Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Introductif aux actes

« Il est essentiel de porter un regard nouveau sur ces images d'Empire et d'appréhender autrement cette période de notre histoire. »

Albert Memmi

Reléguée au fin fond des mémoires, l'histoire de la colonisation est réapparue en force, durant cette dernière décennie, dans l'actualité et les médias. Colloques, expositions, publications, films de fiction ou documentaires, débats télévisuels se multiplient, rappelant que les blessures de l'histoire sont loin d'être cicatrisées, et que les marques dans les mémoires demeurent profondes. Ainsi, l'idée de revisiter cette histoire à travers le prisme de l'iconographie (affiches, cartes postales, gravures, peintures, cinéma…) s'est imposée tout naturellement à notre équipe de recherche, nous incitant à une analyse de quelques bribes du considérable stock d'images produites durant le siècle dernier.

Ces dernières nous interpellent, s'imposent à nous. Il nous a semblé important donc d'essayer de les appréhender, non comme de simples illustrations, mais comme des matériaux spécifiques à part entière, et de les étudier sous l'angle de leur fonctionnalité idéologico-politique. Le regard plein de recul et dépourvu d'émotion que l'on porte aujourd'hui sur ces fonds iconographiques permettra aux mémoires de se confronter, de se synchroniser, et éventuellement de mieux se comprendre. Le décodage de ces images, l'analyse des mécanismes de leur fabrication, l'étude du contexte qui a prévalu à leur création, et les vecteurs de propagande dont elles ont bénéficié contribueront grandement à la compréhension de la genèse et de la dissémination massive d'un imaginaire colonial, ce qui apportera un éclairage nouveau aux représentations actuelles de l'immigration qui restent affiliées à ce passé.

La c ompréhension des conditionnements des conduites humaines et de la subversion de l'histoire par les représentations nécessite une nouvelle approche critique des questions historiques à partir de l'interrogation des multiples images historiques, et de l'étude des systèmes de représentation et des modes de perception. Or, à ce jour, la question de la cohabitation de l'écrit et de l'iconique en histoire a été très rarement abordée, excepté sous les aspects de parcours de lecture, de fonctions respectives du texte et de l'image, du degré de leur relation, etc. Anthropologues, sociologues et spécialistes des médias devraient se concerter encore plus sur la dimension idéologique des médias et sur les dispositifs d'énonciation complémentaires aux sources écrites, trop souvent occultées.

Bien avant l'avènement du 7ème art, des documentaires et des films de fiction, l'iconographie coloniale avait déjà lourdement pesé sur les représentations des événements. Cartes postales et affiches murales ont bien fait ressortir les traits communs qui rendent un individu caractéristique de son groupe d'appartenance. D'où l'importance de l'analyse portant sur les vieilles illustrations de la période coloniale, teintées d'exotisme et parfois d'érotisme, témoignages exceptionnels sur un passé trop souvent mythifié et idéalisé. La transformation du réel par le médium au plan idéologique, technique et artistique contribue à une meilleure compréhension de la mentalité d'une époque, et à une meilleure saisie des processus de fabrication d'un imaginaire collectif.

Parler de l'histoire et de la mémoire à partir d'images n'est guère aisé. Ce fut pourtant le pari de chercheurs du CRASC*, qui ont décidé d'organiser un colloque international sur le thème.

L'équipe de la division de recherche en socio-anthropologie de l'histoire et de la mémoire, qui avait pour projet « La fabrication du savoir historique et de la mémoire par l'Etat et la société en Algérie et au Maghreb », est allée exhumer quelques fonds d'archives iconiques et sonores pour, à la fois, visiter les espaces sociaux et publics des villes et campagnes, mais aussi visiter la mémoire à travers les vieilles illustrations. L'organisation du colloque international était, avant tout, le produit d'une série d'interrogations sur l'histoire contemporaine et donc, sur la période coloniale. Très vite, il a été constaté que le matériau image occupait le centre du discours colonial en France. En effet, c'est essentiellement par l'image que l'idée coloniale s'est propagée en France et en Europe.

Croiser les sources orales, écrites et surtout audiovisuelles à la base de l'entreprise propagandiste, tel était l'objectif premier du colloque international qui s'est déroulé au CRASC, les 28 et 29 février 2004. Pour la vingtaine de chercheurs nationaux et étrangers ayant été programmés, il s'agissait, d'abord et avant tout, d'appréhender au plus juste l'histoire coloniale à travers son iconographie. François Chevaldonné, Marie Chominot, Benjamin Stora, Nicolas Bancel et Abdelmajid Merdaci ont, à travers leurs communications, analysé des dizaines d'images d'une grande variété. Chaque communication, lecture et bilan de recherche prospective, a fait l'objet de débats très animés. Dalila Belhadj, Imed Bensalah, Nouara Dahmani se sont penchés sur les affiches murales propagandistes et sur les illustrations de journaux. La carte postale, la miniature et les portraits emblématiques de leaders politiques ont donné lieu à des interprétations diverses formulées par Kaddour Abdallah Tani, Ouanassa Tengour, Omar Carlier et Sandrine Lemaire. Anissa Bouayed a, quant à elle, traité des représentations picturales de la guerre d'Algérie. Désireux de défricher ce vaste champ de réflexion, Gilles Manceron, Fouad Soufi, Hassan Remaoun
et James Mac Dougal ont posé leurs regards sur le thème de la représentation coloniale sous l'angle de la persistance et de l'ambiguïté. L'espace urbain a fait l'objet de questionnement de la part de Amara Bekkouche, et enfin Hamid Bousmah et Mohamed Bensalah ont concentré leurs réflexions sur le cinéma et la colonisation, en essayant de mettre en évidence la place capitale qu'a occupé le film colonial en tant que matrice idéologique pourvoyeuse d'imaginaire. Le décryptage des signes et l'analyse des contenus de l'immense iconographie coloniale contribueront à faire rejaillir leur véritable sens à tous ces messages, et à les inscrire dans une mémoire digne de celle forgée au cours des siècles par les plus grands historiens

La présente publication, qui s'inscrit dans le cadre de la politique éditoriale du Centre de recherche, propose un certain nombre de contributions sur l'iconographie coloniale. Le corpus, bien qu'assez représentatif, est cependant loin d'être exhaustif. La diffusion de ces travaux[1] , symbolisée par la réalisation de la présente publication, permettra, à tout le moins, d'ouvrir de nombreuses voies originales de recherches et d'interrogations.

Par ailleurs, notre volonté d'ouvrir le monde de la recherche à un public plus large de non-spécialistes s'est concrétisée par l'organisation de plusieurs manifestations parallèles au colloque, en étroite collaboration avec le mouvement associatif et divers organismes. Le lecteur pourra se référer à ce propos au programme présenté en annexe.

Notes

* Le CRASC, est un organisme ayant pour objet de promouvoir la recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle et de favoriser la réalisation de manifestations scientifiques dans ce domaine et dans les domaines connexes

[1] Les textes de certaines communications ne nous sont malheureusement pas parvenus. Nous avons pour cela jugé utile de présenter dans les annexes de cet ouvrage, les résumés dont nous disposions

Auteur

Mohamed BENSALAH