Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Déjà, à partir du XVIIe siècle, au cours de leurs pérégrinations à travers les régions de la Régence d’Alger ce qu'on appelé les voyageurs individuels - captifs, naturalistes, religieux et consuls européens - n’avaient pas manqué de signaler dans leurs relations de voyages, la richesse archéologique dont jouissait cette ancienne partie de l’empire romain restée figée dans un «éternel présent». Ce fut le cas aussi bien de Thomas d’Arcos, que de Jean Peyssonnel (1694-1759), René-Louis Desfontaines (1750-1833), Jean-Louis Poiret (1754-1834), Thomas Shaw (1691(?)-1794) ou Jacques Bruce (1730-1794). Ce dernier se distinguait des autres voyageurs du fait qu’il fut le seul à avoir observé les monuments avec les yeux d’un véritable archéologue. En parcourant la Régence d’Alger, il avait laissé des dessins qui ne furent malheureusement connus que tardivement, en 1877[1]. Ces voyageurs avaient été les premiers à noter la présence de ruines et auraient aimé en savoir davantage sur le passé du pays, si ce n’eût été les difficultés de circulation à l’époque. Th. Shaw (v. 1691-1794), poussa même la curiosité jusqu’à confronter les récits de Ptolémée et la description de l’Itinéraire d’Antonin avec les routes et les villes en ruine qu’il a rencontré sur le chemin de ses pérégrinations. «Un des soucis de Shaw, dira, à juste titre, P.-A. Février, est de donner une carte quelque peu précise de l’Algérie actuelle, comparée à celle des anciens, inaugurant ainsi un usage qui devint la règle de conduite des historiens aux lendemains de la conquête»2.

A partir de la conquête coloniale de 1830, l’Algérie va connaître une phase différente de l’observation scientifique par les Européens. Cette nouvelle expédition militaire qu'entreprit la France en Méditerranée, n’était pas dès le départ un projet d’expédition scientifique, en l’occurrence archéologique ; comme celles qu'elle mena sous le Directoire en Égypte (1798-1801) et sous le roi Charles X en Morée (1829). En Algérie, c’était le fait militaire qui avait prévalu avant toute considération. L’idée de l’exploration scientifique était venue une fois que l’armée avait parcouru le pays et pris conscience de l’immensité de la richesse archéologique qu'il offrait. «Ces trois missions ont pour caractère commun d’être placées sous la tutelle de l’État (ministère des Relations extérieures pour l’Égypte, de l’Intérieur pour la Morée, de la Guerre pour l’Algérie) et de s’inscrire dans des projets qui dépassent, parfois de loin, la seule ambition de connaissance. Leurs objectifs scientifiques sont définis par des institutions officielles (instituts et académies) et remplis par des savants, recrutés à cette fin, mais le travail effectif, sur le terrain, s’opère en présence et parfois avec la collaboration de l’armée »3.

La géographie physique autant qu’humaine de l’Algérie, a été la première à avoir suscité l’intérêt des militaires français, et cela, sous le double aspect de la pénétration militaire et de la connaissance des populations qu’ils avaient à soumettre. Dès lors, comme le souligne précisément Fanny Colonna, «La question qui se pose est donc celle des modalités d’articulation entre activité de conquête, de soumission des populations, et investigation archéologique au sein même de l’institution militaire»4.

Ajouté à cela, les officiers français avaient pour souci de se représenter la contrée telle qu’elle était sous les Romains, tant par le réseau des voies que par celle de la répartition des villes. C’est ainsi donc que l’intérêt s’était particulièrement porté sur la connaissance de la géographie antique du pays, qui englobait durant la domination romaine les provinces de la Maurétanie césarienne, la Maurétanie sétifienne, la Numidie, une partie de la Maurétanie proconsulaire et une partie de la Byzacène.

Il importe toutefois de souligner que lorsque les premières troupes françaises débarquent en Algérie, les connaissances de l’état-major sur le pays sont plus qu’élémentaires. Elles se bornent à quelques livres des voyageurs du XVIIIe siècle ou à la célèbre la Reconnaissance de la Régence d’Alger effectuée par le capitaine Boutin en 1808. Ces connaissances avaient été synthétisées dans un Aperçu historique, statistique et topographique sur l’État d’Alger, à l’usage du corps expéditionnaire français, où il est principalement fait référence à Rome et aux textes grecs et latins, «parce qu’il est historique dans une première partie, le lecteur y retrouve les textes toujours cités et qui constituent une sorte de vulgate romaine de l’Afrique (Tite-Live, Salluste, etc.)»5.

Le maréchal Soult, duc de Dalmatie, président du Conseil et ministre de la Guerre en 1833, avait très tôt et très bien compris, que les opérations militaires d’envergure contre Alger, pouvaient être aussi bien suivies d’investigations scientifiques. A cet effet, en novembre 1833, il sollicite la contribution de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, en lui rappelant tout d’abord que «l’occupation de la Régence d’Alger par les troupes françaises... ne doit pas rester sans résultat pour la science et de son côté la science elle-même peut concourir à cette œuvre de civilisation qui commence en Afrique sous la protection de nos armes». Soult suggère à l’Académie les points sur lesquels il  souhaite la voir particulièrement se pencher et ce, en accord avec la politique qu'il entendait mener dans la nouvelle possession en marge des opérations militaires en déclarant que «quelques personnes qui s’occupent avec une attention éclairée des affaires d’Alger m’ont signalé, et j’ai senti moi-même, les avantages que sous ce double rapport pouvait offrir une bonne géographie de la Maurétanie sous la civilisation antique et une histoire de la colonisation des Romains dans cette contrée, des institutions qu’ils ont fondées, des rapports qui s’étaient établis entre eux et les indigènes. Je n’ai pas besoin d’insister sur l’intérêt scientifique de ces recherches ; celui qu’elles auraient pour l’administration n’en est pas moins évident»6.

La réponse donnée en décembre 1833 par l’Académie abonde pleinement dans le sens du ministre de la Guerre. Ce fut le premier pas vers l’idée de création d’une haute instance scientifique sous l’égide du ministère de la Guerre, où une large part serait consacrée à l’investigation archéologique.

En préparant cependant le siège de Constantine, le gouverneur général lui-même, le général Danrémont, prit en date du 23 septembre 1837, un arrêté créant une commission «dans l’armée expéditionnaire, avec la mission d’explorer dans le double intérêt de la science et des arts le pays traversé par l’armée, de recueillir les manuscrits, les inscriptions, les objets d’art et d’antiquité qui pourront être découverts»7. Adrien Berbrugger en rédigea dès le 30 novembre suivant, le rapport préliminaire. La première ébauche de la Commission d’exploration scientifique de l’Algérie, venait de voir le jour.

L’Académie des inscriptions et belles-lettres, qui suivait avec un intérêt certain, les activités de cette première commission, l’amène à rédiger un nouveau Rapport sur les recherches archéologiques à entreprendre dans la province de Constantine et la régence d’Alger, publié en novembre 1837. Il devient à l’époque le document de base, en quelque sorte le vade-mecum des officiers-archéologues de l’Armée d’Afrique. Le rapport trace des itinéraires et donne des renseignements topographiques détaillés. En plus, les instructions qui y sont contenues «insistent sur la technique du dessin, l’exactitude des relevés de plans des ruines, la précision des croquis, le mode et le matériau de construction des monuments. Elles recommandent aussi de répertorier les voies militaires anciennes, les ponts, conservés ou en ruine, l’existence de bornes, les distances entre elles, la position et la distance des excavations sépulcrales et des ruines isolées, et de dresser des cartes parfaitement cotées, de copier les inscriptions, de rassembler les monnaies»8.

Dès lors, les démarches étaient devenues de plus en plus insistantes en vue de la création d’une haute instance d’investigation scientifique en Algérie. J.-B. Bory de Saint Vincent, ancien membre de la Commission scientifique de Morée (1829), publie dans ce sens en 1838, une Note sur la Commission exploratrice et scientifique d’Algérie, présentée à Son Excellence le ministre de la Guerre9.

Karl-Benedikt Hase (1780-1864), philologue d’origine allemande, professeur à l’École polytechnique depuis 1830, où il enseignait l’histoire antique, fut chargé en 1839 d’une mission archéologique en Algérie. Son voyage lui permit de rencontrer un grand nombre de ses anciens élèves qu’il avait formés aux techniques épigraphiques.

Il fallait cependant attendre la fin de 1839, pour voir se concrétiser l’idée de cette haute instance d’investigation scientifique en Algérie, avec la mise en place de la Commission de l’exploration scientifique de l’Algérie, qui commence à fonctionner en 1840. Constituée sous l’autorité du ministre de la Guerre, elle était composée de vingt membres académiciens et officiers de l’armée d’Afrique. Elle constitua en effet, le premier cadre institutionnel dans lequel les vestiges et les monuments du passé de l’Algérie sont traités par des moyens et des méthodes proches de la recherche archéologique moderne10.

Dans ce cadre, entre 1840 et 1844, l’architecte Aimable Ravoisié et le capitaine d’artillerie Adolphe H. Delamare menèrent une œuvre considérable d’inventaire et de relevé des sites et des monuments11.

Il faut néanmoins reconnaître que l’archéologie en Algérie a été dès les débuts de l’occupation militaire, et pendant plus d’un demi-siècle, cantonnée dans le domaine réservé des officiers du corps d’expédition colonial. Précédant les colonnes expéditionnaires des brigades topographiques, composées d’officiers du génie et d’ingénieurs géographes, effectuaient des reconnaissances topographiques «le plus souvent sous la protection des fusils»12.

La reconnaissance topographique, comme l’indique Jacques Frémeaux, est une «entreprise qui consiste à planter un certain nombre de panneaux indicateurs permettant de s’orienter (et en particulier de guider la marche des colonnes militaires13.

Cependant, parallèlement aux opérations topographiques, les officiers du génie signalaient les sites qu'ils rencontraient sur leur chemin. «Ainsi est-il compréhensible que les militaires apportent de nombreuses contributions à l’archéologie, et que, inversement, un Berbrugger ou un Mac-Carthy soient d’excellents connaisseurs des réalités locales»14.

Ce qui fait par conséquent que ces officiers des corps techniques de l’armée, en particulier «l’arme savante» par excellence qu'est le génie, ont donc pendant longtemps occupé le champ de l’histoire militaire, car comme le rappelle Charles Higounet, «l’histoire militaire a été la première à aller sur le terrain»15. Ceci est encore plus vrai s’agissant des terrains nouvellement conquis dans le cadre des conquêtes coloniales.

Les premières recherches consacrées à la «synonymie géographique», terme usité à l’époque pour désigner la toponymie et la topographie historiques, ont été intimement liées aux premières reconnaissances topographiques des sites archéologiques faites par les brigades topographiques ou par les travaux des officiers et des érudits civils rattachés à l’armée portant sur l’identification des anciens noms de lieux mentionnés sur les cartes des géographes de l’Antiquité : Itinéraire d’Antonin, Carte de Peutinger, Cosmograhie de Ravenne, Table de Ptolémée) qui sont, indique A. Berbrugger, «à peu près les seuls ouvrages où l’on trouve des chiffres de distance»16.

Sur la base de ces documents, les «topographistes» militaires comme Adrien Berbrugger, Oscar Mac Carthy, de Champlouis, Carbuccia, Azéma de Montgravier, Louis Demaeght pour ne citer que les plus célèbres, essaieront «dans leur recherche et leur discussion des positions antiques» de confronter la «synonymie géographique» aux données du sol et du paysage de l’Algérie du XIXe siècle. C’est cependant cette opération d’identification, qui trace la ligne de démarcation entre la topographie historique et sa discipline jumelle, la géographie historique, avec laquelle elle tend souvent à se confondre. Si cette dernière consiste à mettre l’histoire à l’épreuve de la carte, la topographie historique consiste quant à elle à mettre l’histoire à l’épreuve du paysage et de la configuration du sol où, bien souvent, les souvenirs continuent de s’accrocher âprement. Ainsi donc le recours à la topographie historique par l’archéologue va aller au-delà du simple soutien technique ; elle aura pour tâche d’identifier et de localiser un lieu historique ou un site archéologique qui auraient été mal précisés par des chroniques ou des cartes anciennes. Dès lors la topographie cesse d’être une simple branche de la science géodésique, pour devenir une précieuse discipline auxiliaire de l’archéologie et de l’histoire17. Ce qui rejoint la tradition déjà inaugurée par l’école archéologique britannique illustrée notamment par les «topographistes» A. C. Ducarel (1713-1787), T. F. Dibdin (1776-1847) et W. Bray (1736-1832), qui avaient décrit avec une grande précision les monuments rencontrés au cours de leurs voyages. Il est toutefois probable que la première étude relevant de la topographie historique moderne, fût l’ouvrage publié en 1821, par l’archéologue et topographe britannique William- Martin Leake (1777-1860) consacré à la topographie d’Athènes. Cet ouvrage fut de ce fait considéré comme «la première étude vraiment critique qui eût encore été entreprise sur ce sujet d’après l’emploi le plus judicieux de tous les textes classiques et l’observation, la plus attentive de tous les mouvements du sol d’Athènes et de tous les vestiges d’antiquité connus à cette époque»18. Évoquant les difficultés de localisation des anciennes agglomérations de l’Algérie antique à partir des toponymes mentionnés dans divers documents, Mac-Carthy, ne cachait pas sa déception à ce sujet. «Je ne m'occuperai, écrit-il, que de ceux qui en ont fait l’objet d’étude spéciale, et je chercherai ensuite à déterminer la valeur des synonymies géographiques proposées successivement par ceux que le caractère sérieux de leurs recherches ou de leurs explorations autorisaient à émettre une opinion à ce sujet»19. Et il ajoute : «on a cherché aussi, avec plus de persévérance que de bonheur il est vrai, à retrouver le réseau de villes, de colonies, de forts et d’établissements dont les conquérants avaient couvert le pays pour dominer. [...] Ici, les villes et établissements sont tellement effacés que  leur site rappelle toujours involontairement la dernière demeure des morts, et que l’on cherche, bien souvent en vain, à percer le silence dans lequel a fini par se perdre le bruit de leur chute»20. Il convient toutefois de préciser que l’avènement du Second Empire en 1852 fut un moment important du développement de la recherche archéologique en Algérie. Ce moment fut, en effet, particulièrement marqué par la création en 1856 de la Société Historique Algérienne, encouragée par le maréchal Randon, Gouverneur général. Cette société constituera la première forme de société savante qui, par le biais de son organe la Revue Africaine, publiera les résultats des travaux archéologiques et historiques sur les antiquités de l’ancienne Afrique du Nord21.

En 1858, le Prince Jérôme, chargé du ministère de l’Algérie et des colonies, fit diffuser aux fonctionnaires de l’Algérie des «Instructions relatives aux recherches archéologiques» dans lesquelles il recommande particulièrement aux officiers des bureaux topographiques de : «noter avec soin, sur les cartes et plans de leur subdivision, la direction des voies romaines, l’emplacement des ruines, des bornes milliaires, et de tous les monuments que l’on pourra découvrir. Ce travail sera d’une grande utilité pour les études archéologiques, et permettra, dans un prochain avenir, d’asseoir d’une manière définitive les bases d’une géographie complète de l’Afrique romaine»22

Précisons d’emblée que ce regain d’intérêt pour l’archéologie, à cette époque précisément, ne fut pas en fait totalement étranger à la personne même de l’empereur Napoléon III. En effet ce dernier, rassemblait à l’époque les matériaux archéologiques pour la rédaction de son Histoire de Jules César23, en se faisant entourer d’une pléiade de savants, parmi lesquels l’éminent épigraphiste Léon Rénier, qui plus tard fera de nombreux relevés épigraphiques en Algérie24. En outre, l’intérêt que manifestait l’Empereur à la topographie des Gaules, pour laquelle il institua le 17 juillet 1858, la Commission de la Topographie des Gaules, avait manifestement encouragé les archéologues-militaires en Algérie à s’intéresser de près à la topographie historique. Cette dernière, considérée comme discipline de soutien à l’archéologie de terrain pour la localisation des toponymes historiques - ce qu'on appelait à l’époque les «synonymes géographiques» - pour l’identification des sites archéologiques, devenait incontournable.

Visitant l’Algérie en 1865, l’Empereur n’ignorait rien des travaux archéologiques qui se poursuivaient en terre algérienne. Deux spécialistes de la «synonymie géographique» et membres fondateurs de la Société historique algérienne, Adrien Berbrugger et Oscar Mac-Carthy, guidèrent l’Empereur dans ses visites archéologiques. Oscar Mac-Carthy, qui préparait à l’époque une étude sur la guerre d’Afrique de Jules César, partageait la même préoccupation de recherche que l’Empereur et comptait d’ailleurs parmi les correspondants en Algérie de Napoléon III25.

Celui-ci, poussé par la curiosité de savoir si le Tombeau de la Chrétienne recelait encore les restes de Juba II et de sa femme Cléopatre-Séléné, donna à la fin de sa visite en Algérie mission à Berbrugger et à Mac Carthy de faire une exploration complète de ce mausolée royal de Maurétanie.

Mais ce qu’il importe de faire remarquer, c’est manifestement le progrès qui restait à accomplir en matière de couverture cartographique de toutes les régions de l’Algérie. La cartographie, base de toute enquête archéologique, notait P.-A. Février «était restée longtemps imparfaite, tant pour les zones non contrôlées - ce qui pouvait aller de soi - que pour des espaces pacifiés. Émile Masqueray (1843-1894) fait observer que l’Aurès - un de ses sujets d’études - ne figurait pas sur la carte de la province de Constantine dressée en 1838 et 1840, qu’il apparaît qu’en 1843, sur une carte au 1/500.000e, mais tel que Procope l’avait dépeint : «un plateau ovale, isolé».»26.

Aussi, pendant longtemps, nous assistons à des confections de cartes fragmentaires dues à l’initiative personnelle de quelques officiers «topographes» archéologues : colonel Carbuccia, carte au 1/10.000e de la subdivision de Batna (1850)27; capitaine Champlouis, carte au 1/2.000.000e (1864); O. Mac-Carthy, cartes des provinces d’Alger d’Oran et de Constantine au 1/3.000.000e (1865); colonel Derrien, carte polychrome des environs d’Oran au 1/40.000e (1874). D’autres cartes thématiques notamment sur les anciennes voies romaines ou sur les anciennes routes de l’époque médiévale furent élaborées durant cette période (Carette, Pellissier etc.).

Cependant, il y a lieu de noter qu’à partir de 1865, les besoins de la colonisation, devenant pressants, font décider de la construction d’une nouvelle carte de l’Algérie. En effet, dès 1869-1870, les premières feuilles commençaient à sortir pour toute l’Algérie. En plus, l’institution à partir de 1868 du cadastre en Algérie marqua également une étape importante dans la visualisation de l’espace tant urbain que rural28. L’année 1879 sera en fait la date de départ de la campagne des opérations de levées topographiques et géodésiques de grande envergure, menées par les brigades topographiques du Service géographique de l’armée, pour la confection de la carte de l’Algérie au 1/50.000; l’année 1888, celle du commencement des opérations pour la carte au 1/200.000e29. Il importe néanmoins de souligner que les progrès enregistrés dans la qualité technique du dessin et la précision tant planimétrique que toponymique des feuilles, était, comme le note Robert Tinthoin, liés au fait que : «les levés topographiques étaient favorisés par le développement des opérations géodésiques, par le renouvellement complet des méthodes topographiques servies par des instruments nouveaux... Aussi les minutes sont-elles bientôt accompagnées, non seulement d’un mémoire descriptif et statistique, mais d’un calque stratigraphique de la région levée. Une notice sur les ruines «mégalithiques, puniques et romaines et autres» vient ajouter ses données archéologiques aux données topographiques, géographiques et géologiques que l’on doit aux officiers du Service géographique de l’armée»30.

Il n’est point utile d’insister sur le fait que cette couverture cartographique facilita énormément le travail des enquêtes archéologiques et même paléontologiques qui commença en 1881. L’inventaire des ruines et des foyers préhistoriques opéré à partir de ces feuilles avait servi entre autres de base à l’Atlas archéologique de Stéphane Gsell qui, commencé en 1902, année de sa nomination comme directeur du musée des antiquités algériennes et d’art musulman d’Alger, ne fut terminé qu’en 1911.

Il ne fait aucun doute que l’entreprise coloniale française en Algérie, fut d’abord et avant tout une expédition militaire de la plus haute violence. Mais, au gré des opérations militaires à l’intérieur du pays, les chefs de l’armée coloniale constatent avec stupéfaction que c’est un pays qui, au point de vue de la richesse archéologique, n’avait rien à envier à l’Égypte et à la Morée. Devant ce constat, l’intervention coloniale prend aussitôt l’allure d’une expédition militaro-scientifique, en prenant vite pour modèle l’expédition d’Égypte. Militaires et savants furent mobilisés dans cette nouvelle entreprise, où, justement une attention particulière a été accordée au passé romain de l’Algérie. 

Le moins que l’on puisse relever c’est que cet intérêt pour la romanisation de l’Algérie n’est pas totalement éloigné de la recherche d’une légitimité «scientifique» à l’occupation coloniale en cours au XIXe siècle. Il fallait donc que l’archéologie et dans une large mesure l’histoire antique de l’Algérie d’abord, de l’Afrique du Nord ensuite, puisse trouver une science sur laquelle elle puisse idéologiquement s’appuyer. «L’histoire n’est pas en Afrique, la plus inutile des sciences» dira à ce propos Stéphane Gsell. C’est ainsi que durant plus d’un demi-siècle, précisément jusqu’à la création de l’Ecole Supérieure des Lettres d’Alger et la naissance de l’archéologie universitaire en 1880, les militaires vont régner en maîtres sur les recherches archéologiques, notamment par leur apport aux techniques de reconnaissances topographiques destinées au repérage des anciens établissements romains, d’élaboration des cartes topographiques, études des monuments, des relevés des inscriptions et descriptions des voies militaires anciennes.

notes

* Chercheur associé au Centre National de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle (Oran).

[1] «Bruce, Jacques, (1730-1794) a laissé des dessins en parcourant Numidie et Proconsulaire. En 1765-1766, il est passé par Lambaesis et Thamugadi où il a encore vu debout cinq des colonnes du capitole, qu’un tremblement de terre allait jeter à bas. Bruce est allé jusqu’à Lepcis Magna. Mais ses dessins n’ont été connus que lorsque son compatriote Playfair les a fait reproduire - et encore partiellement - en 1877», Février (Paul-Albert), Approches du Maghreb romain, Aix-en-Provence, Édisud, 1989, p. 30.

2 Idem., p. 29.

3 Le petit, Bernard, «Missions scientifiques et expéditions militaires : remarques sur leurs modalités d’articulation», in, L’invention scientifique de la Méditerranée. Egypte, Morée, Algérie. Paris, Ed. de l’E.H.E.S.S., 1998, pp. 97-118, ici p. 97.

4 Colonna, Fanny, «La carte Carbuccia au 1 :10.000e de la subdivision de Batna, ou le violon d’Ingres du 2e régiment de la Légion étrangère (vers 1850)», in, L’invention scientifique…, op., cit., pp. 53-70, ici p. 54.

5 Nouschi, André, «Les à côtés des débuts de l’occupation en Algérie», in, Nordman, Daniel et Raison, Jean-Pierre, (éds.), Sciences de l’homme et conquête coloniale. Constitution et usages des sciences humaines en Afrique (XIXe-XXe), Paris, Presse de l’Ecole Normale Supérieure, 1980, pp. 67-77, ici p. 67.

6 Février, Paul-Albert, Op. cit., p. 30

7 Idem., p. 31.

8 Oulebsir, Nabila, «La découverte des monuments de l’Algérie. Les missions d’Amable Ravoisié, et d’Edmond Duthoit, (1840-1880)», in Figures de l’orientalisme en architecture, Revue du Monde Musulman et de la Méditerranéen, n° 73-74, 1994, pp. 57-76, ici p. 62.

9 Bory de Saint Vincent, J.-B., Note sur la commission exploratrice et scientifique d’Algérie, présentée à Son Excellence le ministre de la Guerre, Paris, Imp. Cosson, 1838, 20 p.

10 Exploration Scientifique de l’Algérie pendant les années 1840, 1841, 1842, publié par ordre du gouvernement et avec le concours d’une commission académique, sciences historiques et géographiques, Paris, Imp. Royale, 16 volumes, 1844-1853.

11 Gran-Aymerich, Eve, Naissance de l’archéologie moderne (1789-1945), Paris, CNRS- Edition, 1998, p. 154.

12 Martimprey, (Général Comte de), Souvenirs d’un officier d’état-major. Histoire de l’établissement de la domination française dans la province d’Oran (1830-1847), Paris, 1886.

13 Frémeaux, Jaques, «Souvenirs de Rome et présence française au Maghreb : essai d’investigation», in CRESM, Connaissances du maghreb. Sciences sociales et colonisation, s/d de Vatin, J.-CI., Paris, Editions du CNRS, 1984, pp. 29-46, ici p.36.

14 Idem., p. 37.

15 Higounet, Charles, « La Géohistoire », in Encyclopédie de la Pléiade : L’Histoire et ses méthodes, Paris, NRF, 1973, pp. 68-94, ici p. 71.

16 «Dans la recherche et la discussion des positions antiques, on a pour guides principaux, indiquait Berbrugger, A., les Tables de Ptolémée, La Carte de Peutinger et l’Itinéraire d’Antonin, qui sont à peu près les seuls ouvrages ou l’on trouve des chiffres de distance», voir Berbrugger, Adrien, « Généralités archéologiques », Revue Africaine, n° 1, 1856-1857, pp. 241-245, ici p. 241.

17 Benkada, Saddek, «La toponymie et sa dimension historique en Algérie : Étude de cas», in, Institut National de Cartographie et de Télédétection (INCT, Alger), Bulletin des Sciences Géographiques, n° 5, avril 2000, pp. 31-33 ; Id., «La Topographie historique en algérie. Quelques jalons de recherche», séminaire sur Toponymie : Mémoire et Histoire, Alger, CNRPAH, 21-22 avril 2001.

18 Larousse du XIXe siècle, Article «Topothésie».

19 Mac, Carthy, O, «Etude critique sur la géographie comparée et la géographie positive de la Guerre d’Afrique de Jules César», Revue Africaine, 1865, p. 431. 

20 Mac, Carthy, O, «Algeria Romana. Recherches sur l’Occupation et la Colonisation de l’Algérie par les Romains. 1er Mémoire : Subdivision de Tlemcen», Revue Africaine, n°1/1856-1857, p. 89.

21 «…Les officiers au reste figuraient en bonne place dans la première équipe de la Société Historique et de la Revue Africaine dont le Maréchal Randon avait favorisé la naissance et accepté le parrainage. La tradition créée par Bonaparte en Egypte revivait dans cette armée d’Afrique…», Discours de Georges Marçais, président de la Société Historique Algérienne, prononcé lors de la séance solennelle de la célébration du centenaire de la Société Historique Algérienne, le 19 mai 1956 à l’Université d’Alger, Revue Africaine, n° 100, 1956, p. 9.

22 Ministère de l’Algérie et des Colonies, Cabinet Le Prince chargé du Ministère de l’Algérie et des Colonies. A MM. Les fonctionnaires publics de l’Algérie, Envoi d’instructions relatives aux recherches archéologiques, Paris, le 31 décembre 1858, Bulletin officiel de l’Algérie et des colonies, 1858.

23 Bonaparte, Louis-Napoléon, Histoire de Jules César, Paris, 1865-1866, 2 vol. (sur trois volumes prévus).

24 Rénier, Léon, Inscriptions romaines de l’Algérie, 1856.                                              

25 Mac, Carthy, O., «Etude critique sur la géographie comparée et la géographie positive de la guerre d’Afrique de Jules César», Revue Africaine, 1865-1866.

26 Février, Paul-Albert, Op. cit., p. 53.

27 Colonna, Fanny, «La carte Carbuccia…», op.cit.

28 A propos de la mise en place du cadastre urbain en algérie, voir : Benkada, Saddek, Les politiques d’aménagement et de repeuplement urbains à Oran (1831-1891) : un modèle de modernité urbaine coloniale, Thèse de magister, Sociologie politique, Université d’Oran, juin 2002, 321p.

29 Sur le rôle joué par les Brigades topographiques dans la confection des cartes et l’usage archéologique qui en était fait, voir en particulier Mercier, E., «Notes sur les ruines et les voies antiques de l’Algérie relevés par les brigades topographiques (Région de Maktar)», Bulletin Archéologique du Comité des Travaux Historiques, janvier-juillet 1923 ; Toussaint, P., (chef de bataillon), «Résumé des connaissances archéologiques exécutées par les officiers des brigades topographiques d’Algérie et de Tunisie (années 1900 et ss.) », Archives du Service géographique de l’Armée, Institut Géographique National, Paris (cité par Decramer, Lionel, R., Ouasli, Chérif, Martin, Alix, «A propos de la table de Jugurtha (Tunisie)», IBLA, n° 183, 1999, pp. 15-30.)

30 Tinthoin, Robert, «Revue des ouvrages récents sur l’Afrique du Nord», Bulletin de la Société de Géographie et d’Archéologie d’Oran, mars 1933, p. 105.

auteur

Saddek BENKADA*