Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

De toute évidence la littérature féminine ne cesse de prendre de l’ampleur et de se déployer dans le champ métaphorique, au Maghreb et ailleurs, par la multitude et la diversité de sa production.

Alors que dire de cette littérature ? Sinon qu’elle prend de plus en plus une place non négligeable dans les sociétés maghrébines par le nombre croissant d’écrivaines qui envahissent la sphère littéraire. Assia Djebar, Fatima Mernissi, Hala Béji, Malika Mokkedem, Hawa Djabali, Leîla Sebbar, Ahlem Mosteghanemi, Fatima Bakhaï, et la liste est bien, bien longue… c’est autant de voix féminines qui foisonnent et dont la floraison des écrits assiègent l’univers de la littérature au Maghreb; les écrits des femmes prennent l’aspect d’une incursion, voire d’un envahissement, d’une conquête des espaces de la vie intellectuelle jalousement réservés et préservés par la tradition et la coutume aux « esprits supérieurs et aux bien pensants » uniquement. Alors : Agression ou transgression ? Violation ou rébellion ? Offensive ou insoumission ? Les interrogations et les lectures peuvent se multiplier indéfiniment. Mais, il est clair, qu’au Maghreb, la littérature féminine s’inscrit dans la problématique d’une écriture de la résistance et du combat ; une résistance toute pacifique, sereine et responsable, soumise au pouvoir impérieux des imaginaires et des mots dont l’objectif ultime est de se déployer dans le processus historique d’une quête de soi, d’une reconnaissance, d’une revalorisation et d’une présence digne dans les sociétés auxquelles appartiennent ces femmes. Ces voix ne semblent avoir qu’un seul dessein : briser l’enfermement, contrer les mentalités archaïques et retardataires, casser l’isolement et la claustration, anéantir l’effacement, sortir du mutisme qui sont le destin fatal de leur éducation. Certes, c’est une écriture émanant de la nécessité et du devoir, de l’engagement, mais c’est surtout une écriture particulière. Dans la diversité de ses textes, la parole féminine prend en charge les préoccupations de son devenir lié à celui de son peuple et son Histoire comme de sa culture. Spécificité d’un signifié et celui d’un signifiant, singularité d’une esthétique, exclusivité d’un discours qui se conjuguent pour fonder un espace d’expression rattaché profondément à la sensibilité féminine et son appréhension du monde, de la vie, de l’existence des hommes et des choses. Enfin, la littérature féminine au Maghreb se présente comme un « regard » sur le monde, sur son monde dans le sens où l’énonce M Dib :

« Je reconnais un Maghrébin au regard qu’il porte. Ce dernier est important chez nous, il parle plus que tout le reste… » [1]

Il nous semble impérieux de rappeler que cette littérature féminine reste encore méconnue, inexploitée et inexplorée comme il se doit dans le champ de la critique littéraire; et pourtant, elle nous interpelle nos mémoire collective, elle renoue avec nos racines, elle puise dans notre Histoire, développe sa recherche dans notre culture, questionne notre passé et notre présent, s’interroge sur notre avenir. Et, nous sommes convaincus que notre colloque a été une heureuse rencontre qui a donné, certainement, à travers la richesse des recherches, la variété des communications, des débats fructueux, car ouvrant la critique littéraire à des domaines de prospection et d’investigation insoupçonnables et prometteurs de par le dynamisme, la diversité et la profusion des textes féminins.

Abordant la problématique du colloque, Najiba Regaïeg s’interroge sur la possibilité de parler de la « sémiotique du féminin » sans aborder la question de « l’écriture féminine ». Pour l’auteure de cette communication qui introduit le colloque, parler d’écriture féminine ne relève aucunement d’un combat féministe ou d’une quelconque idéologie sexiste, car cette activité « transforme la femme en souveraine, en un être humain qui s’assume et pourra, de ce fait, aller vers l’Autre ». A partir de cette affirmation, la différence et son corollaire l’altérité deviennent, pour ainsi dire, les deux fondements pour définir cette écriture, ce qui amène Lakhdar Bensayah à dire que « celui qui sait accorder convenablement l’attention au texte féminin, percevra les tréfonds du texte féminin et sa propre conscience face à l’Autre en prenant appui sur son univers intime qui lui est proche ». Donc, l’intériorité est constitutive de l’écrit féminin dont «l’ouverture du texte sur l’intérieur est considérée comme l’unique issue pour la femme qui habite son corps dans un mouvement presque fermé, il demeure l’unique voie pour aller du corps vers l’être et de l’être vers le monde », et cela se vérifie à travers les personnages et les modes de représentation narrative pris en charge par le texte féminin. Pour Hafnaoui Baali, qui tente de trouver une réponse au questionnement sur l’essence de « l’écriture féminine » en donnant un aperçu global sur les positions de la critique arabe contemporaine vis-à-vis de cette problématique, souligne « qu’après les revendications de l’égalité qui correspondaient à l’époque des clichés et des stéréotypes consacrés, survient la phase de la quête identitaire et le désir de se distinguer de l’autre masculin. L’expérience a montré que l’identification de la femme à l’homme ou son imitation n’a été que régression et involution sur le plan des acquis obtenus ». Pour cet historien de la littérature, il s’agit d’examiner les constituants de la pensée sociale et de prendre en charge le contexte culturel dans lesquels a évolué la conscience de soi féminine, car quelque soit la dénomination et les points de vue sur cette question, la centralité de la culture masculine et la partialité de la langue jouent, en fin de compte, un grand rôle dans l’analyse des concepts (sexiste, révolutionnaire et biologique). Tout compte fait, la singularité du corps féminin est déterminante dans la taxinomie des écritures, mais ce n’est pas toujours le cas pour Sonia Zlitni-Fitouri, qui désire étudier la spécificité d’un écrit féminin (Chronique d’un décalage de Azza Filali), en le confrontant à un écrit masculin (La pluie de R. Boudjedra) mais qui parle d’univers féminin. Elle estime que le corps, qui est loin d’être une construction symbolique, « est déterminé par l’Autre qui lui confère une place et une existence. Ainsi, l’image que l’on se fait de son propre corps s’acquiert, s’élabore et se structure par un contact perpétuellement avec le monde extérieur ». Ainsi la narratrice dans le roman de Boudjedra « se réapproprie son corps par l’écriture, finit par posséder une connaissance sur son corps sexué et devient sujet entier, la narratrice de Chronique d’un décalage tait son corps, l’ignore, en prend conscience à travers le regard et le discours de l’autre ». L’auteure de cette communication conclut que « la question de la féminité ne se pose plus car il s’agit bien là de problèmes universels ». Mais pour Charles Bonn qui pose le problème de l’auto-représentation féminisée chez quelques auteurs maghrébins nous entraîne dans l’univers romanesque masculin, et s’interroge sur « cette relative absence, ou cette apparente relégation du personnage féminin dans les espaces non prévus par le genre romanesque », ce qui lui fait dire que dans la plupart des textes étudiés, le statut de la féminité, ou plutôt celui de l’étrangeté, est « inséparable de la dimension fondatrice de leurs écritures ». Toutefois le corps comme l’indique Christine Detrez demeure, « en effet, dans toute société et en tout point de l’espace social, à la fois jeux et enjeux de pouvoirs et de dominations ». En tenant compte du contexte social, historique et religieux maghrébin en général et algérien en particulier, et après l’analyse de quelques romans d’auteures algériennes, elle conclut que « paradoxalement, c’est l’acte d’écriture qui devient réappropriation corporelle ». Allant dans le même sens Mohamed Najib Laamami, insiste sur le caractère subversif du roman « La chaise qui balance » de Amel Mokhtar d’où « la surexcitation, le défi, la parole nue qui peut choquer, ainsi que l’impasse de la révolte » dans lesquels baigne ce roman. Abir Krefa signale pour sa part « la récurrence de certaines assertions – dans les ouvrages de critique littéraire – qui disent le caractère intrinsèquement subversif de la prise de parole publique par les femmes au Maghreb ». L’expression publique devient inéluctablement un acte résistance par lequel Souad Guellouz dénonce « le caractère inégalitaire du contrôle social sur la sexualité qui tolère la sexualité masculine extraconjugale et frappe du sceau de l’interdit la sexualité féminine ». Ahmed Al Joua, nous livre une lecture poétique de l’eau et des lumières dans la poésie d’une autre écrivaine tunisienne, Amel Moussa. Cette dernière a truffé ses textes d’éléments naturels qui, implicitement renseignent sur « les charmes du corps qu’on reçoit par le biais de la confidence et de la suggestion, sans dévoilement ou discours explicite ».

Zohour Gourem nous apporte un éclairage global sur les écrits féminins au Maroc, et sur l’activité éditoriale de ce pays, qui sont symptomatiques d’un renouveau littéraire et social.

L’écriture pour dire le corps et se dire est non seulement spécifique à la littérature féminine, mais devient – comme on vient de le voir avec les communications citées plus haut – le point nodal de toute expression élaborée par la femme ou autour de la femme. Cela se vérifie avec Assia Djebar, dont l’oeuvre a bénéficié de plusieurs lectures durant ce colloque, alors que les mérites de ses écrits sont incontestablement nombreux. Depuis les premiers débuts de sa carrière, l’auteure a toujours porté son combat sur le terrain de l’émancipation de la femme. Tous les prétextes étaient bons pour aborder cette problématique, la lecture du présent, de la mémoire, du passé et même de l’Histoire ancestrale –celle des femmes de l’Islam originel – étaient là pour soutenir son engagement. Son roman « Loin de Médine » qui reprend cette thématique historienne, a retenu l’attention de Fatima-Zohra Chiali, qui a soumis ce roman à une analyse très poussée. Pour elle, le roman « pose le problème de la falsification de la mémoire par les hommes et la nécessité de la réécrire » et permet à l’auteure de contredire « par un autre discours, asseoir une idéologie où la fiction et l’Histoire se transcendent pour construire au terme de leur aventure une troisième piste qui se donne à lire et à relire ». Le même texte a été étudié par Mohamed Hirèche Baghdad, qui a mis l’accent sur le personnage féminin dont la prétention à la prophétie n’est pas arrivée à son terme, à cause de « la soumission de la femme aux traditions sociales qui impose la dot », pour l’auteure, « la femme doit, pour s’affranchir de la dot qui l’emprisonne et l’humilie, donner son corps à l’homme sur la base de l’amour pur ».  « L’Amour, La Fantasia » un autre texte d’Assia Djebar a constitué un motif pour Goucem Nadira Khodja, pour revenir sur l’Histoire coloniale de l’Algérie. Le roman en question relate la vie de ces oubliées de l’Histoire qui « se mettent à confier une part de leur souffrance intériorisée, étouffée depuis toujours et vécue comme une fatalité ». Le corps féminin, de par sa disposition culturelle inégalitaire à devenir un enjeu politique lui fait dire que même « si le conquérant réussit à posséder le corps de la femme algérienne, il n’en demeure pas moins que c’est limité à un cadre restreint, celui de l’avilissement de ce corps pour des raisons financières (prostitution) et non par amour ». Latifa Mohamed Sari, a pour sa part abordé un recueil de nouvelles du même auteure, « Oran, langue morte », et dont l’objet est l’écriture qui en fait, « correspond à cette blessure profonde que l’on veut dévoiler. Elle est la métaphore de la dispersion d’un peuple et de l’incohérence qui marque sa vision du monde actuel », elle est également « cri, à la fois violence et amour, voile et clarté, révélation et dissimulation ». Ecrire pour Assia Djebar « ne tue pas la voix mais la réveille pour ressusciter toutes les femmes qui sont enfermées derrière les barreaux du silence ». Malika Hamda Boussoualim, quant à elle, a aussi, dans une communication en anglais, revisité l’Histoire en étudiant le roman « Une femme sans sépulture » de Assia Djebar, en s’appuyant sur une lecture critique qui prend en charge les aspects thématiques et structuraux. Abdelkader Boudouma, essaie, en ce qui le concerne de faire une approche du texte de Assia Djebar « Ces voix qui m’assiègent », en insistant sur le choix de la langue d’écriture, qui est pour cette romancière, une langue -autre qui lui permet de « se voiler tout en se dévoilant ».

Rompre le silence et entrer en contact avec l’extérieur et faire irruption dans l’espace public, par le biais de l’expression scripturale, amène la femme à transgresser certains codes culturels et devenir le porte-voix de toutes celles qu’on a cantonnées au silence. Kahina Bouanane, qui aborde en même temps les textes de Assia Djebar et de Malika Mokkedem, trouve que « la diversité des écritures de femmes occupe un espace de plus en plus pertinent en terme de production ». Assia Djebar, « s’est engagée dans la tâche de libérer la parole féminine, de réactiver toutes les voix de femmes afin d’empêcher leur disparition, y compris corporelle », tandis que Malika Mokkedem, « prend la parole pour se projeter dans les dires de ses personnages ». Les textes de cette romancière (Malika Mokkedem) ont également été l’objet de plusieurs analyses, dont celle de Chérifa Bakhouche Chebbah, qui estime que « le retour à la mémoire et la quête de l’identité sont des constantes dans l’œuvre de Malika Mokkedem ». Le roman « L’interdite » est considéré par l’auteure de cette communication comme un roman autobiographique « où l’auteure retrace l’itinéraire de la violence dans une région du désert ». Cet immense espace, « lieu du parcours initiatique », parait dans le texte « avec pudeur, effacé, presque refoulé ». Quant à Dalila Belkacem, elle se penche sur le thème de la crise identitaire qui est au centre de l’œuvre de cette écrivaine et « traverse ses écrits de roman en roman ». Pour elle, « le fait devient plus important avec N’Zid qui se trouve être le roman d’une crise identitaire, mais aussi celui de la quête d’une nouvelle identité ». Zoubida Belaghoueg, pour sa part, juge les récits de cette romancière qui « mêlent de façon inextricable tous les parcours réels et imaginaires à travers l’espace, à travers la vie, à travers soi-même, à travers les arts et la littérature », de ce fait, l’acte d’écrire considéré comme un voyage en soi, il lui permet de promener « son lecteur dans un territoire inconnu, le grand sud, envahi de lumière, espace où les bornes et les frontières sont dissoutes ». La crise identitaire apparaît nettement dans les romans de Nina Bouraoui, ses personnages sont partagés entre deux mondes, deux cultures, deux langues et deux identités sexuelles, et « c’est donc dans une coïncidence partielle entre double exclusion et double appartenance (l’existence de l’une étant nécessaire à l’existence de l’autre) que s’ouvre le lieu d’une identité ambiguë » (Nahida Guelil). Cette romancière, (en l’occurrence Nina Bouraoui), s’inscrit dans une écriture singulière et ses textes s’insèrent « dans une écriture féministe postcoloniale dans le sens où elle exprime dans la douleur et le ressenti une problématique personnelle inscrite dans une écriture de la deuxième génération, celle de l’entre-deux » (Benaouda Lebdaï). Ceci étant, la quête identitaire se complexifie et se problématise davantage avec l’écriture harkie, dont Zahia Rahmouni essaie d’exprimer les divers aspects dans son roman « Moze » où « les décombres de la mémoire sont réutilisés à d’autres fins, les bribes de paroles des harkis, de leurs femmes et leurs enfants serviront de matériau historique, étape principale vers la construction de l’identité » (Aït Yala Dya Kamilia). La mémoire, étant un thème privilégié dans toute écriture autobiographique, il est repris par les auteures dans un souci de restituer une partie de leurs souvenirs par l’écrit, tout en sollicitant une grande complicité de la part du lecteur, qui va être considéré comme témoin d’un parcours où se mêlent connaissance de soi et communication avec autrui. C’est ce qu’a essayé d’effectuer Fadhma Aït Mansour Amrouche, en intégrant dans son roman « Histoire de ma vie » l’autobiographique et le romanesque. Cette auteure est classée, parmi celles qui ont ouvert la voie aux auteures magrébines de se dire et s’écrire, même si l’écrit autobiographique n’est pas dominant dans le champ littéraire maghrébin. Ce qui a amené Nassima Benabbas à dire qu’on peut « classer l’autobiographie dans la littérature de résistance », car celle de cette auteure, nous permet de « prendre connaissance des contradictions et des conflits endurés par l’auteure et qui l’ont conduite à mener une existence dispersée ». Une autre auteure maghrébine a choisi de s’écrire en s’installant sur le même terrain, celui qui l’entraîne vers l’affrontement avec le conservatisme social. Il s’agit de Fatima Mernissi qui a choisi la posture de Chahrazede, et au lieu qu’elle exerce son attrait sur les mots « c’est le texte qui l’entraîne, mais elle arrive, comme même, à préserver son influence magique en introduisant les éléments du récit les plus charmeurs et les plus envoûtants qui ont enchanté l’Occident » (Amel N’Khili). Pour sa part Ieme Van Der Poel, qui reprend le même texte pose la question suivante : Fatima Mernissi, serait-elle la Beauvoir du temps présent, au Monde arabe aussi bien qu’en Occident ? Après avoir présenté succinctement les deux écrivaines, elle aborde leurs textes où elle trouve beaucoup de similitudes et des différences, elle conclut que « si Beauvoir peut être vue comme la Mernissi de l’Occident, Mernissi, quant à elle, fait plutôt figure d’une Simone de Beauvoir à l’échelle mondiale ».

Au delà de la mémoire subjective de l’écrivaine, comme on vient de le voir avec Mernissi, Maïssa Bey, par contre essaie d’inclure des éléments de l’Histoire dans ces textes en construisant dans ses romans « des personnages féminins qui sont aux prises avec cette fuite du temps et sa perception par les mémoires, orientés selon les heurts de leurs histoires personnelles et de l’histoire nationale » (Dominique Ranaivoson). Les textes de Fatima Bakhaï ne s’éloignent pas de cette problématique historienne et mémorielle, puisque son écriture s’insère « dans une pratique collective correspondant à une affirmation historique d’identité féminine et maghrébine bien prononcée qui raconte des espoirs, des envies, des frustrations, des souffrances, des privations de la femme d’antan, d’aujourd’hui et la femme à venir » (Khalida Benaïssa – Boukri). Par contre Fouzia Bendjelid, qui, tout en regardant du coté de l’Histoire, jette la lumière sur l’épineuse problématique, celle du conflit entre la tradition et la modernité. Pour ce faire, elle a choisi le roman de « La chrysalide » de Aïcha Lemsine, qui met en scène deux moments historiques, deux récits, voire deux générations, celle de l’Algérie coloniale et celle de l’Algérie post-coloniale, à travers la thématique de la polygamie. Cette pratique « prend dans la fiction une dimension sociologique et psychologique indéniables. La narratrice développe les effets qui en découlent en déchirements et drames qui destabilisent la cellule familiale et dévalorisent la femme, l’avilissent et la ravalent au plus bas degré de tout ce qui est humain ». Et c’est pour transgresser cet état de fait, que la femme met en œuvre des stratégies pour faire éclater les cadres de la vie qu’on lui impose. Entre l’enfermement et l’ouverture, elle a choisi de passer à l’espace écrit en contournant l’espace bâti, par le biais de la déclamation des proverbes, des contes, voire pousser des cris et des youyous. Ce qui pousse Jacqueline Jondot à dire que « Son cri est relayé par le cliquetis de ses aiguilles à tricoter qui donnent une texture, une structure, à cette expression de la souffrance du sujet dénié ». Ammara Kehli tente de revenir sur les questions de l’écriture féminine en traitant de l’identité absente de l’auteure(e). Pour elle, « l’autobiographie de l’absence est un texte implicite qui tend vers un horizon dont les expressions langagières attendent l’occasion pour se dire ».

L’œuvre de Ahlem Mesteghanemi, une autre icône de la littérature magrébine et arabe, a, également, fait l’objet de plusieurs communications, qui ont essayé pour leur part, de porter un regard sur les diverses thématiques qui structurent en profondeur ses écrits. Car, au-delà du titre que porte le texte, l’objectif de ces lectures, était d’aller vers l’indicible qui traverse les instances sémiotiques des énoncés. C’est dans cet esprit que Tahar Rouaïnia, tente d’examiner le roman « Visiteur d’un lit » qui s’inscrit, parfois, « dans une stratégie de dissimulation – à partir du titre qui annonce un type d’écriture imprégnée de pulsions libidinales, mais cette tendance disparaît aussitôt, que le lecteur se rend compte qu’il est totalement embarqué dans un univers romanesque, dominé tant par la passion, que par la violence avec tout ce qu’elle entraîne, comme écarts ou drames ». Le même texte est interrogé par Ouafia Benmessaoud, qui insiste sur le mode d’articulation de l’espace à la production du sens. Ce texte ne s’insère pas dans la perspective classique de l’écriture romanesque qui « opte pour la disjonction des séquences spatiales de la narration et sur l’observation minutieuse des détails qui est souvent récurrente. Par contre, on est, dans ce roman, face à une fragmentation qui s’accorde étroitement au parcours narratif et ne peut s’en dissocier, d’où son grand concours à la cristallisation et la production des significations à travers le texte. Les lieux n’expriment pas une neutralité, bien au contraire, ils incluent dans leur composition un savoir et une psychologie qui tendent vers une ouverture sémantique ». Par contre Khaled Bouziani a choisi un autre texte « Désordre des sens» pour se questionner sur la langue du discours romanesque qui est en fait « donne la possibilité à l’écriture féminine d’avoir la possibilité de se constituer en un mode nouveau qui dépasse la neutralité énonciative pour arriver à un niveau de maîtrise du parcours narratif ». Hind Saadouni, Ouarda Maalem, Nadia Bouchefra et Mohamed Serrir se chargent, quant à eux, d’analyser le roman « Mémoire du corps », en s’appuyant sur l’élément intime de la féminité qui grouille dans ce texte. Pour la première étude, il s’agit de voir comment se représentent d’une manière alternative le féminin et le masculin, par le biais de l’écriture et de son pouvoir. L’examen des fonctions des personnages, des réseaux qui s’y installent et des conflits qui surgissent, permet, en fin de compte, au personnage féminin de « récupérer, pleinement et en toute liberté, tous ses privilèges en matière d’action violente et de créativité (peinture, écriture, pouvoir…), à la manière du mâle, en tant qu’héros dans l’écriture romanesque et dominant dans la vie quotidienne ». Dans cet horizon, la langue recouvrerait évidemment, sa féminité perdue en transgressant la doxa et les idéologies dominantes. En approchant ces différents aspects, la deuxième étude a mis l’accent sur la mise en œuvre par la romancière, d’un certain nombre de choix idéologiques, « comme outils épistémologiques dissemblables de ceux en usage dans le Monde arabe ». Quant à la troisième communication, elle aborde l’esthétique de l’espace constantinois qui « prend beaucoup de consistance dans ses rapports aux personnages et aux événements ». Enfin, la dernière communication revient encore sur la thématique de la langue qui s’efforce de s’affranchir du machisme historique. Ainsi le texte romanesque en question, « se fixe pour mission de déconstruire la virilité, de l’anéantir et de s’écrire en gravant son image sur la feuille en tant que féminité s’exprimant dans son propre langage ».

Nous pouvons conclure, pour dire, que ce colloque (parmi d’autres organisés auparavant au CRASC) a été un moment important dans la consécration d’une tradition académique qui prend en charge la littérature maghrébine. Son apport à la recherche scientifique sera, sans doute, bénéfique pour ceux, qui sont intéressés ou pourraient être intéressés par la problématique. La littérature en général et celle écrite par les femmes en particulier, demeureront un champ de recherche ouvert à des contributions académiques dans le futur. Les actes de ce colloque que nous mettons à la disposition des lecteurs témoignent de notre volonté d’aller de l’avant et de notre ambition d’aborder d’autres thématiques qui relèvent du champ littéraire maghrébin, et de l’universel.

 Note

[1] Œuvre collective, « Les écrivains algériens », Algérie, 1998, p. 139.