la voix à celles qui sont restées dans l’invisibilité, claquemurées dans le silence des maisons enfermées, réduites à un objet dont le rôle se limitait aux tâches domestiques, à l’affectif et aux cérémonies familiales.

Dans ce contexte culturel fortement marqué par l’autorité patriarcale, les femmes dont la parole a été longtemps voilée osent enfin se dire, transgressant l’ordre établi, certains tabous et écrivent ce qu’elles n’osent pas ou ce qu’elles n’ont pas osé dire.

Elles entrent dans le territoire de l’écriture et se frayent péniblement et douloureusement un chemin à travers les mots. Elles, qui ont longtemps été porteuses de la mémoire et de la parole des autres ; elles, dont la voix n’était jusque-là que murmures, forcent les dits et les non-dits pour poser sur le monde un autre regard différent, à la fois lucide et passionné.

En effet, ayant été longtemps exclues de l’espace public et par conséquent exclues aussi de l’espace de l’écriture et cela pendant des siècles durant, ces femmes écrivaines portent dans leur inconscient cette marque de mise à l’écart, et leur parole est souvent arrachée aux autres mais en même temps arrachée de soi car elle implique une mise à nu, un dévoilement C’est une parole faite de balbutiements parfois maladroits, de cris à peine audibles.

C’est cette exclusion séculaire mémorisée, cette différenciation historique qui donnerait une tonalité différente à leur écriture.

Mais depuis quelques années ce texte féminin s’érige comme un corpus important à l’intérieur de la littérature francophone et offre une écriture autre par rapport aux modèles existants majoritairement masculins. Il vient se situer et exister face à une autre pratique d’écriture, face à un autre rapport au langage, aux mots, à la littérature.

Il s’agit pour la femme maghrébine de s’établir comme sujet à part entière, de s’écrire autre que ne l’ont écrite les hommes, s’écrire non pas de l’extérieur mais de l’intérieur. Le corps féminin joue le rôle central ; il est désormais senti et non pas vu.

Elle tient un langage qu’elle seule peut tenir car la vision de la femme, la vision qu’elle a d’elle-même et du monde, elle est la seule à pouvoir la retransmettre, la continuer, la communiquer, la laisser voir. « Les écrivains les ont “faites autres” et c’est lorsqu’elles prennent la parole, lorsqu’elles se disent, qu’il leur est enfin possible de se faire elles-mêmes »[1].

L’écriture féminine symbolise d’une part la révolte, la fuite mais elle acquiert également un aspect vital, un territoire d’exil et d’errance

Le texte maghrébin féminin d’expression française est un texte qui intéresse par les thèmes réalistes qu’il aborde, par les problèmes sociaux qu’il traite. Ces textes sont des appels de détresse, des appels de prise de conscience, d’un mal-être.

Le texte de Fatima Bakhaï intitulé Un oued pour la mémoire s’inscrit dans cette mouvance d’idées. C’est un texte de femme mettant en scène une femme avec toute sa sensibilité, ses émotions, ses impressions et ses rêves. C’est l’expression d’une conquête identitaire qui se dessine à travers son roman : identité à la fois d’un peuple perçu par une femme et identité féminine ; c’est l’expression du vécu et du désiré qui tente de poser un regard critique sur une société et où la parole est sujet, objet et action pour se libérer, dénoncer et s’affirmer.

En effet, par le truchement de toute une symbolique, allant jusque dans le choix des noms de ses personnages féminins, F.Bakhaï raconte l’histoire de Aïcha et reflète à travers son récit, non seulement la confrontation inhérente face à l’identité post-coloniale mais aussi la confrontation face à la condition de l’individu sexué.

Aïcha dont le prénom est le participe présent qui dérive du verbe « vivre » en arabe est dépositaire de l’histoire de sa ville (Oran), de son peuple, de ses origines :


« Mille ans, un peu plus ou un peu moins, mille ans que notre ancêtre a posé pour la première fois les pieds sur ces rivages, mille ans que de générations en générations nous racontons son histoire, et même si notre aïeul ne s’y reconnaîtrait plus, et bien cela ne fait rien, l’important est de garder dans nos mémoires son souvenir, et si les aventures ont été transformées, embellies, enrichies par tous les grands-pères, toutes les grands-mères qui les ont racontées à leurs petits enfants, c’est parce que tous l’ont aimé, chacun à sa manière. »[2]

Aïcha « la vivante » représente la digue impavide, résistante contre le déferlement colonial. Malgré son ignorance, elle réussit quand même à transmettre le flambeau de la continuité à sa petite fille Mounia ; prénom que notre écrivaine semble avoir choisi intentionnellement et qui est assez significatif également : Mounia dans la langue arabe signifie espoir ou espérance. Un signifiant qui renvoie à un signifié richement chargé d’un futur bonheur.

Ce deuxième personnage féminin intervient dans l’histoire au moment où Aïcha vit solitaire dans son rêve, perdue, triste et désemparée, n’ayant pas trouvé dans son entourage la personne qui, comme elle, reprendrait à son tour, l’histoire orale de son peuple afin de la retransmettre. ;

« Grand-père était parti, il l’avait laissée seule et démunie. Il n’y avait plus personne pour lui montrer le chemin (…) trop d’ignorance. Qui allait s’attarder aux émois d’une petite fille qu’un vieillard encombrant avait sorti de l’ombre »[3]

Mounia qui est née juste après la mort de Moussa le mari de Aïcha et que tout le monde désirait qu’elle soit un garçon pour porter le prénom de son grand-père, joue un rôle crucial dans la mesure où elle bouleverse l’ordre des choses, s’érige contre toute sa famille et choisit ce qu’elle voulait et non ce qu’on lui imposait d’être. Sa voie était divinement tracée. Son objectif était bien délimité. Guidée inlassablement par l’histoire orale de sa grand-mère, elle est encouragée de rendre ces histoires plus vivantes, plus réelles et plus concrètes. Elle opte pour la vocation d’historienne et pour elle, comme elle le dit si bien:

« C’est maintenant, grand-mère, que l’histoire commence »[4].

Aïcha finit par se rendre compte que la personne qu’elle attendait pour prendre la relève était finalement une fille. Une « Mounia »un prénom prédestiné qui assurera la continuité et qui enseignera aux progénitures futures l’histoire de son pays et la pérennité de l’amour de la patrie. Ses écrits seront sacrés, inaltérables, dans leur pleine signification et leur entière fidélité.

« C’est drôle dit tout à coup Aïcha, le regard dans le vague, j’ai toujours pensé que ce serait un garçon »[5].

Effectivement, dans une société où la sphère du pouvoir est consacrée aux hommes alors que les femmes sont toujours reléguées au second plan, « identifiées comme ayant une citoyenneté domestique avant tout, les femmes se voient du même coup dépourvues du pouvoir qui régit l’univers où on les confine puisque ce sont les hommes qui détiennent le pouvoir de la famille »[6]

Il était donc presque normal que notre héroïne s’attende à voir un garçon reprendre l’histoire de son peuple afin de l’immortaliser. Mais ce qu’elle ignore est que sa société était en pleine réforme déjà à partir du moment où elle-même a été dépositaire d’une bibliothèque qu’un docteur lui avait léguée alors qu’elle ne savait ni lire ni écrire :

« Tu vois ces livres ? (..) Et bien, ils t’appartiennent. C’est pour toi que je les garde depuis si longtemps. Mais je ne savais pas que c’était toi, une jeune fille qui, à sa naissance déjà, a contrarié son monde en n’offrant pas ce que l’on attendait ! tu devais être « Moussa » et l’histoire aurait été belle, tu es « Mounia » et je m’en réjouis. On m’a toujours appris que nous les femmes, nous n’étions qu’une sorte d’appoint, un complément nécessaire sans doute mais sans grande valeur, interchangeable sans façon. L’essentiel, le beau, l’intelligent, le vrai sont masculins. J’ai failli y croire, accepter la loi sans me poser de questions et c’est si vrai que jusqu’à ce jour, je pensais que moi, femme qui avait osé affronter les sarcasmes et les moqueries en conservant des livres étrangers à mon monde, j’attendais un homme pour les recueillir » [7].

Mounia n’est point la grand-mère avilie et soumise à l’ignorance, à la société, aux traditions. C’est au contraire le bourgeon heureux de l’indépendance qui s’étiolera sous un autre drapeau, sous d’autres cieux plus lumineux, plus clairs. Elle est libre, dans son pays libre, et où elle pourra s’exprimer librement.

« Les paroles de Mounia étaient comme l’oued de Grand-père. Rien n’aurait servi de l’interrompre. Les flots avaient de fougue, de passion pour se soucier de la contradiction. La tempérance n’étai plus de mise. Il fallait suivre leur cours impétueux, la pente les entraînait dans une course folle et l’écume jaillissante indiquait seulement quelque roc millénaire qui résistait encore mais deviendrait bientôt galets dociles et lisses, là-bas, plus loin, où l’oued assagi étalerait ses eaux, ne leur permettant plus qu’un petit clapotis sur les berges tranquilles. »[8]

L’appel de la mémoire s’insère au projet d’écriture de Bakhaï dans une pratique collective correspondant à une affirmation historique d’identité féminine et maghrébine bien prononcée qui raconte des espoirs, des envies, des frustrations, des souffrances, des privations de la femme d’antan, d’aujourd’hui et la femme à venir.

Par le biais de Mounia, F. Bakhaï représente toute cette nouvelle génération de femmes qui ont bouleversé la société maghrébine et bousculé les traditions ; cette flamme féminine, porteuse d’espoir et dépositaire d’un savoir et d’une histoire. Cette parole longtemps voilée, se dévoile, se libère, consciente du pouvoir de l’écriture comme contrepoids à cet héritage culturel. Le refus social auquel la femme a été soumise se récupère avec la pratique de l’écriture. Et l’instruction est le seul remède à une vie libre tel que le montre notre auteure dans son récit. L’écriture féminine n’est pas une écriture arbitraire ; elle est le lieu de résistance, de combat contre un discours traditionnellement transmis par une culture misogyne et son activité créatrice a été conçue comme libératrice, voire même dénonciatrice d’un espace privé réservé aux femmes face à «l’espace public» communément réservé aux hommes.

À l’intérieur du corpus des textes de femmes, je situerai l’écriture de Fatima Bakhaï comme un référent d’une nouvelle écriture de femme: entre maghrébinité et féminité nous assistons à la déconstruction de stéréotypes de genre et à une réinterprétation du sujet Femme.

En choisissant de « révéler », en se présentant comme un être humain de sexe féminin qui a sa propre façon de voir, l’écrivaine apporte une revendication de spécificité et d’originalité qui va plus loin que la revendication d’égalité. Ces aspects deviennent tout particulièrement importants car ces nouvelles voix qui s’érigent à l’intérieur de la littérature francophone rassemblent les aspects d’une «conscience féministe ».

Notes

[1] Slama, B., « Femmes écrivains » dans misérable et glorieuse, la femme du XIXe siècle, Paris, Fayard, 1980, p. 226.

[2] Bakhaï, F., Un oued pour la mémoire, p. 17.

[3] Ibid, p.108.

[4] Ibid, p113.

[5] Ibid, p. 104.

[6] Mernissi, F., «Sexe, Idéologie, Islam, Paris, Tierce, 1983, p. 158.

[7] Op-cit, p.105.

[8] Ibid, p.114.