Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Longtemps resté terra incognita, c’est seulement dans la première moitié du XIXe siècle que l’on commence sa découverte ; le Sahara intéresse peu les Français avant la fin de la Seconde guerre mondiale (J. Bisson, 1996). Certes, le nord du Sahara (Laghouat, Ghardaïa, Biskra, Touggourt, Ouargla) est occupé dès les années 1850-60, mais la progression vers le sud est difficile, le désastre de la mission Flatters (1880-81) en est l’exemple même, et c’est seulement en 1899 qu’In-Salah est occupée puis, dans la foulée, le Gourara, la Saoura, le Touat (1902) et un peu plus tard le Hoggar et le Tassili n’Ajjer. Cette conquête coloniale ne se termine que dans les années 30 avec la prise de Tindouf en 1934.

Après 1945, le Sahara commence à devenir un objet d’étude scientifique : les géologues - reprenant l’intuition géniale de C. Killian - cherchent du pétrole, et ils en trouvent (Hassi-Messaoud, 1956) ainsi que du minerai de fer (Gara-Djebilet, 1952)… Les géographes s’y intéressent également et, en 1953, R. Capot-Rey publie sa remarquable synthèse Le Sahara français. Dans sa foulée, différents travaux sont entrepris par des géographes algérois tels J. Bisson (Le Gourara, 1957), tandis que d’autres sont appelés au Sahara pour des raisons non géographiques… et s’intéressent à la population et aux sociétés locales. C’est le cas notamment de J.-R. Vanney, J.-C. Wieber, J.-C. Flageollet… La présence de géographes sur le terrain, le contrôle de plus en plus important exercé sur les hommes, la qualité des recensements de 1948 et 1954 font que la population saharienne est de mieux en mieux connue ; divers travaux sont publiés, soit dans le cadre de l’Institut de recherches sahariennes (I.R.S.), dirigé par R. Capot-Rey, soit par l’État-major interarmées, tel L’Atlas régional des départements sahariens. La comparaison de l’état des lieux dressé à la fin des années 50 avec la situation actuelle (recensement de 1998) nous permet de mesurer l’ampleur des mutations.

I. Une population toujours concentrée dans le Nord-Est

A première vue, la répartition de la population du Sahara algérien ne semble pas s’être profondément modifiée en un demi-siècle (cf. tableau 1).

Le Bas-Sahara[1] concentre toujours plus de la moitié de la population et les marges occidentales et méridionales restent toujours aussi peu peuplées (moins de 0,2h/km²). Néanmoins, le Sahara occidental et le Sahara touareg s’opposent clairement : le premier a vu sa part relative nettement diminuer, alors que, inversement, la part du second a fortement augmenté : les migrations en sont la cause : dans le Sahara occidental de nombreux nomades Reguibat l’Gouacem recensés en 1954 n’étaient plus présents sur le sol algérien en 1966. Par contre le Sahara touareg a vu arriver un flux de réfugiés poussés par les famines et les troubles persistants du Sahel, en particulier dans les années 80 ; Tamanrasset a été la principale bénéficiaire de ces migrations.

Tableau 1 : La répartition de la population saharienne par grandes régions

Grandes régions

Superficie

Population 1954

Population 1998

Totale

%

Densité

Tot.

%

Den.

Sahara nord-central

716 464

286 102

43,4

0,40

1 174 441

41,7

1,64

Bas-Sahara

337 343

334 578

50,7

0,99

1 477 355

52,5

4,38

Sahara occidental

219 766

23410

3,5

0,11

31 724

1,1

0,14

Sahara touareg

764 197

15 788

2,4

0,02

131 906

4,7

0,17

Total

2037 770

659 878

100

0,33

2 815 426

100

138

Sources : recensements de 1954 et 1998

Le Centre et Nord-est du Sahara sont plus peuplés, relativement. En fait, la carte par communes (fig. 1), si elle permet de montrer des oppositions, est relativement peu intéressante dans le détail, la plupart des communes étant extrêmement vastes et juxtaposant d’immenses zones vides à de très petites zones peuplées. Néanmoins, sur cette carte, nous pouvons opposer deux grands ensembles :

  • le Centre-ouest, où 4 régions regroupent un peu plus d’un demi-million d’habitants :

+ Béchar et la Saoura       210 000 h

+ Le Gourara                     100 000 h

+ Le Touat                        150 000 h

+ Le Tidikelt                        80 000 h

  • le Nord-est, où se trouve la seule région véritablement peuplée du Sahara : 1 900 000 h, soit plus des deux tiers de la population saharienne, vivent sur moins de 10% du désert soit une densité moyenne supérieure à 10 habitants au km². C’est là que se trouvent les trois principales zones de palmeraies : les Ziban (500 000 h), le Souf (400 000 h) et l’Oued-Righ (300 000 h), auxquelles s’ajoutent trois autres régions dont la population dépasse 200 000 h (M’zab) ou s’en approche (région des Daias et d’Ouargla). Les cartes des densités (fig. 1 et 2) montrent une fois de plus leurs limites en milieu désertique, même si elles permettent de distinguer le cœur des six grandes zones peuplées. La carte par régions (fig. 3) est plus intéressante, car elle permet d’atténuer les contrastes dûs aux tailles très variables des communes, mais elle n’est pas sans inconvénients non plus. Cette carte montre bien les régions les plus peuplées : avec 56 h/km², les Ziban sont plus proches de l’Algérie du nord que du reste du Sahara. Le M’Zab, le Souf et l’Oued-Righ suivent avec 16 à 22 h/km² devant la région des Daias (10 h/km²). Quant au pays de Ouargla, il ne ressort pas, la ville et ses environs étant noyés dans une vaste région presque totalement vide (265 000 km²). En fait, seule une carte par points permettrait d’avoir une bonne représentation de la population saharienne.
  • II. Un accroissement démographique considérable

  • A. L’accroissement global

La population saharienne s’est très fortement accrue depuis un demi-siècle, nettement plus rapidement que la population de l’Algérie du nord (+ 427% en 44 ans contre + 296%) (cf. tableau 2). Ce phénomène a été constant de 1954 à 1998 sur l’ensemble du Sahara, mais il a connu des variations spatiales importantes : la population du Sahara occidental a peu augmenté alors que celle du Sahara touareg a été multipliée par plus de 8, pour les raisons indiquées ci-dessus.

Tableau 2 : L’évolution de la population saharienne de 1954 à 1998

 

Population 1954

Population 1998

Evolution

1954 – 1998

Algérie

Algérie du Nord

Sahara algérien

9 529 726

8 869 848

659 878

29 100 863

26 285 437

2 815 426

+ 305%

+ 296%

+ 427%

Sahara nord-central

Bas-Sahara

Sahara occidental

Sahara touareg

286 102

334 578

23 410

15 788

1 174 441

1 473 355

31 724

131 906

+ 410%

+ 440%

+ 136%

+ 835%

Sources : recensements de 1954 et 1998

 

 

 A un niveau plus fin, des évolutions différenciées sont sensibles (cf. fig. 4). Outre le Sahara touareg, et notamment le Hoggar dont la croissance a été particulièrement forte (sa population a presque décuplé entre 1954 et 1998), c’est la région d’Ouargla, c’est à dire le Sahara pétrolier, qui est la plus rapidement développée (+ 5,1% par an) : Hassi-Messaoud, ville qui n’existait pas en 1954 et qui compte aujourd’hui près de 40 000 h, en est le symbole.

A l’inverse, le piémont de l’Atlas Saharien, la hamada de Tindouf et le Grand Erg oriental ont connu une croissance généralement lente, voire négative (de – 0,5% à + 2,3% par an). Il s’agit de régions où l’importance du nomadisme était grande en 1954 (plus de 75% généralement). Ces nomades sont aujourd’hui très majoritairement sédentarisés, mais ils ne l’ont pas fait systématiquement sur leurs anciennes zones de parcours ; souvent ils se sont installés dans des régions d’oasis (Souf, Oued-Righ, M’Zab…) ou dans les villes de l’Atlas saharien (Djelfa, Messaad, El-Bayadh…). Dans ce piémont, seule la région des Daias fait exception : grâce à la présence de Laghouat (qui a vu sa population multipliée par 9 en 44 ans) et de la base gazière d’Hassi-R’Mel, elle a connu une croissance légèrement supérieure à la moyenne saharienne (+ 3,5% par an).

Les grandes régions d’oasis ont connu une croissance relativement proche (de 2,9 à 3,9% par an), peu éloignée de la croissance moyenne du Sahara algérien. Il convient cependant de signaler la croissance modérée du Gourara (+ 2,9% par an) et, à l’opposé, la croissance plus rapide du Souf (+ 3,9% par an) dont le moteur semble être une fécondité élevée.

B. L’évolution de l’accroissement

La population saharienne s’est accrue en permanence plus rapidement que celle de l’Algérie du Nord, de près d’un point par an en moyenne, et c’est pendant la dernière période intercensitaire que cette différence a été la plus importante (cf. tableau 3).

L’évolution de la population saharienne n’a pas été uniforme selon les périodes et les causes en ont été différentes ; de plus, les contrastes locaux ont parfois été importants (cf. fig. 5).

 

 

 

Entre 1954 et 1966 – période de la Guerre de libération et de l’indépendance - la faiblesse de l’accroissement de l’Algérie du Nord est due au départ de la plus grande partie des Européens et aux victimes de la guerre, beaucoup plus nombreuses que dans le Sud. Si l’on ne tient pas compte de la population européenne en 1954, les taux d’accroissement sont même un peu plus élevés au Nord qu’au Sahara où les différences entre régions sont importantes (cf. fig. 5 a).

- La population de la hamada de Tindouf est presque divisée par deux du fait du départ de nombreux nomades Reguibat l’Gouacem ; les autres régions où les nomades étaient nombreux en 1954 (Piémont Central et Occidental, Tassili n’Ajjer) connaissent également des taux d’accroissement faibles ou très faibles. Faut-il y voir une conséquence du changement de saison du recensement (automne en 1954, printemps en 1966) ayant entraîné des modifications de lieux de pâturages, d’autres mouvements migratoires ou d’un taux d’accroissement naturel particulièrement peu élevé (forte mortalité infantile notamment, liée aux conditions difficiles des nomades) ? Il est probable que ces différents facteurs ont joué.

- Inversement, le Hoggar - région peu peuplée où le nomadisme est important aussi - a connu un accroissement élevé, de même que la hamada du Guir, la région d’Ouargla et le M’Zab. La région d’Ouargla doit sa croissance au développement de l’exploitation pétrolière à Hassi-Messaoud et In-Aménas. Le cas du M’Zab (+5,5 % par an soit le taux le plus élevé du Sahara) semble très particulier et ne peut s’expliquer que par la combinaison de plusieurs facteurs : une forte natalité, le retour de migrants installés en Algérie du Nord, la sédentarisation de nomades à proximité des oasis…, voire une sous-estimation de la population en 1954.

Entre 1966 et 1977, le très fort taux d’accroissement saharien est dû à la fois au dynamisme démographique local et à un solde migratoire positif avec l’Algérie du Nord lié à la politique de développement des années Boumediène : mise en valeur des gisements d’hydrocarbures, création de nouvelles unités administratives, renforcement des services sanitaires et sociaux… et volonté de maîtrise de l’immense espace saharien par le désenclavement routier et aérien et la création de nouveaux points de peuplement. A l’exception de la hamada de Tindouf où la population continue à décroître (poursuite du départ de nomades ? premiers effets du début de la guerre au Sahara occidental ?), les taux d’accroissement sont beaucoup plus uniformes que pendant la période précédente (cf. fig. 5-b).

- Seuls le Touat et le Gourara - vieilles régions d’oasis sans développement industriel - connaissent une croissance nettement inférieure à la moyenne saharienne (+ 2 à + 2,3 % par an) ; partout ailleurs les taux sont supérieurs à 3,2 % par an, taux moyen algérien !

- A l’opposé le Souf où la natalité est très forte et la région d’Ouargla où l’exploitation pétrolière continue à se développer avec l’arrivée de travailleurs migrants, bénéficient d’une croissance très élevée (5,4 à 5,6 % par an).

Entre 1977 et 1987, les taux d’accroissement restent très importants, en général pour les mêmes motifs que pendant la période précédente ; mais un nouveau facteur apparaît, particulièrement dans le sud du Sahara : c’est l’immigration de populations sahéliennes victimes de la sécheresse et des conflits. De ce fait, les contrastes régionaux s’accentuent (cf. fig. 5 c).

- Le phénomène principal de la période est l’arrivée de réfugiés sahéliens qui s’installent à proximité des postes de douane algériens (Bordj-Mokhtar, Timiaouine au sud du Tanezrouft, Ain-Guezzam, Tin-Zouatine dans le Hoggar) qu’ils transforment parfois en petites villes, ou dans les villes, telles Tamanrasset ou Adrar : ceci explique les taux tout à fait exceptionnels de la bordure du  Tanezrouft et du Hoggar (+ 10,4 et + 11,1 % par an) ainsi que le taux élevé du Touat (+ 5,1%) ; celui de la hamada de Tindouf ( + 8,2 %) est plus délicat à expliquer : peut-être faut-il y voir une volonté du renforcement de la présence algérienne face au conflit du Sahara occidental qui perdure.

- Inversement les piémonts centraux et occidentaux de l’Atlas Saharien très peu urbanisés retrouvent une croissance très faible (+ 2,2 % et + 1,3 %) : le solde migratoire y est vraisemblablement largement négatif.

La dernière période intercensitaire voit, comme dans le reste de l’Algérie, une nette diminution en taux d’accroissement qui restent néanmoins élevés : la dernière phase de la transition démographique, bien avancée au Nord, a un retard significatif, encore que variable, au Sahara. Globalement le solde migratoire avec le Nord étant quasi nul et les migrations internationales très faibles, le fort croît saharien ne s’explique que par le solde naturel, avec des variations notables selon les régions (cf. fig. 5 d).

- Le Grand Erg oriental semble connaître une très forte diminution de population (- 8,2% par an) : dans cette région, qui reste marquée par un nomadisme important, la période du recensement de 1998 (juin) explique sans doute le faible nombre de nomades dénombrés ; à cette saison, ils ont déjà quitté, dans leur grande majorité, la fournaise saharienne pour les montagnes ou les Hautes plaines constantinoises. C’est aussi le cas, avec une importance moindre, pour le Piémont occidental.

- D’autres régions voient leur taux de croissance nettement diminuer : c’est le cas de Bechar et de la Saoura où la natalité a fortement baissé. Dans le Touat et le Gourara, la natalité reste très élevée, mais ces deux régions ont retrouvé un solde migratoire négatif, quant au Hoggar, il n’a pas reçu de nouveaux réfugiés du Sahel, bien au contraire, certains sont retournés au Mali ou au Niger.

- Enfin, les régions d’Ouargla (+ 5,2% par an) et des Daias   (4,2 %) ont vu leur taux de croissance augmenter : le rapide développement des villes pétrolières ou gazières (Hassi-Messaoud, Hassi-R’Mel) en est la cause essentielle (cf. infra).

III. Le dynamisme de l’urbanisation

Peu urbanisé pendant la période coloniale, le Sahara a largement rattrapé son retard et son taux d’urbanisation est aujourd’hui, supérieur à celui de l’Algérie du Nord. (cf. tableau 4). La comparaison entre les différentes périodes est un peu délicate, la définition de l’urbain ayant varié assez nettement entre 1966 et 1998[2]. Néanmoins, quel que soit le critère retenu (nombre de villes, taux d’urbanisation) la progression est spectaculaire.

Tableau 4 : L’évolution de l’urbanisation

 

1954

1966

1977

1987

1998

Sahara

 

 

 

 

 

- nombre de villes

7       (1)

11        (6)

27

43

51

- nombre de citadins

146 258

(52 511)

299 733

(233 906)

627 678

1 123 534

1 780 691

- taux d’urbanisation

22,16% 

(7,95%)

33,07% 

(24,70%)

46,73%

55,97%

63,25%

Algérie du Nord

 

 

 

 

 

- Nombre de villes

55

89

184

404

528

- nombre de citadins

2 105 427

3 554 576

6 059 107

10 320 715

15 186 246

- taux urbanisation

23,74%

31,98%

38,94%

49,07%

57,77%

Sources : recensements

N.B : Pour l’Algérie du Nord, seules les données officielles ont été utilisées ; pour le Sahara, les données officielles de 1954 et 1966 sont indiquées entre parenthèses.

A. L’extension spatiale de l’urbanisation

En  1954, le Sahara comprenait seulement 7 agglomérations de plus de 10 000 h, dont une seule était considérée comme urbaine par le service statistique général, Biskra. En 1966, l’augmentation du nombre de villes était importante – quel que soit le critère retenu – mais l’urbanisation restait concentrée dans le Bas-Sahara et ses bordures, à l’exception de Béchar et d’El-Meniaa (cf. fig.6).

La période 1966-1977 voit une véritable explosion urbaine au Sahara : le nombre de villes s’accroît beaucoup plus rapidement que celui de l’Algérie du Nord et le taux d’urbanisation fait un bond important, dépassant largement celui du Nord du pays : en 1977, près d’un habitant du Sahara sur deux est citadin. Mais surtout le phénomène d’urbanisation connaît une extension spatiale généralisée  à  l’ensemble du  Sahara : plus de la moitié des nouvelles agglomérations urbaines sont situées en dehors du Sahara du nord-est. Certes, certaines sont très petites (Hassi-Messaoud, Djanet et Beni-Abbès ont entre 2 500 et 5 000 h en 1977) ; néanmoins la politique volontariste de désenclavement et de promotion des petites villes, c’est-à-dire de maîtrise et de contrôle de l’espace saharien voulue par le gouvernement Boumediene porte ses fruits en matière d’urbanisation.

Les périodes suivantes ne connaîtront pas de bouleversements aussi spectaculaires : de rares agglomérations isolées, telles Illizi ou Aoulef, accèderont au stade urbain, mais ce sont surtout des gros villages oasiens qui se transforment en petites villes, d’abord dans le Souf, puis l’Oued-Righ et enfin les Ziban. Entre 1987 et 1998, la progression de l’urbanisation semble plus faible au Sahara que dans le Nord du pays : est-ce le début d’un freinage de l’urbanisation ou est-ce la conséquence de la modification des critères (cf. note 2) ? N’ayant pas tous les éléments en mains, il nous est difficile de trancher, mais il est cependant probable que la modification des critères a plus touché les agglomérations sahariennes que celles de l’Algérie tellienne. En 1998, près de 1 800 000 sahariens vivent dans 51 villes (soit près des deux tiers de la population), en 1954, dans toute l’Algérie il n’y avait que 56 villes et moins de            2 200 000 citadins. L’évolution est spectaculaire.


 B. Les rythmes de la croissance urbaine

C’est évidemment entre 1966 et 1977 que la population urbaine saharienne a crû le plus rapidement : elle a plus que doublé en onze ans, soit plus de 7% par an. Mais elle a également très fortement augmenté entre 1954 et 1966 et entre 1977 et 1987 (près de 6% par an). La figure 7 montre ces différences de rythme. Toutefois, l’inégalité des séries statistiques introduit un biais qui tend à surestimer le nombre d’agglomérations en forte croissance entre 1977 et 1987. On constate que, souvent, c’est au moment du passage au statut urbain (cf. fig.7), voire avant (cas d’Adrar ou de Tindouf) qu’une agglomération connaît ses taux de croissance les plus élevés ; cela s’explique, dans de nombreux cas et en particulier entre 1966 et 1977 mais aussi entre 1977 et 1987 par l’effort de développement de l’Etat ; dans d’autres cas, les migrations, intérieures ou internationales, ou les modifications de périmètres urbains dont nous n’avons pas eu connaissance, ont pu jouer. Mais il existe des exceptions, telles Ouargla, Touggourt, El-Oued, Biskra, Guerrara, ou Tolga, dont la forte croissance des années 1966-1977 ou 1977-1987 est sans doute liée à des circonstances locales.

La croissance la plus spectaculaire des villes sahariennes est celle d’Hassi-Messaoud : la principale base pétrolière algérienne n’existait pas en 1954 et, aujourd’hui, avec près de 40 000 h, elle est l’une des 15 premières villes du Sahara. Au-delà de ce cas exceptionnel, quelques agglomérations ont connu une croissance très forte (cf. fig. 8).

- Tamanrasset, village de 1 500 âmes en 1954, compte aujourd’hui plus de 65 000 h, soit une croissance annuelle moyenne de près de 9%. Adrar (+ 7,44% /an) et Tindouf (+ 7,18%/an) font un peu moins bien. Puis viennent Metlili-Chaanba, Laghouat et El-Abiod-Sidi-Cheikh (de 5 à 6,4 % /an). Quatre causes essentielles de cette très forte croissance peuvent être distinguées :

  • le pétrole pour Hassi-Messaoud et Ouargla.
  • les promotions administratives, notamment la création de nouvelles wilayas en 1975 et 1985 : Adrar, Tamanrasset, Tinfouf et, à un degré moindre El-Oued ou Illizi.
  • la sédentarisation de nomades : Ouargla, Tindouf, Metlili-Chaanba ainsi que Laghouat et El-Abiod-Sidi-Cheikh en ont bénéficié.
  • les migrations internationales, principalement de réfugiés sahéliens, sont les principales responsables du très fort accroissement de Tamanrasset, ainsi que d’Adrar.

 

 

 A l’inverse, la croissance de quelques villes est particulièrement faible :

  • c’est le cas de Kenadza, petite cité minière proche de Béchar dont la population a tout juste doublé en 44 ans : la fin de l’exploitation houillère au lendemain de l’indépendance est la cause de cette stagnation.

- Certaines agglomérations oasiennes peu dynamiques (manque d’eau, enclavement…) n’ont qu’une croissance lente (Sidi-Okba dans les Ziban ou Aoulef dans le Tidikelt).

Enfin, parmi les vingt premières villes sahariennes, c’est Biskra, qui connaît la croissance la plus faible : cette ville a quasiment stagné de 1954 à 1966 (+ 0,77% /an) et, depuis, elle ne connaît qu’une croissance modérée qui lui a néanmoins permis de garder le premier rang des villes sahariennes.

L’évolution récente (fig. 9) confirme le dynamisme des villes pétrolières de Hassi-Messaoud et Hassi-R’Mel, de même que celui des villes ayant connu des promotions administratives récentes (Illizi et Tindouf) ; c’est aussi le cas de Tamanrasset et de plusieurs petites villes du Souf. Inversement, la plupart des grandes villes n’ont qu’une croissance moyenne, voire lente, ainsi que certaines petites villes.

  • Béchar et les petites villes voisines semblent peu dynamiques : le taux d’accroissement naturel, y est le plus faible du Sahara et le solde migratoire négatif.
  • C’est aussi un solde migratoire négatif qui est responsable de la faiblesse des taux d’accroissement à Biskra et dans les villes mozabites (Berriane, Guerrara et Ghardaia)

La population saharienne a fortement changé depuis un demi-siècle. Sa forte croissance particulièrement depuis l’indépendance, montre le rôle sans cesse plus important du Sahara dans l’économie algérienne. Une redistribution de la population s’est néanmoins effectuée (cf. fig. 10) principalement au profit du Sahara pétrolier et du Hoggar ; inversement, les zones de nomadisme qui ne se sont pas urbanisées sont en déclin. Les nomades, qui représentaient près du quart de la population saharienne en 1959 (J. Bisson, 1962) ne sont plus aujourd’hui qu’une infime minorité (moins de 2 %) alors que, inversement, les citadins très minoritaires avant l’indépendance forment aujourd’hui l’essentiel de la population : c’est à la mise en place d’un véritable réseau urbain que l’on a assisté au Sahara depuis un demi-siècle avec à sa tête Biskra, qui reste la ville la plus importante et Ouargla, qui, bénéficiant de la proximité du bassin pétrolier d’Hassi-Messaoud, est beaucoup plus dynamique.

 

 Pour harmoniser cette situation très disparate, nous avons décidé de retenir toutes les agglomérations de plus de 10 000 h à tous les recensements, ainsi que les agglomérations de taille inférieure faisant partie de la liste officielle aux recensements de 1977, 1987 et 1998. Ce sont ces agglomérations et seulement elles qui ont été utilisées pour notre base statistique. Par contre, en 1998, nous avons sur certaines cartes rajouté les agglomérations de 7 000 à 10 000 h car :

-   d’une part certaines avaient été classées comme urbaines en 1987

  • d’autre part, à cette même date, la quasi totalité des agglomérations de plus de 7 000 h avaient été classées dans la strate urbaine.

Bibliographie

  • Bisson, J., Le Gourara, étude de géographie humaine, Alger, Université d’Alger, Institut de recherches sahariennes, Mémoire n°3, 1957, 222 p.
  • Bisson, J., Les nomades des départements Sahariens en 1959, Travaux de l’Institut de recherches sahariennes, Alger, T. XXI, 1962, pp. 199-206, carte hors texte.
  • Bisson, J., Le Sahara entre exploration et indépendances. Université de Tours, URBAMA (URA 365), les Cahiers d’Urbama, n°12 et Université de Franche-Comté, Les Cahiers de l’Université ouverte, n° 7, 1996, pp. 45-62.
  • Brûlė, J.-C., Une carte des espaces vécus : vers une cartographie des espaces de référence identitaire, Aménageurs et aménagés en Algérie, L’Harmattan, 2004.
  • Fontaine, J., Les populations sahariennes. Université de Tours URBAMA (URA 365), Les Cahiers d’Urbama n°12 et Université de Franche-Comté Les Cahiers de l’Université ouverte n°7, 1996, pp. 33-34.
  • Capot-Rey, R., Le Sahara français, Paris, PUF, 1953, 564 p.
  • Vanney, J.-R. et Wieber, J.-C., Les migrations de travailleurs non-agricoles au Tidikelt oriental en 1959, Bulletin de Liaison Saharienne, n° 37, 1960, pp. 57-73.
  • Vanney, J.-R. et Wieber, J.-C., Une famille sédentaire d’In-Salah. Bulletin de Liaison Saharienne, n° 38, 1960, pp. 185-189.
  • Anonyme, Atlas régional des départements sahariens. État-major Interarmées (Alger), Antenne de documentation géographique, 1960, 235 p.

  Notes

[1] Nous avons repris le découpage régional réalisé par A. Bendjelid et J.-C. Brûlé qui comprend 3 niveaux :

Les grandes régions (au nombre de 4 : Algérie Centrale, Occidentale, Orientale et Saharienne)

Les régions (19, dont 4 dans l’Algérie Saharienne)

Les petites régions (91, dont 19 dans l’Algérie Saharienne, cf. classification suivante) :


41    Sahara central

42     Bas-Sahara

410  Piémont saharien central       

420   Ziban

411   M’zab

412  Saoura

413  Gourara

414 Touat

415 Tidikelt

416 Pays Chaanba

417 Pays des Daia

418 Piémont saharien occidental

421   Oued-Righ

422   Souf

423   Ouargla et Sahara pétrolier

424   Grand Erg oriental

44     Sahara Touareg

43    Sahara occidental

440    Tanezrouft

430  Hamada du Guir

441    Hoggar

431  Hamada de Tindouf

442    Tassili n’Ajjer

 [2] La définition de l’urbain a beaucoup varié, en particulier entre 1954 et 1977. En 1954, seule Biskra était considérée comme urbaine. En 1966, six villes seulement étaient prises en compte : Biskra, Ouargla, Béchar, Ghardaia, Touggourt et Laghouat, mais El-Oued (24 474 h) était exclue de la liste des villes.

A partir de 1977, toute ville de plus de 10 000 h est incluse dans la strate urbaine (sauf exception !) mais c’est également le cas de nombreuses villes de 5 à 10 000 h, voire de moins de 5 000 h, sous réserve qu’elles remplissent certains critères (nombre d’actifs non agricoles supérieur à 1 000, rang administratif…) en 1998, toutes les agglomérations de moins de 5 000 h sont éliminées de la strate urbaine et bon nombre d’agglomérations de 5 000 à 10 000 h, suite à la mise en place de nouveaux critères (raccordement aux réseaux et existence de diverses infrastructures, cf. « Armature urbaine », RGPH, 1998, C.S., n° 97).