Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

L’Atelier n°7 : Patrimoine culturel 2 « Littérature, langue et patrimoine immatériel » a consacré une séance de communication.

La première communication a été faite par Mr Miliani qui, à partir de son expérience personnelle de recherche dans les trois domaines du théâtre, de la musique et de la littérature populaire a fait les constatations suivantes :

- Ces domaines de recherche sont considérés comme mineurs, et donc à sujet mineur, savoir mineur.

- Ce champ de recherche se trouve à la lisière de la vulgarisation et de la recherche académique et celle-ci n’est pas toujours évidente.

-  Les productions réalisées dans ce domaine n’ont pas de visibilité, elles sont sous-exposées.

- Il s’agit aussi de faire la distinction entre ce que produit l’amateur, ce que produit le producteur et ce que produit le spécialiste. 

-  Existence d’une dichotomie entre les productions en arabe et les productions en français.

-  La circulation des savoirs entre ces domaines est rare ou diffuse.

-  L’absence d’instance de cristallisation propre à ces domaines au niveau national.

-  Les porteurs de ces savoirs ne sont pas valorisés.

-  Les institutions politico-universitaires (instituts de culture populaire) qui ont en charge ces domaines fonctionnent en réseau fermé et ne produisent pas de savoirs.

-  Dans le domaine de l’édition, il y a une domination de l’édition de type amateur ou militant et la quantité importante d’ouvrages produits est de qualité discutable. Il y a là un problème de rigueur scientifique et aussi d’harmonisation.

La deuxième communication est celle de Mr Mohamed Daoud et elle porte sur la production romanesque en langue arabe en Algérie. Mr Daoud  remarque d’emblée que cette littérature a accompagné les mutations sociales et politiques du pays suivant une périodisation en quatre périodes :

-  des années 40 à 1970

-  Les années 70

-  Les années 80

-  Les années 90

La seconde remarque que fait l’intervenant est que cette littérature de type romanesque accuse un certain retard du à des causes historiques tenant principalement au rôle très réduit dévolu à la langue arabe dans la période coloniale. Ce n’est qu’avec l’arabisation massive que, dans les années 70, nous allons assister à l’émergence au roman moderne de type occidental (T.Ouettar, Benhadouga). Ces années 70 vont être marqué par le réalisme socialiste et le seul critère esthétique est de coller à la réalité.

Dans les années 80 va se produire une certaine rupture avec le réalisme des années 70 au bénéfice du merveilleux dans l’inspiration des écrivains.

De jeunes écrivains émergeront encore dans les années 90 qui auront pour thème central dans leurs écrits : l’Algérie. La littérature accompagne les réformes politiques et nous assistons à la naissance d’associations, cercles littéraires et maisons d’édition.

Mais malheureusement cette littérature n’a pas d’écho auprès des critiques et souffre d’un manque cruel de lecteurs. Comme le dit l’intervenant, l’école fondamentale a produit des étudiants « accidentels » qui arrivent à l’université sans avoir lu le moindre livre.

La troisième communication est celle d’Aïcha Kassoul lue par Mr Maougal : elle se propose de traiter des relations entre le savoir et la littérature, la science et l’imaginaire, la réalité et la fiction, autour d’un « diseur de vérité », l’écrivain Mouloud Mammeri. Aïcha Kassoul veut dépasser le « cloisonnement entre l’invention et la vérité, entre la fiction et la réalité, entre la liberté de dire et la rigueur de la discipline, entre l’enthousiasme qui habite les créateurs et les laboratoires vidés du divin ».

Elle nous décrit la rupture, au 19ème siècle, en France, avec la période romantique, et le passage à la période réaliste qui concrétise un rapprochement entre la science et la littérature, en opérant un décloisonnement entre le savoir et les arts, mettant en avant un nouveau slogan : « le devoir de vérité ». Devoir de vérité et devoir de savoir dont seul parle, en Algérie, selon elle, l’écrivain Mouloud Mammeri.

Devoir de vérité et de savoir qui va jusqu’à la remise en question du « stock de vérités » hérité de la tribu car « la volonté de vérité « personnelle » entre nécessairement en conflit avec des vérités devenues « générales », mais, au bout du compte, elle « finit par triompher et le pouvoir institutionnel finit par reconnaître la raison du « fou » qui s’obstine dans sa démarche jusqu’à la mort vraie (combien de bûchers sur les places publiques !) ou symbolique (pensons à l’abjuration de Galilée). Sans cette confrontation, il n’y aurait pas eu de progrès scientifique. »

La communication suivante, de Habib Tengour, écrivain et anthropologue, porte sur les rapports entre l’écriture et le patrimoine. L’auteur, après avoir travaillé sur la notion d’espace culturel traditionnel, décliné en espace matériel, espace religieux et espace mythique, appréhendé à travers l’oralité, est passé à une réflexion sur la mémoire, l’exil et le vieillissement.

Dans cette communication, il s’interroge sur ses rapports avec les écrivains algériens et plus précisément ceux que l’on appelle les pères-fondateurs. Ecrivains algériens qui ont émergé après la date du centenaire de la colonisation : Jean Amrouche, surtout, puis Feraoun, Dib, Kateb. Le problème de la langue française est posé : ces écrivains ont écrit dans la langue de ceux à qui ils voulaient s’adresser et qui n’étaient pas leur peuple resté analphabète. En même temps qu’ils s’appuyaient sur le socle de leur tradition orale locale, ils se nourrissaient aussi d’influences littéraires étrangères.

La seconde génération, celle des Boudjedra, Bourboune, Malek, Alloula, est appelée génération des prédateurs en raison de sa volonté d’en finir avec les pères-fondateurs.

 La troisième génération, à laquelle se rattache l’intervenant, ne répugne pas à prêter l’oreille aux grands-pères.

 Quant à la quatrième génération, celle des années 90, elle se caractérise par une rupture avec les générations passées. La transmission ne se fait plus.

 Qu’allons-nous alors accumuler et quel legs allons-nous transmettre et à qui ? Les conditions pour l’existence d’un véritable champ littéraire en Algérie, à savoir :

* des producteurs

* un public ou des récepteurs

* une critique

* des lieux de rencontre

* une édition

Sont-elles réunies ?

L’auteur note  que la littérature algérienne est française par, au moins, l’édition, les lieux de rencontre et la critique.

La discussion a été introduite par Mr Marouf qui a mis en exergue les deux points suivants :

- La question de la territorialisation ou de la déterritorialisation du patrimoine. Faut-il en rester à une vision formaliste et étatiste du patrimoine ou alors faut-il transcender les découpages géopolitiques ? A qui appartient le patrimoine (le cas d’Israël et des noubas andalouses) ?

- La question de l’oralité : n’y a-t-il pas une fétichisation de l’écriture au détriment de ce qui est oral. Remarquons toutefois que ce déséquilibre entre les deux registres n’est pas  propre aux sociétés dites à tradition orale.

Le premier intervenant, Mr Jean-Robert Henry,  s’est posé la question de savoir dans quelle mesure pouvait-on considérer la littérature comme un mode de connaissance spécifique tenant plus de l’affect et du poétique que du rationnel. Il est vrai que la littérature, en Algérie, a joué un rôle au moment où le discours scientifique était absent. On comprenait la réalité algérienne à travers la lecture de la littérature algérienne.

Mr Maougal réagit aux propos de Mr Tengour en lui demandant en quoi les écrivains sont-ils des fondateurs et qu’ont-ils fondé ? On ne peut parler de littérature algérienne, affirme-t-il, qu’après la constitution en 1962 de l’Etat algérien. Avant 1962, on ne peut parler que d’une algérianité géographique et nous avons affaire, avec Camus, entre autres, à une littérature française à part entière. Pour revenir au problème de la réalité et de la vérité en littérature, je considère que l’oeuvre de Kateb est une œuvre historique : Kateb a voulu déconstruire une histoire de l’Algérie écrite par les historiens coloniaux. Quant à Mammeri, il faut rappeler qu’il avait un statut d’amusnaw (maître du sens) et que dans sa famille, il était l’amusnaw qui parlait en français.

Mr Soufi interroge Mr Daoud et Mr Tengour sur les origines des littératures algériennes arabes et françaises : qu’y avait-il avant ? Il s’interroge aussi sur ce fait paradoxal que la lecture des auteurs algériens comme Dib et Mammeri ne l’a pas autant bouleversé que la lecture d’un auteur comme Yachar Kamal dont il a dévoré tous les ouvrages. Pour quelles raisons ?

 Quant à dire que les auteurs qui ont écrit avant 1962 ne sont pas des écrivains algériens, Mr Soufi fait part de son désaccord et souligne que 1962 est une coupure strictement politique. Mais qu’en est-il de Camus, par exemple ?

Mr Marouf souligne ici la complexité de ces questions et nous raconte comment, alors qu’il se trouvait en prison, pendant la guerre de libération, il a pu monter une pièce en langue française et quelle ne fut sa fierté de la jouer devant des geôliers français qui n’y comprenaient goutte !

Mr Miliani intervient pour poser la question de l’évaluation de cette production et de savoir qui a en charge l’étude de cette production. Il met en valeur les efforts de Aicha Kassoul et de Maougal pour écrire une histoire littéraire de l’Algérie. Il souligne quand même ce paradoxe qui fait que ce sont les écrivains qui ont produit durant l’ère coloniale qui ont été institutionnalisés en Algérie alors que ceux qui écrivent après l’indépendance l’ont été en France. Et puis cette contradiction apparente entre mondialisation et territorialisation.

Le savoir sur le patrimoine a de la difficulté à se constituer car il y a un problème de légitimation et la seule communauté qui peut exercer ce pouvoir de légitimation, la communauté scientifique, n’existe pas en tant que telle. Donc inexistence d’une instance de légitimation.

Soulignons que si nous ne faisons pas ce travail de légitimation, il se fera quand même sans nous mais mal.

Mr Tengour prend la parole pour tenter de définir cette notion de patrimoine littéraire. Car il ne s’agit pas, selon lui, de remonter le temps. Et puis d’abord et avant tout il s’agit de savoir qu’est-ce qui constitue une littérature ? La littérature, dit-il, c’est ce qui traduit le monde. Les fondateurs ce sont ces écrivains vers lesquels je me suis retourné quand je n’arrivais plus à avancer. Quant à l’écriture, c’est un profond cheminement dans la mémoire. Où l’algérianité et tout le refoulé remontent à la surface. Et le problème n’est pas la langue utilisée mais l’écriture. On reconnaît un auteur algérien à son écriture, au type de narration. Et enfin, plus généralement, la littérature algérienne est celle dans laquelle l’Algérien se reconnaît.

Mr Daoud intervient pour faire remarquer qu’au Moyen-Orient, c’est la trilogie de Dib, traduite en arabe, qui représente la littérature algérienne. Quant aux jeunes écrivains algériens arabophones, ils ne sont pas reconnus à cause de leur couleur politique réelle ou supposé.

L’intervention du discutant, Mr Yellès-Chaouche, essaye de recentrer le débat. Quant à savoir si la littérature est un savoir, il affirme que non. Seul la production critique sur la littérature est un savoir. La critique littéraire dans l’université algérienne était d’obédience marxiste ou structuraliste. Un auteur comme Barthes, malheureusement, dit-il, n’a pas eu d’influence et donc il n’y a pas eu rupture avec cette critique idéologiquement marquée. Il y a en somme, actuellement, comme une situation de blocage, tant au niveau du texte que de sa critique.

Mr Marouf rejette la dichotomie entre discours savant et discours affectif. Tous les niveaux d’appréhension de la réalité, déclare-t-il, doivent être pris en compte sans privilège de l’un sur les autres. Mr Marouf fait des références, pour illustrer son propos, à sa pratique musicale.

Mr Jean-Robert Henry rappelle, à propos de la relation entre vérité et littérature, qu’il y a un discours implicite contenu dans le texte et un discours explicite tenu par l’auteur et qu’il y a souvent inadéquation entre les deux discours. Concernant l’espace culturel ou littéraire maghrébin, on remarque malheureusement, que la tendance est à l’indifférence réciproque. Il y a très peu de communication à l’intérieur de cet espace. Par contre d’autres espaces culturels, comme l’espace anglo-saxon montre un intérêt certain pour cette littérature française écrite par des étrangers, mais cet intérêt est fortement teinté d’exotisme.

Pour Mr Tengour, la compréhension de la réalité algérienne passe nécessairement par une remontée profonde dans les textes eux-mêmes. Quant au legs, il n’existe que si on le réactualise.

En relisant le patrimoine, intervient Mr Miliani, on fait des découvertes : par exemple, moi-même, j’ai pu constater que Hadj Hamou était plus virulent comme journaliste que comme écrivain !

Pour parler des Américains, il faut dire qu’ils ne s’intéressent à la littérature algérienne qu’à travers le prisme du féminisme et de l’islamisme. Ils cherchent dans la littérature algérienne un reflet de la société algérienne. Donc cela encourage une forme de littérature reflet. Si on constate une certaine inertie en Algérie, du point de vue des études littéraires, par contre, à l’étranger, un réel dynamisme existe.

En conclusion de la discussion, Mr Soufi tient à nous rappeler qu’il avait fait, à une certaine époque, à certains responsables, la proposition de création des archives de la littérature et des arts sans rencontrer d’écho favorable.

Clôture de l’atelier.

Le Rapporteur :

Mr Ahmed-Amine DELLAÏ