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Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Littérature et savoir ?

Point d’interrogation teinté d’exclamation. Exclamation de ceux qui jugent l’alliance ridicule. Allons donc ! Quel lien possible entre l’affabulation et l’étude ? Quelle place pour l’imagination dans un bureau de recherche ?

La folle du logis, l’imagination en blouse blanche ? Pas sérieux mais amusant !

Point d’exclamation que nous voudrions changer en point d’interrogation.

Littérature et savoir. Tentons le pari d’une aberration légitimée par des siècles de cloisonnement entre l’invention et la vérité, entre la fiction et la réalité, entre la liberté de dire et la rigueur de la discipline, entre l’enthousiasme qui habite les créateurs et les laboratoires vidés du délire divin.

Un peu d’histoire littéraire pour les sceptiques, pour commencer.

Rappelons-nous le XIXè siècle français. Relisons les préfaces et les avant-propos à des œuvres littéraires où les mots : « recherche », « étude », « enquête », « analyse », étaient familiers sous la plume d’écrivains qui ne laissaient à personne d’autre qu’eux-mêmes, le soin de rédiger la présentation de leur production. La familiarité que la littérature s’autorisait avec le langage scientifique annonçait une ère nouvelle, celle des réalistes-naturalistes qui succédaient aux romantiques. La rupture est révolutionnaire, épousant la révolution de 1789 dont les grands rêveurs, des romantiques en proie au « mal du siècle », n’avaient pas voulu.

S’il est un mal que les réalistes ressentent, c’est celui d’un Michelet plaidant la cause d’un peuple largué par l’histoire. L’histoire qui fait mal, c’est celle qui fait perdre ses illusions. L’homme de lettres redescend sur terre, abandonnant les nuages de l’imagination. Il estime ne plus avoir le droit de rêver, revendiquant un autre droit inédit, inouï : le droit de ne pas inventer qui veut dire le devoir de vérité.

La génération des Goncourt, Zola et autres Maupassant, s’imposent « les études et les devoirs de la science » et de ce fait, ils peuvent « en revendiquer les libertés et les franchises ». Tout devient énonçable au nom de la science.

La morale ? Les tabous ? Cela ne regarde pas cette nouvelle race d’artistes. Le scandale est à la porte des musées (les premiers réalistes sont des peintres), sur la page liminaire de romans qui dénudent la société, mettant la misère sur le trottoir et dans les bars à vins, les assommoirs dans lesquels viennent s’abrutir les laissés pour compte. 

La vérité, rien que des vérités (à chacun la sienne ?).

Promis, juré, la main posée sur les théories de Darwin, Geoffroy Saint Hilaire, et tant d’autres scientifiques qui impulsent un nouveau savoir : l’évolution des espèces, les lois de l’hérédité et du milieu. Les théories sont connues, et elles nous intéressent parce que pour la première fois, elles trouvent leur prolongement dans la littérature. Pour la première fois dans l’histoire littéraire, les écrivains poussent les portes des laboratoires. Ils observent et expérimentent, provoquant le scandale en soutenant que l’homme est comparable à l’animal, une espèce qui évolue en fonction de son milieu et de ses origines. A l’instar de la « bête », il peut être « typé », catégorisé, fiché dans des classifications qui le déterminent.

Alors ? Plus de rêve possible ? Plus de modèle humain dans lequel le lecteur projetterait son désir d’être ? Non. Les désillusions, le réalisme historique se sont accompagnés d’une révolution scientifique qui a emporté les artistes dans son sillage. Toute une génération a du goût pour les sciences (c’est ce qu’on appelle le scientisme), provoquant le décloisonnement entre la savoir et les arts (les premiers réalistes sont des peintres).

Voici donc une première preuve concrète d’une solidarité possible entre la littérature et le savoir. Mais cela s’est passé en France, il y a longtemps. Les courants littéraires n’existent plus, laissant le libéralisme régir le marché du livre. On parle beaucoup d’argent et de prix littéraires qui font vendre le « produit ».

Là-bas, plus personne (ou presque) ne parle de vérité, d’un devoir de savoir.

En Algérie, un homme au moins en parle : Mouloud Mammeri.

En 1952, Mouloud Mammeri publie La Colline oubliée. Le roman fait grand bruit, suscitant une polémique sur laquelle nous ne reviendrons que parce qu’elle nous sert à reposer la question du savoir dans la littérature.

De quoi s’agit-il ?

Le premier roman de Mouloud Mammeri est apprécié par certains, mais terrassé par d’autres au nom du nationalisme algérien. Pour Salhi M.C., La Colline oubliée est la « colline du reniement ». Et pour Mostefa Lacheraf, Mouloud Mammeri a « une conscience anachronique ».

Nous sommes en pleine effervescence politique. La guerre de libération nationale n’a pas encore tiré son premier de coup de feu. Mais déjà, l’histoire est en marche imposant à chacun de choisir son camp. Les écrivains bien entendu ont ce devoir, comme tous les Algériens. Mais quoi faire quand on n’a qu’une plume à la main ? Que faut-il dire dans un roman pour montrer qu’on est algérien ? Que doit-on y représenter, et comment ?

En matière d’esthétique, qu’est-ce que l’engagement ?

Trente ans après la publication de La Colline oubliée, Mouloud Mammeri répond à ses détracteurs dans un entretien avec Tahar Djaout (1986-1987).

On ne peut pas, je crois, porter un jugement droit sur les œuvres qui ont paru alors, si l’on n’a pas en l’esprit tout le poids des préjugés qu’il fallait desceller.

Desceller des préjugés. Desceller les dalles qui recouvrent des idées reçues sans connaissance réelle. Déceler des opinions infondées, non fondées sur la réalité.

La Colline oubliée devait fonder des vérités. Et qui mieux que Mammeri pouvait les dire ?

Universitaire, anthropologue, l’homme est originaire de la société berbère qu’il étudie. Il a de son objet d’étude, une double connaissance qui devrait rassurer, lui assurer la position incontestable du savant jouissant d’un double savoir : savant et vécu, objectif et subjectif.

Position inconfortable car le savant est théoriquement interdit de subjectivité, source d’erreur. Il lui faudrait donc se débarrasser du handicap, lester les objets qui pourraient faire tache dans le matériel du chercheur.

Dans Culture savante – Culture vécue, l’association TALA publie en 1991 une vingtaine d’études effectuées par Mammeri entre 1938 et 1989. La première de ces études a retenu mon attention.

« La société berbère » y est radiographiée par l’anthropologue tout au long des seize pages qui montrent la rigueur et la méthode exigées par l’institution universitaire. Et puis brusquement, arrive la conclusion :

Mon propre cas – Conclusion.

Telle m’apparaît la société berbère où j’ai grandi et dont les principes de vie ont été les premiers que l’éducation ne m’ait jamais inculqués. Il fut un temps où j’appliquais ces principes et les vivais tout naturellement car ils étaient les seuls que je connusse. A coup sûr je ne les vois plus maintenant comme je les vivais alors. Tout ce que j’en ai dit reste une perspective, une organisation sociale vue d’un point de vue particulier. Car bientôt dix ans de culture occidentale m’ont totalement changé d’atmosphère : je ne vis plus ce dont je parle, sinon de façon impersonnelle ou en tout cas stylisée et j’en disserte comme d’un souvenir, qui reste vrai puisqu’il a été, mais qui ne me remet qu’une réalité filtrée dont je n’arrive plus à discerner le degré de fidélité.

La conclusion de l’article continue, mais je m’arrête ici pour faire un premier commentaire.

Je note tout d’abord la transgression d’une règle académique qui veut qu’un chercheur ne parle pas de lui. Mais on peut estimer que Mouloud Mammeri n’est pas n’importe quel chercheur. Maître du discours en son domaine, il peut sans doute se permettre de faire allusion à « son cas personnel ». Peut-être même doit-il le faire, car on pourrait le suspecter d’une partialité qui serait de nature à invalider ce qu’il vient d’énoncer dans un article scientifique.

Et c’est là que les choses deviennent intéressantes. Avec finesse et modestie, Mammeri reconnaît que ce qu’il a réellement vécu risque de « filtrer » une réalité dont il « n’arrive plus à cerner le degré de fidélité ». Doux aveu d’un savant qui doute. Enjeu ? La « vraie » réalité, la vérité.

Le doute est porteur. Sans lui, point de savoir.

Le doute est particulièrement porteur ici, chez Mouloud Mammeri. Il permet au savant de faire la part des choses, de distinguer entre fausseté et vérité.

« (…) Mon passage de la culture berbère à un genre de vie qui je crois, en est radicalement différent, a été brusque, et ce qui par la suite m’a le plus frappé dans la première, a été ce dont il fallait avec douleur m’arracher après l’avoir longtemps chéri, c’est à dire tout le stock de vérités que l’on m’avait inculquées et dont j’étais forcé de reconnaître la fausseté ou le leurre ».

Ce qui fut vrai n’est plus. L’homme a quitté son milieu, il est allé à l’université, il a été en contact avec une culture étrangère, « occidentale ». La connaissance de soi et du monde se relativise. Belle image du savoir qui, pour beaucoup et pendant longtemps, a été associé au voyage, au déplacement générateur de questionnements salutaires.

En reconnaissant ses erreurs passées, Mouloud Mammeri montre sa lucidité, sa capacité à évaluer sereinement deux types de savoir : celui qu’il a vécu dans l’inconscience, et celui qu’il a acquis dans l’effort exigé par la discipline. Du même coup – est-ce volontaire ? – la conclusion « personnelle » renforce la validation de l’article. Elle apporte la preuve de la mise à distance de l’objet étudié.

On serait tenté de dire que Mouloud Mammeri a bien joué, si son intention était de devancer les attaques de ses détracteurs soucieux de l’objectivité scientifique. Tout se passe en effet comme si la conclusion parachevait le devoir de vérité, sous la forme d’une confession humble et lucide, évitant au chercheur la morgue détestable de celui qui se targuerait de « tout » et « bien » savoir, révélant la pleine maturité de sa réflexion.

Mais ce n’est pas là ce qui nous préoccupe exactement.

Quelle vérité sommes-nous en train de pister ? L’objective ? Celle qui contraint le chercheur à la neutralité ? Existerait-elle, celle-là qui nous oblige au chagrin des bibliothèques poussiéreuses ? Le plus savant d’entre nous, le docteur Faust s’en est plaint avec des accents déchirants. Il a voulu connaître la « vraie » réalité, celle de l’amour et du désir, regrettant des années et des années de servitude dans la noirceur des cabinets d’études.

Mutatis, mutandis. Regrets identiques chez Mouloud Mammeri.

Sentiment d’une perte irrémédiable.

« (…) Ces vérités que l’on m’avait apprises me semblaient maintenant illogiques, mais je ne l’ai pas fait sans quelque regret de quitter un monde ami de mon enfance, sans quelque déception, de m’apercevoir ainsi que tout ce que j’avais si longtemps cru n’était qu’illusion, sans quelque douleur de savoir que tous les miens, continuant de penser comme moi dans mon enfance, étaient détachés de moi. Tout ceci a dû donc beaucoup influer sur ce que j’ai écrit et en faire quelque chose de très personnel : peut-être à mon insu ai-je embelli tout ce que je regrette, trouvé des raisons forcées à ce qui m’a déçu. Mais si ce que j’ai écrit déforme la réalité, il lui reste cette excuse d’avoir été une déformation que je crois sincère ».

Beaucoup de prudence et de précaution, comme si l’auteur algérien avançait sur un terrain miné. Quels sont les risques d’explosion ? Et surtout, qu’est-ce qui risque d’exploser ?

La reconnaissance du savant est acquise. Les publications, les cours, les conférences, toute l’activité académique en fait foi.

Alors ? Où se trouve le danger ?

Le danger provient de l’ordre du discours mis en place par les institutions. C’est sur cette hypothèse que Miche Foucault fonde sa réflexion sur l’organisation et le fonctionnement du discours, dans L’Ordre du discours paru chez Gallimard en 1971.

Je suppose que dans toute société la production du discours est à la fois contrôlée, sélectionnée, organisée et redistribuée par un certain nombre de procédures qui ont pour rôle d’en conjurer les pouvoirs et les dangers, d’en maîtriser l’événement aléatoire, d’en esquiver la lourde, la redoutable matérialité (pages : 10-11).

En matière de savoir, la volonté de vérité « personnelle » entre nécessairement en conflit avec des vérités devenues « générales » à la faveur d’un temps qui passe et fait germer les découvertes. L’histoire des sciences se présente comme une route balisée de loin en loin par des phares lumineux, par les « nœuds indestructibles » comme les appelle Bachelard, pour bien montrer que le savoir reste et progresse malgré la destruction des hommes, même lorsque celle-ci est violente et radicale. Combien de savants ont été conduits sur la place où se dresse le bûcher expiatoire !

De loin en loin, un individu se dresse et dit : « Je ». Le voilà le danger : cet être de désir qui s’apprête à bousculer l’ordre en faisant valoir des idées « déraisonnables » avant de parvenir enfin à les faire valider, à force de s’efforcer à être savant. La volonté de vérité personnelle finit par triompher, et le pouvoir institutionnel finit par reconnaître la raison du « fou » qui s’obstine dans sa démarche jusqu’à la mort vraie (combien de bûchers sur les places publiques !) ou symbolique (pensons à l’abjuration de Galilée). Sans cette confrontation, il n’y aurait pas eu de progrès scientifique.

Aujourd’hui, bien après ce passé infernal, la parole semble s’être libérée, nous dit Michel Foucault. On a l’impression que tout peut se dire.

Et pourtant, ajoute Michel Foucault, nous n’avons jamais été autant sous surveillance que dans notre présent apparemment libertaire. L’ordre du discours veille entre les mains d’un pouvoir qui s’est ramifié, telle une pieuvre déroulant ses tentacules dans un réseau d’institutions multiples. Au point que chacun sait qu’il ne peut pas dire n’importe quoi, n’importe où, n’importe comment.

Le discours vrai c’est le discours prononcé par qui de droit et selon le rituel requis (page.17).

Dans l’article de Mammeri, le discours est vrai. Il est prononcé par la personne autorisée (l’universitaire diplômé), selon le rituel requis (les normes académiques de publication).

Étonnamment, la conclusion vient rompre l’équilibre, nous offrant l’opportunité de visualiser « le contrôle, la sélection, la distribution » du discours dont parle Michel Foucault. 

La rupture entre le corps de l’article et la conclusion met au jour un double discours : un discours qui se développe parce qu’il est admis, et un discours qui ne peut pas se dire parce que ce n’est pas le lieu. Ni le lieu ni le moment de développer un savoir subjectif auquel on adresse un adieu nostalgique.

Alors ? Pourquoi cette rupture volontaire ? Pourquoi dire sans dire ? Pourquoi convoquer les mots et les retenir comme son souffle, à peine atteinte la surface de la page ? Quel démon pousse le savant à parler de lui même dans une situation où il ne devrait pas le faire, il le sait. Il le sait si bien qu’il se retient, s’obligeant à un discours contraint.

Que retenir de cette bataille avec soi ?

La volonté de vérité est souveraine, couvrant un territoire vaste mais animé, semé des paysages « fantaisistes » mais qui ne font pas tache. L’uniformité absolue de l’objectivité est une utopie. Mieux encore ! Elle n’est pas recommandée.

Au début de l’article de Mouloud Mammeri sur « la société berbère », on peut lire un hommage de Jean Grenier à :

Deux étudiants kabyles (qui) nous prouvent avec évidence qu’ils ont su – chose rare – pénétrer à fond leur milieu original sans se perdre dans l’érudition, le juger avec clairvoyance sans le renier ni le trahir, allier enfin l’intelligence à la sympathie, sympathie sans laquelle rien de ce que nous pouvons apprendre ne mérite le nom de vérité. 

La « sympathie » ne serait donc pas interdite dans la cité des sciences. Surenchère dans le processus de validation du savoir contenu dans l’article escorté par un discours d’accompagnement qui avoue et revendique la subjectivité, la part du vécu.

De celle-ci, du « stock de vérités » anciennes, nous ne saurons rien dans les études menées par Mouloud Mammeri entre 1938 et 1989. La parole en creux est scellée par le devoir académique. Elle pourrait être descellée dans l’écriture littéraire qui elle aussi, tout comme l’autre, la scientifique, piste la vérité.

Le véritable engagement consistait à présenter cette société telle qu’elle était dans la réalité et non pas telle que l’aurait reconstruite un choix de héros dits positifs ou retraduit en un discours idéologique, c’est à dire un mythe. Le premier devoir d’un romancier est le devoir de vérité.

D’un côté comme de l’autre de la position de Mammeri, je retrouve un enjeu identique : le souci de vérité. Le savant peut revendiquer une part de subjectivité sans que sa parole soit invalidée. Le romancier dont le discours est en principe libéré de toute contrainte en matière de vérité, s’impose un « devoir de fidélité à la réalité » : ce sont les termes exacts qu’il utilise dans la conclusion de son article.

C’est la fiction qui devient alors problématique, ne serait-ce que par la polémique qu’elle a soulevée.

En relisant La Colline oubliée, je me suis prise au jeu de la comparaison entre la réalité « vraie » (celle décrite dans l’article savant) et la fiction. J’ai retrouvé dans le roman la description d’une société où le groupe compte plus que l’individu, où l’être est laminé par la tyrannie de la famille et de la tribu, obligeant celui qui « désire » à transgresser les lois. J’y ai vu un monde perclus d’immobilisme, livré aux discours décadents d’un cheikh, ployant comme dans la tragédie antique, sous le poids de la fatalité.

Toutes ces « vérités » se trouvent dans l’article scientifique. A la faveur d’une lecture de type sociologique, il est loisible d’identifier dans La Colline oubliée, une réalité attestée par le document scientifique. Mouloud Mammeri, le romancier, « ment vrai ». Il est un illusionniste de talent, selon la formule célèbre de Maupassant.

  1. Brochard définit la vérité en ces termes :

Pour nous, la vérité se définit à deux niveaux : conformité à des principes logiques d’une part, conformité au réel d’autre part, et par là elle est inséparable des idées de démonstration, de vérification, d’expérimentation. (De l’erreur, Paris, 1926, p. 97)

La conformité au réel est pistée par Mammeri aussi bien dans la fiction que dans l’étude académique. Les principes de logique organisent aussi bien le texte scientifique que le texte imaginaire ; c’est ce que démontre par exemple, un type d’analyse dite structurale qui se veut justement « scientifique ».

Encore faut-il ne pas avoir de préjugés au moment de juger. Tout critique littéraire devrait ne pas oublier ce qui est l’essence même de toute œuvre : l’esthétique. C’est ce que précisément néglige une certaine critique littéraire, soucieuse exclusivement d’une certaine idéologie, obnubilé par ce qui est politiquement correct.

Mostefa Lacheraf, dans un article datant de décembre 1968, dicte aux romanciers un véritable programme de création :

Dites comment l’indépendance aurait pu réussir selon le vœu d’un peuple frustré de sa liberté et de son initiative historique… Racontez l’histoire d’un préfet ou d’un gouverneur de province qui prend possession de son poste dans une région déshéritée et fait revivre des villages détruits, des villes anémiées, des forêts brûlées au napalm, des champs abandonnés. Dites dans vos romans comment la vénalité et la corruption des fonctionnaires sont combattues par de justes châtiments ; dressez sur les places publiques les guillotines et les potences sur lesquelles les affameurs du peuple expieront leurs crimes (…) Annoncez au Maghreb la naissance du nouveau citoyen dont il a besoin, l’avènement du héros civilisateur, du héros socialiste, le règne de la justice et du bonheur reconquis de haute lutte sur les affres de l’ère coloniale et des temps médiévaux qui nous submergent encore. (Ecrits didactiques, Alger, ENAP, 1988, p.45).

C’est un véritable programme politique qui s’énonce ainsi en s’adressant à des romanciers qui doivent être « engagés » ou n’être pas. L’engagement, aux yeux de Lacheraf, ne saurait avoir qu’une coloration politique, celle d’un « socialisme triomphant » par-delà la réalité des faits.

Nous voici parvenus à un paradoxe curieux, au moment de conclure. Des hommes politiques évoluant dans la « vraie réalité » prônent la mythification (mystification) du réel. Des romanciers, des inventeurs de rêves, revendiquent la fidélité au réel, au nom d’un engagement qui correspond à un devoir de vérité.

Le temps a passé depuis la polémique engagée par des critiques « nationalistes ». C’était en période de crise historique et de vide dans le domaine de la critique universitaire.

Des années ont passé, et même si l’on considère que l’Algérie est encore en situation de crise, il est temps pour le chercheur d’avoir la sérénité sérieuse qu’exige la discipline, à charge pour lui de gérer éventuellement sa « sympathie » et sa passion.

Objectivité et subjectivité ne s’excluent pas. La quête du savoir est d’abord et avant tout un désir, le désir d’un individu qui décide de dire « Je ». Le même phénomène est observable chez les créateurs de fiction qui posent la question de l’être au monde, des possibilités d’exister suivant son désir. Le reste est question de pouvoir, c’est à dire d’efforts et de talent.

Si l’on admet une similitude de posture entre le savant et l’homme de lettres, une nouvelle critique littéraire peut voir le jour en Algérie. Elle trouvera matière à réflexion et démonstration grâce à L’ordre du discours de Michel Foucault. On retrouvera chez Mammeri et beaucoup d’autres, cette volonté de vérité personnelle qui anime des héros positifs parce qu’ils sont des diseurs de vérités, contraints à la transgression dans un conflit qui les oppose au pouvoir en place, bien loin d’une narration dont la lecture a été sur-idéologisée. 

Michel Foucault avait raison de nous mettre en garde contre les dangers du discours. La censure et la répression sont tombées, faisant taire la parole des poètes.

Michel Foucault avait également raison quand il inscrivait la littérature dans le processus archéologique de reconnaissance d’un savoir historicisé.

C’est cela qui fait que la littérature n’est pas que de la littérature.

Publications de Kassoul A :

Devoir d’histoire et pouvoir d’écriture, Alger, éditions OPU, 1989.

Alger dit par ses écrivains, Alger, éditions RSM, 2003.

L’Algérie en français dans le texte 1830-1990, Alger, éditions ANEP, 2003, (essais d’histoire littéraire en collaboration avec Maougal, M.L., et Simone Rezzoug.)

Albert Camus et le destin algérien, Nevada-USA, America press, 2002, en collaboration avec Maougal, M.L.

Les élites algériennes, histoire et conscience de caste, Alger, éditions APIC 2004, en collaboration avec Maougal, M.L., Nacer Boudiaf Saïd, et Kebbas Malika.

Albert Camus, assassinat post-mortem, Alger, éditions APIC, 2004.