Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Le commencement d’un travail de réflexion et de mise en place

Le déficit en recherches sur la famille, reconnu par tous ceux qui ont traité de la question, est toujours d’actualité (pour preuve, le bilan des recherches en sociologie à l’université de Constantine dans le cadre de la formation : magister et doctorat, présenté dans ce symposium).

Le point de départ des questionnements et l’intéressement à la thématique famille trouvent leur source dans la réalisation d’un travail de thèse de Adel Faouzi sur les nouveaux modèles familiaux en Algérie, une recherche qui a contribué à ajouter une pierre à l’édifice.

La thèse de 800 pages, (deux tomes et un tome pour les annexes), intitulée :"Formation du lien conjugal et nouveaux modèles familiaux en Algérie"[1], s’organise de la manière suivante :

Une introduction,

Une présentation du travail dans 5 parties organisées de la manière suivante :

  1. Première partie : logiques socio économiques et pratiques familiales, organisée en quatre chapitres :
  • Espace social et champ familial
  • Indivision et individualisation
  • Marchés matrimoniaux et choix conjugaux
  • État et famille
  1. Deuxième partie : enquête et méthodologie, avec deux chapitres
  • Objet de l’étude
  • Terrain d’enquête
  1. Troisième partie : origine sociale et histoire familiale, avec deux chapitres
  • Trajectoires des pères
  • Trajectoires des enquêtés
  1. Quatrième partie : vie amoureuse et formation du lien conjugal avec deux chapitres
  • L’expérience pré-conjugale
  • Stratégies matrimoniales et choix du conjoint
  1. Cinquième partie : Les modèles de la vie familiale
  • Organisation de la vie domestique
  • Rapports dans la parenté
  • Fécondité et mode de vie
  • Socialité domestique et pouvoir conjugal
  1. Conclusion

Des annexes complètent la thèse : guide d’entretien, encadrés d’extraits d’entretiens, tableaux, bibliographie, lexique, coupures de presse, reportage photographique sur la cérémonie du mariage, carte de mobilité géographique, table des matières.

Ce travail de thèse se propose de rendre compte de la formation du lien conjugal et de la recomposition familiale en Algérie.

Pour tenter d’approcher la famille, l’auteur a choisi de sortir d’une perspective objectiviste et de tenter une analyse en termes de pratiques afin de trouver la meilleure méthode pour rendre compte de toutes les conditions et circonstances qui aboutissent à la formation du lien conjugal et à sa consolidation. L’auteur a voulu "rompre avec les théories formelles du changement, en particulier celles qui se représentaient la famille comme un sujet passif (théorie de la reproduction de la force de travail) qui réagissait à des événements extérieurs pour reconstruire l’espace des pratiques à l’intérieur duquel la famille apparaissait comme un champ de force" ; repérer la variété des regroupements familiaux ne suffisait pas pour bien comprendre de l’intérieur" comment se redéfinissait le rapport de force familial". L’auteur s’est donc orienté vers une démarche de type "qualitative" : "l’analyse longitudinale pour une observation en profondeur des phénomènes qui s’étalent dans le temps et à travers des générations". 

De la recherche et de l’enquête de terrain dans des milieux sociaux différents, Adel Faouzi dégage trois modèles :

  • Le modèle de l’indivision
  • Le modèle de la transition
  • Le modèle conjugal

Il reprend à son compte la définition de L. Roussel du modèle : "l’idée de modèle se définit donc par le projet général qu’un couple placé dans un environnement socioculturel donné se propose de réaliser à travers des stratégies pertinentes". La notion de modèle a une valeur explicative dans la mesure où elle met en relief un projet, une intention. Les trois modèles se définissent par une certaine unité et ils forment système dans la mesure où l’ensemble des comportements qui les caractérisent prend un sens par rapport à leur finalité. Le passage d’un modèle à un autre est motivé par la volonté d’autonomie des couples à l’égard de leur parenté, autonomie définie comme séparation dans la résidence et comme projet tendant à rompre le système des droits et des obligations qui lient les deux générations.

Adel Faouzi est toutefois bien conscient que cette caractérisation ne rend pas tout à fait compte de la diversité et de la richesse des situations réelles. Aussi souligne-t-il qu’au delà des modèles familiaux, existent des modèles culturels. N’y a-t-il pas - s’interroge-t-il dans le modèle conjugal par exemple - des sous cultures qui ne peuvent apparaître comme modèles en raison des contraintes sociales, comme les couples de mariages mixtes (sorte de contrat d’association) ? Comment (s’interroge-t-il encore) classer les ménages dirigés par des veuves ou les familles dans lesquelles le mari est polygame ?

Il faut faire une analyse plus fine du rapport conjugal et de la relation aux parents. En somme, l’analyse en termes de modèles ne permet pas de répondre à toutes les questions que pose le terrain. Et l’observation montre qu’il y a des phénomènes démographiques nouveaux qui risquent de bouleverser les comportements en matière matrimoniale :

  • L’émergence d’un célibat (surtout féminin et sensible chez les couches instruites) : vers quels modèles va-t-il déboucher ?
  • L’importance de l’instruction féminine
  • La baisse de la divortialité (liée à une plus grande stabilité conjugale)
  • La tension sur le marché du travail

Dans le domaine de la recherche sur la famille, le travail et les efforts de Adel Faouzi ont été une tentative souvent renouvelée pour palier au manque d’intérêt et à l’absence de travaux universitaires dans ce domaine à l’Université de Constantine où les enseignements un peu en marge (module de sociologie de la famille en option) sont remis en question à chaque rentrée universitaire. Nous lui devons aussi la mise en place de groupes de recherches autour de thématiques diverses exposées dans les tableaux suivants. D’où l’intérêt de convoquer une discipline comme l’histoire ou plus précisément la micro histoire.

Au point de départ, il y a l’idée que la ville n’est pas une création ex nihilo, mais le produit d’une histoire : l’histoire générale qui raconte les différentes interventions sur la ville et les histoires particulières qui relatent le mouvement des individus qui s’y installent pour s’y ancrer. Dans l’Est Algérien, de tout temps, Constantine a été le carrefour principal du mouvement d’errance, errance à laquelle étaient condamnées les populations depuis le début de la seconde guerre mondiale. La mobilité géographique, qui prend une allure importante dans les années 1940 pour devenir massive durant la guerre de libération, est significative de l’effondrement du monde paysan. Le tableau ci-dessus schématise les idées autour de  thématiques pouvant faire l’objet de recherche, autour de l’histoire sociale de Constantine. Le suivant expose des thématiques autour de l’histoire des hommes et des métiers. Tout un programme !

                                                                                                                                                           

A partir des années 1990, plusieurs projets de recherche ont vu le jour au sein du CRASC, Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle. Dans ce qui va suivre, nous tenterons de proposer un bilan basé principalement sur les résumés des rapports de projets de recherche.

Tentative de bilan autour de projets de recherche[2]

Il s’agit là d’expériences de terrain  dont l’objet n’est pas exclusivement la famille mais qui permettent une accumulation de connaissances et de données autour de la "problématique famille".

« Réseaux de solidarité et identification à la ville de Constantine. cas de Constantine » [3]

L’intérêt de cette recherche est parti d’une  hypothèse largement vérifiée par les recherches de Claudine Chaulet, Boutefnouchet…[4] qui tendent à montrer que le peuplement relativement récent de nos grandes villes s’est fait grâce au soutien des premières familles arrivées sur place, et ce par la mise en place d’une chaîne d’émigration (et de solidarité) pour leurs proches restés dans le douar. Une analyse superficielle attribuerait l’extraordinaire et rapide expansion de la ville de Constantine à l’attrait de l’emploi ou à celui de l’école ; cependant une connaissance plus approfondie des mécanismes d’installation en ville révélerait des stratégies bien plus compliquées, fondées sur la nécessité de faire face à la ville (à l’adversité) en rangs serrés.

Les processus d’intégration s’inscrivent dans la durée et présentent des caractéristiques différentes selon la période. Le contexte socio-historique, la nature du pouvoir politique et économique de la ville influent sur ces mouvements. En effet le projet de s’installer en ville est subordonné, en toutes circonstances à l’existence de réseaux d’accueil qui sont aussi des lieux de mobilisation pour une intégration progressive à la cité. Ce projet de recherche vise à mettre en relief les logiques sociales qui se déploient pour la réalisation de cet  objectif en activant ou réactivant  des relations sociales dans les secteurs les plus vitaux de la ville (lieux de travail, lieux de sociabilité tels que cafés, mosquées, stades), mais aussi par le biais des stratégies matrimoniales afin de s’insérer dans des réseaux de solidarité qui permettent d’accéder à un certain pouvoir sur la ville.

Projet : sur les stratégies matrimoniales en milieu urbain[5]

Axe: stratégies matrimoniales chez les commerçants entrepreneurs.

Axe : stratégies matrimoniales comme mode d’intégration à la ville

Axe : Stratégies matrimoniales et choix du conjoint chez les femmes cadres

Axe : Les stratégies matrimoniales comme mode d’intégration à la ville

Les préoccupations de départ portent sur les questions suivantes : quelles stratégies les familles développent-elles, dès lors qu’elles sont coupées de leur communauté d’origine et que les réseaux habituels dans le mariage ne fonctionnent plus ? Ces familles qui s’enracinent dans la ville développent-elles des stratégies à l’égard des familles de Constantine, et de quelle manière ? Ou, au contraire, développent-elles des stratégies de repli sur soi ? En somme, qu’advient-il de la pratique endogamique dans la cité ?

L’examen de la situation des mariages dans la communauté et des mariages réalisés par la première génération de la migration révèle une forte pratique de l’endogamie. Malgré une mobilité géographique, cette pratique reste vivace : on se marie entre soi, tant il est vrai que la cohésion familiale trouve son fondement dans la communauté indivise et dans les stratégies lignagères.

Axe : stratégies matrimoniales chez les commerçants entrepreneurs

A partir de l’hypothèse selon laquelle la mobilité serait extrême et le déracinement assez fort au lendemain de l’indépendance, il est possible d’induire que des stratégies matrimoniales agressives s’élaborent dans un contexte socio-historique particulier où les positions de pouvoir dans la ville ne peuvent se consolider que par des alliances matrimoniales. La question à se poser est : "comment se marie-t-on en ville quand on n’y est pas né et qu’on porte encore en soi, une culture communautaire et agnatique ?" Tout le monde sait que, avant, on se mariait forcément entre proches ("au plus proche").

L’une des difficultés de se marier à l’extérieur de son groupe, en ville, est liée au fait qu’on ne sait pas à qui s’adresser ou, plus probablement, qu’on a peur de s’adresser à des gens qu’on ne connaît pas. L’identification des filières matrimoniales en ville est en rapport avec la durée et l’enracinement dans la ville.

Si l’on peut penser que dans un premier temps, que c’est par le politique que les ambitions se réalisent et que les positions se consolident (après l’indépendance), il est facile de deviner que les familles qui ont un passé révolutionnaire (ou qui s’en fabriquent) sont dans une situation favorable pour le projet matrimonial ; par contre, dans une deuxième période (années 1970-80), c’est par l’économique que les ambitions se réalisent et que se prépare la conquête pour le pouvoir sur la ville. A ce stade, on peut penser que le patrimoine matériel est plus important que le capital symbolique.

La catégorie des commerçants-entrepreneurs - parce qu’elle reste la plus attachée à l’unité du patrimoine familial - est la plus intéressée à être associée à d’autres familles plus enracinées dans la ville. Elle est donc à même de modifier son comportement « endogamique » et de s’adapter à toutes les situations que génère l’installation en ville. La possibilité de contracter des alliances matrimoniales"rentables", vient souvent du désir d’enfants (fils et filles) socialisés dans l’individualisme et qui ne développent pas toujours les stratégies des aînés en matière de conservation du patrimoine.

Cependant le souci de préserver à tout prix la cohésion du groupe familial amène à élaborer des stratégies très fines pour intégrer ou réintégrer les "brebis égarées" afin que le système puisse se reproduire.

Ces hypothèses fortes reposent sur deux concepts essentiels : celui de reproduction et celui de stratégies. La reproduction est entendue dans le sens de la reproduction des structures du pouvoir dans la famille où le mariage constitue un moment important d’équilibre (ou de déséquilibre) de la structure. Il ne s’agit pas de reproduction mécanique au sens déterministe du terme (seule l’action des structures compterait), mais au sens où l’action des sujets est aussi structurante. C’est de cette façon que le concept de stratégies tient une place importante dans cette analyse.

Il s’agit de comprendre le terme stratégies, non pas dans le sens d’un calcul planifié par les acteurs sociaux pour atteindre un objectif égoïste, mais bien comme une réponse découlant d’un sens pratique ou d’une connaissance plus ou moins approximative de la situation vécue. Cette réponse est souvent adaptée parce qu’elle procède d’une sorte de "flair" qui confirme bien que l’action sociale n’est jamais aveugle.

Axe : Stratégies matrimoniales et choix du conjoint chez les femmes cadres

Les différents travaux qui se sont penchés sur la question du mariage en Algérie ont montré que les règles qui le régissent, c’est à dire endogamie, inégalité sociale et différence d’âge en faveur de l’époux, avaient le même but, celui d’assurer les conditions d’exercice de l’autorité masculine et le maintien de la cohésion familiale.

Cependant, les bouleversements qui affectent la société algérienne ont entraîné des changements à différents niveaux tant économique que social, et ont créé des situations ne réunissant pas toujours les conditions de réalisation de la cohésion familiale.

L’apparition de faits nouveaux tels la scolarisation des filles et le travail des femmes à l’extérieur du foyer, remet en question l’une des règles essentielles sur lesquelles repose le système matrimonial traditionnel : la division sexuelle des rôles et des espaces.

Cette réalité nouvelle, ces faits nouveaux ont-ils eu des incidences sur les pratiques matrimoniales à travers le mariage d’une catégorie de travailleuses celle des cadres ?

Les femmes cadres sont une catégorie sociale assez particulière. D’une part, c’est une catégorie sociale nouvelle : la politique de scolarisation massive mise en œuvre après l’indépendance, les nombreuses possibilités de formation offertes sans distinction aux personnes des deux sexes, ont permis à de nombreuses femmes de s’investir dans les études et de se préparer à une carrière professionnelle, c’est à dire à un rôle autre que celui qui leur est traditionnellement assigné.

D’autre part, la position de cadre est le résultat d’études supérieures poussées, sanctionnées par des diplômes universitaires. Un long investissement dans les études et l’obtention de diplômes élevés, font que leur insertion dans le monde du travail est souvent envisagée en termes de carrière et le mariage, dans ce cas là, n’est envisagé que dans la mesure où il ne compromet pas la concrétisation de ces projets.

L’arrivée sur le marché matrimonial de ce type de femmes, au profil nouveau, ayant des aspirations autres que celles qui leur sont traditionnellement assignées, va-t-elle favoriser l’émergence de logiques sociales nouvelles, et par conséquent de stratégies nouvelles du point de vue du mariage ?

En partant de ce qui précède, on peut supposer que ces femmes aspirent à des mariages dont l’intérêt et l’objectif sont autres que la cohésion familiale.

Elles tenteront de faire un mariage qui leur permette de rentabiliser leur capital scolaire et de satisfaire leurs ambitions professionnelles. Le conjoint recherché sera d’abord celui qui ne s’érigera pas en obstacle à leurs aspirations professionnelles et qui acceptera une épouse définie par ses qualités propres et non pas par son rôle social.

Les possibilités de rencontrer ce profil dans les circuits traditionnels étant presque nulles, ces femmes devront s’orienter vers d’autres circuits.

Elles tenteront, d’autre part, de faire un mariage qui leur permette de satisfaire leurs ambitions sociales. L’investissement dans les études est aussi l’indice de l’existence d’ambitions sociales, notamment des ambitions d’ascension sociale. Or, dans les stratégies de mobilité ascendante, un « bon » mariage est indispensable pour réaliser les aspirations à l’ascension sociale.

Le conjoint recherché sera aussi celui qui permettra de réaliser une alliance avantageuse sur le plan économique et social.

A partir de ces points, une hypothèse peut être élaborée :

Les femmes cadres se marient hors des circuits d’échange traditionnels. Elles s’orientent pour cela vers d’autres espaces  notamment les espaces universitaires et professionnels, et « choisissent » elles-mêmes des conjoints de même niveau d’instruction, de même C.S.P. (catégorie socio professionnelle) et de niveau social au moins égal au leur.

Toutefois, elles peuvent accepter des conjoints de niveau social inférieur au leur, mais de même niveau d’instruction, et avec lesquels elles pensent pouvoir réaliser leur épanouissement personnel et leurs aspirations professionnelles. Néanmoins, leur choix reste soumis à l’accord de leur famille.

Projet : Familles citadines[6]

Dans le souci de s’atteler à un "patient dévoilement des structures cachées de la famille", en mettant en place les structures appropriées (laboratoire d’anthropologie de la famille), une idée puis un projet ont vu le jour : « Familles citadines » ; il s’agit là d’une investigation dans les familles citadines dans  trois villes (Alger, Constantine, Tlemcen), sous l’angle des stratégies matrimoniales, des stratégies patrimoniales, en partant de l’hypothèse que l’objectif de cohésion que visent le grandes familles suppose une redéfinition de ce patrimoine (matériel et symbolique), son redéploiement dans la cité et un nouveau partage des rôles.

Au contraire des projets précédents, celui ci propose de renverser la problématique, pour tenter de prendre en charge un objet qu’il faut construire avec précaution, en raison des préjugés qui l’entourent et d’une ignorance volontairement entretenue à son égard : il s’agit des familles citadines. L’accumulation des connaissances et l’affinement des hypothèses ébauchées précédemment, vont servir à aborder des questions jusque là impensées. Pour les plus prestigieuses d’entre les familles citadines, le retrait de la scène historique date de la période coloniale (années 1930) et s’achève avec la guerre de libération, période au cours de laquelle le moindre nom connu est - sinon suspecté de collaboration - du moins accusé de tiédeur vis-à-vis du projet patriotique. Les grandes familles (ou grandes maisons si on peut parler ainsi) ont été totalement disqualifiées par le mouvement de libération national. En réalité, elles ont subi les assauts de deux vagues successives. La première date du triomphe de la colonisation dans le début du siècle et du retrait de la scène politique d’une classe qu’on peut appeler féodale, et la seconde date de l’émergence du mouvement national qui balaie les restes d’une classe en déconfiture.

Mais qu’est ce qu’une grande famille ? Ou bien, en terminologie locale qu’est-ce qu’une Ayla Kbira ? La désignation est d’abord politique. Il y a un rapport au pouvoir évident (qu’il soit turc ou français) qui fonde le statut d’A’yan. Mais cette légitimité a des racines plus profondes. Racines dans le temps et racines dans l’espace.

Les grandes familles prétendent toujours à une ascendance noble, souvent d’origine religieuse. Lorsqu’elles ne remontent pas jusqu’au Prophète, elles revendiquent l’autorité d’un saint lettré, connu et dont la notoriété dépasse toujours les limites du territoire local. La fonction religieuse elle-même peut être source d’un enrichissement matériel qui vient asseoir l’assise morale du groupe.

Cependant le patrimoine peut aussi précéder et susciter des stratégies de conquête ou de rapprochement avec le pouvoir.

Dans cette perspective, l’emprise morale, religieuse ou politique, sur une communauté plus large que le groupe familial, est nécessaire pour espérer un rapport de force favorable.

Dans toute cette entreprise, il y a l’obligation de maintenir et d’assurer une proximité avec le pouvoir. Le rôle de médiation que ces grandes familles jouent dans les relations entre le pouvoir central et le pays profond explique en grande partie qu’elles aient gardé des racines rurales (et souvent un patrimoine) ; mais la dynamique politique les entraîne souvent à s’implanter, dans la cité, à la recherche du savoir et de fonctions gratifiantes dans l’administration coloniale.

Il ne s’agit pas là d’une entreprise individuelle mais bien d’une stratégie du groupe familial dont l’identité repose sur une histoire, sur une mémoire et sur un nom. Il y a donc un véritable travail d’intégration et de conditionnement qui vise à consolider l’unité familiale, à travers l’identification à un patrimoine inséparablement matériel et symbolique. Seul l’attachement des générations successives à ce patrimoine accroît sa valeur et son efficacité symbolique.

Ce travail n’est possible que si la famille est portée par un grand, un sage dont l’autorité est établie et incontestée, aussi bien pour gérer les points de fission internes, que pour faire face aux défis extérieurs. Pour éviter la dilapidation du patrimoine, le déshonneur ou les alliances contre nature, le grand est porteur d’une véritable politique qui s’articule autour de trois points :

Le premier consiste à cultiver son origine prestigieuse en développant, à travers la confection d’un arbre généalogique, les points de continuité entre les différentes générations et le travail des grands qui l’ont précédé, pour maintenir la cohésion de l’ensemble. Il y a donc un travail de lecture ou de relecture de l’histoire du groupe pour présenter l’image la plus acceptable du moment. Les « oublis » ou les interprétations fantaisistes font partie de la stratégie élaborée.

Le deuxième point, sur lequel se focalise l’attention du grand, est la politique matrimoniale ou comment faire des placements judicieux pour élargir le cercle de la parenté, assurer un accroissement démographique et réaliser des alliances avec des familles dont le poids social et politique renforce les profits symboliques .

Les mésalliances sont rares, dans un espace où tout le monde connaît tout le monde et où l’enquête sur l’honorabilité du prétendant est toujours facile. Elles sont possibles dans une conjoncture trouble ou dans une phase de transition, là où les principes mêmes du pouvoir sont remis en cause.

L’importance accordée à la politique matrimoniale justifie toutes les attentes (d’où la possibilité d’un célibat féminin prolongé), mais aussi toutes les tentatives pour « casser » les mariages qui ne travaillent pas dans le sens de  la cohésion. C’est dans ce sens que la cohabitation des fils mariés est une condition de l’exercice d’une autorité domestique.

Le troisième point, sur lequel porte le travail du grand est de veiller à répartir les énergies internes et à développer l’esprit de corps et le don de soi (ou l’oubli de soi), afin de rétablir les déséquilibres qui peuvent exister dans un groupe. Le réflexe de solidarité est indispensable pour matérialiser le principe de cohésion et s’affirmer avec l’identité du "nous" face aux autres.

Tous ces mécanismes, plus ou moins universels lorsqu’il s’agit des grandes familles, prennent un cachet particulier dans un espace culturel et civilisationnel particulier, ou bien dans une conjoncture historique propre.

Le projet se voulait un travail de reconstitution de trajectoires des familles citadines dans trois villes.

Projet : Formes sociales, formes spatiales structures familiales. Les communautés montagnardes et la ville (cas de l’Aurès et de la Kabylie)[7]

Axe : les mécanismes de production et d’appropriation du cadre bâti. Les Ath Waghlis

Axe : la famille aurésienne : changement ou rupture

Axe : la famille aurésienne et la ville

Dans le monde rural, où les alliances matrimoniales visent essentiellement à sauvegarder le lien entre les individus et les groupes et leur espace (espace tribal - espace agricole - espace résidentiel), le questionnement va se rapporter aux stratégies nouvelles déployées par les communautés montagnardes pour maintenir et/ou transformer ce lien traditionnel avec le terroir d’autant plus que certains territoires des communautés objet de la recherche ont connu pendant la guerre des déportations vers d’autres lieux, sous la surveillance des autorités militaires (ce qui ne s’est pas fait sans dégâts : phénomène de déracinement, si bien analysé par P. Bourdieu et A. Sayad). Nous pouvons citer le cas des habitants des Beni Souik, premier village chaoui de la vallée de l’Oued Abdi, déportés vers Djemorah, pour une durée de trois ans environ, qui ont pu ensuite regagner leurs maisons ; dans l’Ahmar Khaddou, plus au sud, les communautés ont connu le même sort : les populations ont été déportées vers M’chounèche et/ou Gerta ; c’est depuis lors, d’ailleurs, que leurs territoires se transforment, se reconstituent, se réorganisent. En effet, c’est à partir de cette période douloureuse que ces populations arrachées à leur milieu ont commencé à investir M’ziraa.

Ce processus de sédentarisation dans le piémont de l’Ahmar Khaddou va engendrer un autre processus, celui d'une acculturation, d’un syncrétisme, au contact d'autres groupes (les nomades…), de sociétés différentes, et au contact de la ville

Le cas de la dechra de M’chounèche est assez particulier. Il semble que les déplacements vers l’extérieur se soient effectués vers la capitale Alger ! On peut peut-être avancer que cette localité a presque tourné le dos à Biskra (faut-il attribuer cela au rôle joué par certaines personnalités pendant la guerre de libération?…). Sur le registre du mariage, il faut rappeler que ces populations répugnent à donner en mariage leur fille aux étrangers «arabes» de Biskra !

D’une manière générale, le choix de faire le lien avec l’espace, parce que c’est le lieu où, de visu les changements peuvent être appréhendés le mieux a guidé le projet:         

- en régions montagneuses caractéristiques des terrains d’enquête les Ath Waghlis et la plaine de la Soummam; les dechras de montagne et le piémont de l’Ahmar Khaddou.

- dans les plaines et la ville considérées comme des espaces nouvellement investis par les populations montagnardes.

C’est dans cette perspective que l’objet, dans ce  projet de recherche, s’articule autour de trois variantes : famille, société, espace, dans leurs formes structurées.

Ces projets de recherche résument les tentatives à investir des problématiques et des questionnements autour de l’objet famille.

Ce constat nous conforte dans l’idée que le travail sur la famille reste un travail long et ingrat : difficultés à mettre en place un laboratoire de recherche sur la famille, faible proportion des travaux sur la famille, absence d’enseignements en sociologie de la famille et difficulté à produire de la connaissance qui ne soit pas superficielle.

Des idées agitées jusque là en vase clos !!

Notes

[1] Adel, Faouzi, formation du lien conjugal et nouveaux modèles familiaux en Algérie, Paris V, thèse de doctorat d’État, 1989-1990.

[2] Nous reprenons les résumés ou compte rendus établis par les équipes de recherche. Malgré les difficultés, il y a eu une volonté à mettre en place des projets qui puissent s’inscrire dans la continuité  du travail de thèse de Adel Faouzi, et des hypothèses et thématiques élaborées.

[3] Projet de recherche : Réseaux de solidarité et identification à la ville : cas de Constantine. 1993/1995

[4] Boutefnouchet, M., La famille Algérienne, évolution et caractéristiques récentes, Alger, SNED, 1980.

Chaulet, Cl., La terre, les frères et l’argent, Paris, Thèse d’état, 1984

Von Allmen, M., Mariage et familles. L’évolution des structures familiales en Algérie. Paris, Thèse de doctorat de troisième cycle à l’EHESS, 1980.

[5] Projet de recherche : Stratégies matrimoniales en milieu urbain. 1996/1998.

[6] Projet de recherche : Familles citadines, 1999/2000.

[7] Projet de recherche : Formes sociale, formes spatiales, structures familiales : les communautés montagnardes (cas de l’Aurès et de la Kabylie). 1999/2001.