Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Introduction 

Revenir trente ans en arrière sur un itinéraire de recherche en apparence cohérent ne va pas sans périls et en tout cas donne le sentiment désagréable d’une tâche sans limite : il faudrait en effet pouvoir dire le pourquoi de chaque choix, évoquer les aléas, les piétinements, et les regrets, d’une entreprise qui pourrait paraître linéaire et têtue, voire sûre d’elle-même ou du moins de la légitimité de ses objets. Pour couper court à ce genre d’émois, on dira seulement  un peu brutalement que, faute de trouver une forme et des outils acceptables pour poser les questions vitales de la culture dans la société algérienne contemporaine et même postérieure à l’indépendance, autrement qu’à travers le genre périlleux de l’essai, il a semblé préférable de privilégier des chantiers assez consistants et, sans que cela relève d’un choix délibéré, des chantiers historiques. Durkheim n’écrivait-il pas : « Si loin que nous remontions dans le passé, nous ne perdons jamais le présent de vue ». Le résultat est donc une  sociologie de la culture « en perspective », historique, mais parlant du présent à partir d’un passé proche, autrement dit une archéologie du passé culturel proche. Deux livres seulement soutiennent cette entreprise, et en tout cas le présent propos, celui sur les instituteurs publié en 1975 (Colonna 1975) et celui sur les lettrés aurasiens (Colonna 1995).  Mais ces deux bornes éloignées dans le temps sont en fait la colonne vertébrale ou plutôt le tronc d’un réseau de textes (articles, communications etc.…) dont quelques-uns ont été réunis en volume en 1987 sous le titre Savants-paysans (Colonna 1987) mais dont beaucoup d’autres, plus rapides, plus occasionnels et dispersés, souvent publiés en anglais, certains en allemand ou en italien,  témoignent du souci lancinant  de lier les « gros dossiers » traités de manière relativement positiviste, en tout cas « scientifique », à la question centrale pour moi mais aussi pour beaucoup d’Algériens, de la culture dans ce pays. Or on ne peut pas dire que cette question ait connu une très grande fortune et surtout une grande visibilité depuis I962, malgré les travaux de qualité de Mustapha Haddab, d’Ali Merad, de Amar Hellal, de Aissa Kadri et de quelques autres ; malgré aussi quelques équipes de recherche, à Constantine, à Alger ou à Oran, toujours de durée de vie fugace, quelques colloques aussi parfois. Malgré enfin les admonestations réitérées d’Abdallah Mazouni (Mazouni 1969) et de Mostepha Lacheraf (Lacheraf 1988). Voire, dans un autre style, celles de Belkacem Saadallah. Mais je n’ai garde cependant d’oublier que je dois l’idée d’une recherche sur les instituteurs de la période coloniale à un premier travail de sociologie de la littérature (1967) sur l’œuvre de Mouloud Féraoun et en particulier au sentiment d’avoir croisé là un homme un peu « décalé » et sympathiquement réfractaire à tout système.

1. Des « médiateurs culturels » ou des véhicules de pensée ?

Ce n’est nullement reconstruction rétrospective que d’affirmer que ce sont des instituteurs formés au Cours normal de la Bouzaréah et plus spécialement deux d’entre eux, l’un originaire de Grande Kabylie et l’autre de l’Ouarsenis,  qui au cours des entretiens que j’ai menés avec eux, m’ont alertée sur l’importance dans leur vie de leur maître d’école coranique et de leur ascendant sur eux. Mais il y avait aussi un document géographique à la clef : renseignant méticuleusement une carte d’Algérie quant à la présence des écoles d’État (pages 201-202 de Instituteurs algériens), je ne pouvais que constater l’extrême concentration de celles-ci et d’immenses zones blanches pour le reste. La question se posait donc de l’encadrement culturel et religieux de ces régions, souvent entrées en dissidence au XIXème siècle. Elles n’étaient sûrement pas livrées à l’état de nature. Enfin, l’ensemble des entretiens eux-mêmes, parfois quelques autobiographies, ou des romans (mais rarement à l’époque de maturation de ma première recherche) révélaient d’une part la complexité du champ des possibles éducatifs et des positions de lettrés, leurs relations inévitables avec l’offre publique francophone ou bilingue (les médersas publiques), les calculs stratégiques qui en résultaient et d’autre part la certitude qu’en matière d’identification d’une couche lettrée issue des conditions nouvelles créées par la colonisation, l’étude des instituteurs, ni même celle des filières dites francophones – parfois bilingues -  n’épuisait pas le sujet, tant s’en faut. Mais y avait-il assez de points communs entre les uns et les autres pour en constituer une catégorie sociale, voire seulement une catégorie d’analyse, qui puisse donner matière à sociologiser ? Comme j’ai pu le constater plus tard en travaillant en Égypte, peu de situations sont aussi manichéennes que le cas algérien et surtout pas le cas égyptien, où la « haine ni la honte du kuttab » n’existent pas et où pour un même sujet social, les migrations d’un type d’enseignement à un autre (ceux-ci sont beaucoup plus nombreux et diversifiés en Égypte qu’en Algérie) sont quasiment la règle. En bref quelque chose dans « l’air du temps » algérien faisait fortement obstacle à poser seulement la question. Pourtant, celle-ci était là, bien présente : dans l’enchevêtrement, causé par l’irruption coloniale, des trajectoires sociales par le savoir, anciennes et nouvelles ; dans l’importance progressive de ce que l’on a (en particulier Pierre Bourdieu ) appelé faute de meilleur terme et aussi faute de profils identifiables assez nets, la « petite bourgeoisie ». Et surtout, après 1962, dans les luttes symboliques à mort qui ont opposé les différentes composantes de la couche protéiforme des porteurs de savoirs : les luttes internes, on n’y reviendra pas, sont bien un indice de la réalité d’enjeux et donc de la présence de « joueurs » unis par quelque chose. Tout ce monde-là courrait bien après le même ballon !

Le thème de « médiateur culturel » ou de « spécialiste de la médiation » allait de soi dans les premiers travaux sur les nouvelles élites intermédiaires : formées dans des filières de conception directement Troisième république, plus ou moins adaptées ou réadaptées dans le cas des médersas de création antérieure, il était clair que les attentes qui pesaient sur elles (sur ces nouvelles élites) dépassaient largement l’impact des fonctions « techniques » (enseignement ou magistrature) qu’elles exerçaient au quotidien. Il s’agissait de diffuser la langue et pour dire vite la vision française du monde,  souvent dans des conditions de rémunération et d’isolement assez spartiates. De légitimer un ordre nouveau en faisant oublier qu’il découlait au départ d’une conquête. D’où l’arrière-goût amer, y compris pour les intéressés les plus impliqués eux-mêmes (Féraoun est excellent dans ce registre sarcastique) de ce vocabulaire. Mais les choses deviennent plus intéressantes quand on tente de penser avec ces mêmes mots, des acteurs issus des institutions traditionnelles de transmission du savoir ou d’une mouvance rénovatrice de celles-ci (autrement dit, l’islah). Car on se trouve alors devant un choix : ou bien appliquer aussi à ceux-ci le même paradigme, celui de « La leçon d’écriture » de Lévi Strauss dans Tristes tropiques : l’écriture (le savoir scripturaire) est toujours aliénation et ses porteurs, des parasites (C’est peu ou prou la position d’une large partie du Mouvement berbère en Kabylie, pourtant largement animé par des diplômés) ou bien, considérer les choses de plus près et se demander d’abord si la formation coranique ne donnait pas accès à une universalité comparable d’une certaine manière à celle de l’école républicaine (sans faire de relativisme). Et du coup, dans un deuxième temps, considérer sous le même angle l’apport de cette dernière, à la fois globalement et au niveau des acteurs.

Avant d’aller plus loin, il faut rappeler que la reconnaissance in situ (c’est à dire en milieu montagnard par exemple) de la présence et de l’efficace de l’écriture n’est pas allée de soi concernant l’Algérie du fait du mythe de l’oralité, pieusement conservé et entretenu comme garant d’authenticité. A cet égard l’apport libérateur des travaux de Jack Goody doit être redit ici (Goody 1979 et pour un bilan, Colonna 1987). Les travaux, aujourd’hui, ont beaucoup avancé dans cette direction, grâce en fait il faut bien le dire, à l’arabisation de l’enseignement secondaire et supérieur, qui moyennant un coût social exorbitant, a produit – peut être sans le vouloir ?- au prix d’une sélection très importante, de jeunes chercheurs curieux et iconoclastes à peu près bilingues (souvent tri ou quadrilingues) et surtout non inhibés devant des sources « traditionnelles » d’accès difficile. Ce qui a autorisé la « découverte » d’auteurs, de fonds d’archives privées et de bibliothèques jusqu’ici réservés à quelques rares orientalistes ou collectionneurs. Ceux qui au XIXeme siècle, ont constitué ces fonds privés et ces bibliothèques, dans des conditions de dangers et de privations rétrospectivement intimidantes n’étaient-ils pas de médiateurs culturels, des intermédiaires entre le dehors et le dedans ?

Il reste donc à reprendre les dossiers ou quelques dossiers des filières francophones dans le même sens, à partir d’études de cas d’institutions, de groupes, de revues, et bien sûr de personnalités et d’œuvres. A partir de tranches de temps et de moments, de conjonctures spécialement riches : c’est par exemple ce que j’ai tenté de faire pour les années cinquante à Alger autour de quelques revues (Colonna 1994).  Avec des conclusions assez pessimistes, il est vrai. Mais il reste des traces de ce moment aujourd’hui encore. Puis un peu plus tard à propos des années 90 et de la rupture de l’unanimisme politique et culturel (Colonna 1997). C’est ce que Sadek Hadjeres projette de faire en organisant un colloque autour de l’œuvre de Hadj Saddok. Car évidemment les moments les plus passionnants politiquement mais aussi intellectuellement sont ceux où différentes mouvances et traditions linguistiques de porteurs de savoirs, et de créateurs, entrent en dialogue. Ce serait bien cela, bien sûr, une culture commune.                 

2. L’archive et le terrain. Des sources différentes et multiples. Des stratégies d’enquête diverses 

Avoir rapproché, même seulement en pensée mais de manière réitérative, deux modes de production intellectuelle et deux types de producteurs, deux types d’œuvres, si différents pour ne pas dire incomparables à première vue, n’a pas seulement permis d’interroger chacun d’eux autrement que tel qu’en lui-même, et de le voir sous un angle nouveau. Davantage, dans la mesure où chacun supposait l’usage et souvent « l’invention » c’est à dire en fait, le bricolage, de sources radicalement différentes, ce grand écart m’a conduite :

  • de la recherche quantitative à partir d’archives institutionnelles reconstituées (les registres d’inscription et les dossiers individuels de près d’un millier d’élèves du Cours normal, dispersés ou perdus durant plus de 50 ans au moment où je commençais ma recherche).
  • à l’apprentissage laborieux de ce que les anthropologues appellent le « terrain », sur un thème, les lettrés, qu’eux-mêmes (les anthropologues) pratiquent en général fort peu et n’ont pratiquement jamais exploré, au Maghreb en tout cas, ce qui leur a permis d’entretenir si longtemps une idylle avec l’oralité.

Dans un cas, démarche positiviste, comptage, codage, traitements statistiques, tests de validité ; agrémentée bien sûr de toutes sortes « d’aventures techniques », depuis l’application de la photographie à la constitution des listes, à l’initiation à la programmation informatique et au traitement de centaines de tableaux croisés (plus de 700 en fait, exigence qui s’est révélée bien exagérée !) ; toutes « découvertes » que nous aurions tort de disqualifier du terme de « cuisine » et que nous  constations avec étonnement possible en Algérie, même si elles étaient pionnières en Sciences sociales, et si elles sont devenues routines aujourd’hui. Grâces soient rendues rétrospectivement au CERDES d’avoir offert un lieu, collectif et réjouissant, où tout cela pouvait se dérouler, mais aussi aux « bricoleurs » que je ne saurais nommer tous ici qui m’ont accompagnée dans cette histoire.

De l’autre (le terrain) démarche terriblement inductive et longue, attentive aux enseignements des devanciers (Mouloud Mammeri comme linguiste, le musicologue Pierre Augier et quelques autres) présents sur place, car tout ne s’apprend pas dans les livres et nous ne pouvions  pas dire qu’en dehors de Jean Servier à la réputation sulfureuse, l’ethnographie algérienne ou plutôt à l’époque, sur l’Algérie, ait été riche en pédagogie et modèles, si nous exceptions Thérèse Rivière que nous découvrions sur le tard. Et bien sûr, Masqueray mais les temps avaient changé depuis le XIXème et je n’en pouvais recevoir que la flamme…

Cependant, déjà, des échanges et des transpositions dans  « la méthode » : j’avais effectué quelques dizaines d’entretiens avec d’anciens Normaliens – dont la liste se rétrécissait d’année en année – et surtout j’ai travaillé, hebdomadairement au moins, pendant 3 ans, avec un témoin de premier plan, Larbi Tahrat, l’un des fondateurs de La Voix des Humbles, le journal iconique des Anciens du Cours normal, auprès de qui je confrontais étape après étape, mes trouvailles. Il est mort avant la publication en 1975 du livre, qui lui est dédié, mais il avait lu la thèse (puisque c’en était une, dirigée par Pierre Bourdieu) soutenue en 1973 et il m’avait laissé entendre, avec l’élégance et la retenue qui étaient sa marque, qu’il n’en partageait pas la totalité des analyses. Première leçon du terrain. Mais c’est assurément auprès de lui et du petit groupe de pairs qui se réunissait presque chaque jour dans son appartement du Golf, sur les hauts d’Alger, que j’ai pris le goût définitif des entretiens, je dirais, « horizontaux », où la compétence de l’interlocuteur est considérée comme primordiale, comme la matière première primordiale de ce qui est en train de se fabriquer. Ce qui n’empêche pas les divergences de points de vue.

Plus tard, travaillant dans l’Aurès, démarche essentiellement pédestre et orale, j’ai conservé, autre emprunt, la pratique de l’archive et passé pendant des années, des mois d’été à Aix en Provence ou à Paris, à écumer rapports de Communes mixtes, bilans d’insurrections, articles oubliés de voyageurs, au premier rang desquels ceux d’Émile Dermenghem dont le véritable génie d’observateur m’a offert certaines de mes hypothèses les plus fécondes. Car si tout ne s’apprend pas dans les livres, beaucoup de choses se trouvent dans ces productions périssables de témoins du moment que sont le rapport mensuel ou le récit de randonnée. Je le redécouvre encore aujourd’hui à lire quelques notes, un peu mondaines, sur l’Aurès du début du siècle, qui parle à un questionnement nouveau sur la Première guerre mondiale vue de la périphérie.

Mais s’il fallait caractériser dans un cas comme dans l’autre, les stratégies d’enquête je dirais que finalement, elles diffèrent très peu entre elles et qu’elles paraissent rétrospectivement plus liées aux conditions qui étaient alors celles de la recherche en Algérie : improvisation, part exorbitante du hasard et en même temps des relations personnelles, art de perdre du temps pour en gagner, persévérance voire entêtement, acceptation d’une solitude certaine enfin, du fait de l’absence de véritables milieux scientifiques où les travaux auraient été discutés. Nécessité aussi de « faire avec » une certaine demande publique, en tout cas un air du temps qui explique l’accent mis sur la ruralité (un accent général dans l’ensemble du champ, à l’inverse du poids que les paysans réels, et non l’idée qu’on s’en faisait au centre et dans les Chartes nationales, ont pesé effectivement dans les politiques publiques comme dans les préoccupations politiques du moment) alors que certaines questions auraient gagné peut être à être posées aussi en milieu urbain ou en tout cas de manière comparative.

3. A la recherche d’une ossature théorique : de la sociologie « critique » à la micro histoire, la réhabilitation laborieuse de l’individu

A la relecture et depuis déjà quelques années déjà, le livre sur les instituteurs est parfois étiqueté de réductionnisme, en tant que dépendant d’une vision de l’histoire et d’un regard idéologique, anti-colonial pour être précise, plutôt sommaires (ce qui ne l’a pas empêché d’être partiellement traduit aux États-Unis. Dans un des readers majeurs des Postcolonial Studies). Cette critique, qui rejoint en fait celle de Larbi Tahrat, j’ai mis du temps à l’accepter mais j’y adhère aujourd’hui. Elle me paraît cependant davantage renvoyer au cadre théorique emprunté, très généralisé en Sociologie dans les années 70 – pas de sciences sociales qui ne prennent pour objet la « domination et les dominés » – cadre théorique à juste titre questionné depuis une vingtaine d’années par les « Nouvelles sociologies » (Corcuff 1995) et taxé justement de « sociologie critique ». On ne dépliera pas ici tout ce qu’implique le primat de la domination comme objet :

- Approche surtout institutionnelle (les lieux et modes de formation dans ce cas précis).

- Accent mis sur les rapports de force et leur dissymétrie, donc macrosociologique, même en cas de monographie d’institutions.

- Et, corrélativement, invisibilité des individus sinon en tant que groupe.

- Enfin, anachronisme vis à vis de l’évaluation du contexte (de la doxa) : l’idéologie et les priorités de l’Ecole républicaine à la Jules Ferry étant questionnées au nom de critères d’une autre époque, celle justement des années 70, moment culminant de la critique anticoloniale adressée aux sciences sociales.

Mais si le « modèle » évoqué ci -dessus fut effectivement appliqué sans états d’âme – sa simplicité relative permettant entre autres avantages, de transporter une documentation particulièrement riche mais lourde – c’est certainement dans le courant de l’écriture du livre qui fit suite à la thèse que me vint la nostalgie puis le désir ferme de prendre la réalité par un autre bout, désir qui fut pour beaucoup dans le choix d’un terrain aussi peu prévisible que l’Aurès mais que j’avais la chance de connaître déjà un peu personnellement de visu. Pour dire vite, c’est moins de côtoyer des paysans et de parcourir des kilomètres en véhicule tout terrain que de parler encore et encore, dans leur propre cadre de vie, avec de « vrais gens » comme on dit à la télé, des gens rencontrés par hasard et non pas échantillonnés préalablement, qui me conduisit vers les lettrés aurasiens. Aucun exotisme dans ce choix. J’ai grandi dans un village non loin de là, au piémont nord de l’Atlas saharien où, chance peu répandue à ma génération surtout pour une fille, mais cela avait été celle de Berque,  nous avons suivi durant les vacances scolaires les cours d’un petit kuttab puis de la médrasa badicienne. 

Bien sûr, malgré cet atout non négligeable,  ce fut là une toute autre histoire que la précédente. Beaucoup plus laborieuse et surtout longue. Pas de cadre théorique tout prêt – personne que nous sachions, dans la littérature professionnelle ne s’était encore intéressé à ces acteurs d’une discrétion extrême –, une aussi grande difficulté à les penser que parfois à les identifier sur place et surtout à les persuader de parler d’eux-mêmes. Plus d’institutions ni de programmes à interroger. Une labilité totale de l’objet. D’où, encore, le détour par l’histoire, c’est à dire par les archives dont j’extrayais les portraits de telle ou telle personnalité lettrée ayant attiré l‘attention des autorités coloniales locales, ainsi que les éléments permettant de reconstituer son milieu et son cursus, formation, voyages etc.…Parmi les sources écrites disponibles sur la région, j’identifiais aussi un corpus de langue berbère qui me fournit, comme une  poupée russe, deux personnages d’un coup, on pourrait dire en un, tant l’un  s’identifiait à l’autre : un narrateur, médersien exilé en France, collaborateur de Basset dans les années 40 et, en abyme, un jeune imam villageois aveugle ayant étudié à Constantine sans doute durant la génération de Ben Badis lui-même. L’avantage de ces sources (rares), c’était qu’elles disaient chaque fois bien davantage que la prosopographie que j’aurais pu tirer des  (également rares) mémoires des officiers des Bureaux-arabes ou des synthèses épisodiques des Renseignements. Ajoutés à la fréquentation in situ des imams et tolba de villages puis plus tard, après qu’ils avaient mis fin à la quarantaine où ils m’avaient cantonnée, des fonctionnaires locaux du culte, de formation badicienne, j’obtenais une galerie assez diversifiée, présente et passée, de profils très différents qui permettait de reconstituer un univers scripturaire et mental local, géographiquement et socialement situé. Au sein duquel des individus identifiables, tout à fait singuliers se dessinaient. Ce qui me paru être un objectif suffisant et relativement accessible pour une telle recherche.

Durant les années 80 parurent en France les traductions successives des premiers travaux de Carlo Ginzburg sur le Frioul et les développements de l’Inquisition catholique face à l’émergence d’une « pensée », une vision du monde, décalée par rapport à celle diffusée alors par l’Église. Centrés sur la personnalité d’un notable de village, un meunier plus ou moins libre penseur, ces livres introduisaient en France une école historiographique, la micro histoire, dont Ginzburg n’est que l’un des inventeurs et qui est désormais tout à fait légitime un peu partout même si encore discutée. Découverts alors que  mon travail sur l’Aurès était déjà très avancé, mais toujours à la recherche d’étais, de choses dures auxquelles s’appuyer, (ces textes jouèrent un grand rôle dans ma conviction, justement), que reconstituer un univers mental de références localisé dans le temps et l’espace constituait effectivement un véritable objectif scientifique. On était loin de la domination comme seul axe d’analyse,  – même si celle-ci sévissait dans le réel durant le même temps -, c’était l’intérieur d’un monde qui se donnait à voir, avec ses luttes internes, son engendrement générationnel, et aussi, mais pas seulement, les transformations que le rapport colonial inévitablement y induisait. Un monde qui préfigurait ou en tout cas contenait déjà les germes de la plupart des contradictions qui sont celles d’une société locale aujourd’hui en Algérie

4. Une perspective en termes de « subaltern studies » : retour à la dimension politique

Car en effet, ce changement de cap à 180 degrés n’avait pas que des  préoccupations historiographiques ou esthétiques. Enquêtant principalement sur le passé mais  au milieu d’acteurs du présent, dans un moment, celui des années 70-80,  de très fortes pressions économiques et idéologiques sur la paysannerie, j’étais nécessairement préoccupée d’une part par le peu de place occupée par l’histoire réelle récente de ce « haut lieu de la Révolution » dans l’histoire nationale officielle (un mémorable Séminaire de la Pensée islamique auquel j’assistais à Batna en 1975 en donna la mesure), d’autre part par l’absence de certaines catégories sociales comme celle qui m’intéressait (les lettrés) dans l’inventaire des recherches universitaires et des préoccupations publiques, comme si tout cela au fond appartenait à un monde et un temps révolu, auxquels la Révolution allait substituer  des horizons radieux et une société nouvelle.

 Prenant connaissance grâce à un reader dirigé par Roland Lardinois (Lardinois 1988), d’un mouvement de Sciences Humaines (Histoire et Sociologie) né en Inde mais rapidement diffusé ailleurs, du nom de Subaltern Studies, je  trouvais là l’écho de ce qui me tracassait : la confiscation de l’histoire récente et en particulier de celles des forces qui localement avaient contribué à la libération du pays, l’asservissement de la recherche aux archives (de les utiliser contre elles-mêmes puisque c’était celles du pouvoir colonial ne rendait pas la dépendance moins grande) plutôt que la prise en compte du discours des acteurs et surtout de leur point de vue sur le monde, sur la société nouvelle à construire, voire en matière de religion. Surtout de ceux qui, tout en remplissant localement des fonctions stratégiques, comme les lettrés, n’en étaient pas moins considérés comme quantités négligeables par le Parti, l’Administration, le clergé officiel, etc.…Je m’aperçu vite qu’on ne pouvait facilement faire malgré eux l’histoire de gens qui revendiquaient une certaine invisibilité prudente, ce qu’ils avaient toujours dû faire, en tout temps, mais qu’il était possible de donner une certaine épaisseur à leurs vies et à leurs liens avec la société locale en les recadrant dans leur milieu, à l’aide d’une écriture qui empruntait à la fois au récit et à la fiction (très prudente). Qui, comme ces genres, croisaient des multitudes de fils jusqu’à dessiner une sorte de tapisserie où pouvaient se repérer des motifs, à la fois répétitifs et originaux.

C’est dire, non pas au passage, mais sans y insister plus que ne l’autorise le format de cette présentation, qu’à objet nouveau, non seulement sources nouvelles mais aussi dispositif théorique nouveau et enfin écriture adaptée. Un point qui mériterait de plus amples développements.

5. En guise de conclusion

Impossible de se sentir quitte avec ce retour sommaire en arrière sans revenir sur la « question centrale » évoquée au début, ni se demander si ces travaux, au demeurant longs et coûteux ont apporté quelque chose à la question de la culture en Algérie. Bien sûr celle-ci, telle quelle, est mal posée. On dira au moins qu’ont été mises face à face, chacune documentée dans son contexte de production (ou plutôt de reproduction sociale ordinaire), les deux matrices, arabe et française, de la culture lettrée dans ce pays. Certes, l’histoire scolaire de l’Aurès, sa faible pénétration par l’école républicaine, ne permettait pas de montrer concrètement les interférences, emprunts et autres, entre les deux. Mais beaucoup de signes disent indirectement qu’il y en eut, là comme ailleurs. Jusque dans le plus petit village. Et les résistances aussi bien aux efforts de conversion des Pères blancs qu’à la francisation linguistique témoignent assez de la prégnance de la culture arabe et coranique dans cette région. Tout comme d’une forte présence, pour ne pas dire socle, berbère, si évidents pour les natifs qu’ils ne pensent pas toujours à la revendiquer.

On peut pourtant se demander pour finir s’il n’y avait pas une sorte de populisme entêté dans le fait de chercher à aborder la question de la culture à partir des marges, à la fois géographiques et sociales de la société globale. Des travaux comme ceux de Mostefa Lacheraf et plus particulièrement son dernier livre (1998) semblent répondre qu’il n’en est rien. En Algérie, le savoir tribal n’est jamais très loin dans les généalogies d’intellectuels (entre autre parce que celui cultivé dans les villes reste honteux, peu avouable, contrairement par exemple à l’Egypte et qu’il n’est pas clair ici qu’on est tout autant un héritier de cette façon que de l’autre).

Reste que, à ce jour, les filets jetés pour reconstituer le passé intellectuel de ce pays sont encore bien trop lâches et qu’il y toujours du pain sur la planche, beaucoup de pain. Qu’il manque des clefs pour comprendre le présent, ses excès et ses manques, ses dissymétries aussi (pas de doute que les productions en français prennent actuellement une avance galopante). Et que la scène de l’écrit n’est peut être pas celle où les interférences (pour éviter le terme de métissage mal vu en Algérie et d’ailleurs irritant partout) sont les plus simples et les plus réussies. Il se pourrait bien que la radio, le cinéma, la chanson soient aux emprunts un terrain plus propice. Mais peut être avons-nous besoin comme dit Jacques Rancière quelque part, de nous appuyer sur des objets légitimes pour penser les illégitimes.

Références

Citées dans le texte

Corcuff, Philippe, Les nouvelles sociologies, Paris, Nathan, 1995, 128 pages.

Goody, Jack, La raison graphique. La domestication de la pensée sauvage, Paris, Minuit, 1979.

Lacheraf, Mostefa, Écrits didactiques sur la culture, l’histoire et la société, Alger, ENAP, 1988.

Lacheraf, Mostefa, Des noms et des lieux. Mémoires d’une Algérie oubliée, Alger, Casbah Édition, 1998.

Lardinois, Roland, Miroir de l’Inde. Études indiennes en sciences sociales, Paris, Maison des Sciences de l’Homme, 1988.

Mazouni, Abdallah, Culture et enseignement en Algérie et au Maghreb, Paris, Maspéro, 1969.

Travaux de l’auteur cités dans le texte

Colonna, Fanny, Instituteurs algériens, Paris/Alger, Presses de Sciences Po/OPU, 1975.

Colonna, Fanny, Savants paysans. Éléments d’histoire sociale sur l’Algérie rurale, Alger, OPU, 1987.

Colonna, Fanny, En finir avec le débat sur literacy. Notes de relecture sur La raison graphique, L’espace culturel, sous la direction de Carlier, O., Oran, LAHASC, 1987.

Colonna, Fanny, « Aurès/Algérie 1954. Les fruits verts d’une révolution », Volume collectif, Autrement, Série Mémoires, n° 33, 1994.

Colonna, Fanny, Les versets de l’invisibilité, permanence et changements religieux dans l’Algérie contemporaine, Paris, Presses de Science Po (traduction en arabe au Caire 2003)1995.

Colonna, Fanny, « Algérie, la fin de l’unanimisme, débats et combats des années 80 et 90 », numéro collectif, Maghreb-Machrek, La Documentation française, 1997, n°154.