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Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Dans le Panthéon de l’historiographie tunisienne de l’époque moderne Ibn Abî al-Dhiyâf occupe une place de choix, d’autant plus importante qu’il fait partie de ceux qui ont contribué de la manière la plus nette à l’activité et à la production d’un savoir historique à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle, stimulées par la pensée réformiste.

Par ailleurs, pour grande que soit sa contribution à l’histoire, elle ne doit pas faire oublier l’extrême richesse de son œuvre, marquée par des apports remarquables dans des domaines aussi variés que la poésie, le fiqh et la politique. Ceci dit, quelle que soit l’importance de cette œuvre pour la connaissance de la pensée d’Ibn Abî al-Dhiyâf, l’œuvre maîtresse, la plus importante pour l’auteur mais aussi pour les historiens de l’époque moderne reste l’Ithâf ahl al-zamân.

En effet, Ibn Abî al-Dhiyâf constitue une référence obligée, rituelle pour les historiens qui font de l’Ithâf la source privilégiée, incontournable de l’histoire précoloniale de la Tunisie.

L’Ithâf ayant été fort bien étudié par les historiens, on se contentera ici de dégager la conception du temps chez Ibn Abî al-Diyâf[1]. On notera surtout l’attachement de l’auteur de l’Ithâf pour son temps, pour le XIXe siècle particulièrement. A vrai dire, Ibn Abî al-Dhiâf a une conception dialectique du temps et de la durée. Beaucoup plus que l’histoire de la Tunisie de la conquête islamique à la dynastie husseinite, l’Ithâf traduit la pensée de l’auteur  et sa perception du temps passé et de son temps, bref des temps qui changent influant sur les hommes, sur l’État et ses institutions, mais aussi sur la conception de l’histoire.

Pour élucider la perception du temps chez Ibn Abî al-Dhiyâf et pour saisir cette conception nouvelle de l’histoire dans la deuxième moitié du XIXe siècle nous adopterons une approche lexicale. L’analyse du vocabulaire de l’auteur et le sens qu’il donne à certains mots relatifs au temps et à la durée rendent compte d’une certaine évolution dans la construction du savoir historique et reflètent un nouvel état d’esprit, un nouveau discours chez Ibn Abî al-Dhiyâf et les partisans des réformes d’une manière générale.

Il nous faut tout d’abord commencer cette réflexion par l’analyse du titre de l’œuvre. En effet, nous savons que l’auteur voulait d’abord  appeler sa chronique `uqûd al-jumân (les colliers de perles)[2]. L’étymologie du mot `akd nous renvoie à une chaîne des temps, à une succession en l’occurrence de règnes et d'événements classés chronologiquement. Ainsi Ibn Abî al-Dhiyâf, n’avait pas, semble-t-il, pour projet de rompre sur le plan méthodologique avec la conception et les procédés traditionnels des chroniques et de l’histoire dynastique. En effet, le terme `akd n’a pas été totalement abandonné par l’auteur qui l’a conservé pour les deux parties de l’introduction : la muqaddima[3]. Quoi qu’il en soit, dans le titre retenu en définitive : Ithâf ahl al-zamân bi akhbâr mulûk Tûnis wa `ahd al-amân ou, selon la traduction de A. Jdey : «Réjouissance des hommes du temps par les nouvelles des rois de Tunisie et du Pacte Fondamental», la référence aux procédés de classement chronologique s’efface laissant la place à des mots et des concepts d’ordre politique et social certes, mais couvrant surtout le temps de l’écriture, du texte. Nous savons que la rédaction de l’Ithâf s’étend de 1862 à 1872[4]. Or, cette décennie nous le savons, correspondait à un temps de crise aussi bien pour Ibn Abî al-Dhiyâf que pour l’Etat et la société tunisienne.

En effet, âgé de soixante ans, après une longue carrière politico-administrative, il y a lieu de supposer qu’à partir des derniers mois de 1864, Ibn Abî al-Dhiyâf fut mis de plus en plus à l’écart du pouvoir. Il tomba dans une semi-disgrâce. Par ailleurs, la Tunisie du XIXe siècle, faut-il le rappeler, paraît à l’auteur mais aussi à l’observateur comme un pays en crise.

Il n’entre pas dans notre propos de nous attarder sur les différents aspects, les causes et les conséquences de la crise du XIXe siècle sur laquelle nous avons des informations, des jugements et de longs développements par notre auteur.

Quoi qu’il en soit, il y a deux manières de lire l’œuvre d’Ibn Abî al-Dhiyâf notamment la muqaddima et les chapitres relatifs aux règnes des beys qui se succédèrent après 1814, puisque, pour les périodes antérieures, l’essentiel de ce qu’il rapporte est emprunté aux chroniques tunisiennes du XVIIe et du XVIIIe siècles. En effet, malgré des différences dans le style, dans l’interprétation des faits, Ibn Abî al-Dhiyâf était un continuateur. Il se sent solidaire de la chaîne des historiens et des chroniqueurs tels qu’Ibn Abî Dînâr, al-Wazîr al-Sarrâj et Hammûda Ibn Abd al-Azîz. En effet, Ibn Abî al-Dhiyâf se sent solidaire de la chaîne des temps et ne peut concevoir l’histoire de la Tunisie au XIXe siècle isolée de la continuité des âges et des temps antérieurs.

Cependant, l’originalité de Ibn Abî al-Dhiyâf par rapport à ses prédécesseurs mais aussi à ses contemporains, ahl al-zamân, réside, semble-t-il, dans la perception de son temps.

A vrai dire, Ibn Abî al-Dhiyâf ne déroge pas à la règle du travail historique, qui, selon Braudel, «décompose le temps révolu, choisit entre ses réalités chronologiques, selon des préférences et exclusives plus ou moins conscientes»[5]. Notre auteur était ainsi, attentif au temps bref, à l’événement, au temps court, le temps par excellence du chroniqueur.

Le temps de l’histoire pour Ibn Abî al-Dhiyâf comme pour la plupart des historiographes de la Tunisie moderne, était une succession de journées (ayyâm/yawm), de dates et de principaux événements qui eurent lieu sous le règne des gouverneurs ou des beys de la Tunisie. En résumé, notre auteur, fidèle à l’enseignement des oeuvres historiques, des annales et des chroniques arabes, essaya toujours de suivre le temps de l’histoire qui court au rythme des règnes ou duwal.

Cependant, ai-je besoin de le souligner, Ibn Abî al-Dhiyâf a été parfaitement attentif aux conjonctures, aux cycles et inter cycles et au temps long. En effet, l’originalité de l’Ithâf et de certaines œuvres historiographiques tunisiennes du XIXe siècle «est qu’elles renferment des exposés d’ensemble qui rompent à la fois avec le modèle traditionnel de la chronique collection de récits et celui des annales, suite de synchronismes»[6].

Certes, en y regardant de plus près, on s’apercevra que l’Ithâf de Ibn Abî al-Dhiyâf marque une évolution, en tous cas la première tentative d’aborder l’histoire de la Tunisie, de son passé par larges tranches, une large période pouvant atteindre un demi-siècle. A cet égard, citons l’analyse que fait Ibn Abî al-Dhiyâf de la situation monétaire et économique tunisienne en crise sous le règne d’al-Sâdiq Bey.

Le même procédé d’écriture se manifeste à plusieurs endroits de l’Ithâf notamment dans la Muqaddima où l’auteur étudie les diverses sortes de pouvoir : despotique, républicain ou limité par la loi.

Pour montrer son hostilité au pouvoir absolu (al-mulk al-mutlaq) Ibn Abî al-Dhiyâf consacre un long développement qui embrasse l’histoire des pays musulmans depuis le temps du califat jusqu’au XIXe siècle. Cette rupture avec le temps court, conduisait l’auteur de l’Ithâf à la longue durée. Mais, il faut à notre sens, croire que cet exemple, cette tentative d’explication n’ont pas été la règle chez Ibn Abî al-Dhiyâf et qu’une tendance à privilégier le temps court domine l’Ithâf.

Par ailleurs, on notera l’attachement de Ibn Abî al-Dhiyâf pour son temps, pour le XIXe siècle : temps de crises, temps de la révolte sociale, temps de l’échec des réformes politiques, en l’occurrence du Dustûr et du `Ahd al-amân oubliés après la révolte de 1864, avec lesquelles entrent en résonance les obsessions et les crises propres de l’auteur. Ainsi, l’historien dans son travail n’a jamais une attitude passive, contemplative, mais toujours une attitude constructive envers les événements et les hommes de son temps. C’est que l’histoire chez Ibn Abî al-Dhiyâf est inséparable de l’historien. Celui-ci, comme l’avait bien souligné Braudel «ne sort jamais du temps de l’histoire : le temps colle à sa pensée comme la terre à la bêche du jardinier. Il rêve, bien sûr, de s’en échapper»[7]. A cet égard, signalons que Ibn Abî al-Dhiyâf, ne refusait pas les changements survenus dans la Tunisie dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Bien au contraire, notre auteur en était parfaitement conscient. Il insistait à plusieurs endroits de son œuvre sur la nécessité de s’adapter au temps qui change.

 D’une manière générale, il est très significatif de dégager plusieurs mots et formules qui traduisent les attitudes et la perception de l’auteur à son temps et son engagement pour les idées de progrès, de civilisation, de libertés qui ont caractérisé le monde méditerranéen depuis la révolution française. En effet, toute l’œuvre historique mais aussi la vie de Ibn Abî al-Dhiyâf ont été semble-t-il dominées par des idées de son temps. Formulées dans la Muqaddima, elles sont affirmées dans les huit chapitres de l’Ithâf par un homme qui avait pour l’histoire mais surtout pour son temps une grande fascination. A la lecture de l’Ithâf, on s’aperçoit que l’auteur accorde une place importante à des expressions et formules tels que rûh al-waqt (l’esprit du temps), hâl al-waqt (l’état du temps) ou tâba` al-zamân (la nature du temps). Nous en avons ainsi dénombré soixante quinze utilisations dans la muqaddima et les six chapitres de l’Ithâf. La fréquence de ces mots, malgré les nuances, traduit un souci chez notre auteur de convaincre ses contemporains d’une évolution irrésistible des mentalités, des civilisations et du monde oubliant ainsi les inerties du passé et les résistances qu’il rencontrait de la part de certains, en l’occurrence les `ulamâ.

Se dressant contre le pouvoir absolu du bey Muhammad al-Sâdik mais aussi contre les intrigues de ses favoris et ses ministres en l’occurrence Mustafâ Khaznadâr, une nouvelle tendance de l’historiographie tunisienne s’exprime assez discrètement dans l’Ithâf, Aqwam al-masâlik de Khérédine publié en 1868 et dans Safwat al-I`tibâr de Muhammad Bayram V. Le courant novateur, s’il ne néglige pas l’évènement et le temps court, s’intéresse de plus en plus à la longue durée.

Cette pléiade historique qui, de 1862 à 1881, à porté l’éclat de la renaissance de l’historiographie tunisienne dans la période de crise, envisagea l’histoire par des points de vue spéciaux ouvrant ainsi le chantier de l’histoire nationale dès le début du XXe siècle.

notes

* Le titre de cette communication s’inspire du titre de l’ouvrage de Philippe Ariès, Le temps de l’histoire, Paris, Seuil, 1986 et d’un sous titre de l’ouvrage de Braudel (F.), Ecrits sur l’histoire, Paris, Flammarion, 1969. Il convient de signaler que nous n’avons pas la prétention de les égaler ni encore d’épuiser tous les aspects de la question.

** Diraset - Faculté des Lettres, des Arts et des Humanités de La Manouba

[1] Pour plus d’informations sur Ibn Abî al-Dhiyâf et son Ithâf, voir à titre d’exemple, Abdesselem, A., Les historiens tunisiens des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles. Essai d’histoire culturelle, Tunis, Publications de l’Université de Tunis, 1973 ; Jdey, A., Ahmad Ibn Abi Dhiaf. Son œuvre et sa pensée. Essai d’histoire culturelle, FTERSI, Zaghouan, 1996.

[2] La traduction du titre de l’Ithâf diffère d’un auteur à l’autre. Abdesselem A., le traduit comme suit : Cadeau aux contemporains, ou chronique des rois de Tunis et du pacte fondamental, voir, Op. cit., p. 358.  André Raymond utilise en fait deux titres : Présent aux hommes de notre temps. Chronique des Rois de Tunis et du Pacte fondamental, Alif, IRMC- ISHMN, 1994. Dans l’introduction, Raymond traduit littéralement le titre de l’Ithâf comme suit : Histoire des souverains de Tunis et du pacte de sécurité pour l’agrément des contemporains. Enfin, Jdey A., le traduit comme suit : Réjouissance des hommes du temps par les nouvelles des rois de Tunisie et du Pacte fondamental, ibid., p. 317.

[3] Abdesselem, A., Op. cit., pp. 357-359.

[4] Pour la date de la rédaction de l’Ithâf, voir à titre d’exemple Raymond (A.), Op. cit., p. XII et XIII.

[5] Braudel, F., Op. cit., p. 44.

[6] Abdesselem, A., Op. cit., p. 513.

[7] Braudel, F., Op. cit., p. 75.

auteur

Jamel BEN TAHAR**