Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

On ne peut se contenter, quand on cherche à faire le point sur la situation des connaissances sur la société algérienne, que ces connaissances aient été produites par des Algériens ou des non-Algériens, de réaliser des bilans quantitatifs aussi précis soient-ils. De tels bilans sont bien entendu nécessaires et utiles. Ils doivent constituer la base indispensable de toute analyse qualitative, le fonds concret auquel celles-ci doivent sans cesse se référer. Des matériaux pouvant permettre de constituer de tels bilans existent, bien qu’ils soient le plus souvent insuffisamment détaillés : rapports officiels, répertoires de chercheurs et de travaux réalisés, collections de revue, etc.

Une connaissance des conditions morphologiques dans lesquelles la production des connaissances sur la société peut ou pourrait se développer, est indispensable pour procéder à une approche comparative entre le potentiel et les réalisations des sciences sociales algériennes en matière d’infrastructures, de chercheurs, de volumes et de rythmes de publication, de densité de la circulation des idées, des hypothèses, des résultats, des informations, etc., et ceux d’autres sociétés. Cette approche comparative est nécessaire pour éviter toute forme de triomphalisme ou au contraire de pessimisme décourageant.

Il faut s’interroger par exemple sur les modalités selon lesquelles les objets, les thèmes et les champs de recherche sont identifiés, choisis, ou construits.

On peut dire qu’il y a une relation importante entre la richesse et le dynamisme qui caractérisent l’état de la recherche en sciences sociales dans une société, et la pertinence, l’originalité et la valeur scientifique des thèmes auxquels des recherches sont consacrées. Les débats suscités et alimentés par des publications nombreuses et stimulantes, engendrent en quelque sorte des problématiques et proposent des objets de recherche qui s’inscrivent dans les processus de vérification et/ou de réfutation, pour lesquels des efforts de réflexion théorique comme la constitution de matériaux empiriques sont nécessaires. Et l’on peut rappeler aussi que,
plus, dans une société, la communauté scientifique est nombreuse et autonome, plus les thématiques et les problématiques qui y sont formulées et traitées sont originales et précises. Le progrès scientifique, soutenait Gaston Bachelard, implique une dimension polémique importante.

Il y a eu, dans l’histoire des sciences sociales algériennes depuis 1962, des moments où s’est instauré un climat passionné, qui a mobilisé beaucoup d’intellectuels et qui a donné lieu à des publications d’une qualité scientifique certaine. Il en fut ainsi par exemple à propos de la question agraire à partir de la fin des années soixante, des questions liées à l’implantation d’une infrastructure industrielle dans les années soixante dix, ou encore des problèmes suscités par la scolarisation, et la formation des cadres. Nombre de travaux produits par les chercheurs impliqués individuellement ou collectivement dans les débats et les polémiques liés à ces thèmes, conservent aujourd’hui encore leur valeur.

On a très tôt signalé que cette mobilisation de beaucoup de chercheurs autour de ces thèmes comportait un revers : elle tendait à s’accompagner de l’occultation de tout un ensemble de réalités sociales, dont l’importance sociologique et politique allait surgir avec une intensité d’autant plus forte qu’elles avaient été jusque là, d’une certaine façon déniées. Des objets tels que l’évolution des pratiques et des visions religieuses, les littératures orales, les manifestations diverses de la culture populaire, etc., faisaient l’objet d’une réelle marginalisation.

Les changements qui se sont produits dans le domaine de l’économie, devenus patents à partir du milieu des années quatre vingt, ont eu des effets dans le champ de la recherche en sciences sociales : la hiérarchie des thèmes et des objets de recherche qui avaient prévalu jusque là se modifie ; un intérêt plus grand pour les conditions concrètes de vie des différents groupes sociaux émerge et se renforce parmi les chercheurs. Désormais les différentes composantes de la société civile suscitent plus fréquemment l’intérêt des chercheurs.

Plus nombreux que dans les années soixante dix, et durant une partie des années quatre vingt, sont aujourd’hui les chercheurs qui travaillent sur les différentes formes de religiosité, sur les modes de transmission des savoirs, sur des formes de sociabilité, sur les conditions de vie dans les villes et leurs périphéries, etc. On peut ainsi avancer que la revue Insaniyat a constitué un des lieux les plus évidents où se sont reflétés et où ont été enregistrés ces changements. Les thèmes autour desquels ont été réalisés les quelques vingt quatre numéros d’Insaniyat déjà parus, sont très diversifiés ; les articles publiés portent aussi bien sur le travail dans sa
multidimensionnalité, que sur « la famille d’hier et d’aujourd’hui », sur les patrimoines, le local, la mémoire et la diversité des discours historiques où elle s’exerce, etc.

L’état dans lequel se trouve la recherche en sciences sociales en Algérie aujourd’hui, porte la marque de facteurs dont certains sont positifs et d’autres négatifs : positif est par exemple le processus de décentralisation évoqué ci-dessus, positif aussi est l’accroissement relatif du nombre de sortants de l’Université[1] susceptibles de s’orienter vers la recherche en sciences sociales, à condition de recevoir la formation qui convient, positif également est le fait que se soient sensiblement renforcées les possibilités de publication qui s’offrent aux chercheurs, (quatre revues au moins font preuve d’une longévité et d’une régularité qui en font d’appréciables supports pour les produits de la recherche en sciences sociales, il s’agit de Insaniyat, de Naqd, de Psychologie et des Cahiers du CREAD).

Parmi les facteurs négatifs il y a bien entendu, le nombre important de chercheurs et plus généralement d’intellectuels qui ont quitté l’Algérie. On peut observer, avec le recul dont nous disposons maintenant, que malgré la volonté de beaucoup de ces derniers de participer à la recherche en sciences sociales en Algérie, leur contribution est restée relativement limitée en raison des engagements et obligations qui sont les leurs dans les institutions étrangères où ils se sont, par la force des choses, insérés.

On peut compter aussi parmi les handicaps à la recherche en sciences sociales, dans notre pays, ce que j’appellerai la faiblesse des stimulations intellectuelles dont bénéficient chercheurs et apprentis – chercheurs. Par stimulations intellectuelles, je n’entends pas seulement celles qui peuvent et doivent venir de la disponibilité des revues et des livres spécialisés, mais aussi de l’environnement culturel au sens large, y compris ses différentes composantes littéraires et artistiques.

Cette combinaison d’éléments positifs et d’éléments négatifs agissant sur le champ des sciences sociales induit des caractéristiques spécifiques et leur confère parfois une féconde originalité.

Il semble que l’on puisse ainsi affirmer que la situation dans laquelle se trouvent les sciences sociales, est propice au développement de relations d’interdisciplinarité entre les chercheurs appartenant à des domaines de savoir traditionnellement distincts. L’état insuffisamment performant des instances de production de l’information en sciences sociales, rend difficile que l’on puisse s’engager dans des analyses très spécialisées ou comme on dit, très pointues. C’est bien sûr un inconvénient et une limitation. Mais ces limites qu’impose le niveau de l’information disponible, contraignent à rester en contact avec les autres disciplines, à leur emprunter, pour les réinterpréter, leurs matériaux, parfois leurs questionnements et leurs démarches.

On peut donner quelques exemples de ces situations ; ainsi la sociologie de la ville ne peut se passer ni de la géographie, ni de l’histoire, de l’archéologie, de l’architecture, ni même de la psychologie (celle de la délinquance ou du suicide par exemple), ou encore de la musicologie.

Les numéros d’Insaniyat consacrés à la ville, contiennent de bonnes illustrations de cette nécessaire multidisciplinarité. Il en est ainsi du numéro 2 « Vécus domestiques et formes d’urbanité », du numéro 5, « Villes algériennes », et du numéro 13, « Recherches urbaines ». La ville constitue un « fait social total » dont l’étude impose la mobilisation de méthodes et de savoirs relevant de disciplines que la tradition universitaire tend à séparer. On lit par exemple ceci dans la présentation du numéro 5 (1998) de cette revue : « l’ambition de ce numéro 5 d’Insaniyat, consiste à confectionner le panorama le plus large mais aussi le plus fouillé des villes algériennes, saisies dans leurs mutations multiples et multiformes, qui les « travaillent » sous leurs différentes dimensions : anthropologiques, sociologiques, géographiques, urbanistiques, historiques et informelles ».

Cette obligation d’interdisciplinarité est une incitation objective au rapprochement des problématiques. Le contexte dans lequel se développe la recherche en sciences sociales dans notre société, comporte de nombreuses incitations à construire des objets de recherche multidisciplinaires.

Une autre caractéristique, négative celle - là, de l’évolution de la recherche en sciences sociales, est constituée par ce que l’on pourrait appeler, la faible utilisation, et/ou réutilisation des produits de cette recherche. Les articles de revue, les ouvrages publiés trouvent peu de lecteurs et, quand ils sont lus, suscitent peu de réactions écrites, ou sont insuffisamment exploités dans le cadre d’autres recherches. Le savoir en sciences sociales ne fait pas encore suffisamment boule de neige. Cet aspect des sciences sociales dans notre société pourrait faire l’objet de mesures précises destinées à organiser plus systématiquement la circulation des travaux réalisés.

Cette insuffisante circulation et exploitation des produits de la recherche en sciences sociales, constitue l’une des raisons pour lesquelles ne s’établissent pas suffisamment des hiérarchisations des productions fondées sur la valeur intrinsèque de celles-ci. Il en résulte une certaine faiblesse du niveau d’exigence auquel se soumettent les auteurs des textes publiés.

Faible niveau d’exigence qui concerne en particulier la forme de ces textes. La langue dans laquelle ils sont écrits n’a pas toujours la rigueur nécessaire. Ce n’est pas bien entendu sur l’aspect esthétique de celle-ci qu’il faut s’interroger, mais plutôt sur le degré de pertinence et de précision auquel sont exprimées les idées et décrits les faits.

Les conditions dans lesquelles les sciences sociales algériennes produisent et se reproduisent, paraissent propices à faire de l’anthropologie, la discipline en quelque sorte fédératrice de la plupart des autres disciplines, sans rien ôter à celles–ci de leur autonomie. Cette vocation de l’anthropologie a semble-t-il été perçue au CRASC, qui non seulement l’a fait figurer dans son appellation mais a placé explicitement ses programmes et ses travaux sous le signe de cette discipline.

Cette valorisation de l’anthropologie traduit le besoin d’être à l’écoute des groupes sociaux dans la diversité de leurs conditions de vie et de leurs langages, de leurs itinéraires historiques, des modes d’occupation de leurs espaces, etc. ; elle traduit aussi le besoin d’intégrer les données ainsi recueilles, dans des synthèses qui s’efforcent d’échapper aux dérives dogmatiques.

Une telle vision de la fonction de l’anthropologie implique bien entendu, que cette discipline ne soit pas confinée à sa conception classique, connotant un certain nombre d’objets dont la définition s’est stabilisée depuis longtemps : à l’anthropologie sont classiquement associés des thèmes comme les structures de parenté, les systèmes de rites et de mythes, les relations entre groupes dans des microsociétés, considérées un peu comme des données insulaires, etc. Certes il ne s’agit pas de minimiser l’importance des recherches déjà conduites selon cette tradition, ou qui pourraient encore être réalisées.

Dans la mesure où l’essentiel dans l’approche anthropologique semble porter sur la dialectique des relations entre les groupes et leurs membres d’une part, et d’autre part les différents niveaux de leur environnement matériel et institutionnel, il semble que celle-ci ait pour vocation de synthétiser des données issues de disciplines et de méthodologies très variées y compris des méthodologies quantitatives. La position
stratégique qu ’elle paraît d’autre part occuper dans le champ des sciences sociales, semble la désigner comme le lieu épistémologique le plus indiqué de la définition de problématiques pertinentes, et de constructions fécondes d’objets.

Note

[1] Le nombre de diplômés en sciences sociales passe ainsi de 3376 en 1996 à 3979 en 2003 ; ce dernier chiffre est en baisse par rapport à celui de 2000, où l’on comptait 5037 diplômés dans ces disciplines.