Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Au commencement de cette réflexion engagée autour de la thématique des savoirs historiques au Maghreb, leur construction et leurs usages, une question s’impose : comment est-ce que je suis parvenu à ce terrain (le sujet que je vais aborder) qui n’est pas, d’une certaine manière, le mien ? L’objet d’étude s’inscrit dans la période contemporaine, et la thématique de la colonisation est, en quelque sorte, loin de mes préoccupations actuelles. C’est à la lecture de l’ouvrage intitulé Les crimes coloniaux de la Troisième République : La sueur du burnous, que j’ai ressenti qu’il y a quelqu’un derrière. Ou ce qu’on pourrait appeler «l’ombre interne de l’œuvre». L’ouvrage séduit d’abord par l’intitulé. Le sens du titre est significatif. Du «crime» au «burnous» en passant par la «sueur». Le lien entre ces trois composantes n’est pas incongru. Le mot crime est une accusation directe adressée à l’État français. La sueur est le symbole fort de la double exploitation dont la paysannerie tribale fait l’objet. Le «burnous» est la tenue vestimentaire la plus répandue dans les campagnes tunisiennes connues par des hivers durs et rigoureux. A partir de ce constat, j’ai voulu connaître et l’homme et l’œuvre, et la pensée anticolonialiste, toile de fond de ce genre de production historique.

I. Paul Vigné d’Octon : l’homme, l’œuvre et la mouvance politico-intellectuelle

1. Présentation de l’homme

Paul Vigné d’Octon est né en 1859 à Montpellier, mort en 1943 à Octon, son village d’origine d’où il tire d’ailleurs son nom de plume. Son vrai nom est Paul Etienne Vigné[1]. L’homme appartient donc à cette France profonde et rurale. Il est médecin de formation, médecin-major de la marine française, écrivain, homme politique, républicain d’extrême gauche, proche du parti ouvrier français (POF). Puis radical socialiste (SFIO) dès 1910. Sa liberté de ton et son refus de s’incliner, dans un milieu militaire discipliné et rigoureux, lui vaut ses premiers rappels à l’ordre par ses officiers supérieurs. Très vite, il donne sa démission de l’armée car il veut, à la fois, préserver son autonomie, et participer à l’histoire.

Député durant trois législatures entre 1893 et 1906, au sein du Palais Bourbon, il est devenu le porte-parole le plus acerbe et le plus virulent du mouvement anticolonialiste[2]. Adversaire inconditionnel du parti colonial et de son leader de l’époque Paul Leroy-Beaulieu, il dénonce les scandales coloniaux dans ses oeuvres écrites comme dans ses interventions parlementaires, ainsi que dans les séries de conférences qu’il a données à travers toute la France entre 1911 et 1913. C’est une logique de gauche qui a orienté sa pensée politique et son action militante. Pour lui, la famille des démocrates allait des radicaux aux syndicalistes révolutionnaires, voire même aux anarchistes, en passant, bien entendu, par les socialistes de toutes obédiences. Il avait une vision plus large de la gauche. Peut être envisage-t-il ce qu’on appelle de nos jours «la gauche plurielle». Envoyé, par le gouvernement français en mission d’enquête dans les colonies françaises de «l’Afrique du Nord» entre 1907 et 1909, il revient avec un acte d’accusation, Les crimes coloniaux de la Troisième République, dont seul le premier volume, La sueur du burnous, consacré au cas tunisien,  a vu le jour. L’œuvre revêt un caractère officiel, elle est commandée par le prince, et destinée, par conséquent, à servir son image, et les intérêts de la grande bourgeoisie française, elle prend une autre allure. L’ouvrage s’inscrit dans le genre littéraire dissident.

Vigné d’Octon a commencé son expérience de journaliste vers 1897 dans le journal L’Aurore organe dirigé par Clémenceau et dans lequel Zola a publié en 1898 son célèbre article «J’accuse». Une fois ses orientations  politiques plus fixées, il collabore, dans un premier temps, au journal La Guerre Sociale, ensuite à La Bataille Syndicaliste et à partir de 1912, au quotidien SFIO, Le Populaire du Midi, ainsi que les différentes revues anarchistes comme Le Libertaire et La Libre Pensée. Il a abandonné très vite la SFIO sans pour autant donner son adhésion au Parti Communiste, bien qu’il ait salué la grande révolution bolchévique de 1917[3]. Il soulignait avec force, dans son ouvrage La sueur du burnous le rôle émancipateur de la République des Soviets, sans pour autant devenir marxiste ou communiste[4].

Bien que nous n’ayons pas l’idée de retracer les différentes étapes politiques et idéologiques de Vigné d’Octon, nous pensons que les éléments précités nous autorisent à conclure sur une biographie «à géométrie variable», et un homme à foyers multiples. L’homme acquiert un double statut, celui de fonctionnaire d’État, il est mandaté par les autorités françaises en vue de préparer un rapport sur l’état des colonies maghrébines, et celui de chercheur ou de scientifique, en ce sens qu’il a mené une enquête qui va au delà de ce qu’on lui a demandée et des lignes rouges qu’on lui a indiquées. Le moins que l’on puisse dire c’est qu’il a présenté un rapport «très osé».

2. L’œuvre : Les crimes coloniaux de la Troisième République.La sueur du burnous

Comment appréhender l’œuvre, et saisir l’homme ? Notre démarche consiste à partir de celle-là, pour mieux comprendre celui-ci. La réflexion est loin d’être binaire, elle se réalise forcément dans la circularité et l’interférence. La sueur du burnous est le premier et l’unique volume qui a vu le jour. Le projet initial conçu par Vigné d’Octon englobait les trois pays du Maghreb. Il est paru en 1911, aux éditions La Guerre Sociale, journal révolutionnaire lancé par le socialiste Gustave Hervé le 19 décembre 1906. Une approche thématique du texte nous a permis de retenir les axes suivants :

- L’administration coloniale.

- L'expropriation des terres des tribus.

- La question minière et les chemins de fer : Bône-Guelma et la Compagnie des Phosphates de Gafsa.

- Les rapports sociaux. Il a montré comment la France a pu corrompre la population tunisienne à travers la diffusion de l’alcool et les jeux. La construction du casino de Tunis en est l’exemple le plus notable. Les témoignages des médecins européens exerçant en Tunisie sur l’accroissement des maladies à partir de 1881.

- Le chant du khammès.

- Le mouvement «Jeune Tunisien». 

- La justice.

- La presse.

Seules les questions du «khammassa» ou métayage, les mines et «le mouvement Jeune Tunisien» seront abordées dans le présent travail.

3.La mouvance politico-intellectuelle de l’œuvre de Vigné d’Octon

L’ouvrage La sueur du burnous s’ouvre sur le préambule suivant : «J’ai fait ce rêve : il y avait enfin sur la terre une justice pour les races soumises et les peuples vaincus. Fatigués d’être spoliés, pillés, refoulés, massacrés, les arabes et les berbères chassaient leurs dominateurs du Nord de l’Afrique, les noirs faisaient de même pour le reste du continent, et les jaunes pour le sol asiatique. Ayant ainsi reconquis par la violence et par la force les droits imprescriptibles et sacrés qui par la force et la violence leur furent ravis, chacune de ces familles humaines poursuivait la route de sa destinée un instant interrompue. Et oubliant que j’étais français - ce qui n’est rien - pour ne me souvenir que d’une chose : que j’étais homme - ce qui est tout -, je sentais dans la profondeur de mon être une indicible jubilation»[5].

Il ne fait pas de doute que Vigné d’Octon puise sa pensée anticolonialiste dans les idées des Lumières et le courant humaniste du XVIe siècle. Les philosophes ont condamné systématiquement le système colonial et son corollaire de l’époque, à savoir l’esclavage et la traite des noirs. Diderot «se déclarait solidaire des colonies jusqu’à dans leurs révoltes»[6]. Rousseau écrit que «le premier européen pénétrant chez ces peuplades sauvages devait être pendu à la frontière»[7]. Et c’est au nom, nous semble-t-il, de la vertu, tendance Robespierriste dans son acception éthique mais aussi politique, que Vigné d’Octon tente de décortiquer les nœuds de la politique coloniale française en Tunisie sous la Troisième République. Face à une réalité coloniale dure et abominable, Vigné d’Octon réagit en tant qu’homme, et non pas en tant que Français. C’est son identité humaine qui est mise en avant. Il s’agit d’une identité choisie, réfléchie, acquise, et non léguée ou donnée au berceau. A cette matrice intellectuelle qui remonte au Siècle des Lumières, il convient de rappeler quelques événements forts qui ont marqué le début du siècle et qui ont contribué, d’une certaine manière, à doter l’homme d’une nouvelle identité. Il s’agit de son appartenance trans-nationale. Au cosmopolitisme des Lumières, il faut ajouter un souffle humain propulsé par l’idéologie socialiste, puis communiste, qui a fortement marqué l’Europe depuis la deuxième moitié du XIXe siècle.

Au début du siècle, la France a assisté à :

- La création du parti socialiste SFIO en 1905.

- L’organisation du Congrès Colonial de Marseille en 1906.

- L’occupation d’Oujda au Maroc en 1907 par Lyautey[8].

II. Considérations méthodologiques et posture de recherche

Etudier le témoignage d’un acteur du centre sur la politique coloniale de son propre pays pose à mon avis, et au préalable, un problème d’ordre méthodologique et épistémologique profond. Ce texte bouleversant pour l’esprit n’émane pas d’un acteur du local ou du «national». Il n’est pas non plus le produit d’un Français qui adhère à la politique expansionniste et agressive de son pays. Ce sont les thèses d’un homme «fatigué» qui va jusqu’à dénier son appartenance nationale pour mettre en avant son identité humaine, tout en restant malgré tout fortement imprégné par sa culture d’origine. A vrai dire, il n’est pas aisé d’attribuer une identité nationale unique, au sens commun, à ce personnage. Certes il est français, par la naissance, la langue, la culture, mais il est surtout universaliste par la pensée.

Le positionnement cognitif et idéologique de l’auteur, ainsi que son statut politique, en tant que parlementaire envoyé par les autorités de son pays en mission d’enquête, pose problème. Un statut officiel qui s’inscrit dans une logique d’État, et une pensée libre qui obéit à une conception individuelle du monde et de la chose politique. Traître politique pour ses concitoyens ou du moins pour une certaine frange de la société française[9], «ennemi de l’intérieur», ou «ennemi d’État» pour les pouvoirs publics et le consortium journalistique et financier qui réunit les plus grandes fortunes de France[10]. Il est rangé, malgré un humanisme sans aucune mièvrerie, dans «la catégorie de l’étranger», et par conséquent, dans la civilisation dominante, par les colonisés qu’il défend[11]. C’est ce lieu interstitiel et cette identité fragmentée, altérée qui m’intéressent, m’intriguent et que je tente de saisir. Le fait d’être à la fois dedans et dehors ou encore entre deux rives. Il s’agit de démontrer au travers de la pensée de Vigné d’Octon comment les Français ne sont pas tous des colonialistes, et comment les Tunisiens ne sont pas tous, non plus, des anticolonialistes. L’être humain profondément attaché à ses racines, à ses origines ou encore à son terroir, tout en aspirant à la découverte du monde extérieur, souffre-t-il au bout du compte d’une crise d’appartenance ? Confucius le célèbre philosophe chinois soulignait que «La nature des hommes est identique, ce sont les coutumes qui les séparent». Face à ces zones d’incertitude et d’ambiguïté la tâche du chercheur du local devient complexe et plus compliqué. Notre tâche consiste moins à classer, juger, inventorier, mais plutôt de ne jamais consentir à être tout à fait à l’aise avec nos propres évidences, et de renoncer au confort des vérités terminales[12]. Il s’agit, d’une certaine manière, d’énerver notre esprit et de secouer notre focale d’observation. Les catégorisations binaires, à savoir : colonisateur vs colonisé, dominant vs dominé, français vs tunisien, nationaux vs étrangers, qui ont fortement marqué la période des indépendances et la production historique officielle, sont porteuses de confusion et coupent, par conséquent, tout élan réflexif. Béchir Tlili insistait, à juste titre, sur le fait que «l’histoire coloniale de la Tunisie ne se réduit pas à la lutte entre deux blocs, le bloc européen et le bloc indigène»[13]. Derrière le vocable «tunisien» s’alignent, bien entendu, les victimes de la colonisation, mais aussi les bénéficiaires de l’œuvre coloniale, le patriote et le collaborateur. Le mot «français» occulte la partie cachée de la société française qui affiche une quelconque hostilité à la politique coloniale de son pays. Dans cette optique différentielle des choses, les dominés du Nord et les colonisés du Sud pourraient, dans une certaine mesure, se rejoindre. Subir le pouvoir des dominants pourrait constituer, malgré l’éloignement géographique et les différences culturelles, un élément fédérateur fort. La perspective d’une lutte commune entre le prolétariat européen et le prolétariat local a été posée[14]. Le journal La Bataille fondé à Tunis en 1911 illustre bien cette perspective.

Revenons à l’interrogation centrale. Dans quelle mesure l’ouvrage de Vigné d’Octon, La sueur du burnous, élaboré au début du siècle, a-t-il inspiré certaines productions historiques tunisiennes post-coloniales ?

III. Le rapport ambigu des historiens tunisiens à l’ouvrage de Vigné d’Octon

Les historiens tunisiens spécialistes de la question coloniale ont tous, peu ou prou, et chacun à sa manière, et selon son propre angle d’attaque, puisé dans cet ouvrage. H. Timoumi[15] comme B. Tlili[16], T. Ayadi[17], N. Dougui[18] ou H. Tababi[19]... H. Timoumi, lorsqu’il traite de la question du métayage. B. Tlili quand il aborde le groupement de La Bataille[20]. T. Ayadi pour le mouvement Jeune Tunisien. N. Dougui et Tababi des problèmes des mines de la région de Gafsa.

1. La «Khémassa» : un mode de production précapitaliste

Lorsqu’il aborde la thématique des rapports sociaux dans les campagnes tunisiennes au tournant du XIXe-XXe siècles, Vigné d’Octon ouvre ce chapitre par une mélopée locale qu’il a traduit littéralement de l’arabe dialectal. Il s’agit de «la chanson des petits khammas». Une cantilène avec laquelle les femmes de ces derniers endorment leurs enfants le soir lorsqu’elles n’ont rien à leur offrir pour manger. Partons du poème[21]:

Dors ! Dors ! Mon petit

Ton père pousse les bœufs de son maître,

Il tient le soc de la charrue

La terre qu’il remue est noire, noire,

Mais le cœur du maître est plus noir encore

Dors ! Dors ! Mon petit.

Car lorsqu’on dort on n’a pas faim. 

Dors ! Dors ! Mon petit

Dans cette terre noire, noire,

Ton père jette l’orge et le blé.

Et la tourterelle blanche, blanche,

Picore le grain à peine tombé.

Dors ! Dors ! Mon petit

Car lorsqu’on dort on n’a pas faim.

Dors ! Dors ! Mon petit

Sans que ton père le chasse,

L’oiseau du dieu mange sa part,

La fourmi va prendre la sienne.

Ton père, seul, n’aura rien.

Dors ! Dors ! Mon petit

Car lorsqu’on dort on n’a pas faim.

Dors ! Dors ! Mon petit !

Il n’aura d’autre part que celle

Qu’il volera pendant la nuit.

Bien petites seront les galettes

Que je pourrai faire pour nous.

Dors ! Dors ! Mon petit

Car lorsqu’on dort on n’a pas faim.

Dors ! Dors ! Mon petit

Quand tu seras grand, toi aussi,

Tu seras le khammès d’un maître

Aussi injuste et aussi cruel.

Car telle est la volonté du Dispensateur.

Dors ! Dors ! Mon petit !

Car lorsqu’on dort on n’a pas faim.

Dors ! Dors ! Mon petit !

Tu seras le khammès d’un maître

Dont le cœur sera noir, noir,

Comme la terre que tu remueras.

Et toi aussi pour manger tu le voleras.

Dors ! Dors ! Mon petit !

Car lorsqu’on dort on n’a pas faim.

Dors ! Dors ! Mon petit !

Tu apporteras à ta vieille mère

Le grain que chaque jour tu voleras.

Et nous chercherons dans la ville

Un bon ami pour nous le garder.

Dors ! Dors ! Mon petit !

Car lorsqu’on dort on n’a pas faim.                 

L’histoire humaine est tragique dites-vous !

Par extension et dans un contexte socio-culturel et politique tout autre, le dramaturge français Armand Salacrou mentionnait dans sa célèbre pièce théâtrale Boulevard Durand ce qui suit : «Même si j’étais né riche je ne pourrais pas rester riche parce que je sais maintenant de quelle misère sort cet argent»[22].

 Face à ce genre d’expression orale, il est important, à notre avis de montrer la capacité d’un texte de dire la vérité, et en même temps la capacité d’un témoin ou d’un intellectuel de «faire chanter» un document et «faire saigner ses mots». L’opération est double. Il s’agit de s’intéresser au contenu du document lui-même, mais aussi de la manière de son interprétation et pour quel usage.

A travers ce chant de détresse et de colère, Vigné d’Octon dresse un tableau noir des conditions de la vie du métayer tunisien doublement victime du régime du «khémassat» et du système colonial. Il dénonce avec force le régime honteux du métayage ainsi que son corollaire le décret de 1874 lancé par le ministre «réformateur»[23]  Khéreddine. Ce décret a fait l’objet d’éloge et d’apologie de la part d’un grand nombre d’historiens tunisiens. Par contre Vigné d’Octon cite, pour approuver cette fois-ci, Ali Zaouche qui dénonce pour sa part, le décret de 1874, et appelle à la nécessité de sa refonte[24]. A lire la cantilène que Vigné d’Octon a pu arracher de la bouche de l’une des femmes d’un khammès de la Tunisie profonde, on reconnaît facilement une écriture historiographique de proximité. S’agit-il d’une écriture revancharde, car elle met à nu la réalité sociale injuste et tente, au bout du compte, de renverser les rapports sociaux en faveur des aliénés et des faibles ? La question est un peu ambitieuse voire même prétentieuse direz-vous ?

L’historiographie tunisienne de l’époque moderne et contemporaine regorge de poésie. Et si les chroniqueurs de cette période recourent constamment à la poésie c’est surtout pour mettre en avant les qualités du prince et rappeler à la mémoire collective, menacée par l’oubli, ses exploits et ses victoires. Cette poésie s’inscrit dans le genre panégyrique[25]. La Tunisie d’en bas, les dominés ou «les damnés de la terre» ne constituent pas un objet d’étude ou d’écriture.

2. La question minière

Lorsqu’il aborde les conditions de travail et d’habitat des mineurs dans ce qu’il dénomme «La mine bagne» dans les régions de Rédayef, Métlaoui, Oum Al Arayès, N. Dougui cite Paul Vigné d’Octon. Il ne fait pas de doute qu’il a amplement puisé dans l’ouvrage. L’emprunt est très fort. Cela n’est pas incompatible avec le sens même de la recherche académique, qui se veut des échos et résonances mutuels entre les différents travaux et ne réduit, somme toute, en rien la valeur du travail. En revanche N. Dougui ne cite l’ouvrage de Vigné d’Octon qu’à une seule reprise et d’une manière très timide[26]. S’agit-il d’un oubli ou d’une méconnaissance ? A notre avis la méconnaissance est en soi une reconnaissance et l’oubli n’est jamais ni innocent ni gratuit. Par contre, H. Tababi fidèle à une conception consensuelle de la recherche académique, se réfère constamment à l’ouvrage de Vigné d’Octon notamment pour les questions de la spoliation des terres des tribus en faveur de la compagnie des phosphates de Gafsa ou des accidents de travail dans les mines[27].

3. «Le mouvement Jeune Tunisien» : un courant de pensée bourgeois coupé du réel social

Si les spécialistes du «mouvement Jeune Tunisien» n’ont que respect et reconnaissance envers cette formation socio-politique qui naissait à l’expression vers le début du siècle, Vigné d’Octon exprimait sa profonde déception envers ses leaders qu’il avait pourtant soutenus au départ. Son constat est carré, sans appel. A ses yeux les leaders de ce mouvement sont «des indigènes élevés à la française». La Tunisie d’en bas, notamment le monde tribal ne présente aucun intérêt pour eux. C’est plutôt l’univers citadin et «tous ceux qui possèdent quelque bien» qui les préoccupent le plus. Leur horizon est strictement «Tunisois-centré». Selon Vigné d’Octon, Le Tunisien, organe de presse et porte-parole de ce mouvement, s’intéressait aux «hyménées aristocratiques, naissances princières et comptes rendus de banquets»[28].

Une approche comparative nous autorise à déduire que c’est une logique de cohésion et d’unité qui a commandé les historiens «nationalistes» qui plaident pour la cohésion et la symbiose dans l’écriture de l’histoire de la Tunisie post-coloniale, alors que Vigné d’Octon obéissait, lui, à des convictions, plutôt, d’intellectuel engagé. Pierre Nora insistait sur ce qu’il dénomme le «curieux moment d’arrachement et de ressourcement où les Français ne sont plus prêts à «mourir pour la patrie» mais unanimes à se découvrir pour elle de l’intérêt et de l’attachement»[29]. Une réflexion toute simple, mais profonde, nous-semble-t-il, qui pourrait inspirer les chercheurs tunisiens dans leur perception de l’histoire nationale.

IV. «Une colonisation humaniste»: le talon d’Achille de la pensée anti-coloniale

Bien qu’il soit, d’une certaine manière, le porte-parole et le porte-plume de la pensée anti-coloniale du début du XXe siècle[30], Vigné d’Octon n’est pas un anticolonialiste atypique. Son œuvre ne constitue pas non plus une littérature nouvelle pour son époque. Il est même légitime de dire qu’il n’a fait que recycler un discours déjà connu, voire même normalisé et banalisé[31]. Depuis 1870, le mouvement anticolonial s’est imposé avec force dans le paysage intellectuel français.

En revanche, et loin de toute approche normative ou réductrice, l’œuvre écrite de Vigné d’Octon, ainsi que son action politique militante restent tout de même singulières, et cela à plus d’un égard.

1. Il est d’abord un anticolonialiste convaincu

Au moment où la quasi-totalité des hommes politiques chargés de mission dans les colonies françaises reviennent à la Métropole avec des bilans positifs et des titres de propriétés alléchants dans les colonies[32], Vigné d’Octon revient avec des rapports douloureux pour l’esprit, et accablant pour les autorités politiques. Il établit des listes nominatives des sénateurs, ministres, députés et directeurs de journaux qui se sont appropriés, à travers les intrigues et les malversations, de grands domaines en Tunisie. Il propose même la nomination d’une commission d’enquête qui aurait pour mission de vérifier les titres de propriétés des parlementaires et le vote d’une loi interdisant à tout parlementaire qui a rapporté le budget de la Tunisie d’y devenir propriétaire[33]. De ces propositions qui restent d’ailleurs lettre morte, il n’a cultivé que menaces et persécutions. Par ailleurs, si des nationalistes tunisiens appartenant à l’élite politique revendiquent la peine capitale pour les insurgés fraichiche de la révolte de 1906[34], Vigné d’Octon soulignait que la révolte était le produit de la politique de réquisition des terres de la tribu, notamment henchir Kasserine, et la paupérisation de la paysannerie locale[35].

2. Il est ensuite un antimilitariste qui n’a pas désarmé

Aux approches de la guerre de 1914, les leaders socialistes les plus célèbres rejoignent la politique officielle de leur gouvernement, à savoir la défense nationale et l’union sacrée. Jaurès, chef de fil du socialisme français rejoint les thèses du parti colonial. Jules Guesde, Gustave Hervé auteur du célèbre article «Le sans patrie» versent dans un nationalisme chauvin. Vigné d’Octon, un simple radical de gauche qui s’est frotté à tous les cercles politiques progressistes, n’a pas suivi ses camarades qui ont évolué vers la droite

3. Il est enfin un militant dans l’âme

Vigné d’Octon a fait de l’anticolonialisme le thème central de son œuvre notamment, dans ses derniers écrits. Son œuvre politique, notamment Terre à galons, La gloire du sabre et La sueur du burnous, a été conçue, mûrie dans les aléas des conquêtes et des guerres de pacification et les expéditions punitives au Sénégal, au Guinée, au Tonkin, à Madagascar ou la spoliation des terres et l’expulsion des tribus en Tunisie et en Algérie. Vigné d’Octon fut le témoin oculaire et inquiet des abus des généraux, de la vénalité des administrateurs, et de l’arbitraire de la soldatesque. A lire son œuvre, on a l’impression qu’il a beaucoup de mal à réprimer son émotion devant l’injustice et le cynisme. Au moment de l’élaboration de son «rapport-témoignage», on a l’impression que ce médecin-écrivain gardait dans son esprit les corps des morts, encore allongés dans les chambres froides de sa mémoire.

Conclusion

En rupture avec le regard impitoyable et tendre de l’ethnologue, l’éloignement du regard, ou le regard éloigné de l’anthropologue en quête de l’exotisme et du merveilleux, Vigné d’Octon met à nu le brigandage officiel des hauts fonctionnaires français de la Troisième République et indique, à sa manière, le chemin de la liberté des peuples colonisés. Il était parmi les membres les plus actifs du groupe des intellectuels français qui ont lancé le journal de gauche La Bataille en Tunisie en 1911[36]. Toutefois, il convient de relativiser l’apport de la pensée anticolonialiste du début du siècle. Vigné d’Octon avait ses limites et le mouvement anticolonialiste n’a pas pesé lourd dans les grandes orientations de la politique coloniale de la France de l’avant guerre. Au lieu d’analyser, penser, problématiser le phénomène colonial et saisir ses mécanismes internes notamment dans sa phase impérialiste marquée par la fusion du capital industriel et du capital bancaire, Vigné d’Octon, est resté englué dans sa vision humaniste voire humanitaire, et son sens profond de la compassion. Il faut attendre les années 1930 pour que s’ouvre des voies nouvelles dans l’écriture de l’histoire coloniale[37], rompant avec une historiographie toute empreinte, malgré tout, de sentiment paternaliste et de rêve exotique.

Orientations bibliographiques

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- Idem, Politique coloniale au Maghreb, Paris, P.U.F., 1972.

- L’anticolonialisme en France de 1871à 1914, Paris, P.U.F.

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- La Dépêche Tunisienne, 30/4/1906.

- Dictionnaire des parlementaires français, t. VIII, P.U.F.

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- Idem, Les odeurs de Tunis, Paris, 1889.

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- Rectenwald (G.), Des terres sialines du contrôle civil de Sfax (Tunisie), Alger, Maison A. Joudan, 1914.

- Sebag (P.), La Tunisie. Essai de monographie, Paris, Editions Sociales, 1951.

- Tlili (B.), Crises et mutations dans le monde islamo-méditerranéen contemporain (1907-1918), Tunis, Université de Tunis, 1978.

- Vigné D’Octon (P.), Terre de mort, Paris, 1892.

- Idem, Les crimes coloniaux de la Troisième République. La sueur du burnous, les Editions Sociales, 1911.

notes

*  Diraset - Faculté des Lettres, des Arts et des Humanités de la Manouba

[1] Hommes et destins, Académie des Sciences d’Outre-mer, Paris, (sans date).

[2] Dictionnaire des parlementaires français, t. VIII, P.U.F.

[3] Recherches Africaines, n° 14, janvier-décembre, 1959.

[4] Vigné d’Octon, P., Les crimes coloniaux de la Troisième République : la sueur du burnous, Paris, Les Editions Sociales, 1911.

[5] Vigné d’Octon, P., Op. cit., p. 7.

[6] Ageron, Ch.-R., L’anticolonialisme en France de 1871à 1914, Paris, P.U.F.

[7] Ibid.

[8] Hubert, Lyautey, : maréchal de France (1854-1934), au Tonkin (1894-1897), à Madagascar (1897-1902), aux confins algéro-marocains (1903-1910) et au Maroc (1912-1925).

[9] L’auteur consacre tout un chapitre à ce thème. Il l’intitule comme suit : «Où il est question de mon ingratitude à l’égard de la République française qui m’a comblé de ses bienfaits», Op. cit., p. 272.

[10] Le journal Le Courrier de Tunisie s’acharne contre les enquêtes menées par Vigné d’Octon, en Tunisie. «Que les ministres de la république française sont avisés que tous les chargés de mission ne sont pas les plats valets du gouvernement», Ibid., p. 9.

[11] «Tu es notre ami bien que français», dit Mansour ben H... l’un des khammès du nord de la Tunisie à Vigné d’Octon, Paul, lors de son passage, Ibid., p. 135.

[12] Eribon, D., Foucault, Michel Flammarion, 1989

[13] Tlili, B., Crises et mutations dans le monde islamo-méditerranéen contemporain (1907-1918), Tunis, Publications de l'Université de Tunis, 1978.

[14] Vigné d’Octon, opère un saisissant parallèle entre les conditions de vie de la paysannerie méditerranéenne. Il rappelait que «Le paysan tunisien comme celui de Sicile ou du Languedoc aime chanter même et surtout lorsqu’il souffre. La musique et la chanson étaient l’unique consolation de la rude et dolente vie», Op. cit., p. 139.

[15]Al-hâdî al-Tîmûmî, Al-kâdihûn “al-khammâsa” fî al-aryâf al-tûnisiyya (1861-1943), Tunis, Dâr Muhammad Alî al-Hâmmî-Kulliyyat al-`Ulûm al-Insâniyya wa al-Ijtimâ`iyya, 1999, 2 t.

[16] Tlili, B., Op. cit.

[17] Ayadi, T., Mouvement réformiste et mouvement populaire à Tunis (1906-1912), Tunis, Université de Tunis, 1986.

18 Dougui, N., Histoire d’une grande entreprise coloniale : la compagnie des phosphates et du chemin de fer de Gafsa 1897-1930, Faculté des Lettres de Manouba, 1995.

[19] Hfayyidh al-Tabbâbî, Al-haraka al-naqâbiyya bi manâjim gafsa (1936-1956), Tunis, DRA, Faculté des Sciences Humaines et Sociales, 1991.

[20] La Bataille : journal hebdomadaire paraissant à Tunis (1911-1912). Il se réclame du socialisme et du syndicalisme révolutionnaire. Voir Tlili, B., Crises et mutations…, op. cit., pp. 360-451.

[21] La sueur du burnous...., op. cit., pp. 136-137.

[22] Salacrou, A., Boulevard Durand, Gallimard, 1960.

[23] Tout au long de sa thèse Les origines du mouvement national en Tunisie (1904-1934) et à chaque fois qu’il prononce le nom de Khereddine, Mahjoubi, Ali, écrit ce qui suit «Le grand ministre réformateur Khereddine». Voir à titre d’exemple : pp. 72, 121, 233, 234, 251, 616 et 619.

[24] Vigné d’Octon, P., op. cit., p. 141.

[25] Voir à titre d’exemple, Ibn Abî Dînâr, Al-mu’nis fî akhbâr ifrîqiyya wa tûnis, Tunis, al-Maktaba al-`Atîqa, 1967.

[26] Dougui, N., Op. cit., p. 296.

[27] Voir H. Tabbâbî, Op. cit., pp. 319, 320, 347 et 345.

[28] Vigné d’Octon (P.), Op. cit., p. 380.

[29] Nora, P., Les lieux de la mémoire, Gallimard, t. 1, 1993, p. 28.

[30] Vigné d’Octon, a donné une quarantaine de conférences sur l’anticolonialisme, entre 1911-1913.

[31] Nous renvoyons le lecteur aux différents travaux du courant anticolonialiste. Voir à titre d’exemple notre liste bibliographique.

[32] Vigné d’Octon, mentionnait ce qui suit : «Je crois nécessaire d’insister sur ce fait indéniable que, depuis la conquête de la Tunisie, il n’y a pour ainsi dire pas eu un seul parlementaire qui, ayant rapporté le budget de la Régence, n’y soit devenu propriétaire», La sueur du burnous…, op. cit., p. 273.

[33] Ibid., p. 275.

[34] Voir la position de Sfar, B., envers les révoltés Frachiches, qui réclame de leur «couper les têtes de ses propre mains», cf. al-Hâdî al-Tîmûmî, Intifâdhât al-fallâhîn fî târîkh tûnis al mu`âsir. Mithâl 1906, Tunis, Bayt al-Hikma, 1993, p. 229.

[35] La Dépêche Tunisienne, 30/4/1906.

[36] Tlili, B., Op., cit.,  p. 353.

[37] Nous citons à titre d’exemple les écrits de Charles-André, Julien ou Charles-Robert, Ageron.

auteur

Lazhar MEJRI*