Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Malika Mokeddem est un nom qui se démarque dans la littérature algérienne d’expression française, par sa spécificité littéraire ainsi que par son écriture à caractère transgressif. Sa production littéraire est traversée par sa revendication. Elle est l’un de ces écrivains qui ont opté pour la femme comme noyau de leurs écrits. Ses protagonistes sont particulières, elles se révoltent chacune par ses propres moyens contre un système établi.

L’écriture lui a permis, donc, de prendre la parole, de se dresser contre les injustices commises contre les femmes algériennes. Elle se fait, alors, leur porte-parole et s'autorise à relater sa propre vision du monde et de revendiquer des rôles et des libertés longtemps niés aux femmes dans et par leur société. Ses revendications se traduisent, ainsi par cette manière assez « obsessionnelle » d’invoquer la gente féminine et leur quête identitaire. Ecartelée entre-deux cultures, entre-deux identités, elle parle de déracinement mais aussi d’enracinement. L’auteure oscille entre-deux rives, entre-deux espaces,… A travers ses personnages, elle s’affirme en tant que femme et revendique sa liberté. Najib Redouane affirme à son propos :

 « L’écrivaine inscrit son engagement et livre à sa manière un combat contre la violence de l’intégrisme fanatique qui sévit dans son pays. (…) C’est une manifestation concrète et visible qui lui permet de se libérer du fardeau du passé et de légitimer sa stratégie d’écriture pour témoigner de sa propre condition de femme mais surtout de celle de ses semblables privées de parole, soumises et brimées dans leur féminité.»[1]

Ses textes sont une écriture et un discours dans une société en pleines mutations. Elle insiste sur le fait que :

 « L’écriture est seule à même de permettre d’échapper à la nostalgie. (…) la mémoire peut se faire douloureuse ; mémoire d’une terre d’enfance et d’adolescence perdue, d’une identité à la recherche de vérités partielles derrière des masques multiples»[2]

Passionnée d’écriture et de littérature, l’écrivaine compose ses écrits au féminin où elle fait prévaloir leurs revendications et leurs libertés confisquées… Ses romans se succèdent, donc, et la femme est toujours au centre. La crise identitaire, aussi, est au centre de sa narration, elle traverse ses écrits de roman en roman. Ce fait devient plus important avec N’Zid qui se trouve être le roman d’une crise identitaire mais aussi celui de la quête d’une nouvelle identité.

N’Zid de Malika Mokeddem est, donc, le roman choisi pour répondre à la problématique de ce colloque. En effet, l’auteure y conjugue la quête identitaire au féminin et y inscrit, de ce fait, le concept d’identité dans une dimension universelle puisqu’elle passe de l’unique au pluriel, du particulier à l’universel…

Dans ce roman publié en 2001 après la période noire, l’écrivaine emporte son lecteur dans sa nouvelle ère littéraire où elle brise les frontières géographiques et transgresse les frontières génériques remettant ainsi en question l’écriture romanesque. Ce roman lui permet de franchir un nouveau pas dans l’écriture. Nora, son héroïne amnésique est multiple, elle est « de nulle part et de partout ». Celle-ci représente un métissage par lequel l’écrivaine exprime les bouleversements et les confusions d’une société qui se cherche et qui cherche à outrepasser une période très pénible.

En effet, pour son roman, l’auteure a choisi un titre en arabe : N’Zid, qui signifie en arabe « je continue » ou « je nais ». Ce titre équivoque et symbolique car il peut tout à fait signifier « continuer » ou « naître » et pour l’héroïne Nora, il symboliserait sa « re-naissance » pour « continuer ». A ce propos, Jean-Claude Lebrun affirme que :

« Si le choix de l’arabe en titre signale d’abord un cap franchi, dans le fait d’assumer un double ancrage, il est cependant porteur d’un second sens : N’Zid signifie à la fois " je continue " et " je nais ". On pourrait y lire, moins qu’une déchirure enfin surmontée, la nécessité d’élire un lieu - l’art pour celle qui dessine, la littérature pour celle qui écrit - où puisse se rassembler ce qui n’existe que dans la division et s’opérer une nouvelle naissance. C’est en tout cas ce que Malika Mokeddem nous suggère ici. De la plus éclatante des manières. »[3]

Ce récit est traversé par l’éclatement : de l’espace, du temps, du personnage/personnalité du protagoniste…à celui de l’identité. En effet, Nora, « l’héroïne », exprime un désir intense d’universalité. Par le biais de N’Zid, l’auteure prône la quête identitaire dans un espace ouvert. Elle s’exprime à travers le métissage, l’interculturel, l’entre-deux et le pluriel qui traversent ses écrits et qui amènent ses protagonistes à se chercher dans l’ « Univers ».

Ce récit est, en grande partie, fictionnel. L’auteure crée une protagoniste multiple, métissée de trois terres : Nora Carson est née en France d’un père Irlandais et élevée par une nourrice Algérienne tout comme sa mère. Elle est placée hors du temps, au large, dans un espace sans frontières. La navigatrice erre et dérive entre les deux rives. Elle fuit, car des « intégristes » la poursuivent et finissent par assassiner ses deux amis : le musicien Jamil et le français Jean R.

L’auteure se joue de la fiction et de la réalité dans son écriture, elle vacille de l’un à l’autre créant ainsi une œuvre autofictionnelle qui relate en grande partie son existence. Tout en avançant dans ses narrations « romanesques », Malika Mokeddem relate les événements qui touchent le pays, elle raconte l’Histoire aussi. Son œuvre part de faits bien réels qu’elle ne manque de rappeler de temps à autre par des éléments référentiels vérifiables. Elle dit l’arrivée du désastre en Algérie.

Dans N’Zid, Nora représente la femme blessée, humiliée et privée de sa mémoire. L’oubli pourrait être salvateur, il est « sans doute une chance, un don indu, une terreur provisoirement écartée » (p 33). Cette amnésie pourrait être une déconstruction pour une reconstruction, ce serait alors une manière pour la naufragée de se « construire de nouveau » une identité adéquate à ses aspirations. Cette femme est un métissage, elle est de toute la Méditerranée. Dans ce récit, l’écrivaine provoque la rencontre d’éléments culturels multiples imbriqués. A travers l’errance de Nora et celle de Jamil, elle prône la diversité culturelle et tend vers l’universalité en atteignant l’ailleurs ;

« Les ailleurs, les langues étrangères me reposent, me rendent à moi-même par une réelle écoute de ma musique, de mon errance. » s’exclamait Jamil (p 194)

Elle l’exprime ainsi,

« C’est ce qui nous fait mal qui nous fait produire, écrire … »[4]

Ce texte écrit à l’aube du XXIème siècle, marque une autre période, celle de la quête de l’universalité et de l’éclatement à tous les niveaux dans l’écriture de Malika Mokeddem. Avec N’Zid, la romancière franchit, ouvertement, toutes les frontières. En inscrivant ce récit dans un espace plus vaste, elle élargit considérablement le regard qu’elle pose sur les questions qui l’interpellent telle que l’identité, la condition faite à la femme, les racines, la langue, … N’Zid est, alors, un texte qui se présente comme le récit d’une aventure nouvelle. Petit à petit les éléments d’une vie s’emboîtent, et la profondeur du récit se précise. Le lecteur devine, alors, que cette amnésie est symbolique d’un « éclatement » spatial, identitaire, linguistique, …

Le protagoniste –tel que son auteure- aspire, donc, à un accomplissement de son identité dans la multiplicité. Son amnésie l’incite à s’approprier différentes identités. Nora évolue avec aisance dans cet espace ouvert qu’est la Méditerranée. Elle gomme ainsi les démarcations entre ses provenances multiples. L'identité « pure » ne peut engendrer que négation et décadence. « Il n'y a de vrai que dans le mélange »[5]

Son héroïne évolue dans l’espace et dans le temps en vue d’assouvir un désir/besoin d’une paix intérieure, d’une sérénité. Elle est en quête de son identité, une identité qu’elle n’arrive à (re)-construire, (re)-trouver ni dans son espace mono-culturel, ni dans l’espace bi-culturel. Ainsi, cette protagoniste tend vers l’universel, le pluri-culturel car ce n’est plus une quête identitaire dans le sens de quête de soi et pour tenter de répondre à la question « qui suis-je ? », mais plutôt une quête de soi dans le monde. L’héroîne cherche à se définir et à «se situer dans l’universel».

Dans N’Zid, Nora est, donc, amnésique, elle n’a plus de repères, elle a tout oublié mais elle arrive tout de même à se situer géographiquement tout comme le lecteur arrive à situer l’intrigue dans l’espace grâce aux indications référentielles retrouvées dans le livre de bord :

« Le livre de bord lui apprend qu’elle navigue entre le Péloponnèse et le bas de la botte italienne » (p. 13).

« En feuilletant le livre de bord, elle apprend que le bateau a été emmené en Grèce au printemps dernier. Parti du golfe du Lion, de Port-Camargue plus précisément, il a gagné la mer Egée en quelques escales d’une nuit, ici et là. Après un séjour de trois jours à Bodrum, il a navigué dans les eaux de l’archipel du Dodécanèse jusqu’à Rhodes. Encore une étape à Chypre, puis il a mis le cap sur l’Egypte pour une relâche de près d’un mois. Ensuite, il est remonté aussi rapidement à travers les Cyclades jusqu’au golfe de Corinthe pour une autre station à Athènes. » (p. 19)

Incapable de se rappeler son nom, le personnage de Malika Mokeddem, se trouve placé hors du temps, au large, dans un espace sans frontières. Nora est dans une sorte d’ «amnésie de l’être » : signe évident d’une identité à conquérir. Ce n’est qu’après avoir parcouru la moitié du roman que l’on découvre l’identité de l’héroïne. Celle-ci étant amnésique, elle va à la quête d’indice pouvant l’aider à se souvenir, et à renouer avec son existence. Le lecteur suit pas à pas la navigatrice jusqu’au moment où elle recouvre la mémoire… Petit à petit les éléments de sa vie s’emboîtent, l’amnésie de Nora s’estompe, elle recouvre la mémoire et se rappelle son pays, ceux de ses parents. Elle se rappelle aussi qu’elle est métisse née de père irlandais et d’une mère algérienne. Elle se rappelle aussi Jamil… (Son amoureux du sud).

Nora l’amnésique va à la quête de sa mémoire et fait un « voyage » dans son passé. En se remémorant son enfance, Zana, sa nourrice lui parle de sa mère Aïcha à son arrivée durant les années 50 à Paris. Elle lui parle de son militantisme et lui raconte le grand événement historique qui a bouleversé l’Algérie, la France ainsi que sa famille :

« La manifestation du 17 octobre 1961. Aïcha y était. Elle voit l’horreur à Paris. Les massacres. Les gens précipités dans la Seine, leur disparition dans ses eaux sales. (…) A l’indépendance de l’Algérie, (…) Aïcha ne peut pas résister trop longtemps à l’appel de la terre natale. Elle repart … » (p. 140)

De retour au présent, la protagoniste prend petit à petit conscience des faits de ces années noires et rapporte les disparitions –kidnappings- de personnes, qui faisaient partie du quotidien des Algériens durant cette période, tel que son ami :

« Jean Rolland, le français disparu en Algérie il y a quarante—huit heures n’est toujours pas réapparu. (…) Un faisceau d’arguments plaide en faveur de relations avec les réseaux intégristes» (p. 127).

Malika Mokeddem, tout comme Nora Carson, tente de s’affirmer en brisant barrières culturelles et frontières géographiques. L’auteure évoque le contact des cultures entre dialogue et confrontation prônant ainsi l’inter-culturel. Ce qui coïnciderait, précisément, avec les propos de Faouzia Zouari, qui a déclaré :

« J’ai voulu, … réfléchir à ce que j’appelais sans détour une trahison : cette réalité d’une femme arabe en apparente rupture de patrie et de culture ; ce constat d’une existence féminine qui a choisi d’être hors de la loi du clan ; cette aventure, enfin, qui mena plus d’une d’entre nous sur les voies inédites de l’expérience de l’Autre »[6].

L’auteure évoque le contact de cultures, leur « alliance » et leur « fusion». Elle fait pressentir les influences de « la double culture » (culture multiple) auxquelles font face ses personnages. Elle est une auteure pratiquant l’interculturel, son discours renvoie aussi bien à l’altérité qu’à l’identité. Il serait, de ce fait, plus approprié de considérer la culture comme un ensemble « pénétrable » et accessible à tous et non plus comme un ensemble « clos et clôturé ». Ceci laisserait donc, la possibilité de création -et de vie- aux espaces « intermédiaires », ceux de l’entre-deux, ceux de l’inter-alter... qui ont donné naissance à N’Zid où Malika Mokeddem aspire à une paix de l’esprit à travers une identité universelle et sans frontières. Nora serait une alliance de plusieurs ethnies et de plusieurs cultures, elle serait le fruit du mariage de plusieurs identités. Une identité pure n’existe pas, mais plutôt une identité métissée. Ainsi, en plus de l’objectif initial de la protagoniste qui consiste en la quête identitaire qui reste marquant, se trouve le « brassage ». Cette particularité est source de désarroi pour Nora dans N’Zid, où elle monologue :

« Pour moi, l’exil n’a rien à voir avec aucune terre. Il n’est que dans ce regard-là. Ce regard qui dit :’Tu n’es pas d’ici’, qui renvoie toujours vers un ailleurs supposé être le nôtre, unique surtout. Oui unique. Même si l’on est, comme moi, une bâtarde de trois terres. Autant dire une enfant de nulle part. Mais ça, ce n’est pas permis. On est sommé de se déterminer, de pleurer les racines et l’exil ou de montrer du zèle à se planter comme pieu quelque part. Ne pas décliner une appartenance rend suspect, coupable de rejet. Le comble ! » (N pp. 192-193).

Au-delà du métissage de la chaire, dans cette œuvre, se retrouve celui des langues. L’écrivaine va au-delà d’une dualité linguistique, vers le plurilinguisme. En effet, elle attribue l’Anglais à son héroïne. En plus de l’Arabe, la langue de sa mère Aïcha et de sa nourrice Zana, et du français, langue de sa terre natale, Nora possédait aussi la langue de Samuel son père. Elle s’aperçoit de cet attachement malgré son amnésie :

«L’arabe la remue étrangement. Des expressions, des jurons, des mots doux, des gros, jaillissent d’elle en écho. Langue avalanche. Elle l’avale. Joie et sanglots soudés. (…) L’anglais la fauche avec la même douce violence. (…) Ils sont en elle, dans sa chair et dans ses nerfs. » (N p. 29)

La réalité linguistique de Malika Mokeddem se manifeste dans la cogitation de Nora l’amnésique. Cette protagoniste qui se re-trouve dans cet entre-deux omniprésent et qui l’accompagne en permanence dans son existence. Cette femme/personnage reflète la perception de la femme/auteur. Elle(s) affirme (ent) :

« Entre les doléances des langues de l’enfance et le français qui la cueille dans la rue puis l’accueille à l’école. (...) elle traverse des juxtapositions d’espaces de langage, de moments de densité, de tonalités différentes pour se tenir toujours dans la marge. (...) Le français, langue de la terre étrangère où elle est née, se coule imperceptiblement dans sa gorge, embrasse sa peur et ses attentes, la sève de sa plume et même de la crasse de ses crayons. Il comble les manques creusés par les parlers de la naissance, lui donne des livres, vivres des instants retranchés au dessin » (N p. 173) .

Elle provoque la « rencontre » des deux cultures créant le « biculturel », mais aussi l’« interculturel ». Un dialogue interculturel, direct et indirect, est établi entre eux, permettant ainsi le développement de contacts culturels et de liens sociaux. Quant à Nora, dans N’Zid, elle est l’aboutissement, de cette quête de l’universalité. Avec sa pluralité culturelle et son déplacement à travers ce « carrefour des cultures et des identités » : la Méditerranée

 L’œuvre littéraire de Malika Mokeddem représente un espace interculturel où s’entrecroisent les cultures qu’elle côtoie. N’Zid se fonde sur cette diversité et cette multiplicité qui sont siennes. Cette œuvre est le « fief » de la rencontre d’éléments culturels multiples venus d’horizons divers qui vont s’imbriquer et se confondre.

Le discours culturel véhiculé, dans ce roman, devient triple de par son appartenance à trois terres : celle où est né son père, celle où est née sa mère et celle où elle est née. Ce discours culturel est alors multiple, pluriel du fait de l’éclatement culturel du personnage. Elle est écartelée entre plusieurs terres. Nora est une métisse, elle est plurielle tout comme de discours véhiculé par le récit.

Le lecteur suit la logique de l’auteure dans son écriture traversée par la notion de « l’entre », de « l’inter », notamment de l’interculturel. Il distingue, alors dans son écrit, une évolution du discours multi-culturel (éclaté / pluriel) de Nora la métisse.

Toutefois, il serait judicieux de présenter la notion d’interculturalité. Dans une de ses communications, Dominique Ranaivoson s’interroge à ce sujet. Elle y répond en l’expliquant ainsi :

« Chacun de nous naît dans un système social qui comporte ses valeurs, ses priorités, ses codes, ses non-dits et ses fiertés. Cet ensemble est assimilé de manière tout à fait inconsciente néanmoins par tout membre de la communauté de culture (…). Un toutefois individu qui grandit dans un seul système de référence prend celui-ci pour unique, allant de soi, (…). Quand l’expérience de l’altérité vient bousculer ces évidences, au travers de l’éducation, des contacts, voire de l’exil, l’individu subit alors un certain nombre de remises en cause de ce qu’il a vécu comme constitutif de lui-même : non, mes codes ne sont pas compris par tous, oui, il est possible de comprendre le monde et les autres autrement que de la façon par laquelle j’ai évolué. Cette situation entraîne toujours, à des degrés divers, des changements. Sans devenir l’autre, je ne suis plus comme avant, donc une distance s’est creusée avec ma communauté d’origine, sans pour autant que j’aie acquis une autre identité. (…) Dans cette situation, l’entre-deux s’installe, les liens se tissent, les échanges peuvent aller de l’emprunt à l’assimilation ou au rejet. »[7]

Malika Mokeddem annonçait déjà N’Zid dans ses premiers récits où elle faisait référence à la mer. Ses personnages l’évoquent souvent d’une manière métaphorique en assimilant, notamment la mer au désert et le sable à l’eau.

« Le désert est l’espace jumeau de la mer ». Dans N’Zid, Malika Mokeddem met en scène « l'autre désert », la mer. Celle-ci serait un désert plus clément où l’héroïne est seule mais libre. Le regard contemplateur que porte Nora sur l’immensité de cet espace ramène l’auteure à son désert natal.

Malika Mokeddem joint une autre dimension à son métissage et à son écriture. Elle transgresse l'espace du désert et intègre Nora dans un autre espace de liberté et de nomadisme : la mer. Le narrateur raconte :

« Bleu-blues de l’âme quand l’espace et le temps se confondent en une même attente blessée » (N p. 178).

L'espace de la mer rejoint celui du désert. Malika Mokeddem situe la trame du récit de N’Zid dans cet espace sans frontières. L’auteure se rappelle que son désert était aussi un grand large que l’on pouvait percevoir comme un espace de liberté. Elle fait évoluer sa protagoniste face au grand large de la Méditerranée. Carrefour des cultures et des identités, cette mer qui permet de tisser des liens entre passé et présent, entre mythologie et Histoire, entre Nord et Sud. Elle est aussi perçue comme espace de liberté et de d’errance. Elle est au centre de nombreux brassages et de nombreuses fractures. De part sa géographie, la Méditerranée est liée à une production culturelle multiple. C'est dans cet élément que va « errer » et « nomadiser » Nora.

Dans N’Zid, c’est la mer qui relaye le désert tant cher à l’auteure. Ces deux espaces « jumeaux » par leur immensité, symbolisent, à présent, l’éclatement identitaire à l’image de cet éclatement spatial. Ainsi, ses héros se vêtissent d’une identité sans frontières qui tend vers l’universalité.

La Méditerranée est l’espace propice à la récupération d'un passé et d'une identité métissée. L’immensité de la mer permet à Nora de fuir en/à la quête de sa mémoire et de son moi. La mer, comme le désert, n'a ni début ni fin, elle est le lieu de l'errance, l'espace dans lequel Nora peut être elle-même, conjuguer ses identités et les assumer parfaitement en toute liberté. A présent, la Méditerranée est son univers, elle est son refuge, son havre de paix tout comme a été la dune pour Jamil. Le narrateur remarque :

« Nora reprend crayon, fusain, gouache, et peint son univers, la mer, décline les bleus de sa Méditerranée, met leurs variations entre elle et le passé, s’évade dans leurs sensations » (p. 177).

La mer est pour Nora, ce que le désert est pour Jamil. En d’autres termes, ce mouvement perpétuel est leur nomadisme. Ainsi, la mer, immensité sans frontières et sans limites, devient le lieu de l’errance contrairement à la terre symbole de limites et de frontières.

Dès le début du texte et bien avant de retrouver la mémoire, l’héroïne sent d'instinct que la Méditerranée est sa complice. La mer s'établit comme un espace de sérénité et de bien-être pour elle.

Elle « est un immense cœur au rythme duquel bat le sien. […] Elle fait partie d'elle. Patrie matrice. Flux des exils. Sang bleu du globe entre ses terres d'exode. » (p. 25). Elle sent d’instinct aussi que certains pays « lui sont plus chers que d'autres. » (p. 21).

A l’image de la Méditerranée, Nora porte en elle la diversité. Elle est métissée. Elle s’enracine dans trois terres : l'Algérie [terre de sa mère et de sa nourrice], la France [terre de son adoption] et l'Irlande [terre de son père]. Mais la protagoniste leur préfère la Méditerranée, cette immensité sans frontières et sans limites, est son espace. Sur son bateau, elle ne se sent ni « étrangère » ni « étrange » car pour elle :

« L’exil n’a rien à voir avec aucune terre. Il n’est que dans ce regard (…) qui dit : ‘Tu n'es pas d'ici’, qui renvoie toujours vers un ailleurs supposé être le nôtre, unique surtout. (…) Même si l’on est, comme moi, une bâtarde de trois terres. Autant dire une enfant de nulle part. Mais ça, ce n’est pas permis. On est sommé de se déterminer, de pleurer les racines et l’exil ou de montrer du zèle à se planter comme pieu quelque part. Ne pas décliner une appartenance rend suspect, coupable de rejet. Le comble ! » (pp. 192-193).

En se souvenant de Jamil, Nora finit par retrouver, en dernier, la partie amputée de son identité, l'Algérie, terre natale et espace de l’enfance de sa mère morte, mais aussi, celle des protagonistes des deux autres « romans ». L’Algérie est chère à son cœur. Cet espace désiré l’attire et la captive, déjà, par les notes du luth, de Jamil, qui lui parviennent du fond de sa mémoire. Le récit se clôture par ses propos lorsqu’elle apprend l'assassinat en Algérie de son ami, elle déclare :

 « Les tombes peuvent attendre. (…) j’irai chercher le luth de Jamil plus tard. Je me rendrai au désert lorsque le silence sera revenu là. » (p. 213).

Le voyage de Nora qui erre dans la Méditerranée prend une dimension symbolique et universelle. Nora, elle-même est un personnage symbolique de cette multiplicité/universalité : elle brise métaphoriquement les frontières entre la rive Sud et Nord de la Méditerranée. Nora est, elle-même, un espace hybride qui s’est alimenté, non seulement, des deux cotés de la rive mais aussi du pays celtique de son père.

Avec ce texte, l’auteure fait éclater les frontières temporelles et particulièrement les frontières spatiales. Elle fait errer sa protagoniste dans une étendue spatiale, la Méditerranée, à la recherche de son identité, de sa mémoire, de ses origines, de son moi, … Cet espace sans frontières qui « tapisse » l’écrit de Malika Mokeddem se dresse comme allié de la quête de son héroïne. Cet espace ouvert est choisi parce qu’il facilite son exil –volontaire ou involontaire- et lui permet d’erreur en toute liberté. Le Sahara et la Méditerranée, ces étendues jumelles s’associent à la créativité de l’auteure l’incitant, de ce fait, à perpétuer la mémoire de ses aïeux nomades mais aussi, à poursuivre leur quête de liberté en franchissant toutes les barrières. Ce récit qu’elle a voulu « atemporel » et quasiment « a-spatial » symbolise le non aboutissement de la quête des protagonistes des récits précédents mais aussi les incite à poursuivre leur quête de liberté en franchissant toutes les barrières.

Dans ce texte, la romancière a tenté de montrer le rôle qu’a joué et que peut encore jouer l’héritage culturel méditerranéen dans la construction de l’identité féminine. Ces interrogations traversent les frontières des textes car elles reflètent la profondeur du désir qui habite l’auteure. Elle y présente à ses lecteurs des éléments référentiels, elle relie son histoire à l’Histoire puisqu’elle fournit avec sa narration des faits réels et datés, des noms de héros et d’héroïnes de la révolution. Elle parsème son écrit –tout comme ceux qui l’ont précédés- de traces afin de relier les évènements relatés à la réalité du pays : elle se distancie sans vraiment se distancier.

Pour conclure, il serait nécessaire de rappeler que N’Zid se place dans le prolongement des autres livres de l’auteure. Il serait, -éventuellement-, l’aboutissement d’une quête vers l’universalité. L’écrivaine « continue », alors, sur sa voie, contre les interdits, contre la soumission. Elle tend vers l’universalité, elle « continue » sa marche et ne s’arrêtera pas comme ses aïeux les nomades. La romancière inscrit ce récit dans une nouvelle ère, dans un espace plus vaste qu’elle a élargi à une autre dimension : celle de l’univers méditerranéen. Ainsi, la mer méditerranée se trouve être la toile de fond de ce récit.

N’Zid est le récit d’une femme qui émerge lentement d’une perte de conscience. Celle-ci représente la femme Algérienne d’aujourd’hui qui tente d’une manière comme d’une autre de récupérer les parcelles de sa « dignité » perdue. Les péripéties qui parcourent ce récit, sont dans le prolongement des autres livres, elles signifient une identité à conquérir.

Malika Mokeddem l’a, donc, voulu comme une œuvre nouvelle où se tissent des liens entre le passé et le présent, entre la mythologie et l’Histoire, entre le Nord et le Sud, entre l’Orient et l’Occident. Elle l’a voulu contraire et/ou aboutissement à ses productions antérieures. Elle brise les limites spatiales et temporelles : plus d’enfermement dans une sphère temporelle et encore moins dans une sphère spatiale/géographique. L’auteure gomme ainsi toute démarcation et attribue une identité multiple à son héroïne… Tout comme la dimension spatio-temporelle, l’identité est éclatée.

Bibliographie

Production littéraire de Malika Mokeddem

Les Hommes qui marchent, Paris, Grasset, 1990 & Fasquelle, 1997.

Le Siècle des sauterelles, Paris, Ramsay, 1992.

L'Interdite, Paris, Grasset, 1993.

Des rêves et des assassins, Paris, Grasset, 1995.

La Nuit de la lézarde, Paris, Grasset, 1998.

N’Zid, Paris, Le Seuil, 2000 & Grasset, 2001.

La Transe des insoumis, Paris, Grasset, 2002 -2003.

Mes Hommes, Paris, Grasset, 2005.

Ouvrages critiques

1ère Rencontre européennes des femmes de la Méditerranée, du 13 au 15 mai 1993, Montpellier/CORUM, Actes du colloque publiés par le Centre national d’information et de documentation des femmes et des familles (CNIDFF). Paris 1994. Faouzia, Zouari, L’exil et la langue de l’autre pp. 46-50 (cité par Christiane Chaulet-Achour, L’Interdite, la rupture consommée, in Littératures autobiographiques de la francophonie, pp. 304-308, sous la direction de Mathieu Martine, CELFA/ Editions l’Harmattan 1996, p. 307.

Achour, Ch Ch, Noun, Algériennes dans l’écriture, Editions Séguier, Coll. Les colonnes d’Hercule, 1999.

Helm, Yolande, Malika Mokeddem, Envers et contre tout, Paris, L’Harmattan, 20000.

Lebrun, Jean-Claude, Malika Mokeddem Pénélope au désert in Au fil des pages, Chronique littéraire in Journal l'Humanité du 26 avril 2001.

Ranaivoson, Dominique, Le discours autobiographique, premier acte interculturel, in L’autobiographie en situation d’interculturalité : actes du colloque international des 6-7 et 8 décembre 2003 à l’Université d’Alger, Editions du Tell, 2004, pp. 520-530.Tome II, p. 521.

Redouane, Najib, Yvette, Benayoun-Szmidt et Robert, Elbaz (s/dir), Malika Mokeddem, Paris, Ed. L’Harmattan, coll. Autour des écrivains maghrébins, 2003.

Notes

[1] Najib, Redouane, « A la rencontre de Malika Mokeddem », pp.17-39, in Malika Mokeddem, (s./dir) de Najib Redouane, Yvette Benayoun-Szmidt et Robert Elbaz, Paris, Ed. L’Harmattan, coll. Autour des écrivains maghrébins, 2003, pp. 21-22.

[2] Achour Ch, Noun, Algériennes dans l’écriture, éditions Séguier, Coll. Les colonnes d’Hercule, 1999, p 112.

[3] Lebrun, Jean-Claude, Malika Mokeddem Pénélope au désert in Au Fil Des Pages, Chronique Litteraire Journal l'Humanité du 26 avril 2001.

[4] Helm, Yolande, Malika Mokeddem, Envers et contre tout, Paris, L’Harmattan, 2000, p. 51

[5] Malika, Mokeddem, L’Interdite, Grasset 1993, p.135.

[6] 1ère Rencontre européennes des femmes de la Méditerranée, du 13 au 15 mai 1993, Montpellier/CORUM, Actes du colloque publiés par le centre national d’information et de documentation des femmes et des familles (CNIDFF). Paris 1994. Faouzia, Zouari, L’exil et la langue de l’autre pp. 46-50 (cité par Christiane, Chaulet-Achour, L’Interdite, la rupture consommée, in Littératures autobiographiques de la francophonie, pp. 304-308, (s./ dir) de Martine Mathieu, CELFA/ Editions l’Harmattan 1996, p.307.

[7] Ranaivoson, Dominique, « Le discours autobiographique, premier acte interculturel », in L’autobiographie en situation d’interculturalité : actes du colloque international des 6-7 et 8 décembre 2003 à l’Université d’Alger. Editions du Tell, 2004, pp. 520-530, Tome II, p. 521.