Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

I. La ville comme texte et topo littéraire

 “Omnis mundi creatura/ quasi liber et pictura

Nobis est et speculum/ nostrae vitae nostrae mortis

Nostri statu nostrae sortis/ fidele signaculum.”

                                         Alanus Ab Insulis/ Alain de Lille

La ville – une source de fascination éternelle pour les poètes et les écrivains. Le cas de figure par excellence, c'est la « ville éternelle », Paris, métropole littéraire et source de toute « littérature métropolitaine ». Cela fait des siècles qu’il se trame, le discours sur Paris, des « Tableaux parisiens » (1782-88) aux « Mystères de Paris » (1842), du « Spleen de Paris » (1857) au « Paysan de Paris » (1926), de Sébastien Mercier donc à Eugène Sue, et de Charles Baudelaire à Louis Aragon. Un discours tour à tour réaliste et romantique, symboliste et surréaliste, retracé dans ses moindres nuances par Karlheinz Stierle dans son étude monumentale : « La capitale des signes ». « Paris et son discours »[1].

L’auteur, en montrant comment s’instaure un discours sur Paris dans la littérature, retrace en même temps la naissance et l’évolution du mythe de Paris, qui deviendra le mythe urbain par excellence. Rappellant que Roger Caillois et Roland Barthes étaient parmi les premiers à parler de mythe à propos de Paris, Stierle reprend quelques-unes des pistes chères à Walter Benjamin, l’auteur dont il est le plus proche. C’est en effet dans la filiation de Benjamin qu’il focalise son attention sur ce qu'il appelle « la chaîne de l’écriture et de la lecture », à savoir un mouvement circulaire qui va de la « ville comme texte » aux « textes sur la ville » et vice versa.

Cette idée de la « lisibilité de la ville »[2] comme texte nous paraît toute acquise, aujourd’hui, toutefois, elle remonte tout juste à l’œuvre de Walter Benjamin, plus précisément à son « Passagenwerk »[3], ouvrage inachevé, commencé en 1927, paru en traduction française en 1993 sous le titre : « Paris. Capitale du XIXe siècle. Le livre des passages »[4].

C’est en effet dans ce « Livre des passages » que Benjamin applique, le premier, l‘ancienne métaphore du « livre de la nature », concept hérité de l’antiquité gréco-latine, à la ville, permettant de percevoir la ville comme cet « espace sémiotique » qui, en tant que « monde et livre à la fois », aurait laisser apparaître « de nouvelles structures de lisibilité »[5].

Si la ville est donc un texte, il faut la lire, c’est-à-dire déchiffrer, décoder, décrypter voire décortiquer l’univers des signes qui la constituent. Univers d’autant plus énigmatique que la distance entre « la ville » et « son lecteur » est grande, que les clivages spatio-temporels et/ou civilisationnels qui les séparent, sont importants.

Prenons l’exemple de la littérature maghrébine (post)coloniale francophone : le regard étrange(r) de l’écrivain algérien, tunisien, marocain sur Paris, de 1955 à 1986. « Des Boucs » (1955) de Driss Chraïbi[6] à la « Topographie » (1978) de Rachid Boudjedra[7], du « Tapapakitaques » (1976) de Habib Tengour[8] à la « Phantasia » (1986) d’Abdelwahab Meddeb[9], les textes se présentent comme voyages-errances : à travers un Paris labyrinthique, déboussolant, « désorienté » et désorientant : le Paris cauchemardesque du travailleur émigré chez l’un, l’univers de rêve du flâneur cosmopolite chez l’autre, et dans tous les cas de figure un travail de recherche sur les traces et les signes.

Parfois, au bout d'une longue évolution, la ville cesse presque d'être texte et devient signe, « chiffre », symbole à son tour : si elle est très célèbre, par exemple, ou très ancienne, si les siècles l’ont auréolée de mythes et légendes, la seule évocation du nom de la ville suffit parfois à déclencher tout un chapelet de rêves et nostalgies, frayeurs et fantasmes, qui à leur tour peuvent revêtir des formes littéraires, comme l’illustre ce passage de « l’Épreuve de l’Arc »[10] de Habib Tengour au sujet de l’expérience parisienne des émigrés algériens :

« Paris était-il l’abîme où nous fûmes jetés au réveil ? Était-elle l’ogresse cannibale de nos contes maternels ? N’était-ce pas Circé la magicienne qui nous métamorphosait à sa guise ? Peut-être Calypso, imperceptiblement elle savait retenir ? »  (Tengour, L’Épreuve de l’Arc, 1990, p. 129)

II. Les villes du Maroc au miroir de la littérature et de la critique littéraire

« Si je sors/ où irai-je?

Les trottoirs sont défoncés/ Les arbres font pitié

Les immeubles cachent le ciel/ Les voitures règnent

Comme n’importe quel tyran/ Les cafés sont réservés aux hommes

Les femmes, à raison/ ont peur qu’on les regarde

Et puis/ je n’ai rendez-vous

Avec personne »

Abdellatif Laabi[11]

Bel exemple d’un conditionnement culturel occidental-oriental qui rappelle fortement le fameux mécanisme behavioriste du stimulus/réponse et qui fonctionne tout aussi bien en sens inverse, car il n’y a pas que Paris qui fait rêver : Bagdad... Alamout... Samarkand... Tanger... Casablanca... Marrakech... Tombouctou... Mogador... autant de noms magiques aux résonances mythiques.

Toutes ces villes ont trouvé leurs chroniqueurs et leurs témoins, leurs flâneurs et leurs amants ; elles font, en tant que mythe ou décor, inspiratrice ou motif, partie intégrante de la littérature contemporaine internationale et marocaine. Ne mentionnons, dans la foule des titres et à titre d’exemple, que « Marrakch Médine » de Claude Ollier, « Die Stimmen von Marrakesch » d‘Elias Canetti, « Agadir » de Mohammed Khair-Eddine, « Jour de Silence à Tanger » de Tahar Benjelloun[12] et « Spleen de Casablanca » d’Abdellatif Laâbi[13].

Ce discours littéraire inspiré par la ville est suivi de très près et abondamment par le méta-discours universitaire, qui s’est focalisé, dans le cas du Maroc, de façon claire et nette sur Marrakech et Tanger, qu’il s’agisse de l’exploration du « Récit tangérois » par Marc Gontard (1993)[14] ou des nombreux numéros spéciaux consacrés par les Cahiers d’Études Maghrébines[15] ainsi que par Horizons Maghrébins, revue toulousaine, aux villes dans l'imaginaire :

- Villes dans l’imaginaire : Marrakech Tunis – Alger (CEM 4/1992)

- Villes océanes marocaines dans l’imaginaire : De Tanger à Safi (CEM 13/2000)

- Visions d’une ville : Marrakech (CEM 15/2001)

- Marrakech : Seuils, Lectures (HM 23-24/1994)

- Tanger au Miroir d’elle-même (HM 31-32/1996)

III. «  ...une ville, Mogador, dont les annales sont faites de livres de comptes et de registres portuaires... »[16]

Mais Essaouira, l’ancienne Mogador, « la perle de l’Atlantique », ne figure pas – ou presque pas – dans ce chapelet critique. Malgré un flot remarquable de textes littéraires inspirés par la ville portuaire au bord de l’Atlantique, il n’existe, à ce jour, aucun recensement systématique – et analytique – par rapport à la littérature mogadorienne. Exception faite, peut-être, du synopsis proposé dans le dernier numéro des Cahiers d’Études maghrébines : « Mogador – Essaouira. Une ville océane du Sud marocain » (16-17/2002) mais qui, sur 300 pages, présente plutôt la ville par la plume de ses auteurs qu’elle ne décortique cette plume elle-même...[17]

Ceci est un constat quelque peu étonnant, qui s’explique probablement par la position particulière qu’occupe cette ville singulière en marge du continent africain comme en marge des consciences humaines. C’est pour cela que les lignes suivantes se proposent modestement de balayer d’abord le terrain, de procéder à un premier tour d’horizon, en frayant des « passages » – au sens de Walter Benjamin[18] – à travers le paysage des textes, qui frôlent et gravitent autour de certains‚ ilôts de sens qui seront illustrés voire illuminés par des citations éloquentes, selon la méthode de Benjamin, afin de réveiller, par « des expériences de l'isolement et de la mise en relation, [...] la conscience endormie ou rêveuse de la ville, afin de métamorphoser ainsi le passé en un présent des plus conscients. »[19] Car, selon la formule d’Edmond Jabès : « C’est dans la fragmentation que se donne à lire l’immensurable totalité »…[20]

Pour commencer, un peu d'histoire : Les annales de Mogador, du fameux port de Tombouctou, qui a vu venir et partir Phéniciens et Romains, Portugais et Français, caravaniers et consuls, commerçants et artistes, ces annales-là ne sont pas uniquement « faites de livres de comptes et de registres portuaires » – même si c'est ce que prétend un récent site internet. Non, loin de là. Mogador, construite entre 1763-65 d’après les plans de l’architecte français Theodor Cornut, sur demande du sultan Sidi Mohammed Ben Abdellah, sur une péninsule entre l’océan et les dunes[21], à 170 km à l’ouest de Marrakech comme à 170 km au nord d’Agadir, pour devenir, pendant un siècle et demi, la fenêtre grande ouverte du Maroc vers le monde, exerce une grande fascination sur les esprits. Il n’y a que Charles de Foucauld qui, lors d’un séjour à Mogador au retour du désert, du 28 janvier au 14 mars 1884, reste cloîtré dans sa chambre, épuisé et morose, dans l'attente d'un mandat de Paris qui tarde à venir, pour constater, mécontent, que « Mogador, dont le nom est écrit en grosses lettres sur nos cartes, est loin d'être le port important que nous pourrions nous figurer »...[22] Les autres voyageurs-écrivains nous ont tous légué des témoignages positifs, voire enthousiastes ; ne citons, parmi les plus connus, que René Caillié qui, en 1830, note dans son « Journal d’un voyageur », que « Mogador est une fantaisie européenne sur un thème marocain », ou encore Paul Claudel qui, dans « Le Soulier de Satin » (1930), reconnaît : « Il n’y a qu’un certain château que je connais, où il fait bon d’être enfermé... il faut plutôt mourir que d’en rendre les clefs... c’est Mogador, en Afrique. »

Mais le véritable essor d’une littérature mogadorienne – au moins en langues européennes, les littératures arabe[23] et berbère n’ayant pas fait l’objet de mon étude... – ne se fait qu’à partir de l’indépendance marocaine, grosso modo une génération après l’exode des juifs marocains[24], du Maroc, et notamment...

... [D]es villes arabes [...] la plus juive [...] : Essawira, anciennement Mogador, terrasses immaculées, signes clamant concorde, étoiles d’islam, de David, l’une et l’autres réconciliées, carré koufique de la baraka prophétique, sceau de Salomon [...] Ne reste de la communauté jadis majoritaire que quatre-vingt-treize juifs ; cité aux cent synagogues muées greniers, débarras, désolante poussière humide. [...] Ville de judéité affirmée, murs imprégnés d’une atmosphère hébraïque malgré l’abandon et la dispersion. Ne restent que vieux, femmes mariées à notables musulmans, quelques adolescentes colorées par le sel, une septuagénaire tenant pension et auberge, l’Atlantique, la cuisine la meilleure de la ville quoique d’irrespectueuse hygiène. (Meddeb, Talismano, 1979, pp.102-103)

Ce passage de « Talismano », d'Abdelwahab Meddeb (*1946), écrivain tunisien, est en effet un des premiers reflets littéraires de l’ancien Mogador chez des auteurs contemporains, à côté, bien entendu, du chapître consacré par Khatibi (*1939), né à El-Jadida, ex-Mazagan, dans son autobiographie « La mémoire tatouée », à Essaouira – qui est la ville de sa tante, la ville de son enfance, sa « ville parallèle » par excellence :

« Essaouira. [...] Ville à vendre, disent maintenant les gosses. [...]. Le dieu de notre enfance est-il mort, cent fois mort, jeté sur les rochers ? [...] Coquille entourée de sable, cette ville s’ébauche en une miniature aux couleurs tendres, et je tais d’autres vibrations : la surprise du soleil, la ville se recroquevillant et le parfum d’argan, lieu commun du Sud marocain et impression douceâtre d’un vol continu. Le mellah n’est pas loin, d’autres odeurs, un autre dialecte légèrement chantant qui me faisait pouffer. Je happais des calottes de vieux bonshommes, et les vendais. Avec l’argent, on recommençait dans l’autre sens. Il sera dit que le juif refera l’histoire à rebours, prisonnier d’une différence millénaire. Ce ne sont que légendes d’Anciens. Paix ! Paix ! Paix ! » (Khatiti, La Mémoire tatouée, 1975, pp. 56-57)

En essayant maintenant d’établir une classification approximative, on peut déceler, grosso modo, quatre catégories d’auteurs/textes, qui se suivent de façon plus ou moins chronologique[25] :

1. Textes d’auteurs marocains/maghrébins mentionnant Essaouira / Mogador de façon plus ou moins aléatoire

1975

Abdelkébir Khatibi

« La mémoire tatouée »

(Paris : Denoël)

1979

Abdelwahab Meddeb

« Talismano »

(Paris :Christian Bourgois)

1983

Tahar Benjelloun

« La prière de l’absent »

(Paris : Seuil)

1997

Nine Moati

« Perla de Mogador »

(Paris : Ramsay)

2. Textes d’auteurs originaires d‘Essaouira (Mogador) inspirés par la ville

1980

Edmond Amran El Maleh

« Parcours immobile »

(Grenoble : La Pensée sauvage)

1981

Ami Bouganim

« Récits du Mellah »

(Paris : Claude Lattès)

1983

Edmond Amran El Maleh

« Aïlen ou la nuit du récit »

(Paris : Maspéro)

1986

Edmond Amran El Maleh

« Mille an, un jour »

(Grenoble : La Pensée sauvage)

1987

Pol Serge Kakon

« La Porte du Lion »

(Éditions Souffles)

1990

Edmond Amran El Maleh

« Le retour d’Abou El Haki »

(Grenoble : La Pensée Sauvage)

1990

Marcel Crespil

« Mogador mon Amour »

(Casablanca : Eddif)

1993

Isaak D. Knafo      

« Le Mémorial de Mogador»

(Jerusalem)

1995

Edmond Amran El Maleh

« Abner Abounour »

(Casablanca : Le Fennec)

1996

Aïcha Amara          

Mogador fille d’Aylal

(Rabat : Marsam)

1998

Ami Bouganim

Entre vents et marées

(Paris : Stavit)

1998

Abdelkader Chebani

Les illustres

(Essaouira : Editions Sefrioui)

1998

Omar Mounir

Deuxième Francesse

(Casablanca : Eddif)

1999

Pol Serge Kakon

Rica la Vida

(Arles : Actes Sud)

2001

Omar Mounir

S’en sortir ou mourir

(Rabat : Marsam)

2001

Hamza Ben Driss Ottmani

Le soldat qui venait de Mogador

(Rabat : La Porte)

2002 

David Bensoussan

Le fils de Mogador

(Montréal : Editions du Lys)

2003

Omar Mounir

Rue de la ruine Essaouira. Derb Al-Kharba

(Rabat : Marsam)

3. Textes d’auteurs marocains non-originaires d’Essaouira inspirés par la ville

1994

Bob Ore Abitbol

Les Faucons de Mogador

(Montréal : Balzac)

1998 

Khireddine Mourad

Les Dunes vives

(Casablanca : Eddif)

2001

Rémon Faraché

Villa Argane

(Toulon : Les Presses du Midi)

4. Textes d’auteurs contemporains étrangers inspirés par Essaouira / Mogador

1970

Jean Sulivan :

D’Amour et de mort à Mogador

(Paris : Gallimard)

1987

Alberto Ruy Sánchez

Los nombres del aire

(Mexico : Alfaguara)

1992 

 

Mogador - The Names of the Air

(trad. Mark Schafer, San Francisco: City lights)

1998 

 

Les visages de l’air

(trad. Gabriel Iaculli, Monaco : Editions du Rocher)

2000

 

 

(traduction arabe, trad. Fatiha Benlabbah, Essaouira : Editorial Aliseos)

1994

Alberto Ruy Sánchez

Cuentos de Mogador

(México : Dirección General de Publicaciones del CNCA)

1994

Jacques Perry

Les sables roses d’Essaouira

(Paris: Calmann-Lévy)

1996

Alberto Ruy Sánchez

En los labios del agua

(México : Alfaguara)

1999

 

Les lèvres de l’eau

(trad. Gabriel Iaculli, Paris : Ed.du Rocher)

1999

Alberto Ruy Sánchez

Comment la mélancolie est arrivée à Mogador/ De cómo llegó a Mogador la melancolía.

(bilingue, trad. Gabriel Iaculli, Paris : Ed. du Rocher)

1999

Hubert Schatz

Psychokosmodrom

(Lambrechten : Institut für Naturgeistforschung)

2001

Alberto Ruy Sánchez

Los jardines secretos de Mogador: voces de terra

(México : Alfaguara)

2002

 

La Peau de la terre ou Les Jardins secrets de Mogador

trad. par Gabriel Iaculli, Monaco : Ed. du Rocher)

2001

Kaki (Katell Antoine)

Le Bleu du Vent. Poèmes au Maroc.

(Rennes : Editions du Carabe ; Essaouira : pp. 37-97.)

2002 

Morgan Sportès

Une fenêtre ouverte sur la mer

(Paris : Seuil)

2003

Jacques Alessandra

Jebel Mout ou le testament des pierres

(Paris : L’Harmattan)

 Si maintenant on tente de regarder voire d’analyser de près ce panorama de titres qui se présente en grande partie comme « paysage mémorial », il s’avère fort utile de se doter, en lecture parallèle, de la volumineuse étude d'Aleida Assmann : « Erinnerungsräume » (1999)[26] – « Espaces de mémoire. Formes et mutations de la mémoire culturelle ». Dans cette étude, elle établit une différenciation entre différents types de lieux de mémoire[27], à savoir :

 

- Generationenorte

lieux générationnels (lieux de filiation généalogique)

- heilige Orte/ mythische Landschaften

lieux sacrés/ paysages mythiques

- exemplarische Gedächtnisorte

lieux exemplaires de mémoire

- Gedenkorte

lieux de commémoration (commémoratifs)

- Genius Loci

« genius loci » – génie du lieu

- Gräber und Grabsteine          

tombeaux/sépultures/monuments des morts

- traumatische Orte

lieux traumatiques

 

Cette différenciation est très fructueuse par rapport à notre sujet. Car si les passages sus-cités de Meddeb et de Khatibi étaient déjà sous-tendus par une certaine teneur nostalgique – chez Meddeb dans l’optique historique du flâneur étranger, chez Khatibi dans la perspective des moments privilégiés de l’enfance perdue –, ce motif de la perte va s’amplifiant au début des années 80 pour donner naissance à une littérature construite littéralement avec rien – « ex nihilo », à partir du néant, voire du deuil.

C’est, avec Assmann, la « logique bien connue qui veut qu’un phénomène doive d’abord se perdre de vue, pour accéder pleinement à la conscience »[28], qui donne naissance à cette littérature. A une foule impressionnante de romans, en général, parfois de recueils de nouvelles et de poèmes, qui tentent tous de combler, de conjurer presque ce vide qui s’est installé dans la ville avec l’indépendance, suite à l’exode de la population juive, suite à l’écroulement de toute une société plurielle, pluri-ethnique, pluri-religieuse, pluri-culturelle, perçue, après coup, comme un âge d’or irrémédiablement perdu. Mogador devient donc le lieu de cristallisation par excellence « pour la construction des espaces de la mémoire culturelle »[29]. Et, par là même, un espace de projection formidable :

Car nous allons voir, en fin de parcours, ceci : Il est vrai que ce sont l’histoire singulière et la fin brusque de cette histoire qui vont déclencher et générer une large partie de la littérature mogadorienne. Les auteurs de l’émigration juive, qui évoquent la vie dans le mellah de Mogador, tout comme les auteurs musulmans restés sur place, comme délaissés, et qui font le deuil de cette belle cohabitation d’antan : tous, graviteront autour de Mogador, la cherchant, comme dirait Goethe, avec leur âme. Mais finalement, telle sera aussi le cas très curieux et très étonnant des auteurs appartenant à la troisième catégorie, c’est-à-dire des auteurs étrangers inspirés par Mogador : que ce soit Alberto Ruy Sánchez du Mexique à la recherche mélancolico-voluptueuse de ses racines arabo-andalouses dans un Mogador largement imaginaire, que ce soit Hubert Schatz, cet Autrichien chercheur des esprits de la nature, qui croit percevoir le souffle cosmique à Essaouira et dans ses entourages...

Vu qu’une visite exhaustive du « paysage mémorial »[30] de Mogador n'est guère faisable ici et maintenant, on proposera une lecture des titres qui nous serviront de jalons, de repères et marques d’orientation. Des titres au sémantisme répétitif, aux sèmes récurrents qui se recoupent et se regroupent en sept îlots isotopiques constituant, ce que Stierle appelle le « kaléidoscope du sens »[31].

1. Mogador mon amour

 « Le désir de dessiner avec un doigt, sur la peau d'une femme, les contours secrets d'une ville » Simon Darioli[32]

 Ce sont l’anthropomorphisme, la personnification, la féminisation qui sous-tendent bien des titres : « Mogador mon amour » (1990) – « Mogador fille d’Aylal » (1996) – « Rica la Vida » (1999). Identification explicitée, d’ailleurs et ailleurs, par Edmond Amran El Maleh :

 « Une ville est un être vivant au sens propre du mot et non par métaphore. On oserait dire une femme si la résonance de ce qualificatif n’exigeait pas bien des explications pour éviter toute conclusion fâcheuse» [33].

Or, au niveau des textes, cette identification de la ville à une femme est génératrice, parfois, d’un discours littéraire sentimentale, à l'eau (et aux doigts) de rose[34] :

 « Douce note de musique/ goutte de rosée/ aube frémissante/ Mogador/ mon amie/ pourquoi parle-t-on de toi/ de tes facettes bien cachées/ avec autant de nostalgie/ serais-tu la mère/ et l’amie/ ou l’enfant/ et la nymphe/ qui se mirent sur la rive/ ou la muse qui inspire/ envoûte et enchaîne à vie »

(Aïcha Amara, Mogador fille d’Aylal, 1996, p. 58)[35]

Génératrice, parfois aussi, de boutades comme la suivante (dû à un poète du cru distribuant ses textes dans le port de Mogador sous forme de feuilles volantes) :

« Essaouira, il y a des secrets sous tes rides. […] Belle dame, parée jadis de mille et un tissus, tes fils pleure-misère ne cessent de répéter que tu es leur mère, leur terre, n’empêche qu’ils pissent dessus à chaque instant. Et quand ils se saoulent, ils t’imaginent ô ! Respectable mère, en bikini. O veuve ! Qui te voit ainsi te croit stérile n’ayant pour progéniture qu’ech-charqi (ouled bled) fruit de ton union avec Eole ». (Majid Moulay Abdesselalam,     « État d’âme », Essaouira, août 1999)

Il connaît maintes nuances, toutefois, ce discours d’amour pour la ville de « Mogador, ville réelle et imaginaire, ville-femme qui hante la mémoire et le désir »[36] ; il est le fait de plumes féminines et masculines, natives et étrangères, sous-tendu d’une douce mélancolie chez les originaires de la ville, d’une érotisation, parfois obsessive, chez les étrangers (la trilogie mogadorienne de Ruy Sanchéz surtout), de façon à ce que, dans certains romans, la ville se transforme en décor pour les ébats amoureux, les passions plus ou moins grandes (1994 : « Les sables roses d’Essaouira », 1997 : « Perla de Mogador », 2002 : « Une fenêtre ouverte sur la Mer ») .

Autre observation : dans la littérature mogadorienne (et le lecteur attentif aux citations l’aura remarqué), l’amour pour la ville n’est pas le fait unique des humains : Mogador, c’est la « terre » en union avec les trois autres éléments[37], le vent (« Eole »), le feu.

 « Aujourd'hui, le soleil, en se levant, s'est épris de Mogador »

(Ami Bouganim, Récits du Mellah, 1981, p. 51) –

Et, bien sûr, l’océan :

« Belle au bois dormant dont le sommeil n’a pas été troublé après l’essor industriel et social qui, après l’indépendance, a entraîné des transformations dans tout le pays. Faut-il remercier le ciel de cet oubli ? Charme ! Ville morte, embaumée dans son passé, ville momie qu’on viendrait admirer dans son sarcophage, princesse défunte parée de sa poésie funèbre, nostalgie de ce que sa beauté éveille, de sa grandeur ensevelie, lyrisme à la gloire de son anachronisme ! Quand vous vous promenez sur les remparts de la Scala et que vous regardez la ville, son étonnant mariage avec l’Océan, ne tentez pas de forcer l’énigme». (El Maleh, « Essaouira, l'oubliée », p. 212)

2. Mémorial de Mogador

« Poétiser une ville qui se meurt » Rainbeau Lebda[38]

La nécrologie sus-citée de la plume d’El Maleh pour la belle défunte, aux accents mélancolico-cyniques, n’est que la cime d’un iceberg et bien représentatif de la plupart des textes écrits au cours de ces dernières vingt années, selon les tempéraments des auteurs avec un zeste d’orange amère ou bien une goutte de « miel du passé »[39] – et ils sont, jusqu’en 1995, exclusivement le fait de la plume des auteurs juifs émigrés de Mogador, ville qu’ils ont quittée dans la réalité pour la restituer, la faire revivre sur le papier.

Mogador, par la force de l’histoire, vit une transformation, en passant du statut de Generationenort à celui de Gedenkort (Assmann), donc du statut d'un « lieu générationnel » à celui d'un « lieu commémoratif » ; c’est-à-dire elle cesse d'être un lieu qui détermine les « formes de vie et d’expérience des hommes autant que ces derniers imprègnent ce lieu avec leurs traditions et leur histoire » pour devenir, en revanche, un lieu « caractérisé par la discontinuité, c’est-à-dire par une différence éclatante entre le présent et le passé ». Un lieu de commémoration étant précisément un lieu, « où une histoire déterminée n’a pas continué, mais a connu une rupture plus ou moins violente ». Toutefois, cette « rupture historique » devient visible, elle « se matérialise sous forme de ruines et de vestiges qui tranchent totalement avec leur entourage. L’histoire interrompue s’est figée sous forme de reliquats et n’entretient aucun rapport avec la vie qui passe par-dessus sans même prendre garde. »[40]

Pour illustrer la théorie, écoutons encore El Maleh :

« Ils sont partis comme un souffle de vie qui se retire et s’éteint lentement. Mais pourquoi donc ? La question tombe dans un gouffre sans réponse. Elle parcourt l’être de la ville comme un immense frisson, comme si d’un coup elle découvrait de près, de très près son destin, le signe possible de sa mort. Parcourez le quartier, les rues, les maisons qu’ils ont habitées et où maintenant une autre vie s’est installée, totalement ignorante de la première. Suivez l’itinéraire des synagogues, ces demeures maintenant désaffectées, portes fermées sur le silence d’une haute ferveur, fenêtres aveugles sur l’éclatante lumière ». (El Maleh, « Essaouira, l’oubliée », pp. 217-218)

Tout en témoignant ainsi de la mutation de Mogador d’un milieu de mémoire vers un lieu de mémoire – pour reprendre, avec Assmann, un bonmot de Pierre Nora[41] –, la littérature mogadorienne se constitue pour ainsi dire soi-même comme lieu de mémoire. Ce qui se reflète nettement dans les titres qui trahissent une prédilection pour les toponymes, que ce soit le nom de la ville tout court (« Mogador mon Amour », « Le Mémorial de Mogador », « Mogador fille d’Aylal », « Le fils de Mogador »), que ce soit les noms de certains sites (Villa Argane) ou quartiers (« Récits du Mellah », « Rue de la Ruine »), ou de certains monuments historiques de la ville (La Porte du Lion).

Car, selon Assmann :

« Un lieu de commémoration est ce qui reste de ce qui n’existe plus et n’a plus de valeur. Pour pouvoir néanmoins continuer d’exister et d‘avoir valeur, il faut raconter une histoire, qui remplace et supplée le milieu perdu. Les lieux de mémoire sont des fragments dispersés arrachés à un contexte vital détruit ou perdu. Car l’abandon ou la destruction d’un lieu n’est pas la fin de son histoire, il garde des reliquats matériels qui deviennent des éléments dans un processif narratif et par cela même à leur tour des repères pour une nouvelle mémoire culturelle ».[42]

Cette importance primordiale de l’acte narratif pour sauvegarder et assurer la continuité biographique se trouve inscrite dans les titres mêmes : « Aïlen ou la Nuit du récit » (1983) chez El Maleh, ou bien ces fantastiques « Récits du Mellah » (1981) d’Ami Bouganim[43], dans lesquels il décrit des personnages marginaux voir allégoriques du Mellah, le rabbin rieur, le rabbin policier, le rabbin inquisiteur, avant de les accompagner – dans les romans suivants « Le cri de l’Arbre » (1983), « Le Rire de Dieu » (1996), « Entre Vents et marées » (1998) – le long de leur chemin douloureux vers Israel, dans l’« Exil de l’Exil » :

« C’est le lieu des mots. Les proverbes, les contes, les rumeurs, les railleries et les petits noms ont du pouvoir sur la pensée et les actions des hommes ; ils semblent vivre et agir rien que pour fournir un sujet aux narrateurs ».

C’est ainsi que résume Judith Klein le Mogador des récits et romans d’Ami Bouganim.[44]

Les auteurs confessent ouvertement le mobile qui les pousse à écrire, tel Marcel Crespil, fils du « Maroc, pays enchanteur de mon enfance », émigré aux Etats-Unis dans les années 60 et qui, dans la préface à son roman « Mogador mon amour » (1990), avoue avoir ressenti, en écoutant les amies maternelles égréner le chapelet de leurs souvenirs mogadoriens, « le besoin pressant de saisir par écrit une histoire authentique sur Mogador, qui serait, autrement, tombée à jamais dans l’oubli. »[45]

Et dans l’extrême, le lieu de mémoire est évoqué en tant que tel par le titre même : ce qui est le cas du fameux « Mémorial de Mogador » (1993), projet mammouth initié par feu Isaak D. Knafo (1920 – 1979), émigré en Israël, projet qui n’est pas sans rappeler le fantastique Château idéal du facteur Cheval, érigé tout en mots :

« Essaouira vit encore, et vigoureusement paraît-il mais, pour moi comme pour des milliers de ses enfants dispersés à travers le vaste monde, Mogador n’est plus. A sa mémoire je veux élever si Dieu me prête vie et m’en donne la force, ce pieux monument du souvenir : le mémorial de Mogador. Il m’y faut briques et mortier. Vous qui me lisez, adressez-moi tout, en originaux ou en copies anecdotes et bons mots, cartes postales, chansons, contes, costumes, dessins et documents, extraits, expressions et façons de dire ou de faire, géographies et guides, histoire et histoires, illustrations et images, jeux et jouets, littérature, livres, loisirs, maisons, métiers, objets, personnages et personnalités, recettes de beauté, de cuisine, de magie, de médicaments, vie en société, textes, types, us et usages, vers, vues, etc. »[46] 

Projet encyclopédique, forcément inaccompli, auquel s’appliquerait peut-être bien le terme auto-ironique de Pol Serge Kakon au sujet de la « mégalomanie des Mogadoriens »[47] mais qui, dans une forme fragmentaire, a été néanmoins édité depuis, après sa mort, par son fils[48].

Mais aucun projet, aussi ambitionné soit-il, ne pourra prétendre refléter, tel un miroir, la vie, mais ne miroite toujours et partout que soi-même, comme le constate El Maleh : « L’alchimie du souvenir ne peut jamais recomposer une vie, l’artefact littéraire vaut par lui-même : il ne se mesure à aucune référence ni naturelle ni vécue. »[49]

3. Rica la Vida

« Essaouira sur la Tamise ! La gentry de la casbah vit à l’heure anglaise, une nouvelle façon de vivre se greffe lentement sur le tronc des coutumes et des traditions ancestrales sans en entamer le coeur. Les grandes demeures se meublent à l’anglaise. Et, peu à peu, on laisse hardiment tomber djellaba, calotte et babouches pour le complet-veston, la redingote, le col cassé, les gilets de fantaisie, le feutre, le chapeau melon ou même le haut-de-forme pour les jours de cérémonies, les bottines avec guêtres de ville; le dandysme souiri prend naissance sur le modèle londonien ». El Maleh[50]

Ce désir, cette volonté, ce besoin impératif de sauvegarder les caractéristiques d'un mode de vie perdu – la mixité, la cohabitation des langues et cultures, le mélange entre éléments judéo-arabo-berbères et éléments franco-espagnolo-anglais – se reflète jusque dans les titres : noms et surnoms espagnols chez Pol Serge Kakon[51] dans « Rica la Vida » (1999), l'allusion à l'accent arabe des petits écoliers souiris parlant le français dans « Deuxième Franncesse » (1998), roman sur la vie des élèves dans « l’Essaouira des années 50 », de la plume d'Omar Mounir[52]. Ou encore, toujours et surtout : Edmond Amran El Maleh. Qui joue et jongle avec les mots. Jusqu’au vertige. Pour capter, sur fond français, ce singulier « charabia judéoaraboenglish »[53] qui se manifeste, selon Juan Goytisolo, dans « une syntaxe, une prosodie qui ne sont plus françaises, mais d’un métèque maître d’un nouveau langage : un vrai courant souterrain qui coule sur la surface, produit de l’autodistanciation et de la marginalité. » L'écrivain espagnol lui trouve « une musicalité, un rythme qui viennent sans doute de la tradition orale des juifs du Maroc », y « découvre aussi [...] la darija, la respiration de l’arabe dialectal à travers les pores du texte français. »[54]

Le lecteur pourra s’en persuader à n’importe quel endroit de l'oeuvre d'El Maleh, pourvu qu'il réussisse à capter le début d’une phrase...

« Pesanteur fade, pesadilla, cauchemar, jat meziana, la skhina est réussie, sourire aux oeufs, blanc fendu, Titi, à soixante et plus on l’appelle encore de ce diminutif, Titi la maîtresse de maison, reçoit le compliment, la statue de la Liberté, statue de bronze, c’est l’héritage de Sir Harold Simpson, feu l’attaché consulaire de l’impérissable Albion, décédé il ya quelques lustres, Rule Britannia, God Save the King, Allah irhmo, que Dieu ait son âme! home sweet home ! Quelques fauteuils de cuir Chesterfield crevés, les ressorts à l’air, c’est l’héritage de feu Sir Harold, le décor de cette salle à manger en ce jour de samedi. Titi est née au mellah, pas à la kasbah, le quartier des riches, son père, el meskine, Alla irhmo, était peintre et matelassier, mais ça ne fait rien, suerte, la chance, la famille Moznino de la kasbah l’a adoptée ou presque, elle avait pris des leçons d’anglais chez Mrs. Simpson « How are you, naabi bask » » (El Maleh, Aïlen ou la Nuit du récit, 1983, p. 91)

« Dans le grand salon, le maître de maison assis dans un profond canapé reçoit ses invités, ses amis, charme discret, accueil de dignité, d’hospitalité chaleureuse. Au milieu de la pièce un immense buffet comme autrefois, croulant de pâtisseries, alphabet sucré qui dit et redit la fierté d’un art savant : titas de vaca, bouissat, faduelos, haloua del aajinn, delouze, les fruits confits el maajoun d’oranges, de cédrats et au milieu, comme un trône en gloire, ‘le pie’ pièce montée en meringues parsemée de dragées argentées, symbole impérissable de toutes les festivités, chant d’amour pour les mains amoureuses expertes des mères, des soeurs et des filles. Dans la petite pièce à côté du grand salon, Khadija danse au son d’une musique andalouse, les vieux assis sur des chaises tout autour battent la cadence, dodelinent de la tête, la mer vient battre les épaves échouées, les flancs gonflés des traces d’un passé. Nostalgie ! » (El Maleh, Aïlen ou la Nuit du récit, 1983, p. 101)

Nostalgie… Elle est à double tranchant, néanmoins, cette conjuration nostalgique du passé, issue d'une stagnation, d'un anachronisme considéré, par El Maleh même, comme dangereux :

4. Parcours immobile

« Tu retardes de cent ans, de mille ans, tu es collé au miel du passé comme une mouche entêtée,

Tu es englué dans une nostalgie sans remède, tu enfantes un pays imaginaire,

 Allaité de fantasmes, de désirs obsédants, obstinément aveugle à la nouveauté du temps présent ... »

El Maleh[55]

C'est ainsi qu'un titre comme celui de « Parcours immobile » (1980), roman d’El Maleh, résume à lui seul ce paradoxe bien significatif de cette littérature mogadorienne qui, d'un côté, est langoureuse et surchargée de souvenir – « Les mots les plus riches, lourds comme des bracelets, accourent et conspirent à vous perdre »[56] – et qui, de l'autre, tente progressivement de s’en défaire, de s'en libérer, de cette aspiration par la nostalgie – « mot dévalorisé par un usage abusif »[57] – perçue comme paralysant, chez El Maleh, on l’a vu, mais aussi dans les textes plus récents des écrivains musulmans, où la mélancolie des temps anciens et l’ancrage dans l’actualité sont plus ou moins bien équilibrés. Citons à titre d’exemple un passage des « Illustres » (1998) d'Abdelkader Chebani[58], qui, dans son désillusionnement, rappelle le « Spleen de Casablanca » de Laâbi :

Nostalgie

« Chasser ce passé/ qui vous subjugue/ qui vous fige/ comme une nuit de bonheur/ comme un amour lointain/ comme une tendresse perdue à jamais/ comme une trahison/Quitter ses murailles/ qui n’en finissent pas de se rapprocher/ Quitter ces vagues/ qui n’en finissent pas de saper les demeures/ Quitter ces rafales de vent/ qui n’en finissent pas de s’imiscer (!) Dans votre esprit/ et libre enfin/ donner libre cours à la parole/ salvatrice ». (Chebani, Les Illustres, 1998, p. 45)

Presque en écho à Chebani, Omar Mounir, fils d'Essaouira, journaliste et juriste, vivant à Prague, libère, avec la distance, sa parole. Dans deux romans notamment, « S'en sortir ou mourir », publié en 2001, et « Rue de la Ruine », paru en 2003. Le premier, tout en dénonçant misère et corruption d'un passé proche, reste un récit cocasse, révélant tendrement faits et gestes d'antan :

« Mogador n'était pas une ville. C'était une nationalité. Par-dessus tout exclusive. [...]

A Mogador, le présent n'avait de sens que célébrant le passé. Le temps était vaincu et rejeté hors des remparts. Le désoeuvrement tenait lieu de philosophie, l'éternité de bien commun. On se consacrait un peu à ses affaires, beaucoup à celles des autres. L'intimité était collective. Un gramme de benjoin suffisait à encenser la ville. On savait tout de chacun et tout de suite. Mais on ne le claironnait pas. On le chuchotait. Le secret était la chose la mieux partagée à l'intérieur des remparts ». (Mounir, S'en sortir ou mourir, 2001, p. 6)

Tandis que le deuxième, « Rue de la Ruine Essaouira Derb Al-Kharba » – on notera le changement dans la dénomination de la ville – conte, sous forme de satire transformant Essaouira en allégorie du monde, la vie d'un misérable des temps présents, au nom de Zorro, qui, un jour, en tombant sur un billet de banque, serait, par là même, « tombé dans le temps », aux conséquences fatales :

« Désormais, tu ne fais plus partie de la forteresse d'Essaouira forteresse du rêve. Tu es otage de la forteresse de l'argent ». (Mounir, Rue de la Ruine, 2003, p. 112)

Essaouira-Mogador, villes aux deux noms, deux visages, « ville hors du temps »[59], ville oscillant dans la perception, tel que le suggèrent certains titres, entre stagnation et fluctuation : « Parcours immobile » – « Mille ans, un jour ». Une ville pareille à un oxymoron :

« Réalité/ à la lisière du mythe/ et du mirage/ saurons-nous un jour/ ressusciter ta mémoire/ saurons-nous un jour/ ouvrir une nouvelle page à ton histoire » (Amara, Mogador fille d’Aylal, 1996, p. 98)

C’est ce que se demande Aïcha Amara, en 1996 encore. On pourrait avancer, en guise de réponse, une affirmation : celle que huit ans plus tard une nouvelle page s’est ouverte, sinon dans l’histoire, au moins dans l’histoire littéraire de Mogador…

5. Les visages de l’air

« Essaouira, Mogador, [...] petite ville du Sud marocain

Recueillie dans la méditation  de ses remparts,

Capitale des vents alizés, [...] éphémère et éternelle,

Mobile tournoyante et ouverte sur l’infini ».

El Maleh[60]

…à moins que ce ne soient là que les deux versants de la même feuille, car une observation s'impose : ce que les auteurs marocains, juifs et musulmans, réussissent à digérer et surpasser progressivement, sera remis sur le tapis – on y a fait allusion au début – par des auteurs étrangers. Tandis que notamment les écrivains juifs mogadoriens ont fait le tour de leur ville comme Generationen- und Gedenkort, comme « lieu de filiation généalogique et de commémoration », Mogador fait apparition dans une nouvelle fonction, comme lieu de mémoire mythique – chez l’écrivain mexicain Alberto Ruy Sánchez[61], surtout.

Depuis 1987, ses écrits font preuve d’une fascination magique pour Mogador qu’il découvre, lors d’une visite, en 1975. Mais le Mogador qu’il met en scène dans ses contes et romans, c'est, dans la terminologie d'Assmann, un « lieu exemplaire de mémoire » (exemplarischer Gedächtnisort), voire même un lieu mythique : une forteresse fantastique pleine d’imagination historique. A l'écouter, c’est l’aspect atemporel de cette ville qui le transporte des siècles en arrière et lui fait découvrir les racines arabes de son identité mexicaine qui seraient à l’origine de sa grande fascination pour Mogador.[62]

S’il n'est pas le seul parmi les auteurs latino-américains à s’intéresser à leur patrimoine arabe, il est le seul à faire preuve d’une telle fixation, fixation quasiment obsessive, sur Mogador, « esta ciudad amurallada, mágica et inaccesible como tú »[63], qui l’attire magiquement dans son hermétisme apparent. C’est dans deux romans construits comme un jeu de miroirs qu’il décrit, subtilement, l’érotisme naissant d’une jeune femme « Los nombres del aire », 1987 et d’un jeune homme « En los labios del agua », 1996, dans une Mogador médiévale, plongée dans une atmosphère mystique :

« Mogador, tout en étant une ville réelle, est une ville-symbole, un chemin sur la mer, qui conduit l’auteur à ses racines arabes et qui mène les personnages à leurs rêves et désirs. On pourrait presque dire que l’unique mouvement [...], c’est le mouvement de la mer et le désir des personnages [qui] prend des dimensions cosmiques ».

C’est ce que constate Oumama Aouad Lahrech[64], tout en retrouvant chez Ruy Sanchez ce que le psychanalyste Ami Bouganim a appellé « le syndrome de Mogador » : « Alberto Ruy Sánchez vit à Mexico, mais sa mémoire habite Mogador. Mogador est devenu l’horizon onirique de l’écrivain, son paradis sur terre. » Ce que l’auteur ne cesse de souligner lui-même : « Mogador est devenue une sorte de réalité parallèle, une sorte de folie permanente, quelque chose qui m’accompagne toujours, que je dois défendre et alimenter constamment ».

Et c’est par ailleurs grâce à Ruy Sánchez, qui vient de publier, avec « La Peau de la Terre » (2001), le troisième volet d'une tétralogie mogadorienne consacrée aux quatre éléments, inspirée, selon l’auteur, par Gaston Bachelard et son concept de « l’imagination matérielle »[65]… que Mogador figure désormais dans « The Dictionary of Imaginary Places »[66] :

« Mogador, a walled city off the coast of Morocco. On the white wall, which shines at night like skin moist with longing, four towers rise over four portals, marking the cardinal points of the compass. The wall bristles with 666 smaller towers, each crowned with a hollow stone dragon through which the wind whistles, causing those who here it for the first time to weep with emotion. [...] To the people of Mogador, their city is an image of the world itself, a map of external as well as internal, spiritual life ».

6. Les Dunes vives

« Elle s’est posée sur cette presqu’île telle une blanche mouette portée par les vents alizés, le souffle du Majdoub, le saint, son amant inspiré,

Qui un jour reviendra pour la ravir, entraînant dans ses pas les hautes vagues de la mer

Qui la recouvriront de pure blancheur ».

El Maleh[67]

Ville qui, toutefois, de par sa topographie particulière, de par ses conditions climatiques déjà, semble être à même d'exercer, indépendamment de tout repère historique ou imaginaire, une influence sinon magique au moins tout à fait singulière sur les êtres[68]. Les hommes semblent vivre en fusion osmotique avec le paysage ressenti comme un « état d’âme »[69] – Ruy Sanchéz est loin d’être le seul à en témoigner – et subir les mêmes influences, notamment l’omniprésence du vent, « vent hallucinant »[70], « vents alizés, maîtres des lieux »[71], appellé affectueusement ouled bledi, mais perçu comme destin implacable, inéluctable :

« Le vent

Fatalité, ce vent qui souffle/ dans les volontés qui se figent/ dans les coeurs qui se crispent/ Fatalité ce vent qui souffle/ tenace, sournois, indiscret/ prémisse d’une tempête/ sur le point d’éclore/ Fatalité, ce vent qui souffle/ et qui incite à la fuite/ à la retraite/ à l’introspection/ à la création/ à la passion/ à l’errance/ à la dérive ». (Chebani, Les Illustres, 1998, p. 47)

Métaphore des tempêtes de la vie, et des coups du destin, le vent traverse, en fil conducteur, en souffle vital, la littérature mogadorienne. C’est le vent qui donne le ton dès le début des « Dunes vives » (1998) de Khireddine Mourad[72], par exemple, roman qui traite de l’amour difficile d’un couple franco-arabe immédiatement après l’indépendance. Le tout situé dans une Mogador qui ne dit pas son nom, « une petite ville portuaire de l’Atlantique où les arbres ne poussent pas en paix. Rien ne poussait en paix de ce côté du pays. Le vent tourmentait avec acharnement tout ce qui aspirait vers le haut. » (p. 9)

C’est le majestueux triple accord de l’eau – du vent – des dunes qui devient la force dominante et qui renverse les relations : « Le paysage est sans cesse bouleversé par le lent travail de l’Océan, les visages ont la fluidité subtile et précaire des sables mouvants. »[73] Mais là ou le vent furtif creuse la pierre et balaie les traces des hommes et de leur histoire, c’est l’« éphémère » qui se fait « éternel » :

« Le vent, dans sa toute-puissance soulevait la maison tout entière, il l’emportait très loin, la ramenait, l’abandonnant inerte sur ces rives peuplées d’aventures inaccomplies, puis, reprenant la violence de son souffle, il s’emparait d’elle, à nouveau, dans un corps à corps gigantesque pour la rejeter encore et encore, de toute éternité, telle une épave ». (El Maleh, Abner Abounour, 1995, p. 13)

Une observation s’impose : la littérature des auteurs originaires de Mogador reflète toujours le côté impitoyable du vent qui casse les nerfs et frôle la catastrophe, tandis que ceux qui ne viennent que de temps en temps, perçoivent le vent plutôt comme souffle de l’éternité. Pour eux, Mogador, c’est un de ces « lieux sacrés » (« heiligen Orte »), pour reprendre encore la terminologie de Assmann, « où l’on peut faire l’expérience de la présence des dieux »[74]. Parmi ces lieux-là, toujours selon Assmann, comptent aussi la montagne, la grotte, le bosquet et la source.

C’est une topographie quasiment sacrale (« sakrale Topographie »[75]), qui se laisse repérer dans la plupart des textes sur Mogador, focalisée notamment sur ces lieux où l’homme entre en osmose avec les éléments, se sent libre, proche de l’univers, des esprits, des « dieux » dans le sens le plus large du terme.

A moins que les éléments ne fusionnent entre eux, selon cette formule de Michel Bohbot, critique d’art, dans un recueil de poèmes dédiés à l’artiste mogadorien Houssein Miloudi :

« Quand l’océan devient ciel/ les vagues lasses d’attendre/ Lèvent très haut/ Ce qui leur reste de souffle. »

(Michel Bohbot, La Transparence et ses fumées, 1998, p. 15)[76]

De même, pour Ben Jelloun, Sidi Kaouki, le marabout qui surplombe, du haut de sa colline, au sud d'Essaouira, la mer, est un tel « lieu sacré » :

« C’est le lieu du silence, du vent et de l’arganier. Un lieu où le corps devient léger comme le duvet et se laisse emporter par le vent froid de l’Atlantique. J’ai souvent rêvé d’habiter ce monticule qui s’élève au dessus de la mer, ou de l’autre côté, en face, sur le cap Sim ». (Ben Jelloun, La prière de l’absent, 1983, p. 135)

Et le contact cosmique-osmotique entre Khatibi et la mer, bien connu au lecteur d’ « Amour Bilingue »[77], il remonte à Essaouira :

« Le seul rêve de mon enfance dont je n’oublie pas la précision me montre enroulé par une grosse vague [...]. Mer, mère, mémoire, [...]. Accord si décisif entre la mer et mon corps que j’étais resté longtemps immobile aux autres merveilles [...]. Accord prédestiné, me dira-t-on, puisque la mer est motif de ma première mélodie ». (Khatibi, La mémoire tatouée, 1975, p. 30)

Mais, comble des combles : « Kosmosdrom Mogador »[78]. Ainsi Hubert Schatz, l’unique auteur germanophone de notre survol, dans un recueil intitulé « Psychokosmodrom », recueil qui rappelle étrangement les textes soufis et ceux de Meddeb. C’est un document littéraire ésotérique qui célèbre l’osmose entre l’homme et la nature – au-delà de toutes les religions (« sufi über der stadt/ intuitive gnosis/ torah/ psalmen/ evangelium/ koran », p. 21) :

« ich traf den wind/ das feuer und die zeit/ ich war in den gnawa-gesängen/ und flirtete mit den möven/ im naturgeistfeldquant/ der wind ist/ die hand des/ engels über der stadt/ komm in die/ heiligen haine von diabat » (Hubert Schatz, Psychokosmodrom, 1999, p. 11)

« J'ai rencontré le vent/ le feu et le temps/ j'étais dans les chants des gnaoua/ et flirtais avec les mouettes/dans le quantum de champ de l'esprit de la nature/ le vent est/ la main de/ l'ange sur la ville/ viens dans les /bois sacrés de diabat » (Trad. RKS)

7. ...la nuit du récit

Wer wird schreiben/ über den dächern von mogador/ die worte/ satzplanken/ denknetze/

blickfetzen-kaleidoskope/ psychotrope/ psychokosmotrope skulpturen/

aus mantras und mondbuchstaben

« Qui écrira/ sur les toits de Mogador/ les mots/ planches-phrases/ rets-de-pensée/

Kaléidoscopes bribes-regards/ psychotropes/ scultures psychocosmotropes/

Faites de mantras et de lettres-lune »

Hubert Schatz[79]

Nous voici au terme de notre parcours à travers un paysage mémorial dans lequel les lieux de mémoire, les lieux générationnels et commémoratifs, les lieux sacrés et les sites d’une imagination historique se superposent pas moins que « les écritures d’un palimpseste »[80]

Quel sera le mot de la fin ? Bien des textes sur Mogador sont secrétés avec le sang du cœur[81] et ne vont peut-être pas s'éterniser. Mais il y a bel et bien, et on a essayé de le démontrer, un véritable mythe de Mogador. L’évocation du seul nom de Mogador – Essaouira parfois, mais bien plus rarement – est devenu le symbole d’un lieu de nostalgie par excellence, qui dépasse de loin l’épisode juif, un « lieu d’élection unique au monde, calligraphie d’une histoire infiniment recommencée. »[82]

Et tout un chacun recommence cette histoire à sa guise. Un nouveau genre semble émerger avec le nouveau millénaire : la littérature issue d'un certain tourisme culturel, serait-on presque tenté de dire, Essaouira-Mogador étant en train de vivre une renaissance spectaculaire, consacrée, en quelque sorte, par l’octroi, en décembre 2001, du label « Patrimoine mondial de l’UNESCO ». Une destination en vogue attirant mainte belle âme, maint bel esprit[83] :

Que ce soit des artistes sensibles au « Bleu du vent » (2001), des Bretons attentifs, aux sens aiguisés dès la première seconde :

« Premier jour à Essaouira

Les maisons, de petits cubes blancs/ qui tintent dans l'air

Une flottille de remparts/ qui font semblant d'arrêter le vent

Portes et fenêtres/ de ce bleu éternel/ dont sont fabriqués les rêves

Sur les toits/ du linge ou des prières/ qui lentement s'évaporent... »

(Kaki, Le Bleu deu vent, 2001, p. 39)

Ou bien des écrivains à la recherche de la couleur locale, d’un certain parfum d’authenticité pour étoffer leur récit, tel Rémon Faraché[84] qui, dans son roman « Villa Argane » (2001)[85], noue une intrigue autour du pèlerinage au mausolée[86] du Rabbi Hayyim Pinto, célèbre saint de Mogador, agrémentée des vertus dites miraculeuses de l’huile d’argane, spécialité régionale…

Ou encore des auteurs en quête d'inspiration : Morgan Sportès, par exemple, écrivain français né en 1947 à Alger qui se retire pendant un moment à Essaouira, ville à vocation touristico-artistique, pour guetter, dans une maison avec « Une fenêtre ouverte sur la mer » (2002), l'inspiration. Qui viendra sous forme d’une ou bien plusieurs touristes japonaises avec qui le narrateur passera d’agréables moments en leur faisant, entre autre, en cicérone, le tour de la ville avant de les voir continuer leur chemin… « Nul touriste ne restait longtemps à Essaouira. Quelque chose les chassait. Ils passaient » (p. 128). L’auteur au moins, avant de passer, aura laissé au lecteur un autre, très beau recueil, « réflexions d’un flâneur solitaire », illustré agréablement par des photos de Bruno Barbey…[87]

Bref, de nos jours tout se passe comme si le vieux fort portugais était en train de se transformer en auberge espagnole – et c'est encore Alberto Ruy Sánchez qui avance une hypothèse intéressante à ce sujet :

« Essaouira a un autre aspect paradoxal, une espèce de beauté puissante mais épurée, presqu’austère, pleine de charme mais comme inachevée, blanche à l’instar des haïks que portent les femmes. Une beauté, en quelque sorte semblable à un espace blanc pour qu’on y écrive, comme à l’intérieur d’une très belle boîte de bois en tuya où l’on pourra garder ce que l’on voudra. Cet aspect de vide paradoxal et illusoire, est ce qui nous permet en tant que personnes très différentes, de déposer à Essaouira une partie de nos désirs avec lesquels nous remplissons cette page blanche de papier unique, invisible et vivant. Pour cela peut-être Essaouira me semble être la cité du désir »[88].

Arrivés au bout de notre périple à travers Mogador, paysage mémorial marocain – et mondial, détenteur d’une mémoire d’antan et même future, permettons-nous une halte. Attablons-nous sur une des nombreuses terrasses de café, sirotons, sur la place Moulay Hassan, un couscous kbir, un thé à la menthe sur la place de l’Horloge, regardons passer habitants et visiteurs, touristes et pêcheurs, curieux et chercheurs, charretiers et petits cireurs… et attendons, avec Ami Bouganim, fils de la ville, quelles écritures Mogador, village en marge du temps, leur insufflera dorénavant :

« J’ai compris qu’une grande littérature avait besoin d’un coin, avait besoin d’un lieu, avait besoin d’un décor, avait besoin de séries de sensations, de frissons, de murmures, de regards, de fous, de mendiants etc etc. [...] et que sans ce lieu-là, il n’y a pas de grande littérature ».[89]

Notes

[1] Paris : Maison des Sciences de l’Homme 2001, trad. par Marianne Rocher-Jacquin; l’original allemand, de 1993, est intitulé plus suggestivement : Der Mythos von Paris - Zeichen und Bewußtsein einer Stadt (München/Wien : Hanser Verlag).

[2]  Cf. Stierle, La capitale..., pp. 1-35.

[3]  In : Gesammelte Schriften V, éd. par Rolf Tiedemann, Frankfurt 1982, p. 580.

[4]  Paris : Stierle, La capitale..., pp. 1-35.

      In : Gesammelte Schriften V, éd. par Rolf Tiedemann, Frankfurt 1982, p. 580.

     Paris : Editions du Cerf 1993, trad. par Jean Lacoste.

[5] Cf. Stierle, op. cit., p. 3.

[6] Les Boucs, Paris : Denoël 1955.

[7] Topographie idéale pour une agression caractérisée, Paris : Denoël 1975.

[8] Tapapakitaques - La poésie-île, Paris : Oswald 1976.

[9] Phantasia, Paris : Sindbad 1986.

[10] Paris : Sindbad 1990.

[11] Le spleen de Casablanca, 1996.

[12] Ainsi que Harrouda, voir les sous-titres : « Tanger-la-Trahison » à côté de  « FASS : lecture dans le corps ».

[13] Paris : Editions de la Différence 1996. Voir aussi : Casablanca. Fragments d’imaginaire, Casablanca : Le Fennec/Institut Français de Casablanca 1996.

[14] Chapitre VI, pp. 125-155, in Marc Gontard : Le Moi Etrange. Littérature marocaine de langue française, Paris : L’Harmattan 1993. - Cf. aussi Tanger Telegramm, éd. par Florian Vetsch et Boris Kerenski (Zürich : bilgerverlag 2004), première anthologie de langue allemande consacrée à Tanger.

[15] Zeitschrift für Studien zum Maghreb, Cologne, N0 1 (1989) - N0 16/17 (2002), sous la direction de Lucette Heller-Goldenberg.

[16] http://www.geocities.com/Heartland/8307/fdcorcos.html (05.10.1999)

[17] Ainsi que de deux sites internet proposant un choix, toutefois non-exhaustif, des publications sur Essaouira-Mogador : <www.melca.info>, <www.essaouiranet.com>

[18]  Cf. Stierle, op. cit., pp. 6-7, 14-15.

[19] Stierle, op. cit, p. 6.

[20] Jabès, Edmond, Le livre des marges I : Ça suit son cours, Fata Morgana 1975, p. 53.

[21] Lire Ben Driss Ottmani, Hamza, Une cité sous les alizés : Mogador. Des origines à 1939, Rabat, La Porte, 1998.

[22] Dans son livre : Reconnaissance au Maroc, Paris : Challamel 1888, cité d'après Ottmani, op.cit. pp. 220.

[23] Tels certains romans de Mohammed Zafzaf, inspirés par l’Essaouira des années 60/70, haut lieu du mouvement hippie ; lire : Mohammed Zafzaf, œuvres complets, romans, Rabat : Ministère des affaires culturelles 1999, 2 tomes (en langue arabe)

[24] Lire Haim Zafrani : Mille ans de vie juive au Maroc. Histoire et culture, religion et magie, Paris : Maisonneuve & Larose 1983 ; voir également David Bensoussan : « Quand on cherche… » sous : <www.press-x.com/Lavoixsepharade/avril2000/Article/quand.htm>

[25] Sans aucune prétention à l’exhaustivité absolue. Sont exclus, par exemple, des romans tel que Valentine Dengui : L’Adieu de Mogador (Paris : Presses de la Cité, Collection Turquoise, 1982) et, bien entendu, les fameux six volumes de la saga d’une famille terrienne provençale, de la plume d’Elisabeth Barbier : Les gens de Mogador (Paris : Julliard 1952-1961).

[26] Erinnerungsräume. Formen und Wandlungen des kulturellen Gedächtnisses. München : Beck 1999. - Aleida Assmann, originaire de Heidelberg, enseignant entre Konstanz et Princeton, est considérée comme une des théoriciennes les plus productrices en ce qui concerne la construction des espaces culturels et des espaces de mémoire.

[27] Ibid., pp. 298-339

[28] Cf. Assmann, Erinnerungsräume, p. 11

[29] Cf. Assmann, op. cit., p. 299

[30]  Cf. Assmann, op. cit., p. 312 : « Memoriallandschaft »

[31] Stierle, La capitale…, p. 5

[32] Voyageur suisse, épris de Mogador, en février 2004

[33] Edmond Amran El Maleh : « Essaouira, l’oubliée », in : Autrement, Paris 1985, hors-série 11, pp. 211-218, ici : p. 212.

[34] Comme si Diderot avait parrainé l’entreprise : « Quand on écrit des femmes,/ Il faut tremper sa plume/ Dans l’arc-en-ciel/ Et jeter/ Sur sa ligne/ La poussière/ Des ailes du papillon » ...

[35] Aïcha Amara, née à Essaouira, a édité, depuis 1998, à dans Casablanca, la revue Souffle d’Essaouira, plateforme de communication pour les Souiris dispersés un peu partout le monde ainsi que forum culturel pour les questions d’actualité de l’Essaouira de nos jours.

[36] Comme le note Oumama Aouad Lahrech au sujet d’Alberto Ruy Sánchez, écrivain mexicain, dans sa communication sur « Mogador dans l’oeuvre d’Alberto Ruy Sanchez », le 6 novembre 1998, lors de l’Université Conviviale « Essaouira et la Dimension Atlantique du Maroc », à Essaouira ; voire aussi la version espagnole de cette même communication : « Mogador, puente colgante entre las dos orillas del Atlántico », in : <www.angelfire.com/ar2/libros/Oumamogador.html> (13.03.2004) - Voir plus loin chap 5.

[37] Nous y reviendrons aux chapitres 5 et 6

[38] Titre d’un poème de : La Sagesse perdue, Brühl : Wachow 1991, p. 15, cit. d‘après Lucette Heller-Goldenberg : Cahiers d’Etudes maghrébines 4 (1992) : Villes dans l’imaginaire : Marrakech - Tunis - Alger, p. 10

[39] El Maleh : Aïlen ou la nuit du récit, 1983, p. 161

[40] Cf. Assmann, Erinnerungsräume, pp. 308-309.

[41] Pierre, Nora, Zwischen Geschichte und Gedächtnis, Berlin 1992, p. 11, cit. d'après Assmann, loc. cit.

[42] « Ein Gedenkort ist das, was übrigbleibt von dem, was nicht mehr besteht und gilt. Um dennoch fortbestehen und weitergelten zu können, muß eine Geschichte erzählt werden, die das verlorene Milieu supplementär ersetzt. Erinnerungsorte sind zersprengte Fragmente eines verlorenen oder zerstörten Lebenszusammenhanges. Denn mit der Aufgabe und Zerstörung eines Ortes ist seine Geschichte noch nicht vorbei, er hält materielle Relikte fest, die zu Elementen von Erzählungen und damit wiederum zu Bezugspunkten eines neuen kulturellen Gedächtnisses werden. » (Assmann, op. cit, p. 309, c'est nous qui soulignons)

[43] Ecrivain et psychanalyste, né en 1951 à Essaouira, émigre en 1967 en France, vit de 1970 à 1996 à Israël, aujourd’hui directeur de l’Alliance Israélite à Paris. Premier retour à Essaouira en 1998, dans le cadre de l’Université Conviviale.

[44] Judith Klein : « Der feine Sand des Gedächtnisses ». Jüdisch-maghrebinische Literatur der Gegenwart, Hamburg : Europäische Verlagsanstalt 1998, p. 86 : « Es ist ein Ort der Worte. Sprüche, Erzählungen, Gerüchte, Spott- und Kosenamen haben dort Macht über Denken und Tun der Menschen; sie scheinen zu leben und zu handeln, um den Erzählern Stoff zu bieten. »

[45] p. 14.

[46]  Voir http://www.melca.info/memorial.html> (14.03.2004)

[47]  Lors de l‘Université Conviviale d’Essaouria, le 6 novembre 1998

[48] Jérusalem 1993, présenté et annoté par Asher Knafo ; cf. http://www.melca.info/memorial.html>  (14.03.2004).

[49]  Parcours Immobile, 1980, p. 44

[50] « Essaouira, l’oubliée », op. cit., p. 217

[51] Kakon, né à Mogador, émigré en France, a fait le tour du monde comme chansonnier, est le fondateur du fameux « Bateau ivre » au Quartier Latin de Paris, a écrit également le roman : Kahena la Magnifique (Editions Souffles, 1990)

[52] L'auteur, né à Essaouira, juriste de formation, vit et travaille comme écrivain et journaliste à Prague.

[53] El Maleh, Aïlen..., p. 91.

[54] Juan Goytisolo : « Le territoire singulier d’Edmond Amran el Maleh », in : Présences d’Edmond Amran El Maleh (= Horizons Maghrébins 27, déc 1994/janv. 1995), p. 8.

[55] Aïlen ou La Nuit du Récit, p. 161.

[56] El Maleh, « Essaouira, l’oubliée », op. cit., p. 213.

[57] ibid., p. 212.                                                                            

[58] né en 1941 à Essaouira, inspecteur de lycée

[59] El Maleh, Abner Abounour, 1995, p. 15

[60] Parcours immobile, p. 5

[61] Né en 1951 au Mexique

[62] « No necesito aclararte de qué manera contrastaban los gestos de los franceses del puerto con los de los tripulantes árabes. Reconocía en ellos algo familiar pero a la vez muy distante. No es necesario que te explique hasta qué reconfortante extremo me afectaban sus miradas, su cercanía, lo desenvuelto de sus aproximaciones laberínticas. » C'est ainsi qu'il résume ses premières impressions de Mogador, dans un texte intitulé « Voces, navegaciones, tormentas », paru dans Cuentos de Mogador (1994), cf. <http://www.arts-history.mx/cuento/albertoruy.html> - Antología de cuento mexicano mis dans l'Internet par : Foro Virtual de Cultura Mexicana. (14.03.04)

[63] Ibid.

[64] Communication orale sur « Mogador dans l’oeuvre d’Alberto Ruy Sanchez », le 6 novembre 1998 lors de l‘Université Conviviale « Essaouira et la Dimension Atlantique du Maroc », à Essaouira ; voire aussi la version espagnole de cette même communication : « Mogador, puente colgante entre las dos orillas del Atlántico », in : www.angelfire.com/ar2/libros/Oumamogador.html (13.03.04)

[65] „Cuando escribí las primeras imágines de aquella visita, los primeros poemas de Mogador, todavía con los sentidos embriagados y envueltos en la materialidad de la ciudad, comprendí de golpe a qué se refería el filósofo francés Gastón Bachelard cuando cuando (sic !) hablaba de la imaginación material. Había leido sus libros sobre la experiencia poética del aire, el agua, la tierra y el fuego, y había comprendido sus ideas tan sólo como ideas, no las había asimilado en carne propria. » (Alberto Ruy-Sánchez : « Essaouira y la imaginación material », in : www.angelfire.com/ar2/libros/LAIMAG.html (13.03.04)

[66] ainsi que dans la version espagnole de ce dictionnaire des lieux imaginaires : Breve guía de lugares imaginarios Alianza Editorial 2000, pp. 378-379.

[67] « Essaouira, l’oubliée », op. cit., p. 216

[68] Cf. à ce propos l'analyse intéressante de Mohammed Hander quant aux effets psychologique, physiologique et pathologique du climat sur l’homme : Contribution à l'étude de la bioclimatologie humaine au Maroc : L'exemple d'Essaouira, Thèse de doctorat, Paris : Sorbonne 1993.

[69] « Je croyais les anglo-saxons spécialistes du never more et du spleen. Et voilà que j‘y verse à mon tour et m’y roule maladivement. Ne suis-je donc venu au Maroc que pour alimenter une incurable mélancolie ? Est-ce une questin de climat, d’histoire ou de géographie ou bien le ver est-il dans mon fruit ? Jamais le vieux sujet de dissertation que le paysage est un état d’âme n’aura été plus vrai qu’à Essaouira. » (Hubert Joly : « John de Mogador », in : Chroniques Méditerranéennes 1998, trouvé dans : http://www.melca.info/joly.html (14.03.2004)

[70] Crespil, Mogador mon Amour, p. 372

[71] El Maleh, « Essaouira, l’oubliée », op. cit., p. 213

[72] Mourad, né en 1950 à Casablanca, professeur de littérature française à l'université de Marrakech

[73] El Maleh, « Essaouira, l’oubliée », op. cit., p. 218

[74] Cf. Assmann, Erinnerungsräume, p. 303

[75] Assmann, ibid.

[76]  Essaouira : Editions du Labyrinthe

[77]  Montpellier : Fata Morgana 1983

[78] Hubert Schatz, Psychokosmodrom, 1999, p. 15

[79] Hubert Schatz, Psychokosmodrom, Lambrechten : Institut für Naturgeistforschung 1999, p. 5.

[80]  Cf. Assmann, Erinnerungsräume, p. 339.

[81] Cf. Tayeb Saddiki au sujet de Mogador Mon Amour : « Mogador mon amour est écrit d’une encre rare. Une encre que secrète quelquefois le coeur. » (Editions Eddif : Casablanca, Catalogue 1998, p. 13)

[82] El Maleh, « Essaouira, l’oubliée », op. cit., p. 218.

[83] Cf. la multitude de nouvelles parutions, essais, romans, recueils de photos etc. récensés par le site : <http://www.essaouiranet.com/francais/art/litterature.htm>

[84] Né à El Jadida en 1937, installé à Marseille depuis 1961, mais revenant tous les ans au Maroc

[85] Dédié toutefois à la mémoire de ses parents dont les « yeux brillaient quand ils parlaient de Mogador… » (p. 5)

[86] Le mausolée, autre catégorie des lieux de mémoire d’Assmann (« lieu de sépulture »)

[87] Morgan Sportès (textes)/ Bruno Barbey (Photos) : Essaouira, Paris : Editions du Chêne, 2001.

[88] Essaouira, la cité du désir, trad. par Oumama Aouad Lahrech, version espagnole in : Alberto Ruy Sánchez : « Mogador : El Puerto de los secretos », in : www.angelfire.com/ar2/libros/otromog.html (13.03.2004); de même : Alberto Ruy Sanchéz : « La magia de Essaouira », in : www.angelfire.com/ar2/libros/lamagiadeEssa.html (13.03.2004)

[89] Bouganim, Ami, « Mogador, carrefour des arts », communication lors de l'université conviviale d'Essaouira, le 6 nov 1998