Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Il va sans dire que la diversité des écritures de femmes occupe un espace de plus en plus pertinent en terme de production, car le temps de l’effacement est révolu. Il est question d’instaurer une diffusion à tout point de vue allant de l’expression personnelle, des revendications aux différents types de témoignages…

Toutes ces prises de positions rédigées par une parole de femme, sont présentes pour comprendre le socle du discours émis par des femmes.

Dans le caractère vital de l'écriture qu'éprouvent bien des femmes depuis des siècles; nous y avons relevé et senti une angoisse existentielle qui s'empare de l’être féminin à l'idée de se peindre et de devoir se peindre dans une page d'écriture.

Ecrire, s'écrire : cette perspective est certainement plus compromettante pour une femme d'origine arabo-musulmane. Pourtant, depuis des années, des femmes dans tous les sentiers du Monde arabe et musulman ne cessent d'écrire. «Ecrire pour ne pas mourir» cite Assia Djebar, écrire au risque de mourir: c'est ainsi que se conjugue leur vie au fil des années.

Parmi toutes celles qui, dans ce Monde arabo-musulman où la femme est menacée jusque dans sa liberté la plus individuelle, ont choisi la plume, elles se font entendre en prenant corps et volume sous leurs plumes.

Ecrire dans une langue conduit les auteures à user de stratégie pour dévoiler ou dénoncer l’état de leur société. Dans l’écriture féminine, l’utilisation de la langue française ne relève pas d’un choix délibéré. Cependant, cette utilisation ne se fait jamais en dehors d’un imaginaire spécifique propre au Maghreb. Cet imaginaire a été construit par non seulement des croyances mais aussi par des visions du monde. En fait, les récits de fiction favorisent les jeux imaginaires, car les auteures puisent en un imaginaire qui permet de naître et d’être et de devenir aussi. En fait, ce n’est pas parce qu’il a un sens que l’imaginaire advient, c’est parce qu’il advient qu’il a un sens. Dans l’imaginaire, plus que le langage il y a le métalangage ; « il est un dit de l’interdit et de sa transgression ».

Ainsi, nous avons choisi deux grandes figures algériennes féminines Malika Mokaddem et Assia Djebar. L’écriture de Malika Mokaddem, auteure algérienne nous renvoie à l’écriture du voyage, où le désert structure sa prose. Elle frémit à la seule incantation de sa région natale «Kenadsa». Son écriture est vigoureusement inspirée par les hommes, notamment ceux du désert pour qui tout est abondance. Ecrire pour cette écrivaine est une forme de liberté et une manière d’être à part entière. Elle s’y engage fortement puisqu’elle a trouvé sa voie. La mémoire, le désert, la mer sont des lieux privilégiés pour cette écrivaine. D’où l’émergence de son écriture. Celle-ci, met en relief un imaginaire composé d’une écriture où l’amnésie, le trouble, la perte de soi semble être mis en spectacle.

Quant à Assia Djebar, elle est incontestablement une écrivaine algérienne hors pair. Son style d’écriture est immergé par la primauté à ses références culturelles mais tout y en intégrant ses connaissances sur la littérature française. Ses textes expriment le plus souvent cet imaginaire symbolique gouverné par l’écriture de l’exil. D’où la mise en scène.

La romancière tente de faire émerger la voix féminine “enterrée”, une véritable hantise comme elle le clame haut et fort dans ses romans. Animée de ce qu’elle nomme elle-même le “désir sauvage de ne pas oublier», Assia Djebar s’est engagée dans la tâche de libérer la parole féminine, de réactiver toutes les voix de femmes afin d’empêcher leur disparition définitive, y compris corporelle.

Afin de réactiver toutes ces voix, l’écrivaine affirme que le français, est devenu sa «langue de mémoire» bien qu’elle la considère comme une «langue marâtre», dans sa vie elle avoue “sauter d’une langue à l’autre” dans une mobilité incessante, qu’elle tente dans ses textes romanesques de restituer par les conversations de ses protagonistes où ce ne sont plus uniquement quatre parlers qui sont en présence (on y trouve également l’arabe populaire, l’arabe de la rue, l’arabe masculin, etc.) mais où ce sont plutôt une multitude de discours, et en particulier celui de l’arabe féminin, de “l’arabe souterrain”, qui la sollicitent.

Ce travail se propose d’examiner comment dénomme-t-on et représente-t-on la femme dans divers types d’écrits. Cette dénomination et cette représentation peuvent se faire à l’intérieur de plusieurs thèmes (la maman, l’amante,…), de domaines (art, religion,..), de conceptualisations (imaginaire, culture,..).

Notre questionnement porte sur la nature de l'approche à mettre en œuvre et qui consiste à prendre en compte l’écriture féminine comme espace et présence à part entière, à la fois. La difficulté est de croiser les approches construites dans la société maghrébine et de signaler les singularités, voire les spécificités de l’écriture féminine de l'aire maghrébine.

C’est à travers les discours de deux auteures féminines en l’occurrence Assia Djebar et Malika Mokaddem que nous retrouverons le vécu des femmes algériennes et écrivaines en particulier. D’où le fait de s’intéresser à ces deux écrivaines qui nous font faire un voyage dans les sentiers du langage, en tant qu’acte langagier et donc à la fonction communicationnelle à partir des différents actes de langage. Vu sous cet angle, les textes romanesques de ces auteures sont plus un système de valeurs que des signes, en ce sens que le discours l’emporte sur la langue car le pacte de l’émotionnel contenu dans le langage se libère et donne une écriture féminine.

De ce fait, aussi bien dans les œuvres de Malika Mokaddem que celles d’Assia Djebar, il y a une mise en adéquation harmonieuse entre les aptitudes imaginatives, les mises en forme de la pensée et les prouesses techniques. Là réside le lien avec la réalité. La création littéraire féminine en l’occurrence celle de nos deux auteures en tant qu’art, est porteuse de sens.

Ecrire pour Assia Djebar et pour Malika Mokaddem n’est pas un acte gratuit. Écrire, c’est aussi parler de soi et des autres, cela renvoie au miroir de l’âme.

A ce sujet Montaigne disait « je suis moi-même la manière de ton livre » et Stendhal disait que le livre « est un miroir que l’on promène le long d’un chemin ». Pour reprendre les propos de Christiane Achour, l’écriture féminine c’est avant tout « d’adopter une écriture, c’est une façon d’afficher dans les mots son appartenance à un groupe socioculturel donné, c’est signifier sa culture et l’idéologie qu’elle véhicule (...) ». Ce qui nous amène à une réflexion pertinente, à percevoir Assia Djebar comme une écrivaine engagée et fidèle dans son écriture, avec cette écrivaine nous pénétrons dans le monde fermé des femmes qui veulent s’en échapper pour conquérir l’espace dit masculin, par exemple dans le roman Femmes d’Alger dans leur appartement[1], celle-ci aborde la psychologie du couple dans la dépendance de la femme, de sa claustration...

Les problèmes du dévoilement des lois du patriarcat entre autres, sont abordés dans le texte Les enfants du nouveau monde[2], une écriture où s’imbriquent passé et présent et leur contradiction dynamique même de l’avenir. Avec le roman Loin de Médine[3], qui a pour thème central l’Islam, qui est traité à partir des sources anciennes qui rappellent la place qu’occupaient les femmes durant le vivant de Prophète Mohamed. Djebar dans un plaidoyer en faveur des femmes musulmanes à partir de celles qui ont côtoyé le prophète.

Dans Blanc de l’Algérie[4], Djebar évoque l’Algérie avec et dans sa violence, elle fait resurgir les disparus. L’Histoire, l’identité et la langue sont les maîtres mots de ce texte. L’amour, la fantasia[5], l’histoire du pays se rattache à la condition de la femme dans la société algérienne, en général, durant la colonisation française, en particulier.

Et son roman La disparition de la langue française[6] s’inscrit dans la lignée de ces romans imprégnés d’histoire, néanmoins Assia Djebar innove en attribuant le premier rôle à un homme ; mais ce sont les femmes qui prennent entièrement en charge le texte. Le héros, Berkane, décide suite à une rupture amoureuse de mettre fin à son exil parisien, pour rejoindre sa terre natale.

Au retour donc, cet homme veut revoir les lieux, réentendre les voix, sa mémoire se met en marche. Mais au-delà de la douce amertume des souvenirs, Berkane souffre de cette nouvelle Algérie qui se dérobe sous ses pas. Aveuglé par ses sentiments complexes et par la souffrance due à sa mésaventure sentimentale récente, il ne perçoit pas le mouvement qui a emporté le pays dans une pluie de folie.

Sur cette chronique du retour, se greffe le récit d’une longue quête, une quête sentimentale. Le héros Berkane rédige d’Algérie du courrier qu’il n’enverra jamais à Marise, une femme qu’il a connue autrefois à Paris, et qui l’a quittée tout en lui promettant de l’aimer longtemps encore.

Et puis, il y a Nadjia, un autre amour fou de Berkane. Elle a fui l’Algérie de l’après guerre pour oublier un grand-père assassiné par le FLN et erre depuis dans le monde, sans qu’elle puisse s’empêcher de passer par l’Algérie de temps à autre.

Le récit de Berkane et celui de Nadjia fusionnent en une liaison passionnelle, seulement, très vite, l’un sera de nouveau saisi du besoin de fuir tandis que celui de Berkane s’enfoncera de plus en plus dans la recherche de ses fantômes. Pour conjurer le sort, Berkane décidera de rédiger un roman en langue française narrant sa vie, d’où sa disparition soudaine et inextricable.

Il apparaît que pour Djebar, prendre la parole en tant que femme, c’est faire en sorte que le « je » se fasse porte-voix des voix de l’intérieur. Ecrire ne tue pas la voix, mais la réveille, le mot maître de l’écriture pour l’auteure s’avère être : (re)donner la voix.

Le titre de ce texte est aussi évocateur et provocateur à la fois. Pour Assia Djebar, le français est « La langue d’autrui (…) celle dans laquelle je pense, mais je souffre et aime en arabe »[7]. Il en est ainsi, pour le personnage de Berkane dans le texte de La disparition de la langue française[8]. Cette disparition est d’abord celle, du héros Berkane, ancien combattant du FLN ayant ensuite vécu en France. Il finit par rentrer dans sa ville natale, Alger où se trouvent ses racines, son identité, sa mémoire, ses souvenirs,...pour finalement être enlevé.

Sa disparition est due au fait qu’il soit un intellectuel algérien de langue française. La langue n'est pas seulement un moyen de communication, elle représente aussi une partie importante de l'existence humaine, existence spirituelle, émotive et intellectuelle. «Parler de soi-même hors de la langue des aïeules, c'est se dévoiler certes, mais pas seulement pour sortir de l'enfance, pour s'en exiler définitivement. Le dévoilement, aussi contingent, devient, comme le souligne mon arabe dialectal du quotidien, vraiment «se mettre à nu».

Ce titre ne reflète pas véritablement (du moins dans la première lecture) le sens propre de la première lecture. Après une première lecture, une ambiguïté et une confusion s’installent, dans le sens où il ne s’agit pas de la disparition de la langue française, bien au contraire, puisque sans renier la langue arabe, le français demeure une langue nécessaire dans le rapport au monde.

Quant à Malika Mokaddem, elle use d’une écriture de l’intérieur. Elle parle du nomadisme de sa vie de jeune fille. Ses textes sont des rappels du code comportemental contre lequel se dressent ses personnages féminins.

Dans une situation biculturelle, bilingue, l’auteure dit puiser dans ses racines nomades la force de s’opposer aux coutumes et traditions de son pays et aller vers celles des françaises. Elle a toujours refusé la vie médiocre dit-elle, l’enfermement de sa mère en particulier et des femmes algérienne en général.

Ecrire pour Malika Mokaddem est plus qu’un exutoire, elle prend la parole pour se projeter dans les dires de ses personnages. Les origines bédouine de la romancière remontent à la surface de tous ses textes romanesques.

 Dans le texte Les hommes qui marchent[9], l’auteure retrace dans les dunes du grand erg durant la période de la colonisation de l’Algérie. Elle narre sa vie de jeune fille au près de sa grand-mère, gardienne des valeurs ancestrales.

Le siècle des sauterelles[10] plante le décor dans les dunes de l’Algérie. Le personnage joue son destin aux côtés de sa fille, influencée d’ailleurs par la célèbre Isabelle Eberhart. Dans le texte de L’interdite[11], c’est l’histoire d’une jeune fille partagée entre deux hommes : l’un français, l’autre algérien. Entre révolte, vengeance, violence, amour, et liberté arrachée, la romancière parle dans ses romans, des femmes passives et de la place du corps cadenassé et souvent violé.

Nora, l’héroïne du texte de N’zid[12], se cherche : il ne s’agit pas seulement de son identité mais de sa mémoire aussi. Malika Mokaddem décrit une sorte de voyage dans un pays que la raison a déserté. Ce texte manifeste un nouvel élan dans l’itinéraire narratif de l’écrivaine ; en ce sens que nous ne fréquentons plus l’espace du désert. Cet élan est en quelque sorte nouveau, puisqu’il est question dans cette œuvre d’une protagoniste dont la quête identitaire dépasse de loin les problématiques communes. Il est question d’une quête qui n’a pas de fin, le personnage de Nora erre souvent de son bon gré dans sa mémoire. Le roman n’est que le déploiement graduel de la dure retrouvaille de cette mémoire perdue dans un premier temps et une mémoire récupérée mais non admise d’autre part.

D’ailleurs, bien plus que les trois-quarts du récit, Nora, parle d’elle même à la troisième personne du singulier et de façon tout à fait neutre, comme si elle n’était pas sujet énonciateur de ses propres énoncés. A ce sujet, elle ne se reconnaît même plus lorsqu’elle se regarde au miroir[13], son visage lui est méconnaissable, son identité aussi. 

La protagoniste de N’zid[14], Nora, après une perte de conscience et d’identité, se réveille amnésique sur un voilier en plein cœur de la Méditerranée. Ses seuls repères sont les indications que lui offrent les outils de navigation ainsi que le livre de bord.

Malgré son amnésie, son corps (celui de Nora) retrouve instinctivement la mémoire, une mémoire des gestes navigateurs, elle pilote le voilier avec habilité. Malgré l’angoisse des premiers moments, une certitude l’apaise « la Méditerranée n’a pas de secret pour elle, pour le bateau...pour elle non plus »[15].

Dès l’ouverture du texte, l’espace méditerranéen, le complice de Nora, s’établit comme l’espace de trouble, de perte, et d’absence. Amnésique, perdue, en consultant la carte, elle a la sensation que certains pays « lui sont plus chers que d’autres»[16].

Bien avant qu’elle ne retrouve la mémoire, elle met en scène la mer, cet espace que la raison a déserté au profit d’instinct, de sensation voire d’intuition, d’ailleurs elle la considère comme un «immense cœur au rythme duquel bat le sien (…) Elle fait partie d’elle. Patrie matrice. Flux des exils »[17]. Pour retrouver un ancrage, Nora se crée un nom grec : Eva Poulos ainsi qu’une appartenance libanaise.

Malika Mokaddem, situe Nora, protagoniste dans l’espace de l’amnésie, l’errance, espace dans lequel, Nora, peut devenir une autre femme : un lieu où elle a le droit de conjuguer toutes les identités à tous les temps.

N’zid est un titre transcrit en arabe, et il signifie «continuer» ou encore «naître». S’agit-il d’une continuation ou d’une naissance? Continuer dans son délire ?

Le texte de N’zid en arabe signifie donc continuer, ajouter, naître ; une sorte de plaine riche et pleine de végétation. Ces trois verbes mettent l’accent sur le devenir sociologique voire psychologique de l’existence humaine, ils ont une réalité biologique et culturelle, une sorte de transplantation qui nous oblige à repenser les notions de folie, de quête identitaire et d’errance.

Il semblerait que le choix du titre en arabe, annonce d’abord un cap traversé, dans le sens où, l’auteure algérienne assume un double ancrage, il est néanmoins porteur d’un second sens : N’zid signifie à la fois " je continue " et " je nais ".

On pourrait y déchiffrer, moins qu’une déchirure enfin surmontée, la nécessité d’élire un lieu. L’art pour celle qui dessine, tout comme l’héroïne de ce texte, il est question de ce lieu où se rassemble ce qui n’existe que dans la division et où s’opérer une nouvelle naissance.

Pour la première fois, Malika Mokaddem, a choisi un titre en arabe pour l’un de ses romans. Comme origine d’une constante douleur. Comme lieu d’un drame qui a commencé dès sa naissance, se poursuit et continue.

L’écrivaine est née en effet dans le désert, a dû s’arracher aux dépendances anciennes des femmes nomades pour traverser la Méditerranée et poursuivre ses études et son travail ; assignant en somme à l’écriture la tâche de restituer et questionner le passé. C’est en tout cas ce que Malika Mokaddem semble nous suggérer dans ce roman.

Ecrire, enfin pour les écrivaines algériennes est bien plus qu’une nécessité, il ne s’agit pas seulement de parler à leurs noms ou encore de revendiquer des fonctions mais il est question de création. Entrer dans les textes de ces romancières, y pénétrer, c’est se laisser guider, porter par leurs plumes qui (re)tracent les contours du Moi de chaque écrivaine.

Entrer dans les romans de ces écrivaines c’est être disposé à écouter la symphonie polyphonique du monde, un monde arabo-musulman gouverné d’un imaginaire spécifique propre au Maghreb. Cet imaginaire a été construit par non seulement des croyances mais aussi par des visions du monde.

Notes

[1] Djebar, Assia, Paris, Edition des Femmes, 1980, Reed., Paris, Albin Michel, 2002.

[2] Djebar, Assia, Julliard, 1962, Reed., pp.10-18.

[3] Djebar, Assia, Albin Michel, 1991.

[4] Djebar, Assia, Albin Michel, 1996.

[5] Djebar, Assia, Lattès, J-C, 1987, Réed., Albin Michel, 1995.

[6] Djebar, Assia, Paris, Albin Michel, 2003.

[7] Le Monde, Interview : Assia Djebar à l’Académie Française, 2005.

[8] Op.Cit

[9] Mokaddem, Malika, Grasset, Paris, 1997.

[10] Mokaddem, Malika, Ramsay, 1992.

[11] Mokaddem, Malika, Grasset, 1993.

[12] Mokaddem, Malika, Paris, Seuil, 2001.

[13] Mokaddem, Malika, N’zid, éd, Seuil, 2001, p.15.

[14] Ibid

[15] Mokaddem, Malika, N’zid, éd, Seuil, 2001, p.20.

[16] Ibid, p.21.

[17] Ibid., p.25.