Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Lorsqu’on compare les itinéraires parcourus par Simone de Beauvoir et Fatima Mernissi, on est aussitôt frappé par l’affinité évidente qui semble exister entre ces deux femmes remarquables. L’une comme l’autre, elles ont centré l’essentiel de leur pensée sur la condition féminine, soulignant l’importance de la scolarisation et des études pour améliorer le sort des femmes et mettant l’accent sur la nécessité de l’indépendance économique de celles-ci. Un autre point en commun réside dans le fait qu’elles ont commencé par écrire des essais pour ensuite se tourner vers l’écrit autobiographique, ce qui montre, bien que de façon rétroactive, que chez l’une comme chez l’autre, la pensée théorique puise ses racines dans le vécu.

Dans ce qui suit, je me propose de faire un rapprochement plus soutenu de l’oeuvre de ces deux auteures femmes en insistant sur les deux textes autobiographiques où elles ont évoqué leur enfance: Mémoires d’une jeune fille rangée (1958) de Simone de Beauvoir et Rêves de femmes: une enfance au harem (1994) de Fatima Mernissi. Il faudra préciser aussitôt que Mernissi a écrit son livre en anglais, mais que la traduction française, parue deux ans après la version originale, et à laquelle je me référerai par la suite, a été revue et adaptée par l’auteure elle-même. Dans mon analyse, je tiendrai compte, bien entendu, de l’écart - temporel, géographique et culturel - qui sépare ces deux textes. De plus, je ne me limiterai pas à leur seul contenu mais je m’attarderai aussi sur les stratégies narratives et les choix éthiques et esthétiques qui les sous-tendent. Enfin, j’essayerai de répondre à la question aussi pertinente que complexe: Fatima Mernissi, serait-elle la Beauvoir du temps présent, au monde arabe aussi bien qu’en Occident?

Commençons par une brève notice biographique de chacune des deux auteures-femmes qui nous intéressent ici[1]. Née en 1908, Simone de Beauvoir est issue d’un milieu bourgeois, aisé et catholique. Elle est l’aînée d’une famille de deux enfants, poursuit des études brillantes et comme son père a perdu sa fortune après la Grande Guerre, il n’a plus les moyens de marier ses filles comme il l’aurait souhaité. Elles seraient donc contraintes de pourvoir à leurs propres moyens. Agrégée de philosophie en 1929, Beauvoir enseignera jusqu’en 1943, l’année où elle publie son premier roman, L’Invitée. Entretemps elle a rencontré Jean-Paul Sartre qui deviendra le compagnon de sa vie. Vivant en union libre sans avoir d’enfants, le couple Beauvoir-Sartre deviendra l’emblême de l’égalité sexuelle pour toute une génération de jeunes en Occident. Dans les années 70, Le Deuxième sexe, essai sur la condition des femmes paru en 1949, deviendra l’ouvrage de référence des féministes de la deuxième génération. D’un autre côté, le féminisme beauvoirien devient la cible d’âpres critiques. La nouvelle génération reproche à Beauvoir d’avoir oblitéré l’importance de la maternité dans la vie des femmes. Un autre point de critique qui lui sera adressé surtout après sa mort, survenue en 1986, c’est d’avoir embelli sa relation avec Sartre. Car comme en témoignent ses écrits intimes et sa correspondance publiés posthumement, ce fut moins une relation d’amour passionnel qu’une complicité qui sous-tendait une alliance dont Beauvoir elle-même a par ailleurs dû payer les frais, ainsi que plusieurs jeunes filles de son entourage.

Fatima Mernissi est née en 1940 à Fez dans dans une famille appartenant à la grande bourgeoisie marocaine. Elle a passé son enfance dans un harem domestique, c’est-à-dire, dans une famille élargie consistant de sa grand-mère paternelle, ses oncles et ses tantes paternels y compris les divorcées, et une rimbambelle de petits cousins et cousines. Cette grande maison représente l’espace musulman traditionnel, dans la mesure où les sexes y sont séparés et qu’un gardien en surveille les entrées et les sorties. Fatima Mernissi comptera parmi les premières élèves de l’enseignement mixte au Maroc, qui fut introduit sur l’instigation des nationalistes en 1942. Elle poursuit ses études à Rabat, puis en France et aux Etats-Unis, à une époque où peu de femmes au Maroc avaient encore accès à l’enseignement supérieur. Sur ce point, on peut la considérer comme une pionnière. Ceci est également vrai pour Simone de Beauvoir d’ailleurs, figurant parmi les premières femmes diplômées de l’Ecole Normale supérieure de la rue d’Ulm à Paris.

En 1983, Mernissi publie son premier livre: Sexe, idéologie et Islam. Cet ouvrage l’a rendue célèbre dans le monde entier. En 1987 paraît Le Harem politique: le prophète et les femmes (Paris, Albin Michel, 1987) qui lui valut de graves menaces de la part de certains groupes d’intégristes. Pourtant elle continue à publier, pour devenir, vers la fin du XXe siècle, l’un des auteurs marocains les plus en vue. En parallèle de sa carrière d’écrivaine elle mène un combat pour l’améliorisation du sort des plus démunis dans son pays d’orgine. Elle crée les “Caravanes civiques”, un réseau de relations internationales pour donner une voix aux artistes, aux intellectuels et aux analphabètes des régions les plus isolées du Maroc, de même que le collectif “Femmes, familles, enfants”, qui a pour but d’aider les femmes et les enfants les moins favorisés. En mai 2003, elle reçoit le prix littéraire du Prince des Asturies en Espagne. En 2004 elle est une des trois lauréates du très prestigieux prix Erasmus aux Pays-Bas. Dans le rapport du jury il est stipulé que, grâce à son œuvre, Mernissi est devenue un modèle pour les jeunes filles des nouvelles générations. Elle les aide à se créer une identité propre en tant que femmes musulmanes et émancipées[2].

Pour comparer les deux récits autobiographiques, Mémoires d’une jeune fille rangée et Rêves de femmes. Une enfance au harem, je me propose d’en analyser d’abord la forme et les procédés de narration, y compris le paratexte. Ensuite, je traiterai de la question du contexte culturel et historique tel qu’il fonctionne à l’intérieur du texte, pour finir par une comparaison des concepts du féminin et de la féminité tels qu’ils ont été dé- et reconstruits par les deux auteurs en question.

Les ouvrages de Beauvoir et de Mernissi sont présentés tous les deux comme des mémoires: un récit autobiographique, dans lequel l’auteur parle de sa vie rétrospectivement. Ce genre littéraire requiert donc une certaine maturité de la part de l’auteur. Quand paraît l’ouvrage qui formera le premier tome de son autobiographie, Beauvoir a cinquante ans et elle est déjà un auteur de renom. Quant à Mernissi, elle a 54 ans lorsqu’elle publie le récit de son enfance. Lorsqu’on compare les incipits de ces deux textes, il se trouve qu’ils commencent exactement de la même façon, par la date et le lieu de naissance du je-narrateur.

Voici la première phrase de Mémoires d’une jeune fille rangée: ‘Je suis née à quatre heures du matin, le 9 janvier 1908, dans une chambre aux meubles laqués de blanc, qui donnait sur le boulevard Raspail.’[3] A quoi correspond le passage suivant dans Rêves de femmes: ‘Je suis née en 1940 dans un harem à Fès, ville marocaine du IXe siècle, située à cinq mille kilomètres à l’ouest de La Mecque, et à mille kilomètres au sud de Madrid, l’une des capitales des féroces chrétiens’[4].

La première chose qui saute aux yeux lorsqu’on compare les deux passages citées, c’est l’eurocentrisme, voire, le parisianisme de Beauvoir. Pour elle, le fait que le boulevard Raspail se trouve à Paris, est une évidence qui ne demande point d’explications géographiques plus précises. Mernissi, en revanche, prend en compte le fait que sa ville natale se trouve à la périphérie du monde occidental et du monde arabe. Mais cette différence d’optique entre les deux auteurs pourrait être envisagée aussi d’une autre manière. Car elle nous montre Mernissi comme un auteur s’adressant délibérément à un public international et même mondial - n’oublions pas qu’elle a écrit la plupart de son oeuvre en anglais - tandis que Beauvoir, un demi-siècle plus tôt, ne semble pas avoir envisagé la possibilité d’écrire pour un lectorat non-français, voire non-européen.

Il est autrement remarquable que Mernissi choisit d’introduire Fès, sa ville natale, comme étant à cheval sur deux continents, l’Europe et l’Afrique. Ainsi est posée, dès le début, la question de l’appartenance culturelle du Maroc, voire, du Maghreb, et de la mémoire collective qui s’y rattache. Car dans la vue de l’auteur, elle puise ses origines à la fois dans le monde arabe et dans celui d’al-andaluz: l’histoire millénaire du bassin méditerranéen réunissant l’Europe et l’Afrique.

Si les incipits de ces deux récits se ressemblent tout en se différenciant, cela vaut aussi pour leurs fins respectives où est relatée la perte définitive de l’ami(e) de coeur. Cette rupture, aussi douloureuse qu’elle soit, marque en même temps le passage de l’enfance à l’âge adulte. Chez Beauvoir, c’est l’histoire de Zaza, qui au lieu de choisir la rébellion - contre les valeurs bourgeoises, sa classe, son sexe - comme le fait la narratrice elle-même, finit par se plier aux volontés de ses parents. Peu après, elle attrape une maladie grave et meurt prématurément. Simone, l’insurgée, réussit à intégrer le monde des hommes, en revanche. Celui-ci est symbolisé par l’enseignement supérieur et l’Ecole normale. Dans l’autobiographie de Mernissi, l’histoire de la jeune Fatima se termine par la séparation d’avec Samir, son cousin et camarade inséparable, dès le moment où le jeune garçon est banni du hammam des femmes. Mais la dernière phrase du récit de Mernissi suggère que sa protagoniste ne se résignera pas non plus que Beauvoir au rôle traditionnel qui est imparti aux femmes dans le Maroc des années 40 : ‘Si tu ne peux pas quitter le lieu où tu te trouves, tu es du côté des faibles’, lui rappelle la vieille servante Mina[5]. Dans sa vie adulte, Fatima suivra sa propre voie au lieu de partager le destin des recluses du harem.

Considérons maintenant le paratexte des deux ouvrages, en commençant par leurs titres respectifs. Ce qu’ils ont en commun, c’est une certaine ironie, la suggestion qu’il s’agit, dans les deux cas, d’une destinée qui sera le contraire de ce que leur titre cherche à nous faire croire. Car le lecteur sait très bien que l’héroïne des Mémoires d’une jeune fille rangée ne se conformerait point à l’image d’une jeune fille ‘rangée’, telle que la chérissait la bonne bourgeoisie parisienne du début du vingtième siècle. De son côté, la Fatima de Mernissi ne se contenterait point des rêveries attribuées à son sexe, mais se révoltera contre le sort qui l’attendit en tant que femme.

Ce qui différencie les deux titres pourtant, c’est l’opposition entre l’individuel et le collectif qu’ils renferment: ‘une jeune fille’ chez Beauvoir, rêves de femmes sans précision chez Mernissi. Cette différence d’optique est soulignée encore par les couvertures des deux ouvrages respectifs, du moins dans la collection ‘poche’ dont je me suis servie pour rédiger cet article.

Sur la couverture de l’ouvrage de Beauvoir nous trouvons le portrait dessiné d’une jeune fille qui anxieusement nous regarde. La couverture de l’autobiographie de Mernissi est ornée d’une photo en noir et en blanc d’une cour intérieure, avec notamment trois touches de couleur vive, représentant trois femmes marocaines, vues de dos. Au lieu d’interpeller le lecteur, comme le fait la jeune fille représentant Beauvoir, les femmes sur la couverture de Mernissi ne regardent pas le lecteur, tandis que lui ne voit pas non plus leurs visages.

Pour une écrivaine qui a beaucoup écrit sur le port du voile dans le monde arabe, le choix de cette photo ne me semble pas gratuit. Bien au contraire. Car il y a un lien intertextuel évident entre cette image et le fameux tableau d’Eugène Delacroix, commenté de nos jours par Assia Djebar, Rachid Boudjedra et Mernissi elle-même : Femmes d’Alger dans leur appartement[6]. Non ‘exposées’ aux regards étrangers comme le sont les Algériennes de Delacroix, les Marocaines de Mernissi y fournissent un contrepoint, en tournant le dos au public. Ce geste n’a rien de contestataire, pourtant. Les femmes sur la photo ne font qu’évoluer dans l’environnement qui est le leur et dont le regard orientalisant ou exotisant de l’Occident est simplement absent.

En second lieu, la photo ornant la couverture du livre de Mernissi ne fait que souligner encore l’importance de l’histoire collective dans son récit. Les “rêves de femmes”, auxquels fait référence le titre de son ouvrage, se traduisent, au niveau du texte, dans l’emploi fréquent du ‘nous.’ Ainsi, si le narrateur et l’acteur se confondent dans cette narration homodiégétique, la première ayant tendance à s’assimiler aux autres habitants de la grande maison, les femmes et Samir en particulier. Je suppose qu’il s’agit ici d’un choix éthique de la part de l’auteur, par lequel elle souligne la coutume, liée à sa culture d’origine, de s’exprimer au nom d’une collectivité, plutôt qu’individuellement.

Dans Mémoires d’une jeune fille rangée le thème de la solidarité, et plus précisément la solidarité entre femmes, si importante dans le récit de Mernissi, est quasi-absente. On a l’impression que la femme protagoniste se retrouve toute seule dans son combat émanicipatoire, tandis que l’héroïne de Mernissi se sait fortement appuyée par sa mère en premier lieu, mais aussi par une partie des femmes de son entourage. Par comparaison, Simone se révèle être une jeune fille très isolée au fait, ayant commes seules compagnes d’école ses livres et l’étude. Les liens qui la lient à sa soeur cadette et à sa meilleure amie Zaza ne sont pas dépouvus d’ambiguïté. Simone considère la première plutôt comme son élève, tandis que la seconde est décrite ainsi :

Zaza commençait à redouter l’avenir ; était-ce la raison de ses insomnies ? elle dormait mal ; souvent elle se relevait la nuit et se frictionnait de la tête aux pieds à l’eau de cologne; le matin, pour se donner du coeur, elle avalait des mélanges de café et de vin blanc. Quand elle me racontait ces excès, je me rendais compte que beaucoup de choses en elle m’échappaient. Mais j’encourageais sa résistance et elle m’en savait gré : j’étais sa seule alliée. Nous avions en commun de nombreux dégoûts et un grand désir de bonheur[7].

On notera que dans ce passage, le sentiment de solidarité n’est évoqué qu’en dernier lieu. De plus et autrement remarquable, il ne repose pas tant sur des intérêts partagés mais sur des dégoûts communs. Ce n’est finalement que dans la phrase finale de ses mémoires et au moment où Zaza s’est déjà éteinte que Beauvoir conçoive le lien qui l’unissait à Zaza en termes d’un ‘nous’, d’un combat mené à deux:

« Souvent la nuit elle m’est apparue, toute jaune sous une capeline rose, et elle me regardait avec reproche. Ensemble nous avions lutté contre le destin fangeux qui nous guettait et j’ai pensé longtemps que j’avais payé ma liberté de sa mort » (ibidem, p. 512).

Les rares moments où la narratrice de Beauvoir se décrive elle-même comme faisant partie d’un collectif, d’un ‘nous’ ou d’un ‘on’, il s’agit de la bande d’amis qui s’est formée autour du jeune Sartre, rencontré à la Sorbonne, et de laquelle elle fait désormais partie:

« Nous travaillons surtout le matin. L’après-midi, après avoir déjeuné au restaurant de la Cité ... , nous prenions de longues récréations. ... On jouait au billard japonais, au football miniature, on tirait à la carabine, je gagnai à la loterie une grosse potiche rose. Nous nous entassions dans la petite auto de Nizan, nous faisions le tour de Paris en nous arrêtant çà et là pour boire un demi à une terrasse » (p. 476).

Si nous comparons le passage cité ci-dessus à celui évoqué par Mernissi à la fin de son autobiographie, nous constatons que pour chacune de ces deux femmes la voie vers la libération et l’éducation requiert des alliances avec l’autre sexe. Dans le cas de Beauvoir, son émancipation est marquée par l’accès au monde des hommes et des amitiés masculines. Tandis qu’elle s’est sentie plutôt seule dans l’univers féminin qu’elle avait connu au lycée, ce n’est qu’au moment où elle entre à l’université, espace encore largement ‘macho’ à cette époque, qu’elle commence à s’épanouir sur le plan social.

Pour Mernissi, c’est le contraire qui se produit. Au moment où son ami d’enfance se voit interdit l’accès au hammam des femmes, elle prend connaissance de l’énorme fossé qui sépare les hommes et les femmes dans la société marocaine des années 40 du siècle dernier. Cette découverte douloureuse la pousse aussi à aller de l’avant, tout comme Beauvoir, et à ne pas se résigner au sort qui lui est réservé par la tradition. Elle part donc à la conquête d’un monde dominé par les hommes. Si elle réussira à s’y créer des liens de complicité, comme autrefois avec son cousin Samir, nous n’en savons rien. Mais, à l’encontre de Beauvoir, elle s’y sait soutenue par ses parentes, restées derrière dans la grande maison de Fes.

Concluons donc provisoirement que dans l’itinéraire parcouru par l’héroïne de Mernissi, la solidarité entre femmes joue un rôle plus grand que chez Beauvoir. Chez cette dernière c’est la solidarité basée sur le travail intellectuel qui l’emporte, en revanche. Car mise à part l’héroïne elle-même, il n’y a guère d’autres femmes qui, à cette époque, font partie de la petite bande autour de Sartre avec qui Beauvoir aurait pu établir un échange intellectuel comparable à celui qui existait entre elle et Sartre. On y ajoutera que si Beauvoir a fait l’expérience d’une forme de sororité comparable, ce fut beaucoup plus tard, dans les années 70, lorsqu’elle devient une des inspiratrices du mouvement de libération des femmes (MLF)[8]

Ceci m’amène au contexte historique évoqué par les deux auteurs. Dans les Mémoires de Beauvoir, c’est la Première Guerre mondiale qui chez la narratrice aiguisera l’idée de l’existence du monde extérieur. Une partie de son école est aménagée en hôpital militaire et elle s’apitoie sur le sort des petits réfugiés. La guerre la confronte aussi à l’empire colonial français, bien que l’image que nous en confère son autobiographie, soit naïve, voire, exotique plutôt que réelle. La petite Simone s’extasie devant des soldats hindous enturbannés et, ‘en plantant des drapeaux alliés dans tous les vases’, elle joue, ‘au vaillant zouave.’ (37). Chez Mernissi, au contraire, le contexte colonial est problématisé dès le début. Car le monde extérieur dans le Maroc des années 40, ce sont aussi les soldats français qui se sont installés dans la Ville Nouvelle jouxtant la Médina où se trouve la grande maison de sa famille :

La plupart des gens se déplaçaient à pied dans la Médina ... Les Français avaient peur de s’aventurer à pied. Ils étaient toujours dans leur voiture ... Cette peur était très étonnante pour nous, les enfants, car nous nous rendions compte que les grandes personnes pouvaient avoir aussi peur que nous ... C’est que la Ville Nouvelle était en quelque sorte leur harem. Exactement comme les femmes, ils n’avaient pas le droit d’aller librement dans la Médina. Ainsi, il était possible d’être à la fois puissant et prisonnier d’une frontière[9].

Mernissi enfant vit donc dans une ville occupée par une armée étrangère. Quand elle est encore toute jeune, l’héroïne, comme celle de Beauvoir, fait l’expérience de la guerre, mais dans son cas il s’agit d’une guerre qui se déroule à deux pas de son foyer. A l’encontre de Beauvoir, elle ne s’en souvient plus à l’âge adulte, mais d’après ce que lui a raconté sa mère, Samir et elle-même, ils en étaient tout traumatisés :

“Nous avons dû vous conduire au sanctuaire Moulay-Driss plusieurs vendredis de suite pour que les sharifs effectuent sur vous un rituel de protection, et il m’a fallu mettre une amulette coranique sous ton oreiller pendant un an avant que tu ne retrouves un sommeil normal.” (26)

Nous voilà très loin du patriottisme de la petite Simone qui nous est conté sur un ton hilare. Chez Mernissi, les enfants ont vraiment dû payer les frais de la guerre coloniale. En plus, pour les habitants de Fès, enfants et adultes réunis, cette guerre a continué, bien que sournoisement, jusqu’au jour de leur indépendance. Il en découle que l’expérience de la guerre a vraiment formé Fatima enfant, d’autant plus qu’elle a grandi dans un milieu nationaliste. Par conséquent, sa conscience politique s’est développée dès l’enfance, tandis que la protagoniste des Mémoires d’une jeune fille rangée, tout en se révoltant contre son milieu d’origine, restera pendant très longtemps une figure a-politique. Ceci est confirmé notamment par son Journal de guerre, tenu pendant les premières années de la Deuxième Guerre mondiale, mais dans lequel les moments de réflexion sur la situation politique du moment sont très peu nombreux[10].

Passons maintenant du contexte historique au contexte culturel des deux ouvrages. Pour les deux auteures, le contraste entre l’intérieur et l’extérieur, l’en-ville et la campagne, a joué un rôle fondamental dans leur enfance. Et qui plus est, sur ce point leurs goûts se répondent parfaitement. Car pour les deux protagonistes, la vie en dehors de la ville est synonyme de liberté et de bonheur. ‘Tout changeait lorsque je quittais la ville et que j’étais transportée parmi les bêtes’ (p. 32), écrit Beauvoir, et, un peu plus loin:

« Mon bonheur atteignait son apogée pendant les deux mois et demi que, chaque été, je passais à la campagne. Ma mère était d’humeur plus sereine qu’à Paris; mon père se consacrait davantage à moi; je disposais, pour lire et jouer avec ma soeur, d’immenses loisirs » (105).

Pour la narratrice de Rêves de femmes, la vie à la campagne signifie un univers où il n’y a ni barrières, ni frontières, où les femmes jouissent d’une plus grande liberté. La ferme, c’est aussi la demeure de sa grand-mère maternelle Yasmina, femme rebelle et attachante qui prédit un Maroc futur où la polygamie sera abolie : ‘... où il y aura un homme pour chaque femme’ (37). Pour la narratrice la nature rebelle de sa mère s’explique justement par son passé rural, représentant un univers où les Marocaines, par tradition, jouissaient d’une liberté de mouvement plus grande[11]. Sur ce point, il existe une certaine affinité entre les deux textes. Bien que la mère de Simone ne vive pas dans un harem, évidemment, le milieu parisien et bourgeois dans lequel elle évolue, semble tout-de-même l’entraver dans ses mouvements, l’enfermant dans un monde clos fait de nombreux interdits et convenances. On se rappellera que dans le milieu bourgeois que nous dépeint Beauvoir et qu’illustre le drame de Zaza, le mariage arrangé existait toujours et les femmes n’avaient pas encore obtenu le droit de vote. Ainsi, la condition des femmes n’y était pas entièrement opposée à celle des Marocaines dans les années 40.

Le deuxième aspect culturel que j’aimerai aborder ici, c’est le rapport que les femmes entretiennent avec leur corps et la mise en beauté de celui-ci. Chez Beauvoir, tout ce qui touche à la féminité, son aspect physique, l’habillement, le maquillage, est perçu de manière négative. Dès que Simone atteint l’âge de maturité, elle se sent laide et gauche, trouvant ses vêtements - aussi le signe de la relative pauvreté de ses parents - tristes et mornes. Chez Mernissi, en revanche, les femmes sont dotées d’une grande sensualité et le moyen par lequel elles choisissent d’affirmer leur indépendance, est étroitement lié à l’embellissement de leurs corps : l’art de concocter leurs propres traitements de beauté. Ceci est illustré par une anecdote aussi amusante que révélatrice. Au moment où les maris ont eu la mauvaise idée de leur apporter des produits de beauté parisiens, les femmes de la grande maison passent à la révolte. C’est la mère de la narratrice qui dirige l’assaut contre la gent masculine :

Elle [la mère de Fatima] se tourna vers mon père et lui posa une question à laquelle il ne s’attendait pas : ‘Qui a préparé tous ces produits ?’ Il fit alors l’erreur fatale de lui dire qu’ils avaient été préparés par des savants dans des laboratoires. En entendant cela, elle prit le parfum et repoussa tout le reste. ‘Si les hommes me dépouillent à présent du seul domaine que je contrôle encore, c’est-à-dire celui de mes produits de beauté, ils auront bientôt le pouvoir de contrôler mon apparence physique, Je ne permettra jamais une chose pareille (223).

Dans cette guerre des sexes se seront les femmes, jouant la tradition contre la modernité, qui remporteront la victoire.

Troisièmement, la différence entre les deux récits se manifeste aussi dans la façon dont les deux protagonistes s’imaginent le futur: pour Simone, il s’agit d’un rêve individuel et intellectuel à la fois: « Je souhaitais seulement l’amour, écrire de bons livres, avoir quelques enfants, avec des amis à qui dédier mes livres et qui apprendront la pensée et la poésie à mes enfants.” J’accordais au mari une part bien minime » (453). A quoi répond la tante divorçée, Habiba, dans le récit de Mernissi : « Une révolution féministe doit plonger hommes et femmes dans un hammam de tendresse’ (128). Collectivité versus individualisme, sensualité versus intellectualisme, c’est ainsi qu’on pourrait résumer l’essentiel de ces deux récits respectifs.

Avant de conclure, il faudra d’abord préciser deux choses. En comparant les deux textes, il ne faut pas oublier que l’ouvrage de Mernissi soit de beaucoup postérieur au Deuxième sexe. Mais il n’y a point de doute que l’auteur eût lu Beauvoir, de même qu’elle ait pu s’inspirer du féminisme de la seconde vague (années 1970). Beauvoir, de son côté, n’eut pas une idée très précise du monde musulman. En témoigne son analyse, dans Le Deuxième Sexe, des contes des Mille et une nuits. Selon le dire de Beauvoir, les femmes y sont présentées comme: « ... une source d’onctueuses délices au même titre que les fruits, les confitures, les gâteaux opulents et les huiles parfumées ». (sic). Mernissi, en revanche, considère les Mille et une nuits comme la parfaite illustration de la guerre des sexes, dont la femme, armée de la ruse et de la parole, sortira vainqueur[12]. Dans Le Harem et l’Occident elle caractérise ce chef d’oeuvre de la littérature arabe comme un mythe civilisateur.

On conclura que Mernissi a effectivement pris la relève de Beauvoir, en quelque sorte. Grâce à ses origines maghrébines, elle attribue plus de valeur à la solidarité des femmes, de même qu’à leur féminité. Beauvoir, en revanche, a toujours considéré la féminité, y compris la maternité, comme une entrave à la destinée des femmes. Cela nous ramène à la question que je me suis posée au début de cet article : peut-on considérer Mernissi comme la Beauvoir du monde arabe? Tout bien considéré, il me paraît que cette caractérisation serai trop limitée. Car il est tout à fait clair - et Rêves de femmes le montre clairement - que Menissi s’adresse à un public international qui ne se limite pas au seul Maghreb. Je dirais donc plutôt que si Beauvoir peut être vue comme la Mernissi de l’Occident, Mernissi, quant à elle, fait plutôt figure d’une Simone de Beauvoir à l’échelle mondiale.

Notes

[1] En ce qui concerne la vie de Simone de Beauvoir, je me suis basée sur l’excellente biographie de Deirdre Bair, Simone de Beauvoir: a biography, New York, Summit Books, 1990. Pour ce qui est de Fatima Mernissi, j’ai consulté les sources suivantes: Fatima Mernissi, Sexe, idéologie et Islam, Paris, Tierce, 1983, pp. 180-181; ‘Musulmanes. Témoignage de Mernissi, Fatima, dossier “Pour un Islam différent”, http://www.nouvelles cles.com. (consulté le 20-12-2006).

[2] Cf. Alexander, Rinnooy Kan dans Religion and Modernity. Erasmus Prize 2004, Amsterdam Praemium Erasmianum Foundation, 2004, pp. 52 et 54.

[3] Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée (1958), Paris, le livre de poche, 1971, p. 5.

[4] Mernissi, Fatima, Rêves de femmes. Une enfance au harem (1994, traduit de l’anglais par Claudine Richetin, revu et adapté par l’auteur), Paris, Albin Michel, 1996, p. 5.

[5] Mernissi, Fatima, op.cit., p. 232.

[6] Djebar, Assia ‘Regard interdit, son coupé’, Femmes d’Alger dans leur appartement, Paris, des femmes, 1980, pp. 167-193; Rachid Boudjedra, ‘Eloge d’elles’, La Nouvelle Revue française juin 1996, nr. 521, pp. 36-40; Pour Mernissi sur les peintres orientalistes du XIXe siècle, voir son Le Harem et l’Occident, Paris, Albin Michel, 2001, p. 8 et pp. 20-21.

[7] Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, op.cit. p. 214. Souligné par l’auteur.

[8] Pour mieux situer Beauvoir par rapport aux différentes tendances au sein du MLF, on se reportera à mon Une révolution de la pensée: maoïsme et féminisme à travers “Tel Quel”, “Les Temps modernes” et “Esprit”, Amsterdam/Atlanta, Rodopi, 1992, pp. 146-173.

[9] Mernissi, Fatima, op.cit. p. 25.

[10] Cf. Simone de Beauvoir, Journal de guerre (septembre 1939-janvier 1941), présentation Sylvie le Bon-de Beauvoir, Paris, Gallimard, 1990.

[11] Sur le contraste ville-campagne en ce qui concerne la ségrégation des sexes au Maghreb, on se reportera à Germaine Tillion, Le Harem et les cousins, Paris, Seuil, 1966, pp. 181-209; Camille Lacoste-Dujardin, Des mères contre les femmes. Maternité et patriarcat au Maghreb, Paris, La Découverte, 1996, pp. 242-248.

[12] Voir aussi le chapitre sur la ruse des femmes dans Camille Lacoste-Dujardin, Des mères contre les femmes, op.cit. 198-202.