Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Ces extraits de Marc Gontard et de George Gusdorf nous permettront peut être de mieux introduire notre communication. En effet dans ce qui va suivre, il sera question de l’identité de Nina Bouraoui dans sa pluralité, dans son altérité, dans sa différence et dans son ambiguïté la plus totale.

Nina Bouraoui (née en 1967) se situe dans ce que l’écrivain tunisien Abdelwahab Meddeb appelle « l’entre-deux »[1], ayant vécu son enfance en Algérie et son adolescence en France où elle a choisi de vivre. Elle appartient aux deux cultures, française et algérienne, - et aux deux langues, le français et l’arabe. Elle est ainsi confrontée à un métissage culturel qu’il n’est pas facile d’assumer. Et c’est donc bien dans une coïncidence partielle entre double exclusion et double appartenance (l’existence de l’une étant nécessaire à l’existence de l’autre) que s’ouvre le lieu d’une identité ambiguë. Elle a, en fait, un statut ambigu qui va caractériser toute son œuvre et plus particulièrement Garçon manqué.

Culturellement parlant Nina Bouraoui est Algérienne selon ses origines ethniques mais elle est également française selon son éducation. Elle parle et écrit en français mais elle pense et "ressent" en arabe. Dès lors, elle choisit de relater toute cette « vacillation » identitaire en mettant en scène dans sa première autobiographie Garçon manqué le personnage de Yasmina. Un véritable drame intérieur tout au long d’une pénible quête de soi partagée entre deux pays, deux cultures, deux histoires, deux langues, deux identités sexuelles… En créant ce personnage féminin qui occupe le centre de sa narration, notre auteure s’est attaché à conter comment l'expérience d'une migration est devenue, dans l'écriture, une expérience de la migrance, à savoir celle d'un sujet qui se cherche et se découvre, dans son essence, habitant d'un " lieu sans terre". L'expérience vitale d'un tel sujet est un équilibre toujours instable entre deux pôles, entre deux espaces, entre deux identités….

« Enté en plusieurs lieux, chaque fois modifié par l'exportation, le scion en vient à se greffer sur lui-même. Arbre finalement sans racine »[2]

(Jacques Derrida).

I. En-quête de l’être : Enquête du mal être

Notre questionnement commence déjà avec cette quête de l’être Bouraouien via sa narratrice-personnage Yasmina. Qu’est ce que l’identité d’abord ? De quelle identité la narratrice se réclame t-elle ? L’identité une ou bien multiple ? Semblable ou bien différente ? Individuelle ou bien collective ? ……….

Ainsi, la question de l’identité est posée, dans un premier temps une identité en mouvement : si nous suivons l’ordre de la pagination, ordre dans lequel nous, en tant que lecteur, lisons l’ouvrage, nous constatons à la page 17 que « seul Amine sait (ses) jeux, (son) imitation (…). (Elle) prend un autre prénom, Ahmed ». La narratrice se nomme ensuite à la page 20 via un jeu où prévaut le dédoublement de la personne : cette fois-ci, c’est « Dahleb le joueur » qui dédicace une photographie à Nina. Ce n’est qu’à la page 127 que la narratrice révélera son prénom en entier : Yasmina. Entre temps, le lecteur aura rencontré Brio à Alger et Marion à Rennes métamorphosant ainsi le concept d’identité en identité multiple. De là, Yasmina a le sentiment de se noyer face à la pluralité du concept identitaire :

« Je ne sais plus qui je suis (…). Une fille ? Un garçon ? L’arrière-petite-fille de Marie ? L’arrière-petite-fille de Rabiâ ? L’enfant de Méré ? Le fils de Rachid ? Qui ? La France ? L’Algérie ? L’Algéro-française ? De quelle côté de la barrière ? »[3].

Précisons que cette multitude d’interrogations nominales nous inondent en tant que lecteur mais nous permettent par la même occasion de comprendre et de ressentir ce malaise existentiel que vit la narratrice et qui remonte à l’enfance. Par ailleurs, nous ne pouvons saisir son discours identitaire sans faire allusion à une étape indispensable par laquelle elle est passée, celle de la quête du père.

Nous avons constaté lors de notre travail de recherche que la figure du père demeurait constante dans l’œuvre de Bouraoui : un père à la fois absent et initiateur. La narratrice souffre et vit très mal à la fois sa séparation continuelle avec son père mais également le fait que son père l’initie indirectement à devenir un garçon. En effet, à causes des absences répétées du père, la narratrice devient un garçon, d’abord par la force des choses (« mon père invente Brio », p.52) et, ensuite, par choix assumé (« Brio contre la femme qui dit : quelle jolie petite fille. Tu t’appelles comment ? Ahmed », p.52). De ce fait, elle vit un véritable trouble d’identité, elle est partagée, double, pluriel et brisée. Elle se cherche, elle dit : « Je cherche mon identité »[4]. Elle est finalement en quête de son véritable Moi.

a. Le Moi : entre l’être et le paraître

Cette nouvelle étape de notre communication suit la logique du raisonnement quant à la question de l’identité et elle sera consacrée cette fois-ci au morcellement, à la dispersion et à l’ambiguïté totale du sujet. L’ambiguïté de Yasmina se manifeste clairement dans cette manière d’exprimer à la fois la présence au monde et la présence à soi, dehors et dedans de l’être auxquels celui-ci est ouvert, selon un mouvement perpétuel qui motive l’expérience d’être, et d’écrire : écrire le Moi : entre l’être et le paraître. Nous sommes arrivés à dire que le Moi Bouraouien via la narratrice-personnage semble être un Moi étrange, ambivalent, pluriel, et bien souvent indéchiffrable entre le Même et l’Autre. Entre un paraître qu’elle rejette et un être qu’elle recherche. C’est ainsi que Yasmina est prise dans le vertige de l’être inconnaissable et du paraître illusoire. « Prendre. Corner. Répéter. Faire disparaître… Retrouver. Ni vu ni connu…Abracadabra, je m’appelle Ahmed, Nina, Brio et Yasmina »[5]

Cette réalité identitaire détermine une véritable étrangeté : elle se déguise en garçon alors que c’est une fille, elle a des gestes masculins et un corps féminin. Elle a le visage de son père et l’accent de sa mère. Elle vit en Algérie tout en ayant une éducation française. Elle comprend la langue arabe mais parle et écrit en français. Elle est algérienne mais également française. Toute cette ambivalence, ce sentiment d’être double reflète justement cette « altérité infinie » du Moi de Yasmina. Elle dira dans ce sens à la page 161 : « J’ai toujours eu l’impression d’avoir un secret. D’avoir une double vie. D’abriter quelqu’un d’autre que moi. Que ma partie visible ».

Mais creusons un peu plus loin et interrogeons nous justement sur ce "paraître" de la narratrice-personnage de Garçon manqué. Au-delà de cet aspect physique, au-delà de cette apparence qu’est ce qui a poussé Yasmina à vouloir devenir un garçon ? Quel a été cet élément catalyseur qui a enclenché chez elle cette envie, nous pourrions même aller jusqu’à dire cet irrésistible besoin de devenir Autre, de devenir un garçon ? Après réflexion, la réponse à ce questionnement s’est imposée d’elle-même, à savoir : la révolte. Révolte contre son père qui n’est presque jamais présent, contre la violence en Algérie surtout celle masculine, l’agressivité du peuple algérien, par la violence de ses enfants contre elle, la fille de la française, celle qui conduit la voiture et qui reçoit des coups-de-poing « maladroits » et en « désordre » : « Comme si toute la haine de la guerre revenait à cet instant…Cet attentat, une agression (…). De l’algérien sur la française »[6], révolte, surtout, contre cette différence qui lui échappe, cette incapacité à communiquer avec cet « Autre : Français / Algérien », cette incompatibilité entre deux idéologies complètement opposées des deux parties qui la fondent, se traduisant par le sentiment de la haine et du racisme mutuel. D’ailleurs, elle dit dans ce sens : « Le racisme est une maladie. Un vice. Une maladie honteuse… Haïr l’autre, c’est l’imaginer contre soi… Le racisme est une maladie. Une lèpre. Une nécrose »[7]. Révolte contre cette tentative d’enlèvement dont elle a été victime, contre cet homme qui représente finalement toute l’histoire de l’Algérie dans la violence. Avec son visage, sa barbe fine, ses yeux, sa peau, ses cheveux et son corps, il fonde la blessure, il fonde la trahison, il fonde la peur. La peur d’être une femme, d’être seule et fragile, d’être dépossédée de tout et de tout le monde : « Un vol. Cet homme a volé les mains de ma mère. Cet homme me prend pour son enfant. Et plus encore. Il garde la fille. Je deviendrai un homme pour venger mon corps fragile »[8]. Toutes ces raisons là ont amené finalement Yasmina à vivre sous une apparence trompeuse d’un garçon qui a presque fini par effacer sa nature véritable, sa nature féminine. Elle veut être un homme, et elle sait pourquoi : « C’est ma seule certitude. C’est ma vérité (…). Je quitterai mon corps. Je quitterai mon visage. Je quitterai ma voix. Je serai la force »[9].

Au bout du compte, à travers le double et le pluriel, le moi semble fragmenté, tiraillé entre deux identités sans cesse imparfaites entre le moi idéal que le rêve cherche à construire et celui que la réalité impose durement, de cet écart naît un moi-autre ou l’autre en double.

b. Le Moi, l’Autre et le double

En abordant cette deuxième étape, de nouvelles interrogations nous interpellent : quel(s) « Moi » émerge(ent) dans ce récit ? Et quel(s) Etre(s) révèle(ent) t-il(s) ?

Le Moi de Yasmina en révolte contre l’ordre social en Algérie se disperse et devient multiple (il devient plusieurs) pour échapper à l’uniformité sociale qui le guette. Elle affronte cet ordre social comme une femme humiliée dans son corps, meurtrie dans sa sensibilité et atteinte dans son identité. La narratrice se trouve, en effet, dominée par la nécessité de « dire » avant celle de « raconter ». Dire un état devenu intolérable, celui qui l’a contraint à s’exiler et à partir loin de toutes les tensions qu’elle vivait. Elle dit avec une immense douleur la coupure avec l’origine – au départ partielle et ensuite plus durable –, son pays l’Algérie et son père algérien. Ainsi transplantée depuis son jeune âge d’un pays à un autre, de sa France natale - dont elle porte que "l’extrait de naissance" - à l’Algérie pays d’origine - pays de "l’amour et de son sang"– Yasmina traverse l’existence dans la solitude et l’incertitude d’un Moi défait, incapable de se reconnaître est finalement éclatée en une pluralité de Moi à travers Nina, Ahmed, Brio, Steve…

Elle dit à la page 42 : « Je deviendrai un homme avec les hommes. Je deviendrai un corps sans nom. Je deviendrais une voix sans visage ». Elle devient Ahmed ou Brio ou encore Steve… Comme si le double voulait tuer ou éliminer le Moi (de Yasmina) pour reprendre sa place, et avoir dans ce cas sa position sociale en tant qu’homme et ses privilèges dans un monde d’hommes. Elle dira dans ce sens à la page 62 : « Le lieu des crimes. Je passe de Yasmina à Nina. De Nina à Ahmed. D’Ahmed à Brio. C’est un assassinat…C’est un suicide ».

Tout ceci démontre la difficulté pour la narratrice d’être elle-même, de s’accepter telle qu’elle est réellement dans la mesure où elle est tiraillée entre deux espaces, entre deux cultures, entre deux identités sexuelles…,etc. La difficulté d’être chez Yasmina est toujours exprimée par la notion du double : deux identités sexuelles (femme / homme), deux espaces géographiques (France / Algérie), deux cultures (française / algérienne), deux langues (langue française / langue arabe), deux religions (sans bien s’étaler sur ce sujet puisque je n’y ferai pas allusion dans mon étude). Ainsi, le double investit le récit essentiellement comme thème à côté des autres thèmes chers à Nina, à savoir le Moi et l’Autre. Clément Rosset affirme dans Traité de l’idiotie[10] que la réalité solitaire est idiote mais qu’il suffira d’être deux pour cesser de l’être et de ce fait recevoir un sens. Celui de comprendre le réel grâce à la duplication ; de dédoubler l’ici d’un ailleurs, le ceci d’un autre, l’opacité de la chose de son reflet. Rendre au monde unilatéral, pour reprendre l’expression d’Ernest Mach, son complément en miroir. Charles Mauron affirme également que le « double est en gros, la moitié de la personnalité qui a été refoulée par l’autre mais lui demeure vitalement liée comme son ombre »[11].

Nous avons le dédoublement d’ordre corporel. La phrase dans le texte ; « Je prends un autre prénom, Ahmed. Je jette mes robes. Je coupe mes cheveux »[12] marque le Moi comme le lieu du dédoublement. Car fatiguée de son corps de femme, elle refoule sa féminité et se dédouble ouvertement en homme. Dès lors elle dira à la page 17 « Je me fais disparaître ». Par ailleurs, même au niveau du couple Yasmina – Ahmed qui représente en fait le dédoublement, il y’a des intrusions : « Je passe de Yasmina à Nina. De Nina à Ahmed. D’Ahmed à Brio (…). Je ne sais pas qui je suis. Une et multiple. Menteuse et vraie. Forte et fragile. Fille et garçon (…) »[13]. Néanmoins les cartes sont brouillées puisque nous rencontrons dès le début des difficultés à situer la narratrice première. Est-ce le "je" de Yasmina, de Nina, d’Ahmed ou de Brio ; ou est-ce tous les "je" qui s’expriment à la fois dans le récit ? En fait, nous pourrions avancer que le couple opère par extension (plusieurs) ou par rétrécissement (un seul Moi). L’autre couple est formé du narrateur et du personnage. Le récit est à la première personne avec quelques passages à la deuxième et la troisième personne. Dans certains de ces passages le narrateur devient narrataire (et continue à être personnage), page 110 : « Il dit : Demain je regarderai vos quenottes. Les dents de la chance, Nina ». Ce discours rapporté était adressé au narrateur (personnage) par le grand-père. Dans d’autres passages, le narrateur s’adresse au personnage (qui devient du coup narrataire), page 56 : « Oui, je t’ai longtemps attendue maman, pendant mes vacances françaises. Que tu m’arraches à ça. A cette tristesse. A ton absence ».

« Je », « tu », « il » s’envahissent mutuellement, en formant une entité – le « nous » fait lui aussi son apparition dans le texte de Bouraoui – qui se révèle être un moi parlant de et à lui-même. Finalement, c’est l’émergence constante du « je », tour à tour lui –même et un autre qui rendent ce « je » étranger à lui-même en se métamorphosant sans une profusion parfois très confuse des voix du récit. Le texte se nourrit donc de ces multiples parcelles qui constituent l’être de Yasmina. S’y inscrivant les étapes de son histoire intérieure et les différentes couches qui le structurent. « Les mots et le corps se rejoignent dans un torsadé « vivantiel » où le sentir du corps appelle à recevoir une résonance dans les mots »[14].

II. La réconciliation à travers l’écriture

Dans quelle mesure, et sous quels aspects le corps est désigné comme partie prenante dans l'expérience de l'écriture ? Il s'agit de préciser ici l'émergence du corps au niveau du texte, sa participation à l'élaboration et à la génération de celui-ci comme passage obligé. Comment l’écriture se fait-elle le lieu où le corps cherche à se raconter. Répondre à ces interrogations, c’est aussi envisager non seulement le corps-sentir mais aussi le corps-dire et voir comment dans l’écriture, le corps est production des mots eux-mêmes. « Le corps est à déchiffrer. Tout à la fois notion et système complexe, visible, décomposable en infimes parties se rattachant à l’ensemble, le corps est écriture du souvenir, de l’histoire actuelle et passée et symbole vivant »[15]. La mise en écriture de ce corps, dans sa valorisation ou sa dévalorisation vise à la fois une expression du corps et parole sur le corps. Écrire le corps, c’est alors pénétrer dans une intériorité où les déchirures de la chair et celles des mots sont constitutives d’une même élaboration, d’une recherche de soi et du monde.

Le langage du corps dans Garçon manqué reste lié à l'expression de la peur et de l'angoisse de la mort dans une écriture douloureuse, plongée dans une intériorité en souffrance qui ne peut s’exprimer qu’à travers un Je menacé et blessé. Ainsi, les crises corporelles semblent nécessaires à l’acte d’écrire. Dès lors le langage du corps tente de se faire manifestation de ce corps-chaos que révèle Nietzsche (: « Je vous le dis : il faut encore porter en soi un chaos, pour être capable d’enfanter une étoile dansante. Je vous le dis : vous portez en vous un chaos »[16]), à travers le jeu des métamorphoses, du déguisement et du travestissement, d’un corps d’homme à un corps de femme et inversement. Donc finalement, l'obsession du corps et la permutation des sexes caractérisent la narratrice - personnage féminin Yasmina puisqu'elle décide d'assumer l'homme qui est en elle avec sa virilité, sa force et toute son approche; se glisser dans sa peau, ressentir sa physiologie et connaître sa pensée mouvante. Elle dit dans ce sens à la page 51 :

« Je me déguise souvent. Je dénature mon corps féminin ».

Dès lors un dilemme s’installe et plusieurs interrogations s’imposent d’elle-même. Après tant d’hésitations et de doutes à choisir une identité sexuelle plutôt que l’autre : Qui prend le dessus chez Yasmina ? Est-ce le corps d’un homme ou celui d’une femme ? Est-ce la masculinité qui l’emporte ou la féminité ? Où est ce qu’il existe finalement un idéal en chacun de nous qui tend à concilier les deux identités sexuelles à la fois dans une seule et même identité ? De ce fait l'écriture de Yasmina est une expérience de la plongée en soi à la recherche de l'altérité qui permet la naissance d’un corps réconcilié assumant de ce fait les deux identités sexuelles dans le noyau de l'écriture à travers un corps androgyne.

a. L’écriture d’un corps androgyne 

Si nous remarquons bien le texte de Bouraoui, la réunion des deux caractéristiques des deux sexes est latente chez le personnage Yasmina. Sans réunir d’une façon particulièrement évidente le masculin et le féminin, Yasmina est constitué comme être fondamentalement bisexuel; elle dit : « Je prend des deux, je perds des deux. Chaque partie se fond à l'autre puis s'en détache. Elles s'embrassent et se disputent. C'est une guerre, c'est une union. C'est un rejet, c'est une séduction. Je ne choisis pas. Je vais et je reviens. Mon corps se compose de deux exils. Je voyage à l'intérieur de moi. Je cours immobile ... »[17]. « Peut être y a t-il un plan de l'âme tel qu'en chacun de nous dominent deux forces »[18], l'une masculine, l'autre féminine.

Nous sommes arrivés finalement à s'interroger sur le phénomène de l'androgynie chez le personnage Yasmina, ou dirons nous plutôt chez le couple Yasmina / Ahmed. Nous pouvons parler d'androgynie lorsqu'un être complet est capable de se dédoubler en deux complémentaires qui s'unissent pour engendrer une unité. Le mot androgyne se constitue de deux segments,

andros : homme / guné : femme ; qui tient des deux sexes. L'appellation d'androgyne se dit des végétaux qui portent à la fois des fleurs mâles et des fleurs femelles comme le noyer. Elle se dit également d'un être vivant où se réunissent les organes reproducteurs des deux sexes. Bisexué, comme l'escargot. L'histoire du mythe androgynique est répétée de plusieurs manières : il y a celle de Platon qui dit que l'homme et la femme sont deux moitiés séparées du même fruit. Alors qu'il y a d'autres mythes où l'on voit que l'androgyne est un être parfait avec quatre bras, quatre pieds, deux têtes et deux sexes qui dispose d'un pouvoir fantastique, grandiose; il s'attaqua aux dieux et Zeus le divise en deux, chaque moitié séparée de l'autre et cette séparation provoque l’aspiration à fondre ensemble les deux moitiés et à retrouver l’unité perdue. Mythe idéaliste, l'androgyne est une figure de l'ambiguïté, une transgression et / ou dépassement des valeurs. Il est aussi, un mythe de l'aboutissement : « Retrouver l’androgyne qui, potentiellement, est en chacun de nous, constitue un idéal vers lequel il convient de tendre »[19]. Que se soit l'appel au double, on à l'autre complémentaire, qu'il s'agisse de la permutation des sexes dans une même personne, c'est la fusion qui est sollicitée. Et c'est peut être dans cet autre monde qu'elle invente, dans cet entre-deux dont elle parle que la fusion se fait; ou peut-être que, tout simplement, cette fusion ne peut se faire qu'en elle : « Quand cette fusion a lieu, l'esprit est pleinement fertilisé et peut faire usage de toutes ses facultés ... »[20].

A partir de là, la narratrice-personnage Yasmina prend conscience qu'elle est à la fois homme / femme une totalité en soi : « Je suis une et multiple ». Un corps fusionnant entre deux sexes, entre deux pays, entre deux mondes différents qui va donner naissance à un corps fusionnaire, donc androgyne (bisexuel); un corps métissé, réconcilié. Elle dira : « ... Seuls nos corps rassemblent les terres opposées »[21].

Finalement, ce corps androgyne ne peut être, pour elle, que le point de départ vers la réconciliation. Et c'est dans un espace autre, celui de l’entre-deux : ni la France ni l'Algérie, mais Rome, par son corps enfin regardé pour ce qu'il est, qu’elle deviendra elle-même : « J’étais moi. Avec mon corps »[22].

b. L’écriture de l’entre-deux 

Pour la narratrice-personnage Yasmina l’entre-deux est vécu, comme pour Assia Djebar, dans un tangage-langage (pour reprendre le titre de Michel Leiris), un aller-retour entre la France et l’Algérie et vice versa, sans savoir finalement vers où aller, vers quelle langue, vers quelle source…,etc.

Yasmina est partagée entre deux langues se posant la question : comment trouver / retrouver sa voix dans un monde déraciné, sans abandonner ses origines mais sans toutefois s’y enfermer ? Comment se construire / reconstruire une identité ou plutôt, comme le suggère Jacques Derrida, amorcer un processus d’ « identification ». Un tangage entre deux pays, entre deux langues qui fait partie intégrante de sa vie et qui a eu pour résultat l’écriture d’un livre ouvertement autobiographique sur lequel s’est concentré en grande partie notre réflexion :

« Je reste entre les deux pays. Je reste entre deux identités. Mon équilibre est dans la solitude, une unité. J’invente un autre monde. Sans voix. Sans jugement. C’est une transe suivie du silence. J’apprends à écrire »[23].

Dès lors, nous ne pouvons omettre de se poser quelques questions : pourquoi justement cet acte d’écrire ?

Ecrire selon Marguerite Duras, c’est faire irruption dans « un autre espace », un lieu inconnu, et d’abord de soi-même ; c’est être là face à ses propres images mentales, et petit à petit tenter de tout reconstruire. La relation à l’écriture – Marguerite Duras et Maurice Blanchot en parlent et la partagent – est transcendantale, entendons qu’elle fait passer le moi au-delà … mais de quoi ? De soi même peut-être ou de l’autre, de ce qui l’entoure ; c’est ainsi que l’écriture constitue un lieu de passage entre le dehors et le dedans de l’être.

Ecrire est un moyen de survivre. Ecrire est une force qui prend racine dans la douleur. Ecrire c’est sortir hors de la pénombre, c’est être libre, pour se sentir libre, affranchi de tout et de tout le monde.

En fait, la narratrice Yasmina a une langue, sa langue maternelle, le français, pour dire puis écrire son Algérie, son drame après la décolonisation, sa violence, le risque de mort la nuit, la menace de l’arme blanche et de l’enlèvement, le racisme des algériens à l’égard des français en Algérie et celui des français à l’égard des algériens en France : « Ces yeux me suivront longtemps, unis ensuite à la peur de l’autre, cet étranger. Seule l’écriture protègera »[24]. Elle dit, elle écrit la séparation avec l’Algérie, la perte, la douleur, le contraste total entre les deux pays- la France et l’Algérie.

Finalement, la quête de soi se fait par le biais d’une écriture en langue étrangère, en l’occurrence le français étant devenu sa seule langue d’écriture à la croisée du parcours qui se situe entre plusieurs langues. Cette langue est devenue son « pays d’écriture », cette langue lui a donné l’espace pour écrire. Pour la narratrice, l’écriture de – dans – l’entre-deux sert de délivrance au – et du – moi envers l’autre. Ayant été à même de dénoncer par elle une situation qui se résume par trois mots : indifférence, incompréhension et exclusion.

L’écriture est ainsi l’expérience de la plongée en soi à la recherche de l’altérité, du moi et de l’autre pour se délivrer et pour la réalisation de soi. Ecrire pour la narratrice, c’est écrire la délivrance, écrire la réconciliation et écrire le métissage. D’après Michel Laronde :

« N’être « rien » c’est entrer dans un espace d’annulation (le vide artificiel de l’absence) (…). Etre « entre », ce n’est pas rejoindre le vide du « rien » : c’est délimiter un espace par ce qui l’entoure en se démarquant. Se glisser dans « l’entre-deux » culturel et politique (entre la France et l’Algérie), c’est réussir par double décrochage (ni l’un, ni l’autre) une opération de distanciation[25] et découvrir la face cachée de l’identité en redonnant un sens plein à la différence qui devient alors pont entre deux identités »[26].

Ainsi, nous remarquons chez la narratrice–personnage Yasmina la non- identité qu’est la présence neutre de « l’entre-deux » : « Ni française, ni algérienne, mais autre ». Ouverture sur un espace de disponibilité où la liberté cache l’errance, la levée des barrières d’une différence discriminatoire la solitude (paumé entre) « (…) où, paradoxalement, le gonflement de l’identité réinscrit la différence dans un espace autre (s’inventer ses propres racines, ses attaches, se les fabriquer) qui témoigne d’un nouveau mode d’Altérité : le cosmopolitisme moderne où l’étranger exclut avant d’être exclu »[27].

Pour conclure nous dirons que la narratrice-personnage Yasmina expose une situation psychologique bien complexe : la quête de soi à travers un discours identitaire fait dans la différence et dans l’ambiguïté. En fait, ce besoin qu’elle a d’appartenir à un groupe passe par la perdition de son âme et de son corps. Le titre Garçon manqué en est la triste représentation. L’expression est agressive et renvoie à une mutilation physique, mutilation que la narratrice mettra en pratique par exemple en se coupant les cheveux. Tout le texte nous renvoie donc l’image d’un Moi éclaté, pris entre la revendication d’une féminité qui exige sa liberté et la nostalgie d’un espace identitaire qu’elle perd de plus en plus depuis l’enfance. Nina se trouve dans une position un peu particulière : ni française, ni algérienne, ni tout à fait femme. Elle n’accepte pas d’être l’une ou l’autre, de choisir entre les deux espaces, entre les deux identités, entre les deux cultures, entre les deux langues. Elle n’accepte pas non plus d’être dans l’ambivalence spatiale où l’identité ne peut être que « double et brisée ».

La libération consiste d’après Michel Laronde à décrocher la tension des réseaux d’oppositions (deux cultures, deux histoires, deux langues…) qui soutiennent la non – identité en se déplaçant vers le centre non-marqué de ces oppositions. D’une part ce centre peut être vide (« rien »), d’autre part il peut être neutre : « entre » (deux cultures, deux histoires, deux langues…). De par sa présence dans l’Occident et son origine du Maghreb, Yasmina est ainsi en position d’éviter un double mécanisme de perte identitaire : d’une part, l’effacement de l’identité par le seul retour au Semblable, comme disait Michel Laronde, d’autre part, l’effacement de l’identité par le seul retour au Différent. Par conséquence, la structure identitaire marquée par la circularité s’équilibre entre les deux pôles (Similarité et Altérité) dans une double aliénation qui rend l’identité impossible à la fois dans la pure Similarité et dans la pure Altérité mais possible dans une tension composite entre Similarité et Altérité. La romancière en migrance est celle qui vient occuper cet espace de l'équilibre, au carrefour de la migration et de l'errance intérieure d'un sujet nomade de la langue, de l'écriture et du sens. Il ne reste plus à ce sujet qu'à faire de l'entre-deux sa place, et à y revendiquer sa liberté, dans la fissure et dans le mouvement, autrement dit dans l'action.

Notes

[1] « La manière même avec laquelle j’écris à partir de cet entre-deux langues, entre-deux culturel, rend mon texte irrécupérable et par les tenants nationaux de l’identité et par les défenseurs rétrogrades de la pureté de la langue (...). On écrit beaucoup plus selon les véracités d’une langue virtuelle que selon les lois d’une langue réelle. C’est là où je cueille les fruits de la passion de l’acte même d’écrire. A paraphraser l’exergue de Nietszche à son Zarathoustra, je dirai : « Je n’écris pour personne et j’écris pour tout le monde » c’est à dire qu’une écriture vraie est inabordable, elle demeure dans sa hautaine solitude loin de l’hégémonie et de l’absorption. C’est là où se résume sa force, dans son irréductibilité. » cité par Rosalia Bivona (1994) : Nina Bouraoui, un sintomo di letteratura migrante nell’area franco-magrebina, Doctorat, Université de Palerme, p.32.

[2] Derrida, J., Les greffes, retour au sujet", in La dissémination, Paris, Le Seuil, coll. "Tel Quel", 1972, p. 396.

[3] Bouraoui, Nina., Garçon manqué, Paris, Stock, 2001, p. 145.

[4] Idem, p. 35.

[5] Idem, p. 145.

[6] Idem, p.81.

[7] Idem, p.153.

[8] Idem, p.48.

[9] Idem, p.39.

[10] Rosset, Clément, Le réel : Traité de l’idiotie, Paris, Minuit, 1978, pp. 49-51.

[11] Charles, Mauron, L'inconscient dans l'oeuvre et la vie de Racine, éd. Ophrys, 1957, p.34.

[12] Bouraoui, N, op.cit – p.17.

[13] Idem – p.62.

[14] Sivadon, Paul et Fernandez-Zoila, Alfonso, « Corps et thérapeutique », p.25.

[15] Mireille, Lucile, Latour, Le corps Rôle et parole – Chronique sociale, Lyon, décembre 1991, p.23.

[16] Friedrich, Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Paris, Ed. Livre de poche, 1963, p. 23.

[17] Idem, p. 23.

[18] Huguette, De Broqueville, « Le nous androgyne et fabuleux de l’écriture » in L’Androgyne dans la littérature, p. 108.

[19] Frédéric, Monneyron, « Ecriture américaines de l’androgyne » in L’Androgyne dans la littérature, Paris, Eds Albin Michel, 1990, p. 80.

[20] Huguette, De Broqueville, « Le nous androgyne et fabuleux de l’écriture » in L’Androgyne dans la littérature, p.108.

[21] Bouraoui, Nina, op.cit. Ibid, p. 10 et p.22.

[22] Idem, p.190.

[23] Idem p.28.

[24] Bouraoui, N., op.cit, p.22.

[25] C’est le lieu privilégié d’où le regard de l’Etranger peut à la fois voir les autres et se voir. Je cite ici une remarque de Julia Kristéva : « L’étranger se fortifie de cet intervalle qui le décolle des autres comme de lui-même et lui donne le sentiment hautain (…) de relativiser et de se relativiser là où les autres sont en proie aux ornières de la monovalence ».

[26] Laronde, Michel, Autour du roman beur : immigration et identité, Paris, Ed. L’Harmattan, 1993, p.149, p.148-149.

[27] Laronde, Michel, .op.cit, p.149.