Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

L’anthropologie marginalisée

L’étude de la société algérienne a deux maîtres contemporains, qui tous deux étaient en pleine activité pendant la guerre de libération et tous sont morts récemment, Jacques Berque et Pierre Bourdieu : ils ne se ressemblaient pas, sauf sur le point qu’ils ne se sont pas définis comme « anthropologues ». Le mot était alors peu utilisé dans le champ français (on parlait d’ethnographie pour la description des pratiques sociales, et d’ethnologie pour la comparaison et l’interprétation de ces pratiques. Par exemple, Germaine Tillion était classée « ethnologue »). Le terme unifiant était, dans la tradition durkheimienne, « sociologie » (c’est ainsi, à l’occasion du XXIVème congrès international de sociologie tenu à Alger en Mars 1974 ; qui fut amorcé un premier « état des savoirs » sur l’Algérie, disparate et contradictoire, mais important) et, d’autre part, les autres termes étaient associés à la politique coloniale et comme tels refusés, comme le manifestera, dès 1975, le livre de Lucas et Vatin, « L’Algérie des anthropologues ».

Berque d’un coté, Bourdieu de l’autre ont continué longtemps à publier sur l’Algérie et à enseigner sur elle, soit en venant donner des cours et des conférences à Alger, soit de plus en plus en formant des étudiants venus ou issus d’Algérie. La plupart des plus anciens universitaires et chercheurs algériens ont été inscrits en thèse avec l’un des deux, de même que les enseignants coopérants alors présents. Même si le marxisme dominant à cette époque dans le champ intellectuel le dissimule parfois, et si eux-mêmes ne l’ont pas revendiqué, l’influence qu’ils ont exercée (Berque dans un style plus sensible à la culture arabo-musulmane, Bourdieu plus structuraliste) est évidente.

La continuité ainsi inscrite dans le possible a été rendue plus complexe par l’envoi d’étudiants de post-graduation, dans divers pays occidentaux (Grande Bretagne, USA, Espagne, Pologne, Canada…) et de plus en plus dans les Universités arabes, tandis que des enseignants de ces Universités venaient en Algérie et que les Algériens allaient s’y former, puis certains y enseigner. Même si l’amalgame n’a pas été achevé, le courant contenu de personnes et d’idées a contraint à des remises en cause nécessaires, rendues difficiles par le quasi tarissement des flux de livres et de revues, et la faiblesse des traductions.

Pendant ce temps là, la société algérienne changeait, très vite. Une sociologie algérienne a-t-elle émergé pour se rendre capable de comprendre ce changement ? Je ne le crois pas et d’ailleurs était ce possible, et nécessaire ? Mais des études sérieuses et fondées ont été produites, et des pôles de compréhension se sont constitués : même si les œuvres sont mal connues, mal diffusées, ignorées des médias qui auraient « dû » en assurer une diffusion, méprisées de l’extérieur, le bilan est loin d’être nul, comme la tendance algérienne à l’auto-dévalorisation nous le fait croire.

L’anthropologie implicite

Dans la situation de crise paroxystique qu’a vécue le pays, les sociologues, comme les autres intellectuels, n’ont pas joué un rôle majeur, ils n’ont pas proposé d’explication originale ni de remèdes. Ceux qui ont essayé l’ont payé de leur vie, Liabès, Boukhobza, Sebti, qui ne sont pas là pour essayer de réfléchir avec nous, comme nous manquent ceux que la maladie nous a enlevés, Chikhi, Bennoune. Et aussi, victimes d’accidents déjà anciens, Hélie, Mammeri, Souidi.

Mais les sociologues ont appris la nécessité des approches compréhensives, du travail pluridisciplinaire, de l’écoute sensible de la culture en train de se faire, ils ont appris à revendiquer « l’anthropologie » comme discipline dans ce rapport plus disponible à la société étudiée.

Cela s’est manifesté, bien sûr, par la création et les activités du CRASC. Mais cette création répondait certainement à un besoin ressenti dès le début par nombre de chercheurs, comme en témoignent évidemment le choix des sujets et la complexité des méthodes, le souci aussi de ne pas s’inféoder à une école, la capacité à rencontrer des collègues venus d’ailleurs, malgré parfois les problèmes de langue. Cela a donné naissance, parfois, à des œuvres « baroques », inclassables, non reconnues, abritées dans des lieux imprévus.

Ce n’est pas par hasard que des auteurs non estampillés « sociologues » ou « anthropologues » restent des références, surtout quand, comme l’a fait récemment Lacheraf, ils nous offrent un nouveau texte éblouissant, ou quand une nouvelle demande s’adresse à eux, soutenue par un effort de traduction et d’édition populaire, comme Fanon.

Ce n’est pas par hasard que les spécialistes de la sensibilité, romanciers, poètes, cinéastes… devancent parfois les sociologues pour déceler les symptômes de crise de la société.

Ce n’est pas par hasard que, nouvelles venues, les femmes posent des problématiques complexes qui amènent à la notion de genre pour lire une société comme la société algérienne.

Ce n’est pas par hasard que se développe, parmi les Algériens de l’extérieur, une recherche complexe (initiée par Sayad) en quête de la société d’origine en même temps que de la société dite d’accueil.

Ce n’est pas par hasard que nous pouvons entendre, parmi nos collègues et nos étudiants avancés, une inquiétude méthodologique à l’égard des méthodes qui réduisent la société à une somme d’individus pouvant être tirés au sort pour servir d’« échantillons », ou soumis à des normes.

Ces rappels ne sont pas évoqués pour justifier un relatif optimisme, mais aussi pour souligner des devoirs d’enseignement et d’exemplarité dans la recherche.

Il me semble que d’avoir lancé et surtout « tenu » Insaniyat confère de nouvelles responsabilités, dans la relation entre diverses « spécialités » et divers lieux de réflexion d’études et de recherche, mais surtout pour susciter l’amour de la complexité chez les jeunes et futurs chercheurs, estampillés ou non.

L’anthropologie pratiquée

Il y a d’abord à sortir du cocon protecteur qui a été nécessaire pour tous, et qui s’est traduit par un rétrécissement du champ de vision. Remettre en vigueur la lecture de nos classiques, grâce aux traductions si nécessaire. Reconsidérer les sujets possibles, en acceptant d’être coupables pour les sujets négligés (par exemple les conditions de reproduction socio-culturelle pour les familles des travailleurs isolés au Sud ou en Europe), et responsables pour la reprise des investigations en « milieu rural ». Une liste des inconnues serait sans doute utile. Des débats sont absolument indispensables.

Parmi les autres redressements qui me paraissent nécessaires, je voudrais insister sur les questions de méthode, et en particulier sur la relation aux enquêtés : les questionnaires sont souvent normatifs et réduits aux questions que se posait à priori l’enquêteur. Mais les entretiens, les récits de vie et les simples observations sont souvent maladroits et peu exploités. Ils bloquent souvent sur la difficulté à reconnaître comme légitime une expression incorrecte ou « mélangée », voire tout simplement à l’absence d’un système commun de transcription du langage parlé en caractères arabes (et cela est encore plus prégnant quand le locuteur s’exprime en tamazight, ou introduit des emprunts aux langues étrangères dans son discours). Il me semble qu’il y a là un réel handicap, qu’une institution comme le CRASC devrait affronter.

Cela signifie que, pour moi, l’anthropologie n’est pas la recherche de traits culturels qui ont peut-être autrefois fonctionné à l’état « pur », mais la compréhension du système d’emprunts matériels et culturels dans lequel les Algériens d’aujourd’hui cherchent à établir leur vie en lui trouvant un sens.

Que cette quête soit dénommée anthropologie ou sociologie a finalement peu d’importance. Mais que « l’état des savoirs » la mette au centre de sa lecture des écrits accumulés (accessibles ou confidentiels, voire déjà offerts à la critique rongeuse des souris et des cafards), c’est l’essentiel. Un énorme travail de relecture, d’extraction et de synthèse, toutes langues ensemble, s’impose à nous, dont j’espère que la présente rencontre marquera le lancement.

* Sociologue, professeur, Université d’Alger, membre du conseil de la revue Insaniyat du CRASC.