Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Force est de constater que notre approche historique des villes d’Oran et d’Alger dans la production littéraire de Miguel de Cervantès nous renvoie incontestablement aux relations hispano-algériennes qui ont marqué, durant presque trois siècles, l’histoire moderne de l’Algérie et occupé par là même, toute la scène de la politique méditerranéenne.

C’est dans ce contexte d’affrontements christiano-musulmans, engendré par la Reconquista[1] espagnole pour libérer ses territoires et s’aventurer ensuite jusqu’au Maghreb, notamment à Oran et Alger, que notre illustre écrivain a évolué.

En effet, Miguel de Cervantès, partit à l’âge de 23 ans en Italie et s’engagea dans l’armée italienne. Il participa à la fameuse bataille de Lépante en 1571[2], où il combattit vaillamment et sortit gravement blessé. Hospitalisé à Messine, il fut rétabli de ses blessures, mais perdit définitivement l’usage de sa main gauche, véritable témoignage de son héroïsme. Malgré son infirmité, son handicap ne fit pas obstacle à ses activités militaires et en 1572, il mena des actions navales contre le corsaire Alj Ali. En 1573, sous le commandement de Don Juan d’Autriche, Cervantès assista à la prise de la Goulette[3].

Deux ans plus tard, le 20 septembre 1575, sur le chemin du retour vers l’Espagne, trois galères de corsaires algériens, conduites par le commandant Arnaut Mami, les attaquèrent, Miguel de Cervantès et son frère Rodrigue furent capturés et ramenés à Alger par Dali Mami. Les documents en sa possession révélèrent son importance et éventuellement la forte somme pour son rachat[4].

Ainsi, commença la captivité de Cervantès en 1575 qui durera jusqu´en septembre de l´année 1580. Captif de rachat, Cervantès jouissait de grande largesse de la part de ses maîtres durant ces 5 années, ce qui lui permit de se promener avec facilité à travers toute la ville et connaître bien sûr les moindres recoins avec ses différentes portes d’entrée, monuments et habitants, qu’il mentionnait constamment dans grand nombre de ses ouvrages.

Son long séjour dans cette capitale méditerranéenne, cosmopolite et tolérante l’a marqué profondément au point qu’Alger est devenue non seulement une source fondamentale pour ses écrits et souvenirs mais aussi un lieu de mémoire et d’histoire.

Oran, était aussi chère aux Espagnols, particulièrement à Cervantès qu´il connaissait à partir de sa captivité. En effet, un an après sa libération, le roi Philippe II, le chargea, en 1581 d’une mission secrète auprès du gouverneur espagnol qui commandait les places de cette ville. D’ailleurs, ce voyage printanier va durer un mois et le conduire, également jusqu´à Mostaganem, où il fut initié aux exercices mystiques et aux connaissances de vénérables doctrines religieuses, grâce á la rencontre de certains notables, maîtres de la fraternité soufis[5]. Telles sont en bref, les étapes les plus importantes, révélatrices qui lient la vie de Cervantès à l´Algérie. Toutefois, ces années á Alger, ont confirmé sa personnalité, formé son esprit et enrichi son expérience au contact d´une culture et civilisation déjà connues dans la péninsule. Toutes ces péripéties et évènements caractéristiques de sa vie à Alger, imprégnèrent considérablement son œuvre et le rattachèrent fortement á cette terre.

Cette inoubliable et dure captivité de Cervantès á Alger, parsemée, sans aucun doute, de privilèges, d´amour et d´amitié, le marqua profondément, d´autant plus que ses diverses tentatives d´escapades échouèrent totalement et laissèrent des traces indélébiles dans sa mémoire.

Cette conjoncture et épisodes marquants de sa vie en terre africaine sont reproduits de manière impressionnante dans sa production littéraire, et par conséquent, constituent pour nous, un document précieux et
intéressant sur la captivité à Alger, mais aussi un témoignage personnel sur la vie et l´état des choses dans notre capitale[6].

Comme on peut le constater, Oran, Alger et Cervantès représentent une trilogie séduisante et fort intéressante, où l’histoire et la mémoire se côtoient pour laisser la place à l’amour, aux souvenirs et aux valeurs humaines, malgré toutes les difficultés, peines et misères endurées et partagées, dans ces célèbres villes méditerranéennes.

L´importance et l´intérêt de tous ces aspects d’ordre politique, économique, social, culturel, nous permettent, aujourd'hui, de reconsidérer et réévaluer judicieusement tous ces liens ancestraux pour exploiter convenablement, l’héritage pluridisciplinaire de cette histoire et mémoire communes.

Tous ces facteurs nous offrent un éventail assez large d´éléments de recherche scientifique et nous permettent par là même d´élucider de nombreuses questions qui, vues de l’extérieur nous paraissent souvent erronées, voire tronquées, comme de relever aussi certains aspects utiles et intéressants de l´État et de notre société à ce moment là[7].

Il est clair que notre qualité d´hispanisant, constitue un privilège et nous amène á nous intéresser davantage á cet illustre écrivain espagnol, Miguel de Cervantès, dont le génie littéraire, la formation, la thématique et les expressions ont beaucoup de liens avec notre culture, notre terre et particulièrement avec Alger qu´il connaissait parfaitement, grâce au long et fructueux séjour, largement raconté et traduit dans une littérature féconde et révélatrice d´un grand nombre de valeurs sociales et historiques de notre pays.

Son précieux et riche témoignage sur les villes et sociétés algériennes de l´époque, nous permet, aujourd'hui, de mieux appréhender et analyser son œuvre pour mettre en exergue l´importance des villes d´Alger et d’Oran et leur impact  sur l´auteur et sa production littéraire. 

Une minutieuse étude de ses écrits nous aidera, sans doute, à mieux circonscrire ces informations et détails, tout comme elle nous éclairera, sur la participation et la contribution d´Alger á sa sauvegarde et libération.

 

Cette recherche sur cet écrivain de renom dont le lien avec notre pays et culture est incontestable, présente un intérêt certain et significatif, d´autant plus que sa gigantesque œuvre traite fréquemment d´Alger, de ses citoyens et d´autres facteurs essentiels et déterminants de sa pensée et création littéraire tout au long de sa vie.

La vie qu’il menait à Alger puis à Oran représente quelques étapes fondamentales de sa biographie et révèle clairement la considérable influence exercée sur lui et comment celles-ci devinrent une source littéraire capitale, puisqu´il en profita pour raconter et dramatiser tous les exploits et péripéties, rejaillis de sa mémoire algérienne. « Des faits réels et imaginaires» disait-il, vécus et connus dans cette terre.

De son abondante et fructueuse production littéraire, Cervantès nous a laissé trois comédies en souvenir de son long séjour  algérois puis oranais : Le Traitement d´Alger, Les Bagnes d´Alger, et Le Vaillant Espagnol. cette dernière se réfère á Oran,  ainsi que la nouvelle "histoire du captif" incorporée dans Don Quichote [8], sans oublier les nombreuses et évidentes allusions qu´on retrouve dans les autres nouvelles, telles que La Española  Inglesa, El Amante Liberal, ou sa dernière œuvre  Los Persiles y Sigismunda, publiée en 1616. 

Dans un des épisodes du Persiles y Sigismunda nous lisons: "je ne veux pas que vous alliez á votre maison,- dit le maire en s´adressant aux coquins étudiants - mais plutôt á la mienne où je veux vous donner une leçon sur les choses d´Alger, de manière que dorénavant, personne ne les prenne en mauvais latin, quant á leur histoire imaginée".

Dans toute sa production, les éléments topographiques et onomastiques sont abondants et dénotent la connaissance parfaite de Cervantès des noms et villes algériennes. Le premier texte auquel nous nous référons est tiré de « La Epistola a Mateo Vázquez », écrit en prison et que pour des raisons de sécurité, Alger n´est pas mentionnée, mais cependant, les allusions personnelles á sa capture et captivité sont évidentes. Le passage qui nous intéresse est le suivant : "nous avons montré au début courage et fermeté, mais après, avec l´expérience amère, nous avons connu du délire. J´ai senti le grand poids du joug d´autrui et dans les maudites mains sacrilèges, voilà déjà deux années que ma douleur continue"[9].

Dans La Galatea, écrite en 1585 et première œuvre qu´il publia après son rachat, Cervantès raconte, par la bouche de ses personnages, Timbrio et Nisida, dans le livre V, comment il devint captif à Alger et proche de sa bien-aimée. Cervantès amplifie ici, l´importance d´Alger et aborde de nouveau le même thème, avec insistance cette fois ci, dans son théâtre où l´on voit apparaître Alger dans les titres de ses comédies.  

Dans toutes ces œuvres, apparaissent clairement les indices de tout ce que Cervantès a vécu et fait dans notre pays. L´importance d´Alger est mise en exergue et apparaît de manière significative dans les intitulés de ses comédies.  

Dans Le Traitement d´Alger, écrite en 1586, nous nous trouvons avec un personnage appelé comme lui, Saavedra. Dans cette pièce, Cervantès dramatise une situation compliquée. Sur un fond historique et réel, se tissent des intrigues d´amour croisé: une musulmane avec un captif chrétien puis un musulman avec une captive chrétienne.

Des souvenirs et références personnels de Cervantès resurgissent abondamment, aussi bien pour évoquer sa capture et son évasion comme pour aborder son rachat où maintes idées et réflexions nous interpellent face à ce genre de situation.

Dans le premier acte, Leonardo dit :

                                        Mon  ami Saavedra.

                                        Le dur destin le priva de liberté

                                        De Malaga á Barcelone ;

                                        Mami le captura, redoutable corsaire.

                                        Dans son attitude, il paraît  droit,

                                        Mais  expérimenté

                                        Dans le dur  travail de Belone[10].

Saavedra répond et nous esquisse, brièvement, une ébauche de la ville d´Alger :

                                       Lorsque  j´arrivai et découvrit cette terre                                                                 

                                      Tellement réputée dans le monde, qui en son sein,

                                       Couvre,  accueille  et enferme tant de pirates,

                                       Je ne pus mettre un frein à mes pleurs.

 

                                      La rivière s´offrit à mes yeux

                                      Et le mont où le grand  Charles eut

                                      Dressé dans  le ciel le drapeau,

                                         Et la mer que tant d´efforts n´ont pu soutenir,

                                         Parce que jaloux de sa gloire,

                                         Irrité plus que jamais il ne le fut.

                                         Le retour de ces choses dans ma mémoire,

                                         Me donnèrent les larmes aux yeux.

Il fait allusion aussi à l´échec de l´expédition du roi Charles V en 1541, lorsqu´ Alger dut faire face á ce bombardement par l´Armada espagnole.

D´autres informations topographiques sur l´Algérie sont introduites, évoquant ainsi ses préoccupations d’évasion et sa connaissance parfaite du terrain. Il nomme certaines villes, fleuves et monts importants en direction d´Oran :

                                        Car il y a d´ici à Oran soixante lieues,

                                        Et je sais que je dois d´abord traverser

                                        Deux rivières, une appelée Bates,

                                        Rivière de Azafran qui est juste là,

                                        L´autre, plus loin, celle de Hiqueznaque,

                                        Proche de Mostaganen, et á la main droite

                                        Est dressée une grande côte,

                                        Qu´on appelle la grande montagne,

                                        Et par dessus se découvre

                                        Face à face, un mont qui constitue le siège

                                        Qui sur Oran dresse la tête[11].

L´expérience de 5 années de captivité à Alger lui permit d´acquérir beaucoup de connaissances relatives aux us et coutumes algériennes et de situer des lieux géographiques qu´il met en valeur à l´occasion.

Après ces quelques allusions implicites, concernant sa tentative d´escapade vers Oran, et du sévère châtiment plus ou moins encouru, Cervantès nous parle des Rédempteurs et du remarquable travail qu´ils ont accompli pour le racheter et lui faire retrouver sa liberté. Ce souvenir historique, personnel et émouvant, constitue un évènement heureux et évocateur de reconnaissance et d´affection profonde vis à vis de ces religieux courageux et dévoués à  la cause humaine.

Ses éloges envers ses libérateurs s´adressent d´abord à Juan Gil :

                                        Il  est arrivé

                                       Un navire d´Espagne et tous disent

                                        Que c´en est pour la charité,   

                                        Il y conduit un Frère trinitaire très chrétien,

                                        Ami du bien et connu,

                                        Rachetant des chrétiens, et exemplaire

                                        De beaucoup de dévotion et de prudence.

                                        Il s´appelle Frère  Juan Gil [12].

Puis il évoque Jorge de Olivo avec la même émotion et gratitude :

                                        Regarde, ce n´est pas

                                        Le Frère  Jorge de Olivo de l´ordre

                                        De la Grâce, qui était déjà venu aussi,

                                        Et dont la bonté et le bon cœur  débordent[13].

Dans Les Bagnes d´Alger, réapparaît le thème des captifs. Cervantès utilise littéralement les mêmes trucs et techniques des amours croisés : un couple de jeunes captifs chrétiens amoureux, rentre en compétition avec la séduction du couple musulman qui les emploie, tout comme dans Le Traitement d´Alger.  Les maîtres tombent amoureux de leurs serviteurs; lui de son esclave chrétienne et sa dame du captif chrétien. Toutes les actions se déroulent á Alger et reflètent, justement, ces inoubliables souvenirs personnels de Cervantès, qui non seulement l´inspirent pour dramatiser ses thèmes mais aussi pour mettre en exergue son héroïsme ainsi que celui de beaucoup de soldats espagnols.

Dans cette œuvre, des évènements réels et personnages historiques viennent étayer ces comédies dont la situation commune est celle des captifs espagnols dans les bagnes d´Alger.

Dans cette ville cosmopolite, toutes les communautés cohabitaient et pratiquaient leur confession. On permettait aux chrétiens et même esclaves de pratiquer librement leur culte et célébrer la messe le dimanche et les fêtes religieuses tout comme on autorisait les juifs à ne pas travailler le jour du Sabbat.

Cette tolérance remarquable, vertu répandue et connue dans toute l´Espagne musulmane, provoqua vivement l´admiration de Cervantès, qui de la bouche d´un de ses personnages s´empressa de la crier tout haut :

                                             Alger, est selon tout pressentiment,

                                            Arche de Noé réduit.

                                            Ici, il y a toute sorte de gens.

                                            Et  autre chose, si tu as remarqué,

                                            Qui est digne de grande admiration,

                                            C´est que ces chiens  sans foi,

                                            Nous laissent, comme on voit,

                                            Garder notre religion,

                                            Et qu´on dise notre messe,

                                            Ils nous laissent même secrètement[14].

La liberté et le divertissement ne manquaient pas pour ces captifs de rachat qui jouissaient de largesse de la part de leurs maîtres en attendant leur libération.     

Dans une discussion, un des personnages des Bagnes d´Alger, en fait référence :

                                             Cher ami, où allons-nous ?

                                             Même s´il se trouve loin d´ici,

                                             Au jardin de Hadj Mourad.

                                             Là-bas, nous pourrons tranquillement,

                                             Danser, chanter et jouer de la musique,

                                             Et faire toute sorte de cabrioles.

                                             Donnons libre cours á notre passion

                                             D´autant plus, que c´est l´intention

                                             Du Cadi que nous nous distrayons

                                             Et que les vendredi nous prenons

                                             Une convenable récréation[15].

Mais dans leur euphorie momentanée, le magnifique paysage et les sites naturels que leur offre la ville d´Alger, semble être un des éléments libérateurs et réconfortant d´une âme triste et pleine d´espérance comme nous le montrent ces vers où la mer devient protagoniste, car c´est de là que peut parvenir la liberté et que Cervantès immortalise dans cette composition que les captifs chantent en chorale lors de leur danse :

                                           Au bord de la mer,

                                          Avec sa langue et ses eaux,

                                          Tantôt calme, tantôt irritée, arrivent

                                          Aux murailles d´Alger la chienne,

                                          Aux  yeux  du  désir,

                                          Regardant leur patrie

                                          Quatre misérables captifs,

                                          Qui se reposent du travail,

                                          Et au bruit du va et vient

                                          Des vagues dans la plage,

                                          Avec des accents  évanouis,

                                          Les uns pleurent, les autres chantent :

                                          Combien il est cher de t´avoir,

                                          Oh ! Douce Espagne[16]

 Il est évident, que toutes les péripéties et moments forts vécus par Cervantès à Alger ressurgissent dans son œuvre littéraire, et mettent au devant de la scène notre capitale, qui a joué, d´ailleurs de tout temps, un rôle primordial et capital en Méditerranée[17].

L´autre nouvelle qui utilise Alger comme fond de toile et oú se déroule le scénario révélateur de la pensée et de l’état d’esprit de Cervantès, est "l´histoire du captif", insérée dans Don Quichotte[18], chapitres XXXIX, LX et LI de la première partie. 

Des précisions et informations sur Alger se multiplient á travers les nombreuses scènes où apparaissent des actions et personnages réels, historiques et fictifs de Cervantès.

La description des coutumes, de l´ambiance et des lieux d´Alger, répond á la réalité connue par Cervantès lui-même. Il fait allusion, cette fois ci, à l´existence de la langue franche[19], parlée á Alger entre tout le monde :

"Et ainsi, j´ai décidé d´aller au jardin, (de Zoraida) et voir si je pouvais lui parler, et la première personne que je rencontrai fut son père, qui me dit dans une langue, qui dans toute la Bérbérie et même á Constantinople, s´emploie entre les captifs et arabes et qui n´est ni arabe, ni castillane, ni d´aucune autre nation, mais plutôt un mélange de toutes les langues et avec laquelle nous nous comprenons" [20].

Les us et coutumes des femmes arabes ont particulièrement attiré son attention, notamment leur pudeur et la manière de se parer :

« Remuant toutes sortes d’interrogations et réponses, sortit de la maison du jardin, la belle Zoraida, et comme les femmes arabes, en aucune façon ne se gène de se montrer aux chrétiens, ni les évitent aussi comme je l´ai déjà dit, elle n´était pas dérangée de venir où son père se trouvait avec moi ».[21]

A propos des parures et bijoux, Cervantès semblait tout á fait émerveillé :

"Les perles étaient en grande quantité et très belles, parce que le meilleur gala et bizarrerie des femmes arabes était de porter de riches perles et bijoux et il y a presque plus de perles et bijoux parmi les arabes que parmi toutes les nations; et le père de Zoraida avait la réputation d´avoir les meilleurs d´Alger".[22] 

Il ne nous reste plus qu´à évoquer l´autre comédie, Le Vaillant Espagnol, dont l´histoire, l´action et le scénario concernent la ville d´Oran, et reflètent des faits historiques réels connus ou racontés à Cervantès lors de son séjour à Oran en 1581.

Nous retrouvons également des personnages authentiques des deux camps, qui vécurent et défendirent la ville lors du fameux siège d´Oran et de Mers El Kébir en 1563 par Hassan Pacha[23]. D´ailleurs ce souci de vérité des évènements relatés, constitue un principe essentiel, qu´il ne manque pas de répéter constamment dans ses œuvres. Vérité et histoire disait il à la fin des Bagnes d´Alger, tandis que dans le Vaillant Espagnol, il termine l´histoire par l´intervention de son personnage Buitrago qui affirmait :

                                                  ... l´heure est arrivée

                                              De mettre fin á cette comédie,

                                              Dont le principal objectif

                                              Fut de mélanger des vérités

                                              Avec de fabuleuses tentatives[24].

La trame de cette comédie présente deux situations, l´une imaginaire et l´autre réelle. A côté de la fiction de l´intrigue amoureuse entre le héros Ali Muzel et Arlaja qui vit dans le village voisin, et l´interférence du capitaine espagnol, il y a la réalité qui correspond à la défense d´Oran et les perpétuelles attaques arabes pour libérer les places fortes occupées.

Si le profil romanesque de la pièce se tisse autour de l´histoire amoureuse et constitue l´aspect captivant et intéressant du dénouement de la relation sentimentale, le fond historique lui, repose sur des situations dramatiques réelles qu´avait connues Oran.

"Des faits réels mêlés à des faits imaginaires", disait Cervantès lui-même en se référant à cette œuvre, où toutes les péripéties belliqueuses sont relatées dans leur juste contexte géographique et historique, valorisant par là même les exploits de chefs espagnols, tel que le Comte Alcaudete, qui gouverna Oran pendant 24 ans.

Cervantès a mis en scène d´autres personnages importants de ce siège historique, dont il a connu au moins l´un d´entre eux, lors de son voyage à Oran.  Il s´agit de Martin de Córdoba, défenseur de Mers El Kébir, dont le père avait péri à Mostaganem durant l´affrontement avec Hassan Pacha quelques années avant, dans la bataille de Mazagran en 1557.

A ce propos, un vers de la comédie le Vaillant Espagnol, rappelle ce souvenir mémorable qui a marqué l´histoire de cette famille espagnole à Oran.

Lorsque Alonso envoie son jeune frère Martin prendre le commandement de Mers El Kébir pour résister aux attaques de Hassan Pacha, il dit : "j´ai foi dans son énergie, Il doit vaincre celui qui, à Mostaganem a vaincu son père".  Dans cette pièce, l´ennemi, c´est à dire l´Arabe est considéré avec estime et considération par l´auteur. 

Cette attitude digne et valorisante de Cervantès se retrouve dans d´autres situations, telle l’allusion aux morisques lors de leur expulsion d´Espagne, exprimée dans Don Quichotte, et que l’auteur dénonce de façon énergique l’aspect inhumain et horrible.

Ici l´Arabe, Ali Muzel, l´ennemi de guerre des espagnols, est présenté sous l’image d’un personnage noble, brave et audacieux, tel un chevalier chrétien :

                                         Écoutez  vous, ceux d´Oran,

                                         Chevaliers et soldats

                                         Qui signez avec notre sang

                                         Vos luttes remarquables,

                                        Je suis  Ali Muzel, un de ces

                                        Arabes que l´on appelle

                                        Dignitaire de Mediouna

                                        Aussi vaillant que noble ...

                                        Ainsi, je te défie,

                                        Toi Fernando le brave et le fort,

                                        Qui combat de loin,

                                        Et que l´arquebuse protège,

                                        Ici, près de Canastel,

                                         Seul, je t´attendrai[25].                            

L´allusion faite ici aux galants de Mediona (chevaliers et braves hommes), et dont parle d´ailleurs Abou Aras, Marmol et plus tard à la fin du XVIII siècle, Garcia de la Huerta, poète exilé à Oran, concerne la tribu de Mediouni, établie au nord de Tlemcen, et dont la réputation de bravoure, d´esprit aguerri et chevaleresque était incontestablement reconnu de tout temps. 

Et c´est sans doute, pour cette raison que Cervantes lui rendait un vibrant hommage, à travers le personnage du combattant Ali Muzel. 

Il faut souligner, que Le Vaillant Espagnol, est une partie de l´histoire d´Oran qui est évoquée, c´est aussi un témoignage précieux et important de la fin du XVI siècle, que Miguel de Cervantès Saavedra nous transmet de notre ville.  C´est une image émouvante, très intéressante et actuelle à la fois, qui fait que tous les citoyens oranais se reconnaissent et se retrouvent dans ce vieil Oran.

Le vaillant Espagnol, contient également d´autres informations topographiques sur la ville d´Oran. Il est fait référence à la "Montagne des Lions" (cerro de los leones), à Canastel, aux Lions d´Oran, etc., etc. Cervantès en parle même dans son fameux livre Don Quichotte, au chapitre XVII. Dans une scène où un brave chevalier arrête une charrette et demande au charretier ce qu´elle contient, il lui répondit : "ce qui est à l’intérieur, ceux sont deux lions féroces que le général espagnol d´Oran envoie à la cour pour sa Majesté". 

Nous retrouvons la même allusion dans la nouvelle Gitanilla (petite gitane), où Cervantès identifie la bravoure de la colombe à celle d´une lionne d´Oran :

                                              Tu es la douce colombe

                                              Parfois, aussi brave

                                             Qu´une lionne d´Oran[26].

Le Vaillant Espagnol, c´est la synthèse de tout cela. Nonobstant son aspect littéraire, cette pièce constitue un véritable document sur la présence espagnole à Oran, et où les éléments historiques, géographiques, sociologiques et économiques sont révélés avec une certaine objectivité et réalisme.

Le retour à cette pièce dramatique et  sa minutieuse lecture, permet, aujourd’hui, à tout citoyen oranais, de se reconnaître aussi bien dans l’espace montagneux et marin d’Oran et de Mers El Kébir, que dans les principales places où s’étaient déroulés ces événements il y a plus de  4 siècles, sans oublier, bien évidemment, l’existence même, des forteresses espagnoles qui entouraient ces lieux et se dressent actuellement, devant les visiteurs et habitants, pour leur rappeler l’histoire et la mémoire.

Voilà donc, une approche littéraire sur un auteur espagnol de renom et dont les œuvres dramatiques et romanesques nous renvoient à l’époque moderne, pour nous remémorer des événements importants d’une histoire commune,  qu’il avait bien connue, en tant que témoin et acteur durant sa longue captivité.

Cette étude, sur la relation de la ville d’Alger et d’Oran, avec l’écrivain Miguel de Cervantès et l´importante empreinte qui le motiva pour en faire une source et un lieu d’écriture, une mémoire et un espace littéraire fondamental pour sa production littéraire, nous amène, à affirmer, que la captivité de Cervantès lui a permis de vivre, sans doute, une expérience douloureuse et pénible mais très riche et fascinante à la fois dans une ville aussi illustre que cosmopolite, véritable université25 qui le forma et le détermina à marquer et notifier ses souvenirs de livre en livre, pour refléter ses aventures, ses exploits et faits dignes de grand intérêt, et qui par ailleurs, constituent pour nous un témoignage inestimable et utile pour la connaissance de maints  aspects de nos deux villes à cette époque là.

 Par conséquent, nous considérons que ce legs littéraire important de   Cervantès sur Oran et Alger, représente une espèce d´hommage à un lieu de mémoire et d’histoire, à un espace géographique et à une terre qui lui donna vie et liberté, sources prodigieuses d´un génie et illustre écrivain, comme le souligne très justement, mon professeur, Morales Oliver en disant :

"Heureuse est la terre d´Afrique pour Cervantès, car elle lui permit de graver cette page d´or". Moi, je dirai, heureuse la terre d´Algérie qui lui permit de nous transmettre, non seulement une étape importante de notre histoire, à travers tous ces souvenirs personnels, mais aussi de lui avoir épargné la vie qui illuminera incontestablement l’image de l’Espagne culturelle jusqu’à nos jours.

 

Notes

[1] Toute l’action de Charles Quint et de Philippe II se caractérise par la lutte contre les Musulmans et surtout contre la montée de la puissance ottomane au Maghreb, particulièrement lorsque Barberousse, Khereddine a réussi à faire d’Alger une porte forte : Voir Temimi, A., « l’arrière plan religieux hispano-ottoman au XVI siècle au Maghreb » in RHM Tunis, n° 10-11, 1978,  p. 215.

[2] La bataille de Lépante avec la première défaite navale ottomane découple le fanatisme et l’acharnement espagnol à vouloir occuper le Maghreb et souleva même le mirage pour une reconquête de Constantinople. Idem

[3] Tunis et le fort de la Goulette étaient sous domination espagnole depuis 1535.

[4] Grâce aux lettres de recommandation qu’avait Cervantès, du Duc de Sossa, et de Juan, d’Autriche, les corsaires le classèrent parmi les captifs de rachat.

[5] Voir mon article « Homenaje, de Cidi Hamete, Ben Gelie, à Miguel de Cervantes » in RHM n° 85-86 Zaghuouan, Fondation Temimi- 1997. Page. 11.

[6] Alger fut attaquée et bombardée par les espagnols en 1516 par Diego de Vera, en 1518 par Hugo de Moncada, en 1541 par le roi Charles Quint, en 1601 par le roi Philippe III, en 1775 par le général O’ Reilly, et enfin par le général Barcelo, en 1783 et 1784.

[7] Voir notre Projet de Recherche National (PNR - CRASC) intitulé : L’Algérie : ‘’Histoire et

  Société - Un autre regard – Etudes des Archives et Témoignages en Algérie et à     l'étranger‘’ oú nous présentons toute une problématique et une approche différente par      rapport aux écrits étrangers concernant notre pays.

[8] Comme il nous le confirme lui-même dans les chapitres XXXIX, XL et XLI de la première partie de son œuvre Don Quichotte.

[9] Dans cette lettre qu´il remis à son frère, Cervantès envoya des messages et recommanda la mission de préparer une barque qui pourrait aller les chercher dans un endroit précis lors de leur tentative d’évasion.

[10] Cervantès Saavedra, Miguel de, El Trato de Argel, Madrid, édit. B.A.E. 1950, p. 157.  Traduction de l´auteur

[11] Idem, Troisième acte, pag. 222. Traduction de l´auteur

[12] Idem. Quatrième acte, page. 273, Traduction de l´auteur

[13] Idem. Traduction de l´auteur.

[14] Idem. Los Baños de Argel, Madrid, Taurus, édit. de Jean Canavaggio, 1984, pp. 123-129. Traduction de l´auteur.

[15] Idem. Deuxième acte, page. 101-102. Traduction de l´auteur

[16] Idem, p. 103. Traduction de l´auteur.

[17] Idem, p. 76. Traduction de l´auteur.  

[18] Idem, Don Quichotte de la Manche, Barcelona, Edit. Juventud, S.A. T. I, 1971, Chapitre 39-40. Traduction de l´auteur.

[19] Langue Franche, appelée "frinca" par les Musulmans, occupe la quatrième position après l´Arabe, l’Amazigh, le Turc ou l´Osmanli. Elle constitue un mélange de toutes les langues méditerranéennes. Cf. mon article "Vision d´Alger à travers les oeuvres de Cervantes à l´époque de l´empire ottoman." Ob., cit. Note : 5.

[20] Don Quichotte de la Manche, ob., cit. Idem. Traduction de l´auteur.

[21] Idem. Chapitres 40-41

[22] Idem.

[23] Cf. mon article "Le Siége d´Oran et de Mers El Kébir en 1563 et ses répercussions littéraires" in Turkish Review of Middel East Studies, Istanbul, (OBIV), 1993, nº 7,  pag. 23.

[24] Cervantès Saavedra, M., de, El Gallardo Español, Madrid, Ed. B.A.E, 1950. Dernière strophe de la comédie. Traduction de l´auteur.

[25] Idem, Acte I, traduction de l´auteur.

[26] Cervantes Saavedra, M., de, Novelas Ejemplares, "la Gitanilla" Espasa calpe, Madrid, 1969. Traduction de l´auteur.

25 En fait, la captivité n’est pas toujours perçue  de la même manière par d’autres anciens captifs: par exemple à propos des bagnes d’Alger, Guy Tubert Delof écrit : » selon d’Arvieux….. les Maures étaient plus humains avec leurs esclaves que les Européens avec leurs domestiques… ; D’Aranda et Quartier considèrent « la servitude en Berbérie comme une expérience des plus instructives: il n’est point de meilleure Université que le bagne d’Alger..; on apprend la médecine empirique », la géographie (le Mexique, la Virginie, le Canada, l’Extrême Orient… »