Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Vue de France ou d’Europe, ou encore du Maghreb, Madagascar est la Grande Ile Australe, lointaine et mystérieuse, lieu d’exil, à la culture riche et à la nature splendide. Sa compagnie aérienne ne clamait-t-elle pas encore récemment, " Après Eden, un autre jardin " pour définir cette " île continent " ? La littérature coloniale, puis de voyage se nourrit régulièrement de ces images édéniques, en les prenant comme toile de fond d’intrigues plus ou moins soutenues. Les romans, écrits par des voyageurs ou des coloniaux, exploitent alors la curiosité d’un lectorat en quête d’un ailleurs fascinant et menaçant, où vivent des peuples radicalement " autres ", à la fois étrangement compliqués et archaïques, sensuels et violents, " de grands enfants, bons et naïfs, adoucis par la splendeur et la générosité de la nature ".

Dans ce registre, citons pour le passé colonial Jean Renel, Jean d’Esme, et tout récemment, les romans de Patrick Cauvin, Jean Decampe, Chantal Serrière, les romans policiers du Poulpe, d’André Allemand, d’Henri Duclos et Bruno Jauneaud.

Pour cette littérature, l’ "ailleurs" lointain est incontestablement Madagascar.

Or, dans ce même temps, la littérature malgache s’est développée en malgache et en français. Aujourd’hui, l’écriture en langue française est certes minoritaire, mais bien vivante, réactive à une société en proie à de profonds bouleversements. La poésie et le théâtre sont les genres les plus représentés, les nouvelles sont nombreuses, et le roman trouve difficilement éditeur, acheteurs, puis lecteurs en nombre suffisant. Néanmoins, nous considérerons ici le contenu d’une dizaine de romans parus entre 1984 et 2002. Les auteurs sont Charlotte Rafenomanjato, Michèle Rakotoson, Maxime Ratoejanahary, Jean-Luc Raharimanana, et Sylvie Andriamampianina.

Le premier et grand point commun à tous, c’est que leur action se déroule à Madagascar, sauf pour « Elle, au printemps », où une jeune Malgache tente de s’installer en France. Aucun auteur ne cherche à construire une intrigue qui se déroulerait dans un autre cadre que son pays, ni dans une autre réalité que celle expérimentée par les lecteurs potentiels. Même si les lieux géographiques et sociaux varient, tous sont réels et connus.

Alors que la poésie exalte fréquemment la campagne, les romans sont souvent situés dans les villes : Antananarivo la capitale, pour la plupart, avec ses mendiants, sa crasse, ses difficultés économiques, et sociales des plus graves. Là, déambulent les pauvres, et circulent les riches du « Pétale écarlate » et du « Cinquième sceau », là se sont installés les anciens étudiants en France du « Bain des reliques », qui se définissent comme pris au piège, les étudiants de 30 ans qui n’arrivent pas à s’installer ou attrapent le Sida de « Lalana ». Le décor est celui d’un enfermement, presque d’un enfer, dont les personnages désespérés voudraient s’échapper malgré leurs limites en force et en moyens. La description du délabrement, de la saleté disent les limites, les bornes, de cet univers, et le champ lexical de l’oppression, de l’étouffement, de la révolte expriment cette aspiration à un " autrement " ou un " ailleurs " qui semblent impossibles.

« On ne peut marcher vite à Antananarivo. Il y a cette pesanteur de l’air, cette chaleur qui englue tout et rend les gestes lourds. Il y a cette odeur permanente de gaz délétères, cette odeur acide qui entre dans les poumons, qui envahit les muscles, il y a cette poussière rouge, noircie par les gaz d’échappement et la suffocation permanente de cette ville si haut perchée, si sèche.

On étouffe à Tana, quand il fait chaud

Lehilahy vit encore dans le pays de l’impunité et de l’injustice. Mais peu lui importe maintenant. Il cherche son enfant, son sang, et n’a que murs et murailles devant lui. Comme nous tous en vérité ».

Quelques romans plus idéalistes transportent les personnages dans un cadre magnifique : il s’agira alors des cascades ou de Nosy Be dans « Les Oiseaux bleus », roman populaire de Ratoejanahary. Il est intéressant de constater dans ce cas que l’évasion la plus radicale possible ne conduit pas plus loin qu’à la périphérie de l’île.

Les personnages sont variés d’un roman à l’autre, mais sont presque tous des Malgaches, appartenant à toutes les catégories de la population. Eux aussi sont montrés comme des prisonniers, qui de ses illusions, qui de la misère et de ses conséquences, qui d’une réalité vécue comme pesante et compliquée, qui de sa naissance sous un mauvais destin. Nous ne trouvons nulle part cet " autre " étrange, à découvrir, qui ouvrirait de nouveaux horizons : l’étranger est rare dans l’univers romanesque malgache, et les personnages ne sont jamais "l’autre" à découvrir les uns pour les autres : point de psychologisme, de schéma personnel dans cette société où l’individu n’est qu’un élément de sa famille, de son clan, de sa classe, de son ethnie. Le roman malgache rend compte de cette réalité en ne donnant jamais de contours précis ni de trajectoire originale à des personnages.

L’énigme à éclaircir n’est pas une question de personne, mais un drame collectif.

 Alors, dans cet univers fermé, les personnages sont montrés comme des êtres qui veulent s’échapper d’une autre manière.

L’écriture met en scène tous les procédés de fuite possibles : les personnages circulent, errent, courent d’un quartier à l’autre, d’un lieu à l’autre. Ils cherchent en vain cet " ailleurs " purifié des turbulences qu’ils fuient, dans d’autres régions que la leur, dans le rêve ou la drogue. La technique narrative permet de dérouler un certain nombre de scènes prises dans les régions périphériques de l’île ou dans les campagnes de l’Imerina :

Le personnage du « Bain des reliques », qui a " besoin d’espace, de liberté, d’aventures " cherche à quitter la capitale, et réussit à partir en reportage sur la côte :

« Quelle nostalgie pouvait-elle pousser ainsi à aller au bout du monde ? »

C’est le rivage, point extrême de l’éloignement pour un habitant des Hautes Terres d’une île, qui représente le bout du monde, où l’on peut espérer la libération et la pureté.

Le jeune mendiant du « Cinquième sceau » arrive dans " un village au bord de la mer mousseuse ", niché dans la " flore luxuriante ", et quand un homme semble rempli d’admiration pour la ville, ses pensées sont rapportées par " Dommage qu’il n’ait pas le temps de dissuader le père du vendeur de coco de quitter leur paradis ".

La mer, limite de leur monde, offre l’unique pureté quand la société humaine semble pervertie dans tous ses aspects.

Les deux personnages de «Lalana », l’ami en bonne santé et le mourant sidéen n’ont qu’une obsession : l’atteindre :

« Brusquement, Naivo a l’impression que le paysage est encore plus aride, les rizières encore plus vides et les maisons disséminées. (…) C’est pour cela qu’ils sont là, sur cette route, Rivo et lui, à la recherche de la route de la Reine, pour retrouver la mer et la rédemption ».

Les villages, rizières, plateaux, forêts sont ainsi décrits, mais partout, malgré la beauté parfois entrevue, les difficultés humaines recouvrent toute admiration. Et le texte insistera davantage sur les effets néfastes des feux de forêt que sur le monde étrange de celle-ci, sur la misère des villages que sur le pittoresque ou le charme qui en émanent. Même la plage sera, pour tous le lieu de la mort. Les personnages qui circulent ainsi reviennent à leur point de départ ou meurent.

L’ "ailleurs " malgache n’est pas l’Eden promis, puis perdu : l’île encercle, enserre, de manière inexorable. Plus loin, il n’y a que l’horizon ; les personnages de Raharimanana se jettent de la falaise pour le rejoindre dans une mort qui est éclatement et fusion à la fois :

«  Je partirai, ma mère. Je partirai. Ceint de mes songes. Drapé de mes fureurs.

Et la falaise me lancera à l’horizon.

Et l’horizon m’éparpillera ».

L’ailleurs plus radical est choisi dans le rêve : plusieurs auteurs créent ainsi des personnages qui s’éloignent en esprit, par la rêverie où surgissent alors d’apaisantes figures du passé comme la grand-mère tutélaire, la femme perdue ou une histoire chaotique et refoulée, ou par la drogue.

Enfin, la recherche effrénée d’un ailleurs libérateur et mythique est tentée dans l’exil, vers la France souvent. L’image des étrangers, construit peu à peu les contours de ce pays "au delà des mers"(andafy) vers lequel chacun tend en secret. Les personnages du « bain des reliques » ont du mal à se réhabituer au pays : on devine en filigrane cet " ailleurs " où tout est plus facile. A l’inverse, « Elle, au printemps », montre les tourments de la jeune Malgache aux prises avec les difficultés d’adaptation que connaît tout étranger. L’ "ailleurs " est cette fois démythifié, dépouillé de toutes ses images attirantes pour se transformer en une campagne morne du Nord de la France, des administrations inhospitalières, et des appartements de banlieue exigus.

Se dessine ainsi une orientation sous-jacente à tous les romans : la recherche d’une porte de sortie à une réalité dans laquelle seuls les éléments oppressants sont mis en évidence. L’écriture romanesque semble être alors le lieu de représentation voilée et en abîme d’une constante, le besoin de l’ " autre " comme aide, et d’un " ailleurs " comme refuge. Mais les dénouements de ces textes (la mort pour la plupart), souvent dramatiques, apportent la preuve de l’inefficacité de telles solutions : violence, misère, corruption demeurent, en dépit de tous les efforts des personnages.

Le roman, demandera-t-on, fonctionne-t-il encore ? Sert-il toujours cette soif d’évasion constante, mais particulièrement forte quand la réalité est décourageante ? Pourquoi n’ouvre-t-il pas de voies vers le roman d’imagination, de voyage, de science fiction, pourquoi rester dans le cadre réel, alors que ses limites sont si douloureusement supportées ?

Nous serions tentés dans un premier temps de nous demander s’il ne faudrait pas mettre en cause l’insularité. Vécue comme un monde en soi, l’île, et surtout une île au bout du monde pour l’Europe, une île continent vaste et multiple, capterait toute l’attention, limiterait les regards et les rêves, au point de peupler tout l’imaginaire des créateurs. Il semble que les romanciers malgaches francophones refusent de fournir du rêve, ne serait-ce que le temps de la lecture. Ils préfèrent montrer, pour les dénoncer, les dysfonctionnements d’une société qu’ils ressentent comme étouffante, au risque d’entraîner leur lecteur dans cet univers clos.

La reprise et l’inversion des termes qui véhiculent pour d’autres des images de rêve et d’évasion, accentuent la démonstration :

…on se fait à tout, même à un hôpital de ce pays du bout du monde [….]. Il y a aussi les hôpitaux de brousse, sans eau, sans électricité, sans médicaments sauf quelques vagues comprimés de nivaquine, d’aspirine […] il faut bien faire semblant, quand on n’a jamais rien eu.

L’île n’offre pour limites que la mer, la fuite n’est possible qu’en imagination, qui ne trouve aucun repère spatial.

Une deuxième piste d’interprétation, liée à la première, serait peut-être une conséquence de la réflexion sans cesse reprise sur l’identité malgache. Société aux origines variées, terre d’immigrations successives, cette culture profondément originale ne peut penser " l’autre " sans avoir auparavant éclairci ses propres questionnements. Ceux-ci étant toujours repris, la curiosité et l’ouverture, la disponibilité intérieure, l’empathie manquent pour interroger, comprendre d’autres mondes, complexes eux aussi.

Le monde malgache se pense et se vit comme clos.

L’ "ailleurs " entrevu dans les romans n’est que mirage ; c’est d’une vraie rupture avec les disfonctionnements montrés comme paralysants pour tous que viendra la reconstruction de cette société oppressante. Le roman paraît être construit pour le démontrer, sans pouvoir diriger le regard vers d’autres directions. La réalité est si prégnante pour les auteurs, qu’aucun autre cadre que le Madagascar contemporain ne paraît pouvoir accueillir de fiction romanesque. Cette écriture " d’introspection sociale " ne peut que redire, remettre en scène, retravailler une identité toujours réinterrogée, un passé jamais clairement assumé, un présent confus, oppressant, d’où l’écriture tente de jaillir en de nouveaux flots.

Le roman malgache moderne est celui de l’enfermement sur soi, et chez soi.

Bibliographie

Ouvrages sur l’identité malgache :

Dubois, Robert, Olombelona, essai sur l’existence personnelle et collective à Madagascar, Paris, L’Harmattan, 1979.

Rabemananjara, Raymond-William, Le monde malgache, Paris, L’Harmattan, 2001.

Romans malgaches :

Andriamampianina, Sylvie, Miangaly ou l’île en plainte, Tananarive, éd. Foi et Justice, 1994.

Rafenomanjato, Charlotte, Le pétale écarlate, Madagascar, 1990.

Rafenomanjato, Charlotte,, Le cinquième sceau, Paris, L’Harmattan, 1993.

Raharimanana, Jean-Luc, Nour, 1947, Paris, Le Serpent à plumes, 2001.

Rakotoson, Michèle, Dadabe, Paris, Karthala, 1984.

Rakotoson, Michèle, Le bain des reliques, Paris, Karthala, 1988.

Rakotoson, Michèle,  Elle, au printemps, St-Maur, Sépia, 1996.

Rakotoson, Michèle,  Henoy, fragments en écorce, Belgique, Luce Wilquin, 1998.

Rakotoson, Michèle, Lalana, La Tour d’Aigues, l’Aube, 2002.

Ratoejanahary, Maxime, Les oiseaux bleus, Tananarive, Foi et Justice, 1994.

Ouvrages critiques :

Rissur, Kumari et Hookoomsing, Vinesh (sous la direction de), L’Océan Indien dans les littératures francophones, Paris, Karthala, 2002.

Ranaivoson, Dominique, La littérature francophone de Madagascar, Paris, Karthala, à paraître, 2003.