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Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Notre problématique

Cet article s’intègre dans le débat qui traverse la sociologie de l’immigration et du développement à propos des rapports entre les migrants et leur pays d’origine. Il existe une littérature importante consacrée à l’importance quantitative des versements et des investissements des communautés de migrants (et de leurs descendants) vers leur pays d’origine et aussi sur la qualité des liens parmi une migration de longue durée, ce qui est le cas des Algériens en France. Dans le cadre d’une recherche qualitative sur les rapports entre migrants et leur pays d’origine, nous avons observé le changement de ces rapports pendant la décennie de conflit civil en Algérie et puis leurs réponses aux événements plus récents, en particulier au tremblement de terre de mai 2003 dans la région de Boumerdès.

Nous connaissons l’impact négatif de la fuite des cerveaux sur les pays d’origine des immigrés, mais aussi l’apport positif des versements. Jusqu'à récemment, on considérait les versements des migrants comme étant assez modestes, de petites sommes envoyées principalement aux parents proches ou comme partie d’un projet commun pour bâtir un projet dans la ville natale. On pensait aussi qu’avec la réunification de la famille nucléaire dans le pays de migration, la distance allait grandir entre le migrant et sa famille élargie restée au pays, et que les versements des migrants établis baisseraient avec le temps (Lucas 2004). Nous savons que les versements varient avec la composition socio-économique de la population migrante – par exemple les migrants avec une éducation supérieure versent moins que les ouvriers (Faini 2002). Les migrants temporaires, les ouvriers et les femmes versent le plus et il est possible que les sommes concernées sont plus importantes parce que les femmes utilisent moins le système officiel bancaire. Il y a des indications aussi que les femmes continuent plus longtemps que les hommes à verser des sommes d’argent au pays d’origine (Engle, 2004).

Les estimations globales des versements des travailleurs migrants aux pays en voie de développement à travers des canaux officiels étaient environ $93 milliards en 2003, une croissance important par rapport à la somme versée de $20 milliards en 1988, et $2 milliards en 1970 (House of Commons International Development Committee 2004). Les transferts parallèles sont aussi importants, dans quelques cas, environ 50% du total versé (Puri and Ritzema, 1999 ; World Bank, 2004 ). A partir de septembre 2001, les agences internationales et les gouvernements des pays avancés et industrialisés cherchaient des moyens de contrôler les flux financiers globaux et en même temps de les utiliser comme aide au développement, surtout pour les pays qui se reconstruisent après un conflit (House of Commons International Development Committee 2004).

Abdelmalek Sayad a insisté tout au long de son œuvre sur cette réalité : ‘immigrer c’est immigrer avec son histoire … avec ses traditions, ses manières de vivre, de sentir, d’agir et de penser, avec sa langue, sa religion ainsi que toutes les autres structures sociales, politiques, mentales de sa société, structures caractéristiques de la personne et solidairement de la société…’ (Sayad 1999).

Depuis les années 1990, d’autres chercheurs s’intéressent de plus en plus à la façon dont les migrants occupent un espace intermédiaire, ils agissent avec plusieurs États nations, et utilisent différentes identités pour former des ‘communautés transnationales’ (Faist 2000). Il était peut-être nécessaire pour des migrants contemporains de devenir une population établie sur plusieurs générations pour que les chercheurs dans les pays développés puissent vraiment comprendre que les migrants ne sont pas les unités économiques isolées, mais qu’ils font partie d’un réseau de rapports transnationaux.

L’effet ‘normatif’ des versements sur les pays d’origine est bien documenté (Richman, 1992; Thomas and Znaniecki, 1920). Nous nous sommes intéressées plutôt aux dimensions sociales de ces versements et en particulier à leur sens social. INSTRAW note, ‘La migration n’est pas seulement un mouvement linéaire, avec les gens d’un côté et l’argent d’un autre, mais c’est un espace circulaire dans lequel l’information, les idées et les valeurs vont et viennent. C’est dans ces ‘espaces sociaux transnationaux’ que ces « versements sociaux » deviennent précieux; en dépassent le mouvement de l’argent pour inclure les flux d’idées, de comportements, des identités, de pensées collectives et du capital social entre les pays d’origine et de migration (INSTRAW, 2005).

Pendant que les versements d’argent ou de biens impliquent aussi la transmission d’idées et même de valeurs, celles-ci sont changées à leur tour par les gens qui en les recevant, les transforment et les réinterprètent. En plus, ces transferts ne sont pas toujours des biens matériels mais peuvent être aussi des transferts de services, d’accès à des services, d’idées et d’information. Nous nous sommes donc intéressées surtout au discours qui entoure ce que Levitt identifie comme des « versements sociaux » c'est-à-dire : ‘ les idées, les pratiques, les identités, le capital social qui sont transmis par le circuit migratoire. Les versements sociaux sont portés par des migrants ou des voyageurs ou ils sont échangés par lettre, vidéo ou téléphone. Ils traversent des chemins bien connus, par des structures formelles ou informelles, ou pendant des échanges entre individus’ (Levitt, 1996, p. 13).

Ces versements sociaux ont trois principaux effets sur les pays d’origine. Premièrement, ils influencent des structures normatives, par exemple les manières de travailler, de construire ou d’organiser l’habitation. Deuxièmement, ils influencent les identités et ce changement peut transformer à son tour les rapports sociaux comme la division du travail, le sens personnel de pouvoir agir, pour le migrant mais aussi pour les gens qui restent au pays. Troisièmement, les versements sociaux peuvent agir comme un capital social, qui permet à ceux qui le reçoivent d’atteindre un but ou de faire avancer leur position sociale.

Cependant ces transactions ne sont jamais simples, elles sont changées par les actions des individus dans les différents pays, par les attentes mutuelles associées à des liens sociaux qui sont liés avec des obligations dans le présent et le passé. Ces rapports dépendent du fonctionnement de la réciprocité comme norme sociale dans les deux sociétés. Et ils dépendent aussi des liens de solidarité dont nous allons parler plus loin. Comme d’autres rapports sociaux, ces liens peuvent mener au ressentiment ou à la jalousie, ils peuvent encourager les deux parties ou les dissuader.

Notre recherche sur les migrants algériens en France (où habite presque 90% de la population migrante algérienne) semble déjà corroborer mais aussi préciser d’autres études et jeter une nouvelle lumière sur l’apport des migrants à leur pays d’origine. Les chiffres officiels indiquent que les versements des populations algériennes en France vers l’Algérie sont importants, représentant ‘la seconde source de devises après les hydrocarbures … estimée en 1993 à 2784 millions de FF ou 500 millions $US environ’ (CNES 1997). Des données plus récentes suggèrent que le total de ces transferts ‘avoisineraient les trois milliards de dollars américains par an. Mais seulement moins de 10% de ce montant sont transférés par des circuits officiels’[1].

Il y a plusieurs façons d’expliquer ce développement : le CNES suggère qu’après les dévaluations du dinar en 1990 et 1994, les migrants ont opté pour l’envoi de biens de consommation, surtout des automobiles après l’introduction des autorisations d’importation sans paiement. Les transferts par des Algériens en France, Maroc et Tunisie ont chuté de 43% passant de $287 millions en 1998 à 164 millions en 2001[2]. Beaucoup de populations migrantes bien établies font pareillement, c’est-à-dire qu’elles développent des conduites informelles pour transférer l’argent et les biens. En même temps, notre recherche ajoute à notre connaissance des moyens de transférer des biens, surtout en ce qui concerne les interventions suscitées par les liens affectifs et la solidarité.

Beaucoup d’interventions passent inaperçues: quelques membres proches d’une famille peuvent par exemple acheter et envoyer à leur parent étudiant en médecine des livres essentiels; ou alors on héberge et on paie la carte orange de la jeune étudiante fraîchement arrivée en France pour des études de mathématiques. Notre étude devrait montrer comment l’apport des populations migrantes est économique mais aussi affectif, sensible et humain. Parfois, ces rapports sont difficiles comme nous a raconté Djamila lors de notre enquête [3]. ‘On m’a demandé une somme importante d’argent que je n’avais pas, mais comme c’était pour une opération médicale et qu’on ne pouvait pas faire entrer cette personne en France, je me suis serrée la ceinture pendant six mois pour pouvoir lui apporter cette somme que je n’avais même pas en ma possession. Sinon, je suis très souvent sollicitée pour des demandes de certificat d’hébergement et des pièces détachées de voiture (‘ça c’est dur à trouver pour moi et ça m’ennuie de partir à la recherche de ce genre de matériel, mais je le fais car je dois le faire’).

Une ethnologie récente des travailleurs domestiques marocains en Italie illustre les dimensions affectives de ces réseaux de solidarité (Salih, 2001). L’auteur cite les moyens spécifiques par lesquels opèrent les liens familiaux surtout à travers les visites familiales pour l’été, qu’elle décrit comme ‘un moment essentiel’. C’est à ce moment qu’on assemble des objets et des biens importants comme cadeaux. Ces dons aident à construire une idée de l’espace où maintenant vit le migrant mais aussi ils aident au négoce des ruptures dans leur identité en établissant des continuités et des différences entre leur vie dans les deux pays.

Salih montre comment les migrants retournent chez eux avec des objets pour la maison, des couvertures, des draps ou des serviettes, des appareils électriques et des objets qui font maintenant partie de leur nouvelle vie, de la nourriture chère ou difficile à trouver ailleurs comme des fromages spécialisées. En même temps, elles retournent en Italie avec des choses qui leur rappellent leur vie au Maroc, des épices, quelques plats même des ustensiles de cuisine.

Nos entretiens avec des migrants algériens en France rapportent des expériences semblables. Mais aussi, il y avait de l’imaginaire, même de la poésie dans leurs rapports. Dans 30 entretiens portant sur leur propre histoire, tous citaient le jour de leur migration en France. Il y a sans doute un point de vue nostalgique sur l’Algérie. Un homme que nous appelons Khaled[4] disait que ce qu’il manquait de l’Algérie c’était ‘Thé à la menthe sur la place Émir Abdel Kader, la Casbah, les gens, l’odeur du jasmin et bien sûr la mer ! Ma grand-mère avait une maison sur les hauteurs et tu voyais au loin la mer. Tu n’avais qu’une envie c’était de sauter de toit en toit et de sauter dans la mer. En plus cette couleur blanche tellement éclatante au soleil ! C’est unique’

Quand nous avons demandé qu’est-ce que c’était la culture algérienne pour eux, il y avait un consensus sur les éléments comme la cuisine, la musique, la langue, et surtout tout le monde mentionnait la chaleur humaine. Hamou répondait à la question ‘quand vous retournez en Algérie, qu’est ce qui vous attire le plus ?’ ‘Mais tout, j’y suis né, donc quand j’y retourne chaque pierre, chaque lieu me rappelle un souvenir, c’est toute mon enfance que j’ai passé là-bas donc, … il y a la famille, les amis et surtout le climat, … on est des gens du Sud on ne se fait pas à ce climat froid et à la froideur des gens ici. (…). Le climat joue sur le moral des gens.’

Mourad disait sur la communauté algérienne en France ‘Des fois j’ai un pincement au cœur de voir tous ces Algériens loin de leur pays. Je suis triste de voir que ces personnes pleines d’avenir et de savoir-faire ne peuvent apporter ce soutien à notre pays.’

Et Nassima parlait de l’arrivée à l’aéroport avec un mélange de nostalgie et de réalisme ‘Je repense à la sensation de chaleur qui nous envahit quand on sort de l’avion, tu as peur et en même temps tu es un peu la « star », tu es accueillie comme une princesse. Tout me manque de là-bas, la nourriture, la culture, même le côté « sale » de la ville, les taxis jaunes … les poubelles qui ne sont pas enlevées … ça crée des odeurs et ça me manque, les bus aussi et les rues bondées, les marchés pleins, les souks’.

Le rapport entre les migrants et leur pays d’origine est un processus dynamique qui dépend du contexte historique et politique dans les deux pays (Faist 2000). Faist et Al-Ali ont poursuivi cette idée en analysant les capacités changeantes des migrants de Bosnie et d’Érythrée à contribuer à leur pays d’origine (Al-Ali, et al., 2001). Ils distinguent entre le désir et la capacité de participer qui dépend des facteurs économiques et politiques. Cette distinction entre désir et capacité est utile pour comprendre notamment l’importance de l’accès à l’information pour que ces contacts soient possibles. Les réponses comme celle de Djamila déjà citée, nous montrent que le devoir entre dans ses calculs aussi.

Il faut donc prendre en compte des éléments sociologiques qui portent sur la capacité d’un individu ou d’un groupe à contribuer à son pays d’origine, par exemple les étapes de l’immigration, et aussi sa stratification interne. La migration algérienne en France est de longue date, et beaucoup des primo migrants ont établi des familles là-bas sur plusieurs générations, parmi lesquelles nombre de personnes ont des droits de citoyenneté en France. En même temps, il y a un renouvellement de l’immigration, en particulier pendant les années 1990, par un nouveau groupe de professions qui ont les moyens (et sont souvent fortement motivés) de participer à des activités politiques et culturelles portant sur l’Algérie. Il y a donc différentes catégories et générations parmi les migrants et leurs enfants et quand on parle de la population algérienne en France, nous devons prendre en compte qu’ils occupent des positions différentes de classe, de sexe, d’âge. Ils habitent un contexte où les sociétés civiles dans les deux pays se sont ouvertes. En France, le mouvement associatif était important pour les enfants des primo migrants du Maghreb. Lors de notre enquête en France, nous avons souvent rencontré des anciens militants du Mouvement beur qui maintenant sont impliqués dans la solidarité ou la coopération avec l’Algérie. Le mouvement a encouragé l’affirmation des droits et l’exploration d’aspects identitaires, en particulièrement celui de l’histoire de l’immigration (Bouamama and Sad Saoud, 1996). Ces organisations ont partiellement occupé le vide laissé par l’Amicale des Algériens en France, avec l’établissement du Centre Culturel Algérien et l’encouragement du vote des migrants dans des scrutins algériens depuis 1997, (CNES 1997).

Pour ces raisons, nous voulons insister sur ce qui apparaît comme une permanence, voire une amplification des liens affectifs, sociaux et culturels entre les deux rives de la Méditerranée et la transformation de la représentation de l’apport des migrants.

La Solidarité

Nous utilisons souvent le concept « solidarité» sans réfléchir sur sa signification dans des contextes différents[5]. Mais c’est un concept riche de nuances culturelles spécifiques. Le CNES a distingué entre la solidarité de la communauté migrante envers son pays d’origine et la solidarité entre membres de cette communauté (CNES 1997). Le premier sens implique des liens généraux d’identité, basé sur la nation, la culture, l’histoire tandis que le deuxième implique des liens quotidiens avec des individus. Dans le discours anglophone il y a une différence entre ‘solidarité’ caritative et identification humanitaire. Derrière cette distinction il y a des questions de rapports de pouvoir, parce que le caritatif implique des relations hiérarchiques tandis que l’idée d’identification est plus égalitaire. En français, nous avons l’idée de ‘la représentation collective’ comme dans l’œuvre Emile Durkheim sur la solidarité sociale (Durkheim, 1902, p.471). Ce sont des idées, croyances, évaluations et symboles qui sont exprimés dans une sorte d’identité collective, ‘un sentiment de nous’. Dans leur forme d’idée type, ils existent comme communautés culturelles, des familles, groupes ethniques, congrégations, communautés et des nations (Faist, 2000) qui participent à l’élaboration de l’idée de conscience de groupe (Fantasia, 1995) et à l’entraide, l’intervention publique contre l’injustice et l’assistance sociale.

Il y a aussi l’idée des liens étroits du groupe familial (‘assabiya’) utilisé par Ibn Khaldoun (Ibn Khaldun, 1967 ; written in 1377). Pour Ibn Khaldoun, la vie avec ses épreuves est seulement possible avec assabiya, le sentiment d’appartenance au groupe, rendu plus fort par les liens de sang (Henry et al., 2003). Ces liens s’étendent même aux parents lointains, d’où les devoirs de la famille de répondre aux besoins de leurs membres. Ces obligations familiales chevauchent avec d’autres niveaux d’identification basés aussi sur les liens de parenté comme les éléments de l’identité régionale et nationale. La solidarité se joue à toutes sortes de niveaux très divers : c’est un prisme qui jette une lumière toute particulière sur les rapports subtils et complexes entre les immigrés et leur pays d’origine.

Le concept européen de solidarité comme entraide (qui nous semble est assez proche de l’idée de tadamun en arabe moderne), signifie la solidarité, le soutien, l’inclusion ou la garantie de quelque chose. En termes de politique pratique, cette forme de solidarité est l’abandon du laisser-faire pour un engagement, pour la réforme sociale, pour une intervention publique contre l’injustice et pour des mesures qui encouragent la cohésion sociale. D’un sentiment général, la solidarité est devenue plus concrète, elle implique des droits universels, mais s’adresse surtout aux plus vulnérables. 

Il y a beaucoup d’idées liées à ce sentiment de solidarité dans la culture algérienne auxquelles nous ne pouvons pas rendre justice, la zakat ou la sadaqa dans la pratique religieuse par exemple. Et les concepts berbères comme thouiza, le travail d’équipe pour célébrer les dieux de la terre, et la récolte. Mouloud Feraoun écrit que ‘c’est un hommage fraternel de l’individu au groupe c’est surtout, dans toutes les circonstances, un secours efficace et radical que le groupe propose à l’un des siens en difficulté’ (Feraoun, 1998).

Solidarité dans les réactions au séisme

Notre recherche s’est d’abord focalisée sur les entretiens avec des militants et responsables d’associations actives dans la communauté algérienne en France. Puis, nous avons décidé de chercher à observer une expression plus vaste et populaire, de nous intéresser au rôle des médias, surtout la radio, en particulier Beur FM dont le siège est à Paris.

Beur FM, est un des descendants du mouvement beur des années 1980, il montre comment cette génération de militants a évolué dans ses activités envers sa communauté, mais aussi envers le pays d’origine de ses parents. Son éducation, son expérience de lutte contre la discrimination et son esprit inventif montrent sa capacité. Cette radio, l’une des plus anciennes et des plus professionnelles des radios communautaires, se prévaut d’un auditoire de 500 000 personnes en France (la plupart d’entre eux vivent dans la région parisienne) et de 10 millions au Maghreb, dont la moitié en Algérie. Nous avons interviewé des journalistes de Beur FM avant le tremblement de terre puis après les événements ; nous sommes revenus sur nos pas pour recueillir leurs impressions sur les liens quotidiens, forts, émotionnels entre l’auditoire et son pays d’origine. Samia Messaoudi, une des journalistes qui a fondé Beur FM, nous a parlé des rapports entre la radio et ses auditeurs : ‘Lors d’événements graves, les auditeurs sont à fleur de peau… Quand l’émotion est à son comble, il est difficile d’entrer dans un discours rationnel. Dans les moments joyeux et festifs c’est pareil … on est dans la sensibilité, dans l’attachement à l’Algérie : c’est magique mais ça peut être agaçant… Les auditeurs sont la température de la société algérienne en France ; ils appellent pour donner une dédicace, pour donner de l’argent, pour avoir un billet pour le concert, pour avoir une salle de mariage, pour des informations pratiques ou juridiques… ; ils appellent pour tout, ça c’est l’oralité qui reste, il y a besoin de pouvoir raconter, de dire notre histoire. À partir du moment où la radio est dans leur fonctionnement, dans la cuisine ou dans le salon, elle fait partie de leur paysage, ils l’utilisent pour tout’[6].

Lors du séisme du 21 mai 2003 dans la région de Boumerdès, l’interruption des communications téléphoniques a donné à la radio un rôle primordial dans la communication avec le monde extérieur. Nadir Djennad, rédacteur en chef de Beur FM, nous a parlé de la réaction immédiate de l’équipe au séisme : ‘On a appris la nouvelle à quatre, cinq heures du matin … on a décidé de venir tout de suite à la radio, de bousculer les programmes habituels, il fallait assurer la présence à l’antenne toute la journée. Avec l’expérience, on savait que les auditeurs allaient monopoliser les standards téléphoniques, il fallait qu’il y ait quelqu’un pour au moins donner du réconfort. Sur le plan rédactionnel la priorité des priorités, c’était d’avoir des gens sur place, des témoignages, des interviews, appeler nos confrères journalistes. (…) on a servi de relais des ONG et des associations, on mettait en contact toutes les bonnes volontés … on cherchait à trouver des contacts au sein du corps médical algérien, on s’est mis en contact avec des médecins du CHU Mustapha d’Alger, les hôpitaux de Zemmouri, c’étaient des témoignages bouleversants, sur les blessures physiques et psychologiques, aussi sur la façon dont les médecins se sont mobilisés et ont travaillé’[7]

Nous avons écouté les émissions en direct de Beur FM[8] et nous avons essayé d’analyser les réactions des auditeurs. Il y avait 3 types principaux de réactions : des récriminations sur les problèmes de construction et toute la destruction, des expressions générales de solidarité et les offres d’aide pratique. Nous voulons insister sur ces deux derniers qui touchent aux expressions de solidarité.

L’une des préoccupations immédiates fut la connexion téléphonique sous-marine entre Algérie et la France qui a été endommagée. Depuis les années soixante-dix, le téléphone (en particulier le numérique) est devenu un cordon ombilical entre les migrants et leur pays d’origine et sa coupure a causé une détresse profonde ; – les gens ne pouvant pas contacter leurs familles pour savoir si elles ont été affectées par le séisme. Une des réponses était apportée par le partage d’appels aux téléphones portables en Algérie. Des auditeurs laissaient leurs noms et numéros de téléphone auprès des services d’accueil de la radio et ils pouvaient ainsi partager l’information qui provenait d’un autre auditeur informé de l’état des lieux dans tel quartier, tel immeuble, telle rue. Plusieurs personnes appelaient pour annoncer qu’ils allaient se rendre dans telle région pour s’informer sur la situation de leurs proches et offraient la possibilité de faire la même chose pour les proches d’auditeurs originaires de cette région. Des femmes ont proposé d’accueillir des enfants orphelins.

Nous avons noté un nombre égal de personnes téléphonant d’Algérie et de France. Ceux qui téléphonaient en France voulaient de l’information sur leur famille élargie. Beaucoup cherchaient des informations sur des parents assez lointains, avec qui ils ne communiquaient pas souvent, qu’ils n’avaient pas vu depuis bien des années même quand ils étaient en visite en Algérie. La distance ne semblait pas intervenir dans la force des réactions immédiates qui étaient hautement chargées d’émotion dans des expressions souvent viscérales ; quelqu’un disait : « nous sommes touchés dans notre chair ». Il y avait une solidarité immédiate d’identification, focalisée sur la famille, même sur ceux qu’on n’avait pas vu depuis longtemps. Mais beaucoup de réactions traduisaient aussi une solidarité générale pour les Algériens et pour l’Algérie. 

 L’un des objectifs de Beur FM était de mobiliser l’aide et de rassurer les gens en leur donnant les moyens de se contacter. Ils ont voulu aussi canaliser les offres d’aide aux organisations compétentes. Les gens qui téléphonaient d’Algérie donnaient des informations sur les événements, la destruction des bâtiments, les actions de secours et les besoins pratiques. On expliquait à quel moment on avait plus de chances de téléphoner en Algérie et on répétait les instructions aux gens dans la région affectée par le séisme. Beur FM s’est mis en relation avec la radio nationale Algérienne avec qui ils ont échangé des émissions. Zouhir Mebarki (coordinateur général Beur FM/TV Méditerranée) nous a dit : ‘La solidarité spontanée qu’il y a eu lors du séisme était un signal que la diaspora peut créer des liens renforcés’ [9].

Le désir fort d’être connecté avec le pays d’origine était central : on voulait de l’information à tout prix, les gens d’Algérie cherchant à rassurer leurs familles en France tandis que les migrants voulaient leur faire savoir qu’ils pensaient à eux et qu’ils préparaient des secours. « Ils ne sont pas seuls », « nous sommes avec eux » : ces phrases furent souvent répétées.

Depuis la Concorde civile, il y a une coopération croissante entre des associations et ONGs algériennes et ceux d’autres pays[10]. Il est possible que l’aide importante qui s’est exprimée au temps du séisme a marqué le début des projets de long et moyen terme[11]. Comme exemple on peut donner l’échange de connaissances dans la réponse aux appels d’offre pour le financement des ONGs, la coopération matérielle pour la publication de la publicité écrite ou audiovisuelle, et dans la gestion quotidienne des associations. L’initiative annoncée en avril 2005 entre la mairie de Paris et le wali d’Alger va tomber dans ce sens : promouvoir la coopération entre la société civile dans les deux capitales[12].

Conclusion

Cet article se situe dans le débat contemporain sur les rapports entre les migrants et leur pays d’origine qui était le thème de l’œuvre de Abdelmalek Sayad. Comme d’autres communautés, les communautés transnationales vivent dans des relations matérielles et culturelles qui sont simultanément imaginées d’une façon qui agit sur la manière par laquelle les migrants et les gens qui restent au pays se regardent (Anderson 1990). Cet encadrement théorique nous permet de comprendre comment la migration devient une expérience partagée, pas seulement par le migrant et sa famille proche, mais comme partie de la réalité sociale des pays concernés.

Cette façon de voir devient plus importante quand nous considérons l’impact de la mondialisation. La révolution dans les communications a transformé le contact entre les migrants et leurs pays d’origine. Il n’est pas seulement possible de parler régulièrement au téléphone ou de correspondre (de plus en plus) par l’Internet, mais aussi d’avoir des informations du pays par télévision satellite et d’y rendre visite plus souvent grâce à des prix de billets d’avion intéressants.

Le cas de la migration algérienne est intéressant pour plusieurs raisons ; elle est de longue date, mais s’est renouvelée régulièrement. Pendant les années 1990 pour beaucoup de migrants, d’exilés et leurs familles il y a eu une coupure de contact importante. Comment ce contact s’est rétabli relève de la dynamique changeante de cette communauté transnationale. Quelques-uns de nos informateurs (en Algérie et en France) ont parlé d’un malaise dû au fait que l’immigration implique une situation matérielle plus confortable et que cela crée des sentiments de ressentiment ou de culpabilité. En même temps, les migrants sont difficilement réconciliés avec les manques importants dans leur nouvelle situation, notamment le manque de chaleur humaine en France, qu’ils retrouvent chaque fois qu’ils retournent en Algérie. Nous pouvons envisager une situation où les activités de solidarité peuvent créer une sorte de pacte mutuel entre l’immigré et ses compatriotes. Il est possible que dans l’avenir ce pacte mutuel puisse fournir la base d’une solidarité et d’une coopération plus égalitaire.

Références

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Anderson, B., Imagined Communities. Reflections on the Origin and Spread of Nationalism, London/New York, Verso, 1990.

Bouamama, S., and Sad Saoud, H., Familles maghrébines en France, Paris, Desclée de Brouwer, 1996.

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Faist, T., «Transnationalism in International Migration: implications for the study of citizenship and culture», Ethnic and Racial Studies 23(2), 1990, pp. 189-222.

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Henry, I., Amara, M. and Al-Tauqi, M. «Sport, Arab Nationalism and the Pan Arab Games», International Review of the Sociology of Sport, 38(3), 2003, pp. 295-310.

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Thomas, A., and Znaniecki, F., The Polish Peasant in Europe and America, New York, Dover, 1920

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Notes

* Le projet est intitulé « Le rôle des migrants dans le maintien ou la résolution des conflits » et l'Algérie représente un cas d'étude particulier. Nous remercions l’Economic and Social Research Council (ESRC) de la Grande Bretagne pour son soutien financier par bourse, n° R000239716.

[1] Rapport du CNES, projet de rapport sur la communauté algérienne établie en France, ‘La migration attirée par l’informel, El Watan 10.05.2003, p.4.

[2] Ibid.

[3] Nous utilisons une série d’entretiens avec des Algériens en France qui n’étaient pas adhérents aux organisations formelles de la communauté. Ces entretiens furent menés par Zaghrir Nadjette, entre août 2004 et mars 2005.

[4] Nous avons demandé à tous nos interviewés s’ils voulaient garder l’anonymat et plus tard nous avons décidé de n’utiliser que les noms des représentants d’associations qui nous y autorisaient.

[5] Pour une analyse plus nuancée voir Lloyd, 1998.

[6] Entretien avec Messaoudi, Samia, Paris, 5 juin 2003.

[7] Entretien avec Djennad Nadir, Paris 9 juillet 2003.

[8] Les matins du 21, 22, 23 mai 2003. Nous avons aussi regardé systématiquement les sites web et d’autres radios et télévisions, notamment le Teleton de FR3.

[9] Entretien avec Mebarki Zouhir, 17 octobre 2004, à Alger.

[10] Ce sera le sujet d’un autre papier.

[11] Le Croissant Rouge Algérien a documenté des réponses au séisme qui venaient de plus de 20 pays, des dons individuels, corporatifs et d’Etat et la venue des équipes de professionnels. Quelques-uns d’entre eux sont devenus des projets à long terme.

[12] El Watan, 27 avril 2005.