Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Nous savons tous que l’histoire moderne de l’Algérie est marquée profondément par plus de trois siècles de relations et d’échanges hispano-algériens.

En effet, sans vouloir nous plonger dans ce passé marquant et décisif de notre mémoire, il serait bon de rappeler que durant cette période là et tout de suite après la reconquête espagnole des territoires hispano musulmans, l’Algérie des frères Barberousse était prise pour cible au début du XVI siècle, à cause de leurs interventions auprès des Morisques, ces musulmans andalous, traqués, poursuivis et chassés continuellement de leur terre natale, en dépit des garanties et promesses établies avec les autorités espagnoles pour leur assurer la sécurité et la protection de leurs biens et culture.

Malheureusement, ce ne fut pas le cas, ce qui engendra des conflits politiques et des entreprises militaires réciproques donnant lieu à des conquêtes et expéditions espagnoles en Algérie.

 Ainsi, après la conquête de Mers El-Kébir en septembre 1505 par Diego de Cordoba, celle d’Oran devenait imminente pour sauvegarder cette enclave stratégique qui, quatre ans plus tard, un 19 mai 1509, tombait sous le joug espagnol.

Mais les expéditions, contre Alger ne cessèrent guère. Craignant le retour des musulmans sur les terres libérées, les réactions espagnoles deviennent redoutables en mer et l’offensive de 1571 leur assure une victoire retentissante avec la bataille de Lépante. 

Quatre années plus tard, l’embarcation de Cervantès qui venait de Naples pour se rendre en Espagne fut prise, et les frères Rodrigo et Miguel de Cervantès captifs de Dali Mami sont ramenés  à Alger.

Captifs de rachat, Rodrigo est vite racheté après une courte période, mais Miguel de Cervantès restera 5 années dans les bagnes d’Alger après de vaines  tentatives d’évasion.

Sa longue détention dans la ville algérienne lui a permis de jouir d’une certaine liberté,  de se promener à l’intérieur de la cité et d'observer ainsi ses différentes portes et sites stratégiques qu’il évoque d’ailleurs dans ses nombreuses œuvres. En septembre 1580, Hassan Pacha qui devait se rendre à Constantinople, le libéra moyennant la somme de 500 écus d'or.

Tous ces souvenirs vécus en terre algérienne vont émailler sa production littéraire et illustrer son espace romanesque et lieu d’écriture.

Une année après, Cervantès se vit charger par le roi Philippe II,  d'une mission secrète à Oran pour se rendre auprès des notables de Mostaganem discuter et traiter certainement d'une alliance avec le gouverneur espagnol.

Son voyage qui durera un mois sur le sol oranais, reste jusqu’à ce jour mystérieux et ne fournira aucune suite ou événement politique digne d'intérêt. Seulement, ce bref séjour dans la région et préside militaire lui permirent de s'enquérir de la réalité du terrain, de la situation des tribus algériennes qui harcelaient constamment les places fortes espagnoles ainsi que de la vie dure et misérable des soldats à l'intérieur même des campements militaires. 

Toutes ces informations recueillies et vécues à Oran, scènes, images, entrevues et tristes spectacles, étaient vaguement imaginés par Cervantès lors de sa détention à Alger et lui révélaient soudainement cette réalité dure à vivre et où les confrontations belliqueuses et tragiques étaient une constante régulière.  

Face à ce tableau cruel et ces événements terrifiants, Cervantès ne restera pas indifférent. Cet aspect de la situation militaire, sociale et humaine de la ville d'Oran l'impressionna profondément au point de ne pas manquer de le répercuter dans son œuvre, comme on le verra plus loin.

Son retour en Espagne à la fin de sa mission ne présage pas, du moins pour le héros de la bataille de Lépante, l'amélioration de sa situation et de son statut. Bien au contraire, Cervantès fut relégué à l'oubli et ne jouira jamais d'aucune reconnaissance dans son pays.

Son long séjour à Alger au milieu de toutes sortes de gens, où le cosmopolitisme et l'usage de plusieurs langues régnaient dans la ville, constituait pour cet illustre captif espagnol, une source précieuse de connaissances et d'apprentissage qui consolidera sans aucun doute sa formation intellectuelle et développera davantage son sens de l'observation et de la critique.   

C'est cette expérience, oh combien douloureuse sans doute, mais très bénéfique et enrichissante à la fois que Miguel de Cervantès exploitera plus tard dans sa création littéraire, pour nous laisser un témoignage précieux,  évoquant un passé et une mémoire commune des relations hispano-algériennes. 

Mais beaucoup plus que cela, la production littéraire de M. de Cervantès, très abondante et couvrant tous les genres littéraires,  fait constamment référence à l'Algérie. Une thématique variée et large occupe son esprit et donne une dimension universelle et humaine à son texte. Nous retrouvons les thèmes de la captivité, de l'esclavage et des déchirements familiaux, des mariages mixtes entre chrétiens et musulmans, de la dignité humaine et  la liberté, de la tolérance religieuse, de la conversion forcée des morisques réprimés et expatriés, de l’exil forcé,  etc.

L'évocation des villes et sociétés algériennes de l'époque ainsi que son témoignage sur maints aspects de la vie quotidienne, nous permet, aujourd'hui, de mieux appréhender et évaluer son œuvre pour mettre en exergue l'importance inestimable d'Alger à cette époque là. D'ailleurs il en profita pour raconter et dramatiser tous les exploits, péripéties  et souvenirs personnels, des faits réels et imaginaires,  vécus et connus en terre algérienne.

Enfin, ces évocations et allusions riches en informations,  concernent évidemment, souvent notre pays révélant par là même certaines réalités historiques : telles que les personnages politiques, la vie dans les bagnes d'Alger, les langues parlées, l'expédition de Charles Quint de 1541, les rédempteurs et missionnaires chrétiens chargés de racheter les esclaves, l'urbanisme et activités maritimes de la ville, etc. 

Dans ce propre contexte, Miguel de Cervantès, incarne  et traduit merveilleusement  ce désir que chaque écrivain porte en soi d'évoquer  ce lieu historique et géographique, à la fois imaginaire mais aussi réel,  lieu de mémoire et d´inoubliables souvenirs personnels gravés dans son œuvre où l'espace algérois devient l'unique et principal paysage de référence.

On peut affirmer que l’image européenne de l’Algérie, et notamment espagnole dans ce cas précis,  appartient d’une certaine manière à notre histoire et peut donc nous offrir des éléments permettant d’approfondir la conscience de ce passé[1].

De cette considérable production littéraire, Cervantès nous légua trois œuvres ou pièces dramatiques en souvenir de sa détention dans la capitale et de son voyage à Oran.

Lieux de détention, lieux de souvenirs, lieux géographiques, lieux d’écriture, lieux exotiques, tous ensemble, ils évoquent le parcours  littéraire de ce grand romancier de la littérature moderne.

Il s'agit chronologiquement  du Traitement d'Alger, Les Bagnes d'Alger et Le Vaillant espagnol, sans toutefois oublier d’évoquer son œuvre universelle Don Quichotte de la Manche où sont mentionnés  des passages ayant trait à ses réminiscences algériennes et notamment à sa captivité,  ses évasions successifs, son amour pour Zohra[2].

Dans  Le Traitement d'Alger, écrite en 1584-1986, et où les souvenirs sont tout à fait récents, nous nous trouvons avec un personnage appelé comme lui, Saavedra. L’importance de cette comédie réside  également dans la somme d’informations et renseignements que l’auteur donne sur la situation générale d’Alger. Son regard de l’autre, ses opinions et vision sont assez significatifs et nous offrent un intérêt tout à fait particulier, une certaine réalité de notre histoire, comme le signale à juste titre Wilson dans son livre Histoire de la littérature espagnole : Siècle d’Or[3] " Son principal intérêt révèle aujourd’hui sa valeur documentaire par rapport à ses années de captivité.. "

Ce qui est d’ailleurs confirmé par Jean Cannavagio dans son ouvrage Cervantès Dramaturge : un théâtre à naître, « Conçue dés le matin des années de captivité, cette comédie, le traitement d’Alger, a été plus fréquemment assimilé à un document  de première importance sur la réalité d’Alger à la fin du XVI siècle »[4].

Dans cette pièce, Cervantès dramatise une situation compliquée.  Sur un fond historique réel, se tissent des intrigues d'amours croisés : des maîtres musulmans tombent amoureux de leurs servantes captives  chrétiennes ; le mari Yusuf ne résiste pas au charme de la belle Silvia et Zahara son épouse est follement éprise de Aurelio, lui-même amoureux de Silvia depuis l’Espagne. Au milieu d’une atmosphère de privation, de souffrance que vivent les prisonniers dans les bagnes, Cervantès imagine et développe une autre situation d’amour et d’espérance entre les deux communautés pour réduire la charge dramatique de la narration et rendre sa comédie plus attractive.

Nous assistons à des scènes où la représentation des personnages apparaît sur un même plan sans aucune discrimination particulière de la part du narrateur vis à vis des personnes qu’il s’agisse d’espagnols ou d’algériens.  Les  images de ses protagonistes mettent en valeur,  la  beauté idéale, le charme et la grâce féminine de ses héroïnes Silvia et de Zahara.

Le regard de soi et de l’autre retrouve sa part d’égalité chez Cervantès. Aussi bien la femme, chrétienne que musulmane sont décrites avec les meilleurs qualificatifs et des métaphores remarquables.

Cependant, nous évoquons dans cette étude uniquement les images et représentations nous concernant pour pouvoir mettre en exergue cette altérité de l’imaginaire du maghrébin.

La vision de Cervantès de l’autre est ici complexe et compliquée à la fois.

Il veut sans doute montrer qu’en amour il n’y a pas de frontière et même la religion ne peut séparer des êtres qui s’aiment.  Des cas similaires apparaissent fréquemment  dans ses œuvres. Mais les éloges envers la beauté de la captive chrétienne sont adressés aussi envers la femme algérienne.

Le personnage Occasion, qui joue ici le rôle d’entremetteur, veut influencer Aurelio à préférer davantage sa maîtresse Zahara à Silvia.

« Oh combien est riche et belle Zahara !

Regarde combien gracieuse, douce et amoureuse,

La belle arabe est soumise à ta volonté ! »

Même le personnage Saavedra, homonyme de l’auteur Miguel de Cervantès, met en exergue les traits de beauté incomparables qui caractérisent Zahara.

" Dans cette grande maison où demeure Yusuf,

Renégat espagnol qui est marié

Avec Zahara, la splendide beauté arabe".

Le portrait des personnages féminins évoqué par l’auteur consiste à mettre en valeur le contraste entre les différents protagonistes. Si sur le plan esthétique, toutes deux s’égalent en beauté, leurs comportement et conduite diffèrent totalement et doivent répondre à certaines normes sociales. Cervantès privilégie ici, les facteurs religieux qui font de la beauté  physique la seule et véritable beauté. Le cas de Silvia, belle, fidèle, patiente, honnête et résignée est  exemplaire. Il correspond donc aux critères sociaux et à l’état d’esprit  de l’époque, même si Cervantès prône le contraire en privilégiant fondamentalement l’amour libre. 

Les mariages mixtes apparaissent fréquemment et nous les retrouvons aussi, ailleurs, dans d’autres pièces.  

Le dénouement final de la comédie est heureux, les deux captifs Aurelio et Silvia sont relâchés, récompensés, par la fatalité religieuse qui leur permet le retour en Espagne et les futures cérémonies de mariage.   Ce sont là évidemment les conditions morales en vigueur, et l’accomplissement des vertus sociales, offrent au fervent public de l’époque le bonheur et le plaisir des représentations  théâtrales.

Nous retrouvons dans cette pièce également certaines allusions et références personnelles de Cervantès,  aussi bien pour évoquer sa capture et évasion que pour remémorer son rachat.

L’image de Dali Mami semble marquer profondément  son esprit. 

Dans le premier acte,  le personnage Leonardo dit

« Mon  ami Saavedra.

Le dur destin le priva de liberté

De Malaga á Barcelone ;

Mami le captura, redoutable corsaire.

Dans son attitude, il paraît  droit,

Mais  expérimenté

Dans le dur  travail de Belone.[5] »

Saavedra répond et nous esquisse, brièvement, une ébauche de la ville d'Alger :   

«  Lorsque  j'arrivai et découvrit cette terre

Tellement réputée dans le monde,  qui en son sein,

Couvre,  accueille  et enferme tant de pirates,

Je ne pus mettre un frein à mes pleurs ».

La mer est aussi évoquée et nous rappelle ici l'échec du roi Carlos V lors de sa tentative de conquérir Alger.

«  La rivière s'offrit à mes yeux

Et le mont où le grand  Charles eut

Dressé dans  le ciel le drapeau,

Et la mer que tant d'efforts n'ont pu soutenir,

Parce que jaloux de sa gloire,

Irrité plus que jamais il ne le fut.

Le retour de ces choses dans ma mémoire,

Me donnèrent les larmes aux yeux. [6] »

D’autres éléments topographiques apparaissent et montrent que l’auteur connaît bien la région pour avoir tenté de s’évader plusieurs fois.

Voyons le commentaire de deux prisonniers qui projetaient de fuir vers Oran :

«  Alors,  Comment penses tu y aller ?

Maintenant, que c’est la saison d’été,

Les arabes sont tous à la montagne,

Ils se retirent à la recherche d’air frais.

As tu quelques indications par où tu sauras

Quel est le chemin désiré qui mène à Oran ?

Car il y a d’ici à Oran soixante lieues,

Et je sais que je dois traverser d’abord

Deux rivières, l’une appelée Bates,

Rivière d’Azafran et qui est toute proche

L’autre, celle de Hiqueznaque, qui est plus loin,

A coté de Mostanem, et à la main droite

Se trouve une haute et grande montagne,

Qu’on appelle la grande colline,

Et  au-dessus d’elle on découvre

Face à face un mont,  qui est le siège 

Qui sur Oran dresse la tête.[7] »

Dans la deuxième comédie, Les Bagnes d'Alger, réapparaît le thème des captifs.  Cervantès utilise littéralement les mêmes trucs et techniques des amours croisés : un couple de jeune captif chrétien  amoureux, rentre en compétition avec la séduction du couple musulman qui les emploie,  tout comme dans  Le Traitement d'Alger. 

Les maîtres tombent amoureux de leurs serviteurs; lui de son esclave chrétienne et sa dame du captif chrétien.  Ces intrigues d'amour croisé se trouvent également dans El Amante libéral, et où seuls les noms de personnages changent. 

Devant ces évocations et émerveillements, Hassen, le renégat souligne la réputation de la belle Zahara,  fille de Aji Mourad,  homme riche et grand seigneur d’Alger.

« Il montre la maison du père de Zahara et évoque ce qui suit.

Un arabe à la belle maison,

Important et homme de bien,

Et extrêmement riche ;

Et surtout, le ciel lui

A donné une fille aussi

Belle que la fortune

Est toute en elle chiffrée.

Muley Maluk désire

Être son mari ».

Dans une discussion entre les personnages Vivancio et Don Lope amant de Zahara, l’allusion à la beauté extraordinaire de cette femme arabe est incontestable et la métaphore utilisée est très originale: Don Lope qui guette sa réapparition à la fenêtre s'exclame :

« Essaye de réapparaître ! Oh soleil !

Où dans tes lumières je  ravive

L’être, l’entendement,

L’aventure et la joie

Que j'atteins en ta possession ».

A la fin de la comédie nous relevons un beau portait de Zahara dans un dialogue entre deux personnages.

Sacristan dit :

«  Oh !  La plus belle arabe

La plus discrète et la plus gracieuse

Que la réputation nous offre

Depuis l’apparition de l’aurore

Jusqu'au coucher du soleil ! »

Osorio lui répond : 

« Mon Dieu, messieurs, c’est bien elle

Et c’est la plus belle arabe

Et la plus riche de la berbérie ! »

Toutes les actions se déroulent à Alger, et reflètent,  justement, ces inoubliables souvenirs personnels de Cervantès, qui non seulement l'inspirent à dramatiser ces thèmes mais aussi à mettre en exergue son héroïsme ainsi que celui de beaucoup d'Espagnols. 

Dans cette œuvre, la distance géographique, temporelle et sentimentale est frappante.  

Des événements réels et personnages historiques viennent étayer ces comédies dont  la  situation  commune est celle des captifs espagnols dans les bagnes d'Alger.

Dans cette ville cosmopolite, toutes les communautés cohabitaient et pratiquaient leur confession religieuse. On permettait aux chrétiens,  même esclaves de pratiquer librement  leur culte et célébrer la messe le dimanche et les fêtes religieuses tout comme on  autorisait les juifs à  ne pas travailler le jour du Sabat.

Cette tolérance remarquable, vertu islamique répandue et connue dans toute l'Espagne musulmane, provoqua vivement l'admiration de Cervantès, qui savait que de l'autre côté de la Méditerranée, les musulmans morisques étaient expulsés de leur terre natale et durement châtiés par le tribunal de l'Inquisition qui leur interdisait toute pratique culturelle et religieuse en Espagne. Cet extrait  de la bouche d'un de ses personnages exprime tout haut ce sentiment humain de grande tolérance  que  Cervantès a  tant  admiré :                                           

« Alger, est selon tout pressentiment,

Arche de Noé réduit.

Ici, il y a toutes sortes de gens.

Et  autre chose, si tu as remarqué,

Qui est digne de grande admiration,

C’est que ces chiens sans foi,

Nous laissent comme on voit,

Garder notre religion,

Et qu'on dise notre messe,

Ils nous laissent même secrètement[8] ».

La liberté et le divertissement ne manquaient pas pour ces captifs de rachat qui jouissaient de largesse de la part de leurs maîtres en attendant leur libération.    

Dans une discussion, un  des interlocuteurs  des  Bagnes d'Alger,  en fait référence:

« Cher ami, où allons nous ?

Même s'il se trouve loin d'ici,

Au jardin de Hadj Mourad.

Là-bas, nous pourrons tranquillement,

Danser, chanter et jouer de la musique,

Et faire toute sorte de cabrioles.

Donnons libre cours á notre passion

D'autant plus, que c'est l'intention

Du Cadi que nous nous distrayons

Et que les vendredi nous prenons

Une convenable récréation.[9] »

Les allusions personnelles employées par ses personnages sont fréquentes  et mettent en relief cette préoccupation quotidienne et naturelle, traduite, souvent, par des tentatives de fuite vaines mais très courageuses :

« Qu'il est grand le plaisir  qui enferme

La voix de la liberté.

Tu as toujours tenté  de fuir,

Trois fois par terre tu as fui. [10] »

El Gallardo español ou le Vaillant espagnol, écrite vers 1595 et publiée une année après sa mort, concerne directement l’histoire de la ville d’Oran à l’époque de l’offensive de Hassan Pacha en 1563[11]. Cette fiction dramatique évoque un événement historique du siège d’Oran et de Mers El Kébir. 

Cependant, ce souci de vérité des faits relatés par Cervantès, constitue pour lui un principe fondamental qu’il répète souvent dans ses écrits :

" Verdad e historia"  vérité et histoire disait-il à la fin de la comédie de Los Baños de Argel,  tandis que dans  El Gallardo Español,  il achève l’histoire avec l’intervention du personnage Buytrago que affirme ceci:

«  ...l’heure est arrivée,

De mettre fin à cette comédie

Dont le principal dessein

A été de mélanger des vérités 

Avec de fabuleux essais.[12] »

Cette préoccupation constante de Cervantès de vouloir transmettre cette réalité historique est révélatrice de son attitude et personnalité.  Même l’imaginaire doit être accompagné de vérité et constituer, par-là même un témoignage digne des chroniqueurs de l’époque.

La même idée réapparaît dans certaines scènes lorsqu’il dit : "es un relato verdadero que vi yo mismo" c’est une vraie histoire que j’ai vue moi même[13].

Le thème de cette comédie sur Oran, présente deux situations, une fictive qui relève de l’imaginaire et l’autre réelle.  A côté de la fiction de l’intrigue amoureuse entre le héros Ali Muzel et sa bien aimée Arlaja qui vit dans le douar voisin,  il y a la réalité qui correspond à la défense d’Oran et les continuelles attaques arabes pour libérer les places fortes occupées par les espagnols.               

"hechos reales mezclados con hechos imaginarios" des faits réels et imaginaires.  L’évocation de personnages historiques tels que el Conde Alcaudete qui gouverna Oran pendant plus de 24 années, ou encore, ses fils Alonso et Martín,  défenseurs de Mers el Kebir que Cervantès avait connus lors de sa visite en 1581. Hassan Pacha, le fils de Kouko et Alabes, apparaissent ici en héros lors de la libération d’Oran et du fameux siège de 1563.[14]

Il fait référence même à Hassan Pacha qui tua le Comte Alcaudete à la bataille Mazagran en 1558.

A ce propos,  quelques vers du Gallardo español,  relève le souvenir inoubliable  qui a marqué l’histoire héroïque de la famille du Comte  Alcaudete à Oran.

Lorsque Alonso envoie son jeune frère Martin au commandement de Mers El Kébir pour  résister aux attaques de Hassan Pacha, il lui dit:

« Mon frère qui est déjà enfermé à Almarza 

Montrera à qui appartient la brave intention ;

Que ce chien, qui a mordu son père

À Mostagan n’aboiera plus jamais.

Il continue à dire :

J’ai foi en son énergie.

Il doit vaincre celui qui à Mostagan

A vaincu son père... [15] »

Alabez répond à Hassan :

« Celui qui a vaincu le père vaincra le fils

Il ne faut pas attendre ! Oh grand Hassan !

Car le temps que tu retardes, tu l’enlèves

À tes exceptionnelles et infinies victoires.[16] »

Quelques références autobiographiques de Cervantès apparaissent  dans le personnage de Fernando de Saavedra, un des plus audacieux capitaines qui avait défendu Oran. Il est fait mention ici au comportement héroïque de Cervantès qui lui coûta la perte de son bras gauche dans la fameuse bataille de Lépante. 

El Gallardo Español,  est aussi un témoignage authentique et important que  Miguel de Cervantès nous transmet du passé et de la mémoire de notre ville.

La misère et la pauvreté des soldats espagnols sont évoquées également au milieu de la tragédie de la guerre. Buytrago, un personnage de la pièce lance des prières pour demander de l’aumône et Cervantès fit remarquer lui-même que " esta manera de gritar a limosna...., yo mismo la vi " cette façon de demander l’aumône je l’ai vu moi-même.  

Dans cette cruelle et dure réalité, Cervantès met en valeur aussi bien l’héroïsme et courage des espagnols que les razzias et attaques opérées contre les tribus ennemies pour ravitailler les casernes en aliments, bêtes et captifs.   

El Gallardo Español, évoque d’autres précisions topographiques "la montagne des lions" o cerro de los leones, référence que nous retrouvons aussi dans son œuvre, Don Quijote, chapitre XVII, où dans une scène apparaît un brave chevalier qui arrête un charretier et lui demande ce qu’il transporte et il lui répond :

Ce qu’il y a là ce sont deux lions féroces que le commandant  général des places d’Oran envoie à la cour pour sa majesté’’ " lo que viene allí, son dos feroces leones que el comandante general de las plazas de Orán manda a la corte para su Majestad".[17]

D’autres allusions dignes de Cervantès font référence aux tribus arabes, il s’agit des braves chevaliers de Meliona, tribu assez réputée dont parlent Marmol, Abu Aras  et plus tard à la fin du XVIII siècle García de la Huerta, poète espagnol  exilé à Oran.[18]

Cervantès, très respectueux des valeurs humaines, semble rendre ici hommage au combattant, Ali Muzel,  qui se distingue lui aussi par son esprit chevaleresque,  noble et vaillant en défiant de cette manière son homologue espagnol don Fernando : 

Écoutez moi, citoyens d’Oran,

« Chevaliers et soldats,

Qui signez avec notre sang,

Vos actions remarquables.

Je suis Ali Muzel, un arabe

De ceux qu’on appelle

Braves de Meliona,

Aussi vaillants que nobles.

Et ainsi, toi je te défie,

Don Fernando le fort, le courageux,

Si infâme des arabes,

Tu verras bien ce que j’ai dit

Que, bien qu’il y ait d’autres Fernando,

C’est celui de Saavedra

Que j’appelle au duel.

Et pour te donner l’occasion 

De sortir face à face

À voir avec moi maintenant,

De ces choses je te charge :

Tu combats de loin,

Et l’arquebuse te protège, 

Ici, prés de Canastel,

Seul, je t’attendrai.[19] » 

El Gallardo España, est la synthèse de tout cela, et malgré son aspect littéraire, elle représente un véritable document sur la présence espagnole à Oran. Opinions et regards réalistes dignes de Cervantès sur de nombreux aspects historiques, géographiques, sociologiques et même anthropologiques.  L’idée d’égalité et de dignité des êtres humains est présente dans toute son œuvre. L’image que nous transmet ici Cervantès des Algériens est respectueuse et honorable malgré la situation de guerre. Car, ici l’ennemi, c’est à dire l’arabe est traité avec respect et considération comme cela apparaît dans ces vers : " c’est un arabe courtois et vaillant "   affirme Fernando en parlant de Ali Muzel.

Il manifeste une attitude d’estime  qui est d’ailleurs réciproque chez ce dernier, qui parle de l’espagnol dans ce ton: "le chrétien n’est pas mon ennemi, le contraire si ! " ou " mais Don Fernando n’est pas mon ennemi, mais seulement mon adversaire ".

Remarquons que ce respect mutuel concerne aussi les religions en question,  puisque pendant les adieux, le capitaine Guzmàn et Ali Muzel se font des révérences respectueuses et honorables : Guzmán dit à Ali Muzel : "Ali,  que Mohamed te protège ", et ce dernier lui répond : "que ton Christ soit avec toi ".

La même technique que dans les comédies, est reproduite dans le roman Don Quichotte de la Manche.

Un personnage s'appelle Saavedra, allusion évidemment  à l'auteur qui joue lui aussi un rôle primordial dans cette narration, révèle quelques réalités  autobiographiques en faisant état des relations qu'il avait  certainement avec ses maîtres :

"Seul est libéré avec lui un soldat espagnol appelé Saavedra, qui pour avoir accompli des choses qui resteront dans la mémoire de ces gens là pendant des années, et toutes pour retrouver la liberté, jamais personne ne lui donna un coup de bâton, ni ordonna de le lui donner, ni lui dit de mauvaises paroles"[20].

Des précisions et informations sur Alger se multiplient à travers les nombreuses scènes  où apparaissent des actions et personnages réels, historiques et fictifs de Cervantès.

La description des coutumes, de l'ambiance et des lieux d'Alger, répond à la réalité connue par Cervantès lui-même, qui fait allusion, cette fois ci, à l'existence de la langue franche[21] parlée à Alger entre tout le monde  : " et ainsi, j'ai décidé d'aller au jardin, (de Zoraida) et voir si je pouvais lui parler, et la première personne que je rencontrai fut son père, qui me dit dans une langue, qui dans toute la Berbèrie et même á Constantinople  est employée entre les captifs et arabes  et qui n'est ni arabe, ni castillane,  ni d'aucune autre nation, mais plutôt un mélange de toutes les langues et avec laquelle nous nous comprenons."[22]

Les us et coutumes des femmes arabes ont particulièrement attiré son attention, notamment leur pudeur et la manière de se parer :" Remuant  toutes ces interrogations et réponses, sortit de la maison du jardin, la belle Zoraida, et comme les femmes arabes, en aucune  façon ne se gênent de se montrer aux chrétiens,  ni les évitent aussi comme je l'ai déjà dit,  elle n'était pas dérangée de venir où son père se trouvait avec moi." [23].

A propos des parures et bijoux, Cervantès semblait tout á fait émerveillé : "les perles étaient en grande quantité  et très belles, parce que le meilleur gala et bizarrerie des femmes arabes étaient de porter de riches perles et bijoux et il y a presque plus de perles et bijoux parmi les arabes que parmi toutes les nations ; et le père de Zoraida avait la réputation d'avoir les meilleurs d'Alger."[24]

Enfin, nous pensons que tous ces comportements, révélations et représentations sont émouvantes et  dignes de ce grand romancier dont l’œuvre demeure de nos jours  universelle et constitue pour nous un document précieux, témoin d’un passé tumultueux,  tragique et magnifique à la fois.

Je dirai finalement,  qu’à travers toutes ces comédies, El Trato de Argel, Los Baños de Argel et El Gallardo Español, Cervantès voulait exprimer d’importantes et nobles valeurs humaines, qui nous permettent aujourd’hui de méditer sur des événements d’importance capitale de la mémoire et de l’histoire d’Oran et des relations hispano-algériennes.

Notes

[1] Bono, Salvatore, L’Attaque manquée à Alger de 1601, Colloque international sur les «Sources espagnoles pour l’Histoire d’Algérie », Oran, 1981.

[2] Dans toutes ces oeuvres on retrouve ses références  autobiographiques relatives à son séjour à Alger

[3] Wilson, E.M. y  Moir, D., Histoire de la littérature espagnole, Siècle d’Or, To. I.- pag.74.

[4] Canavaggio, Jean, Cervantès Dramaturge : un théâtre à naître, Paris, PUF 1977.

[5] Cervantes Saavedra, Miguel de, El Trato de Argel, Madrid, edit. B.A.E., 1950, pag.157.

[6] Idem.

[7] Idem.

[8] Los Baños de Argel, Madrid, edit. De Jean Canavaggio, 1984.

[9] Idem.

[10] Idem.

[11] Abi-Ayad, Ahmed, « L’Offensive de Hassan Pacha pour libérer Oran et Mers El-Kebir et ses répercussions littéraires  espagnoles », in Revue d’Histoire  Maghrébine Zaghouan, n° 85-86, juin 1997.

[12] Los Baños de Argel.

[13] Idem.

[14] Abi-Ayad, Ahmed, Idem.

[15] Cervantès, M. de, El gallardo español,  III, p. 146.

[16] Ídem, Jornada III, pág. 147

[17] Cervantès de Saavedra, Miguel, Don Quijote de la Mancha, Madrid, Ed. Première Partie, Chapitre 39-41.

[18] Abi-Ayad, Ahmed, « Les Bombardements d’Alger de 1783 et 1784  à travers quelques documents littéraires espagnoles », in Mélanges : Hommage à Charles Robert Ageron, FTERSI, Zaghouan, 1996, p. 19-51

[19] Cervantès, M. de, El gallardo español,  III, p. 146

[20] Cervantès de Saavedra, Miguel, Don Quijote de la Mancha, Madrid, Ed. Première Partie, Chapitre 39-41.

[21] Idem.

[22] Idem.

[23] Idem.

[24] Idem.