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Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Le nom de Malika Mokeddem s’est irrémédiablement lié au désert. Fille de nomades sédentarisés, elle le porte en elle par sa naissance, son enfance, sa culture et sa personnalité. Le désert est naturellement omniprésent dans toute son œuvre depuis Les Hommes qui marchent. Il constitue une dynamique complexe, qui est à la base même de son écriture.

Malika Mokeddem met en texte sa passion pour le désert là où « les lumières s’effacent et brûlent les confins », là où « l’espace et le ciel se dévorent indéfiniment», à travers une poésie généreuse, émouvante et contagieuse. Dans cette intervention, nous allons tenter de montrer comment est représenté cet espace de l’immensité à travers un roman dit de l’urgence : L’Interdite.

L’Interdite est un roman autobiographique où l’auteure retrace l’itinéraire de la violence dans une région du désert. Elle y souligne en outre et sans complaisance les liens étroits existant entre les tyrannies et les intégristes.

Sultana, héroïne du roman, est un être déchiré. L’amertume et la déception l’habitent depuis l’enfance. L’exil, la fuite à Montpellier n’ont nullement évacué son malheur… elle avait cru conjurer ses peurs et ses angoisses. Mais en fait elle n’est arrivée qu’à les enfouir au fond de sa mémoire ... jusqu'au jour où elle apprend la mort de son ami Yacine, médecin lui aussi, qui est resté exercer en Algérie dans le ksar où elle avait elle même grandi.

Sultana va se positionner dès son retour à Aïn Nekhla, univers clos et étouffant, comme une violeuse de lois surannées et va s’opposer à tous ceux qui viennent obstruer son horizon. Malgré l’hostilité générale, elle persévère. 

Espace du désert et ambiguïté des sentiments

L’espace qui domine le roman, c’est incontestablement le désert : Tammar et Ain Nekhla, « sud des Suds » où l’on manque de l’indispensable, décrit comme une « bourgade sans attrait ». C’est donc dans un espace dépouillé – a priori - que Malika Mokeddem a choisi de situer son récit pour exprimer la barbarie, espace qui contraste violemment avec la ville de Montpellier. Le désert, espace inquiétant et sournois ; transfiguré qui pense, agit et finit par tout engloutir.

Dès les premières lignes du récit, nous sommes plongés dans un monde frappé par la monotonie. Après une longue absence, Sultana troublée, nous livre ses premières impressions face à l’immensité du désert : « Je suis née dans la seule impasse du Ksar. Une impasse sans nom»[1].

 L’image drainée par le mot « impasse » sans nom de surcroît, est particulièrement révélatrice. Elle ne peut qu’annoncer des présages funestes pour Sultana qui, dès sa descente de l’avion, est confrontée à un espace complexe et hostile. Dans le taxi conduit par un personnage curieux et antipathique, elle a une pensée affective pour son oasis Ain Nekhla, « un Ksar de terre, un coeur labyrinthique », néanmoins « ourlé de dunes, frangé de palmiers »[2]. Mais rapidement, se tut la poésie de la nostalgie, dès que s’imposent à elle, les souvenirs sombres de son passé. Elle se revoit adolescente, quittant la contrée dans un contexte particulièrement pénible, marquant le début d’une errance sans fin.

En arrivant à Aïn Nekhla, Sultana découvre un espace figé où rien ne semble avoir changé. Pour souligner cet aspect de l’immobilité l’auteure utilise des mots, des phrases qui se répètent comme des litanies douloureuses : « Je n’ai rien oublié... »[3].

Même la violence à l’encontre des femmes n’a pas changé en ces années 90. En effet, à peine arrivée Sultana se voit agressée gratuitement .... «Putain ! »[4], lui crie un des enfants aux « yeux séraphiques ». L’auteure recourt à des métaphores très fortes pour bien mettre en évidence cette violence gratuite qui vaut au gamin, un clin d’oeil, complice du chauffeur de taxi : « (...) Plus que l’image navrante de la rue, plus que la vue du désert, ce mot plante en moi l’Algérie comme un couteau »[5].

De la décomposition des êtres 

Sultana a été très tôt condamnée à la fuite et aux déchirures sans fin. Son errance a commencé par la rupture avec son désert d’origine, et le reste alors, ne fut que simples escales dans sa vie. Ce qui la conduira inéluctablement à une véritable décomposition de son être, comme elle tentera d’expliquer- en vain - à Vincent et à Salah :

« Le désert. Oran. Paris. Montpellier. Morcellement des terres et morcellement du paysage intérieur. Les terres qui vous sont chères, et que vous êtes contraint de quitter, vous gardent à jamais. A force de partir, vous vous déshabituez de vous-mêmes, vous vous déshabitez. Vous n’êtes plus qu’un étranger partout. Impossible arrêt et encore plus impossible retour »[6].

Elle se décide alors à revenir sur les lieux de son enfance et répondre inconsciemment à l’appel lancinant de son désert puisque l’éloignement n’a fait qu’accentuer son drame. La mort de Yacine n’était qu’un prétexte. 

Un désert nomade

Mais il n’est pas aisé de cerner l’espace du désert dans L’Interdite car il y apparaît avec pudeur, effacé presque refoulé. On constate d’emblée l’évocation fréquente des dunes, des erg, des ksar, des oasis, des palmeraies ainsi que celle des forces et des phénomènes naturels caractérisant le désert et sur lesquels l’homme n’a aucune prise : la lumière et surtout le vent. Le vent - qui fait et défait inlassablement - permet à l’auteure d’exprimer métaphoriquement, les états et les transports de l’âme et du corps de Sultana.

C’est en effet, avec une certaine réserve que l’auteure évoque le désert, préférant recourir au riche champ lexical dont jouit le mot. Mais loin d’être le produit de l’indifférence ou de détachement, ce « refoulement » apparant marque, en fait, une imprégnation totale du désert sur l’imaginaire de l’auteure. Et c’est à travers tout un réseau de relations qu’on arrive à reconstruire cet espace, paradoxal par définition.

Le désert dans ce récit est « perçu », dans les sentiments ambigus que nourrissent les personnages problématiques de L’Interdite.

Yacine était un grand amoureux du désert, qu’il ne cessait de peindre et de sillonner. Sans attaches, il s’est installé à Aïn Nekhla précisément, pour tenter de guérir de l’amour de Sultana dans l’hypothétique espoir de la faire revenir un jour. Yacine était également « un être de rupture »[7].

Les habitants de Ain Nekhla n’ont jamais compris son attrait pour cette contrée maudite, un lieu de désolation assimilé à un véritable purgatoire. Ce qui le rendait presque suspect aux yeux de Bakkar, le chauffeur de taxi, qui s’étonne :

« Pourquoi, il est venu ici ce kabyle ? Même les enfants du Sahara, quand ils deviennent médecins ou ingénieurs, ils vont dans le Nord ou à l’étranger. Les gens ne viennent ici que dans les prisons ou par mesure disciplinaire. Nous du Sud, on est une punition, un cachot ou une poubelle pour tous les nababs du Tell. Ils ne nous envoient que la racaille du pays ! (…) »[8].

Vincent est venu découvrir le désert « sans mysticisme et sans exotisme ». Afin de retrouver la paix, d'apprendre à vivre avec cette double étrangeté, de reconstruire en soi l'autre, cette autre, dans son corps. Il est venu dans le désert là où le ciel est unique et si grand,

« si enveloppant que partout on est dedans et qu’on croit voler simplement en marchant. On se croit grain de poussière dans une mousse de lumière, poussière de soleil ivre de miroitements»[9].

Sa découverte du désert est euphorique, car il y trouve ce qu’il est venu chercher : Vivre le miracle de la rencontre par delà la mort. Mais n’est qu’une simple illusion, mirage du désert, lui faisant croire à une possible et réelle fusion des contraires ; selon Sultana cette « contrée fantasmagorique n’existe sans doute que dans les espoirs des utopistes »[10].

Quant à Sultana, contrairement à Yacine et à Vincent, elle a du mal à s’ouvrir aux charmes immuables du désert, elle ne peut clamer son attrait en ces temps de doute et d’incertitude car « les hommes et les maux du village abîment le paysage »[11].

Ce n’est d’ailleurs que dans le dernier chapitre qu’elle nous livre le pourquoi de l’absence « discrète » du désert dans son récit. Car le désert n’était le but dans ce voyage, le but était de régler son compte avec certaines choses de son passé. Si elle le cite si peu c’est parce qu’il a fini par prendre une coloration cruelle et menaçante à l’image des obscurantistes qui pullulent dans son village :

« L’éclat du ciel est un rire démoniaque qui balaie les derniers gémissements. Ciel négation, lamentations et misères concentrées, il s’en fout. Les hystéries du vent, les orgies du silence, il s’en fout. Le soleil qui fanfaronne, qui s’incinère lui-même parce qu’il n’a plus rien d’autre à brûler, il s’en fout. Le tourbillon de sable qui bruit et minaude, la nuit qui encre des étoiles en maraude, il s’en fout. La nuit théâtrale, qui se croit fatale, qui sombre ou se fait la belle derrière une au sourire de maquarelle. Le jour tanné, le jour damné, ses hallucinations, ses mirages, le jour écartelé entre abîme et fournaise, il s’en fout. Il couvre l’éboulement de l’humain, d’une arrogance immuable »[12].

L’Interdite est un roman, publié en 1993, et le contexte ne se prête nullement à la rêverie.

De « l’errance sans arrivée »ou le désert de Sultana

Le retour à la mémoire et la quête d’identité sont des constantes dans l’œuvre de Mokeddem. L’Interdite est le récit d’une quête : quête d'une mémoire qui interroge un double passé, celui de l'Histoire collective et celui de l'histoire individuelle. Ce qui se traduit dans ce roman par une certaine forme de l’errance : errance physique, errance intérieure, errance réelle, errance imaginée... Une errance nécessaire pour que la protagoniste puisse faire ressurgir cette mémoire longtemps enfouie dans son exil à Montpellier où elle a tant de mal à se fixer. Son retour à Ain Nekhla est une quête de son identité qui se doit de passer par ces lieux renfermant toute son histoire, toute sa souffrance.

Sultana est un personnage qui fuit en permanence dans la dispersion qui constate sans complaisance : « Mes Sultana, antagonistes, s'en trouvent disjointes, disloquées»[13]. C’est une nomade qui n’est nulle part chez elle. Elle semble de passage partout où elle se trouve et avoue être incapable de se fixer, depuis cette date fatidique où elle a eu à quitter son village natal. Sultana avoue avoir des problèmes avec son être « multiple et écartelée depuis l’enfance ». Le temps qui passe, un espace Autre, n’ont pu la guérir. Elle se retrouve, au contraire bloquée dans un entre-deux, n’arrivant pas à concilier passé et présent, comme elle le souligne dans ses propos :

 « Ici, je ne suis pas plus algérienne. Ni française, je porte un masque. Un masque d’occidentale ? Un masque d’émigrée ? Pour comble du paradoxe, ceux-ci se confondent souvent. A force d'être toujours d'ailleurs, on devient forcément différent»[14].

C’est un personnage extrêmement lucide qui, constate avec réalisme l’unité désordonnée de son moi, privé de l’espoir de retrouver l’unité. C’est avec froideur que Sultana abolit la nostalgie et l’illusion de l’intégration.

La fonction de l’espace du désert

Par la description et la représentation de ce lieu physique, la fonction de l’espace dans L’Interdite Malika Mokeddem ne veut certainement pas donner une dimension plus réaliste à son récit. La fonction essentielle de l’espace du désert est principalement « (…) celle d’éclairer le comportement de personnages romanesques »[15].

Le désert dans ce roman est à l’image même des personnages du roman, extrêmement complexes, disloqués, déchirés entre le passé et le présent, … Le désert est modifié par l’intérieur des personnages. Ce sont eux qui lui ont donné forme. Dans la narration ambivalente de Malika Mokeddem, le désert est habité par les personnages, et les personnages sont habités par le désert.

En effet le désert à Ain Nekhla est à l’image de ceux qui y vivent. Il est symbole du vide, du néant, du dépouillement et surtout de l’immobilité :

« Au pied des murs, les hommes se lézardent et tombent en décrépitude. Les hommes ne sont plus ici, que restes de nomades, en vrac dans l’immobilité sédentaire, privés de mémoires »[16].

Mokeddem insiste beaucoup sur cet aspect figé, de ces êtres humains ayant fini par se laisser enliser dans les sables du sédentarisme. Ils perdent ainsi toute leur authenticité, toute leur humanité. Ils finissent par ressembler à de vulgaires bestioles du désert, qui prennent le temps de mourir car le désert est un « des lieux où la vie n’est jamais qu’une mort vicieuse qui se détecte et prend son temps »[17]. Le désert a fini par les dévorer. Le problème de l’immobilité est évident dans la représentation du désert dans ce roman où rien n’a changé «  les archaïsmes semblent immuables »[18]. C’est la négation de l’espace et du temps !

Dans ce récit, Le “désert” est un espace sur lequel Sultana a catalysé toutes ses interrogations et ses incertitudes. Il est « (…) la dimension du vécu, (…) l’appréhension où se déploie une expérience »[19] .

En effet Malika Mokeddem l’évoque avec beaucoup d’appréhension, à travers l’ornière des doutes quant à l’avenir. Il est présenté comme un lieu de tourment, de soumission, un espace de cauchemar, de désolation.... Comment peut il en être autrement quand le fait de déambuler librement, d’errer sans but constitue une forme de délit à Ain Nekhla ? Sultana a sans doute oublié que les mauvaises habitudes ont la vie dure. Aller librement dans cette bourgade maudite équivaut pour une femme à fendre « une masse d’yeux », « Foule d’yeux, vent noir, éclairs et tonnerres »[20].

Comment vivre la plénitude et l’extase du désert dans pareil contexte barbare et cauchemardesque ? Aussi rares sont les séquences où le désert, espace extérieur aimé, est révélé à Sultana à travers de belles évocations romantiques, contrairement à Vincent et à Yacine :

 « La lumière du crépuscule pose ses roses sur la rumeur du village. Saumon, lilas dans un ciel enfin las de se consumer. La palmeraie est un nœud de verdure sur la blessure sèche de l’oued. Tout autour des dômes des sables, le siège de l‘aride, l’œil démoniaque de l’éternité qui guette. Ici, le vert a la fragilité de l’humain, le tremblé, le pointillé de l’incertain dans les dogmes écrasants de la lumière »[21].

Ces évocations poétiques surviennent généralement quand Sultana s’éloigne des habitants de Ain Nekhla et regarde du coté des Ksar en ruines « éboulis de mémoire »[22] - dans la solitude et dans le silence -que le désert se révèle enfin comme une « aire d’amour »[23] où Sultana est propulsé par ses pas malgré sa torpeur.

Le désert, lieu de parcours initiatique 

Pourquoi Sultana est-elle revenue dans le désert ? Qu’est-elle venue y chercher ? Elle-même semble l’ignorer. A Vincent qui lui pose la question elle répond :

« À vrai dire, j’ignore encore la ou les raisons exactes de mon retour. Tout est si imbriqué, confus dans ma tête. »[24].

L’envie d’y revenir lui trottait depuis longtemps dans la tête ... bien avant la mort de Yacine. Elle y vient parce que le désert continue à être au fond d’elle, un lieu de ressourcement sûr, un lieu de parcours initiatique et de sublimation. Un lieu où elle espère, sans doute inconsciemment, réunir ses « moi » disséminés, disloqués même si elle n’y croit nullement : « Et puis tu sais, dit-elle à Vincent, le désert liberté, évasion, retrouvailles avec soi- même… ce sont là des bagages de touriste»[25].

Mais malgré tous ses doutes Sultana reste convaincue au fond d’elle même qu’en dehors du désert rien n’est possible. Elle sait que le désert, est un passage essentiel si elle doit un jour retrouver l’harmonie perdue :

« (...) Sinon comment échapper à l’angoisse des départs sans délivrance, des errances sans arrivée, (…) comment guérir de l’angoisse de l’angoisse, de son hypnose et de son aphasie ? Je ne peux pas ne garder de ce retour que des éboulis renouvelés dans ma tête. Je ne peux plus endurer l’invivable, la nostalgie sans issue »[26].

Le désert imaginaire de Malika Mokeddem

Le désert dans L’Interdite apparaît comme un carrefour où se rencontrent des personnages fragmentés ; un carrefour qui finit par prendre le sens d’un véritable parcours initiatique. C’est le sentiment d’exil et d’étrangeté qui a finit par générer chez Sultana le développement d’un espace tout à fait imaginaire. Ce dernier lui a donné la possibilité de réintégrer son être, son essence. L’exploration de son enfance, de son espace intérieur l’exploration de son être actuel déchiré entre deux pays l’obligent à se réfugier, à s’exiler dans un désert imaginaire pour enfin s’accomplir et se réaliser.

Afin de fuir sa condition de femme écartelée, Sultana substitue au désert réel un désert imaginaire. Elle s’entoure d’un désert imaginaire, de rêve et de chimère. Une fuite teintée parfois de remords. C’est une sorte d’exil mental qui finit par provoquer des hallucinations auditives et visuelles. Ainsi elle est persuadée que Yacine est toujours dans la maison, qu’il vient juste de se raser dans la salle de bain ...Elle le voit assis au salon... il l’invite à s’asseoir sur ses genoux. Elle est persuadée d’avoir été suivie par une voiture sans conducteur. Elle est également persuadée d’avoir été prise dans une tempête de sable.

Les hallucinations de Sultana sont des barrières qu’elle a dressées autour d’elle, dans son désert car la vérité sur sa famille était trop dure à entendre, trop dure à accepter.

Le désert, espace d’initiation ou le récit d’une quête

Ce processus symbolise une réelle quête de soi, une quête d’un sentiment d’appartenance, ou alors d’un simple besoin de restaurer et de rassembler les morceaux d'un être fragmenté. Mokeddem choisit de le faire à travers Sultana, dont le parcours est si semblable au sien.

Sultana commence d’abord par revenir sur les ruptures du passé qui sont à l’origine de son exil (l’errance intérieure). Ensuite commence l’errance au présent, à travers différents espaces réels et imaginaires (Montpellier, Tammar, Ain Nekhla, espace intérieur). Cette errance s’avère tellement insupportable qu’elle finit par se réfugier dans un autre type d’errance dans un désert imaginaire où elle est en proie à de pénibles hallucinations. Cette dernière se révèle néanmoins bénie car elle lui permettra de ne pas sombrer dans la folie.

Et c’est curieusement après cette confrontation avec sa trajectoire de vie - depuis son enfance, dans le désert, en passant par Montpellier et enfin de nouveau dans le désert, - lieu de l’effacement et de l’éphémère, dans un village gangrené par des lois surannées auquel s’ajoute la violence inhérente aux intégristes en ces années 90 - que Sultana aboutit paradoxalement à une certaine harmonie, à une forme réconciliatrice avec son être. Elle arrive enfin à se reconstruire et à rassembler toutes ces Sultana révoltées et dispersées. C’est la métamorphose !

Sultana a répondu à l’appel du désert, lieu de l’ « expérience des limites »[27]. Elle y est venue afin d’unifier enfin toutes les Sultana qui s’agitent en elle. Le désert a répondu présent en participant au surgissement du sens. « Revenir, dit-elle, c’est tuer la nostalgie pour ne laisser que l’exil, nu. C’est devenir soi-même, cet exil là, déshérité de toute attache. »[28].

Conclusion 

Le désert dans L’Interdite accueille le tumulte des sentiments, des passions et des émotions des personnages. Malika Mokeddem y a mis leurs rêves, leurs maux, leurs frustrations et leurs hallucinations. Le désert, paysage de tous les contrastes, espace de tous les paradoxes, apparaît comme le support d’une conscience absolue d’une femme déchirée. Sultana est revenue dans cette contrée en quête d’elle-même, de son histoire, en quête d’une renaissance. Et elle y est parvenue grâce au désert !

A travers l’évocation dans le désert, des lieux d'événements personnels douloureux, Sultana se trouve dans un espace sans balises où l’on n’a plus le droit de tricher. Elle s’insurge avec toute sa conviction à ceux qui ont fait le malheur des siens : insurrection ou soulèvement est le thème de L’Interdite.

Elle va tenter de récupérer des parties de son moi perdu. Des blocs de son passé un à un remontent… L’Interdite est le récit d’une déchirure que tente de surmonter Sultana à travers un lieu synonyme de néant, carrefour où se sont rassemblées toutes ces Sultana qui n’existent que dans la division afin d’opérer le miracle d’une renaissance d’une Sultana unique... d’une Algérie enfin unie... malgré l’actualité désespérante. Est- ce le message réel que nous suggère ici Malika Mokeddem d’une manière subtile ?

Le désert dans L’Interdite est comme le lieu de rencontre de tous les ailleurs. Un désert qui sort de l’imaginaire où se rencontrent le conscient et l’inconscient où l’auteure veut implicitement nous montrer que la conscience du mot ne peut être dissociée de la conscience de l’espace et du temps.

A la fin, l’auteure nous laisse une note d'espoir, Sultana semble a pris enfin, le dessus semble-t-il car elle déclare à Salah lui demandant si elle veut toujours revenir à Ain Nekhla :

« Oui, mais pas à n’importe quel prix. Je voudrais revenir pour les Dalila et les Alilou, pour la quête des yeux d’enfants qu’il ne faut pas abandonner à la détresse ou à la contamination ».

Notes

[1] Malika, Mokeddem, L’Interdite, Ed. Grasset Fasquelle, 1993, p.11.

[2] Ibid, p.11.

[3] Ibid, pp.14-15.

[4] Ibid, p.16.

[5] Ibid, p.16.

[6] Ibid, p.105

[7] Ibid, p.105

[8] Ibid, p.18

[9] Ibid, p.61

[10] Ibid, Op.Cit., p.50

[11] Ibid, p.18

[12]Ibid, Op.Cit, p.50, pp.127-128.

[13] Ibid, p.82.

[14] Ibid, p.131.

[15] Issacharoff, M., L’Espace et la nouvelle, Paris, Corti, 1976, p.14.

[16] Malika, Mokeddem, Op.Cit, p.83.

[17] Ibid, p.127

[18] Ibid, p. 148

[19] Jean, Guiraud, Encyclopédia Universalis, Ed. De 1995, Tome 8.

[20] Malika, Mokeddem, Op. Cit, p.83.

[21] Ibid, p.85.

[22]Ibid, p.85.

[23] Ibid, p.84.

[24] Ibid, p.85.

[25]Ibid, p.124.

[26] Ibid, p.124.

[27] Colombat, André Pierre, « Le Concept de ‘désert’ dans l’œuvre de Gilles Deleuze », Francophonie plurielle, Ginette, Adamson et Jean-Marc, Gouanvio éditeurs, Canada, Hurtubise HMP, 1995, p.270.

[28] Mokeddem, Malika, Op.Cit, p.81.