Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

C’est par le pouvoir et par l’influence du sable et de l’eau, ferments créateurs, que se déploie l’écriture de Malika Mokeddem. Ces éléments de la nature se transforment en signes dans l’œuvre, soit par leur existence réelle soit par des images récurrentes.

Les récits de Malika Mokeddem mêlent de façon inextricable tous les parcours réels et imaginaires à travers l’espace, à travers la vie, à travers soi-même, à travers les arts et la littérature.

La progression romanesque se fait par un glissement progressif, déplacement d’un espace vers un autre, déplacement du réel vers l’imaginaire, glissement dans la fiction entre l’histoire d’une vie et celle d’une écriture- création.

L’intérêt du déplacement réel se trouve dans les significations qu’il suscite, l’auteure nous apprend des choses sur elle, sur ceux qui l’entourent, sur son écriture et sur ses obsessions.

La relation entre le désert et la mer est une relation entre l’espace et l’écriture.

Parallèlement à sa marche réelle et effective allant du désert à la mer et qui se lit aisément dans ses fictions, se lit aisément une autre, celle de l'écriture, signifiée par les titres du premier et du dernier récit qui se répondent en écho : « je marche et je continue ».

Mokeddem s’écrit, écrit le pays, les siens et surtout le désert, « L’Algérie pour moi c’est le désert, j’ai écrit le pays après des années de rupture. Dans l’endroit suspendu de l’écriture », dit-elle dans La transe des insoumis, (p.17)

Ayant entrepris sa marche de l'écriture avec Les hommes qui marchent, elle la poursuivra jusqu'à N'zid pour revenir ensuite franchement et carrément sur sa propre vie avec La transe des insoumis et Mes hommes.

Romanesque et roman des origines 

Même si les intrigues diffèrent d'un roman à un autre, deux aspects essentiels se partagent l’espace textuel, celui autobiographique, mêlé à celui de la création : écriture et peinture.

Comme tous les romanciers, Mokeddem parle d’elle, des bribes de sa vie sont parsemées ça et là, parallèlement aux raisons qu’elle en donne quant à sa venue à l’écriture et sa passion pour la création. « Histoire de ma vie », aurait été un titre très juste pour l’ensemble de son œuvre. L’auteure réussit à nous donner à lire un demi siècle de son existence à travers huit récits successifs, où il est question de sa vie propre, celle qui l’a menée à l’écriture, mais le début n’a pas été facile :

 « Quatre années de travail acharné pour mon premier livre Les hommes qui marchent. Quatre années à ausculter l’enfance et l’adolescence. Dans un texte de ce temps là j’écris : Ils se sont basculés les mots du silence, les mots de toutes les absences (…). L’écriture est le nomadisme de mon esprit sur le désert des manques sur les pistes sans issue de la nostalgie », dit-elle dans La transe des insoumis, (p.84)

L'interdite, narre l'expérience d'une femme médecin formée en France et qui essaye de retourner pour exercer dans son pays pris d'intolérance.

Baignant dans l'autobiographie, le récit remonte jusqu'à l'enfance, pour dire toutes les interdictions vécues par Sultana. Les similitudes entre ce personnage et l'auteure sont frappantes, déjà par le champ sémantique des prénoms, Sultana signifiant princesse, et Malika, reine, et à l'auteure de dire :

«  L'interdite, c'est la femme que je suis qui fait irruption, aux prises avec son histoire - quand je dis son histoire, c'est à dire l'histoire de l'Algérie, et puis ma propre histoire que j'essaie de dompter qui écrit et qui dit « je », même si elle la camoufle derrière Sultana, et derrière tous ces personnages[1] ».

Dans ce récit, elle reproduit le schéma triangulaire classique : père-mère-enfant, du tout début de sa vie et en fait un constat non idyllique de ce qui lui a rendu la vie difficile. La douleur était la seule marque de l’enfance, ses premiers souvenirs ne sont que de peine et de désespoir, ce qu’elle répètera inlassablement dans tous les autres récits suivants.

Avec Des rêves et des assassins, par rétrospections redéfilent les premières années d'indépendance à travers une fiction inspirée d'une histoire réelle qui lui a été racontée.

Kenza est une enfant arrachée à sa mère par un père violent et polygame et qui retournera un jour à Montpellier sur les traces de sa mère et à sa recherche.

C'est un roman pamphlétaire sur la condition de la femme, l'auteur le situe entre Oran et Montpellier, dès les premières lignes du roman, le ton est déjà donné :

« Quelque chose était déjà détraqué dans ma famille, bien avant ma naissance. Mon père, lui, avait déjà sa maladie, le sexe. (…).Enfant, je l'ai observé à son insu. Maintes fois. Maintenant il n'est plus qu'une caricature. (…). Ma mère, elle, je ne l'ai jamais connue. Ma prime enfance est marquée par son absence autant que par les excès de mon père. Le manque et l'outrance. Deux énormités opposées et sans compensation (…).Quelque chose était détraqué dans le pays, depuis l'Indépendance. Mais ça je ne le savais pas », (Des rêves et des assassins, ( pp. 9-10 et 21).

Dans La nuit de la lézarde et dans N’zid, les personnages féminins de Mokeddem ont pris plus d'assurance que les précédents. Nour et Nora sont en attente d'amour, en quête d'un bien être.  Ces deux derniers récits sont moins dans l'actualité, Mokeddem semble avoir pris du recul, elle semble plus apaisée déjà avec La nuit de la lézarde :

« Mais, maintenant, je crois que je suis en train de retrouver vraiment une sérénité parce que j'ai envie d'écrire quelque chose de diamétralement différent, de ne pas me laisser dévorer par la contestation, d'être la romancière que j'ai envie d'être et non pas seulement quelqu'un aux prises avec l'actualité. (…). J'ai envie d'écrire quelque chose de tranquille[2] », confit-elle.

Par contre si dans les premiers récits, elle se masque à travers différents visages, La transe des insoumis et Mes hommes sont purement autobiographiques, narrés à la première personne, ils se recoupent avec les premiers romans, ou des errements et des bribes de sa vie sont répétés. Le « je » éparpillé dans les premiers romans, devient un moi à part entière, assumé jusqu’au bout, et qui figure toujours en présence de deux autres personnages, ceux qui sont entre autres, à l’origine de ses dires et délires, son père et sa mère.

Si la mère est à peine évoquée, le père, lui est désigné dans Mes hommes et c’est à lui qu’elle s’adresse. Les premières pages du roman sont poignantes, elles s’adressent à lui, père de tous les interdits et des mésententes, elle lui dit :

« Mon père, mon premier homme, c’est par toi que j’ai appris à mesurer l’amour à l’aune des blessures et des manques. A partir de quel âge le ravage des mots ?

(…). A quatre, cinq ans, je me sentais déjà agressée, (…).C’est dans cette cachette qu’un jour j’ai eu envie de mourir (…). Pendant quelques secondes, j’avais vraiment eu envie de mourir. (…), un jour, je t’ai trouvé poussant un vélo flambant neuf sur lequel trônait le premier de tes fils. Vous riiez aux éclats. Je suis l’aînée. Ton fils n’avait que quatre ans (…), j’en suis restée sans voix. Cette fois-là, c’est ta mort que j’ai désirée, mon père. De toutes mes colères et mes peines. J’aurai voulu que tu meures sur l’instant tant m’était intolérable ce sentiment que j’étais déjà orpheline de toi, (…) Ce jour- là, je t’ai haï mon père. (…). C’est ce jour là que j’ai commencé à partir mon père, (…). Moi je voulais de l’amour et de la joie. » (pp. 5-9).

C’est un flot de déferlement, de déversement de tout ce qu’elle a pu accumuler et qu’elle comptait lui dire, n’ayant pu le faire plus tôt, d’autant plus qu’il ne sait pas lire.

Et tout cela est écrit dans une langue et un style simple et sincère, le lecteur se rend compte de cette envie d’être toute naturelle, de s’exprimer sans fioriture aucune, de dire le vide affectif réel et le temps des blessures qui n’est pas terminé.

Mes hommes, a été écrit dans un contexte différent de celui des premiers récits. Mokeddem fait le point sur sa vie, et c’est sa vie qui a déployé la narration. Le roman s’insère dans une perspective autobiographique qui met en scène toutes les figures masculines de sa vie en commençant tout naturellement par son père, son premier homme.

Du point de vue écriture et structure, Mokeddem adopte le modèle classique dans l'ensemble de ses romans avec une narration à la troisième personne, sauf pour les deux derniers.

Ecriture linéaire versant dans le témoignage, elle emprunte au conte sa trame narrative. Pareille que Latifa Ben Mansour, Mokeddem a été dans son enfance imprégnée d'oralité. Et c'est la grand-mère Zohra qui dans Les hommes qui marchent, comme Lalla Kenza dans La prière de la peur[3], conte à sa petite fille l'histoire de sa tribu de bédouins à la manière d'une légende, « son art de conteuse prenait ses plus belles envolées (…). Elle y mettait tant de cœur », dit-elle, (p.13).

Leïla a hérité de sa grand-mère cet art de conter qui s'est vite transformé en art d'écrire,

« Raconter ? Raconter… Mais par où commencer ? Il y avait tant à dire ! Elle n'eut pas à chercher longtemps. Sa plume se mit à écrire avec fébrilité, comme sous la dictée de l'aïeule qui revivait en elle. Un souffle puissant dénoua ses entrailles et libéra enfin sa mémoire », (p.321, Les hommes….).

Car l’art d’écrire était absent dans le monde bédouin :

 « Lire et écrire (n'étaient) que pure extravagance. Depuis des siècles, personne dans le clan n'avait eu recours à l'écriture (…).Notre histoire ne se couche pas entre l'encre et le papier. Elle fouille sans cesse nos mémoires et habite nos voix », (Les hommes…, p.16).

La narration contique est alternée avec une autre, celle historique, ancrée dans l'actualité et à laquelle Mokeddem comme les autres écrivains de la décennie 90, n'a pu échapper. C'est l'écriture du témoignage pour la mémoire.

L'essentiel à relever dans cette marche de l'écriture de Mokeddem est que la passion avec laquelle ont été écrits les premiers romans, n'est plus aussi coléreuse que dans les deux derniers.  L'auteure a décidé d'être plus sereine et plus calme, d'être une romancière tout court,

« Il y a eu une rupture, aussi bien d'écriture que de ton, dans mes livres[4] », dit-elle.

N’zid est une véritable méditation sur sa vie personnelle et sur sa vie d’écrivaine, la traversée de la mer lui a permis de s’écrire et de se réaliser aussi par la peinture :

« Elle regarde tout à tour la mer et le portrait de son père. Le besoin de peindre, celui de se jeter à l’eau, la regagnent aussi indissociables qu’irrésistibles, dans la même intranquilité. Elle saisit pinceaux et fusains sans aucune idée de ce que ses mains vont produire », (p.71.)

Naissance d'une passion

L'amour de l'écriture est né chez Mokeddem depuis les premières lectures qu'elle faisait pendant son enfance, elle en parle dans ses récits à travers les différentes figures féminines en lesquelles elle se projette. Elle s’est nourrie dans sa prime jeunesse de la lecture de différents auteurs, ce qui a amplifié chez elle sa passion pour l’expression artistique, la solitude et la lecture ont été pour elle ses premières libertés.

Leïla dans Les hommes…, est une jeune adolescente qui très tôt a pris conscience des bienfaits de la lecture, les livres lui ont révélé un monde dont elle ne soupçonnait pas l'existence, ils lui ont apporté la consolation qui lui manquait et l’accompagnaient dans sa solitude.

L'école, la langue française et la lecture lui ont fait comprendre sa propre condition à travers celle de sa mère à laquelle elle ne voudrait pas ressembler :

« Craie, ardoise, encrier, plumier, cahiers, livres…Leïla avait eu d'abord un contact charnel, sensuel, avec les éléments qui allaient façonner son esprit. (…).

Plume, cahiers et livres allaient devenir ses seules lignes de fuite hors de tous les enfermements (…).

Plus tard encore, ils seraient ses armes et moyens de résistance », (p.124).

Dans L'interdite, Sultana raconte ses peines, et son exil, l'écriture est pour elle rébellion et thérapie aussi.

L'auteur est médecin dans la réalité et pour elle l'écriture c'est sa médecine, l'écriture provenant de blessures profondes devient antidote contre la peur. Mokeddem conjure la peur et la douleur. L'écriture, apaisement et aussi survie, est nécessaire, parce qu'il faut écrire pour ne pas se taire.

« Je suis saisie par cette urgence (…).

L'écriture m'aide à ne pas laisser détruire l'Algérie dans ma tête par tout ce qui arrive (…).

Quand j'écris je suis sous l'effet de la colère et de la douleur, et je suis là à tenter de survivre en écrivant[5] », confit-elle à El Watan.

Yasmine dans Le siècle des sauterelles, très jeune a aussi découvert le plaisir de l'écriture,

« Emportant sous son bras la petite besace (…).

La musette contient la précieuse petite bouteille de parfums et son écritoire : son calame, objet de ses soins les plus jaloux, du midad, deux cahiers, l'un pour les poèmes, l'autre pour les contes, (…). Elle écrit. Elle écrit (…).

Elle va à cloche- cœur de poème à poème, à cloche-rêve de conte en légende dans une solitude devenue conquête. Elle écrit les contes du père », (p.227).

Et comme Sultana, dès son plus jeune âge, Yasmine avait l'esprit éveillé et rebelle. Sa rébellion, elle l'exprimait aussi par son accoutrement, quand elle se vêtit en bédouin avec une djelleba et un séroual au lieu d'une fouta, comme le faisait Isabelle Eberhardt, qui l'a fascinée aussi par ses écrits, autant que Tolstoï, Dostoïevski, Gorki, Sartre, Beauvoir, Camus et Faulkner.

Si la solitude et la lecture étaient ses seules libertés dans son adolescence, l’avènement à l’écriture s’est imposé à elle à Montpellier, chez elle dans sa propre maison :

« On me dit souvent que ma maison est à mon image, arabe et méditerranéenne. Sitôt que j’y ai habité je me suis mise à l’écrire. Comme si l’écriture avait attendu ce lieu pour enfin venir. A vrai dire un autre désarroi m’y avait jetée (…). Mais depuis je n’ai plus besoin de fuir. Depuis, c’est l’écriture le plus grand départ, c’est là que j’essaie d’aller plus loin. Maintenant je dois interpeller ces silences du passé pour mieux habiller le bastion de ma solitude », écrit-elle dans La transe…, (p. 29).

Dans N'zid, Nora est peintre, c'est une autre façon qu'elle a choisie de s'exprimer,  parce que les mots dit-elle,

« m'écrasent et m'étouffent. Je préfère la légèreté du dessin. Dès l'enfance, le dessin a été ma façon de ne choisir aucune de mes langues. Ou peut- être de les fondre toutes hors des mots, dans les palpitations des couleurs, dans les torsions du trait pour échapper à leur écartèlement », (p 113).

Peindre est aussi une façon d'écrire, c'est une autre forme de transposition de la réalité. Comme l'écrivain a les mots, l'artiste peintre a sa palette et ses couleurs pour rendre tous les effets qu'il veut, et la joie de l’expression artistique emplit de bonheur l’esprit de Nora.

C’est par une reproduction des paysages qu’elle traverse, qu’elle arrive à se libérer et à libérer son âme. Et sans difficulté, elle passait de la peinture à l’écriture et vice versa,

« Elle prenait ses pinceaux et travaillait ses sensations aux couleurs offertes. C’est ici qu’elle s’est laissée aller à l’infidélité à la caricature et au désir de s’attaquer à la peinture. C’est dans cet interstice entre rocailles et eau que la nature lui est devenue une source d’inspiration », dit d’elle la narratrice à la page 191 dans La transe… .

Si l'écriture est la médecine de Mokeddem comme elle l'a déclaré, on peut comprendre qu'elle l'est aussi pour le lecteur, comme le dit cette expression populaire algérienne « soigner avec des mots », ce qui relève de leur pouvoir thérapeutique.

 L'écriture étant rébellion et résistance, l'auteur se bat avec les mots, écriture coléreuse :

« Moi j'ai toujours été du côté de la véhémence, du côté de la colère, et je ne peux pas ne pas écrire sur l'Algérie de cette façon là. Les douleurs de l'Algérie m'atteignent quotidiennement. Mon corps est en France mais mon cœur et mon esprit restent en Algérie. Les nouvelles douloureuses qui arrivent de mon pays ravivent aussi mes blessures[6] », dit-elle.

Ecrire c’est avancer

Ecrire pour Mokeddem c'est avancer dans son imaginaire avec toute sa sensibilité de bédouine, mêlant à la fois beauté et tragique. Appartenant à la tribu des marcheurs, les bédouins, on peut comprendre aussi que l'écriture est une marche pour l'auteure. La marche étant voyage, elle est aussi la recherche de quelque chose qui se nomme évasion, errance, et libération :

 « L'écriture est le nomadisme de son esprit dans le désert de ses manques, sur les pistes sans issue de la mélancolie », dit Mahmoud dans Le siècle des sauterelles à propos de Yasmina en page 147.

En dépit de la violence dans laquelle baigne les récits, l’aspect esthétique n'est pas occulté. Au-delà des fonctionnalités de l'écriture et du point de vue littérarité, il est un autre aspect chez Mokeddem, le poétique, très présent, particulièrement dans les deux premiers romans, où l'auteur travaille sa langue d'écriture à partir de son enracinement.

L'acte d'écrire étant voyage en soi, l'auteur promène son lecteur dans un territoire inconnu, le grand sud, envahi de lumière, espace où les bornes sont bannies et les frontières dissoutes, c'est l'infini peuplé de dunes dans une écriture fluide, dégageant odeurs, culture et sensibilité nomades. Les mots sont mêlés aux airs de flûte et aux tintements des bijoux des bédouines, mais cette ambiance féerique est souvent rompue par la narration de la violence.

 L'écriture c'est la liberté de l'imaginaire qui permet de créer des fictions où se mêlent la jouissance de posséder la langue et celle de rêver, de s'évader, de s'extraire à la réalité et au monde qui entoure quand la douleur devient extrême, celle de l'enfermement et de l'étouffement :

« Conter, c’est échapper à l'instant. C'est refuser de n'être jamais qu'une borne de sa course. Conter, c'est le saisir en plein temps. C'est le déplier en éventail de mots. Tu t'en éventes et le railles. Puis tu le replies, fermé dans le nœud de la narration. Tu en cueilles un autre et tu recommences à l'effeuiller », dit- elle dans Le siècle des sauterelles.

C’est de cet ici et de ce là-bas que Mokeddem tient la légitimité de son acte d’écriture. Le schéma narratif correspond à une graphie non close, elle est ouverte du premier au dernier roman. Son don de la narration et de la digression montrent la maîtrise de ce va-et-vient entre son père et ses autres hommes.

La place accordée à son père dans les récits est démesurée, elle s’y attarde longuement par rapport aux autres personnages, particulièrement la mère. Elle parle de lui avec une prolixité de détails qui livrent tout ce qu’elle ressent et cela dans Mes hommes et La transe des insoumis, deux récits qui ne sont pas de structure complexe et n’échappent pas aux lois autobiographiques, mais ils versent plutôt dans le confessionnel.

Avec ces deux récits complètement différents des précédents dans leur structure, Mokeddem opère une césure dans l’histoire d’abord et dans la linéarité chronologique ensuite. Il y a un va-et-vient, ramenant le passé au présent, entremêlant les catégories génériques avec une narration ballottée entre le confessionnel et le testimonial.

Pour Mokeddem, choisir ses mots c'est faire ses pas dans le désert,  « le nomadisme des mots » lui permet de remonter le temps et de l'affronter comme elle affronterait l'immensité du désert, elle dit à propos de Yasmine qui est son double,

« L'écriture est le nomadisme de son esprit dans le désert de ses manques, sur ces pistes sans issue de la mélancolie », (p 147).

Et puis, en plus de la peinture, il y a aussi la musique qui aide la narratrice à mieux auréoler sa création. Les sons du luth qui lui parviennent et qui s’élèvent au dessus de la conversation, sont une autre séduction de l’ouie, le luth de Jamil meuble sa solitude.

C’est par la musique que l’esprit bloqué de Nora va se libérer, pour laisser paraître une harmonie des sons du luth et des mots.

Bibliographie 

Mokeddem, Malika, Les hommes qui marchent, Paris, éd. Ramsay, 1990, Le siècle des sauterelles, Paris, éd. Ramsay, 1992, L’interdite, Paris, éd. Grasset, 1995, Des rêves et des assassins, Paris, éd Grasset, 1995, La nuit de la lézarde, Paris, éd. Grasset, 1998, La transe des insoumis, Paris, éd Grasset, 2003, N’zid, Paris, éd du Seuil, 2001, Mes hommes, Paris, éd. Grasset, 2005, Alger, éd Sedia, 2006.

Ben Mansour, Latifa, La prière de la peur, Paris, éd. de la Différence, 1997.

Algérie Littérature Action, n° 22-23.

El Watan, Alger, 16 août 1995.

Notes

[1] In Algérie Littérature / Action n° 22-23, p.225.

[2] Idem, p. 225.

[3] Paris, Ed. La Différence, 1997.

[4] Algérie littérature / Action, op.cit, p. 226.

[5] El Watan, 16 août 1995.

[6] Idem, El Watan, 16 août 1995.