Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Qu'est ce qui en arrière plan d'une production littéraire fait fonctionner les jeux de rôles, d'images? C'est derrière ces leurres qu'il faut chercher la clé de l'imaginaire ou mieux, la structure imaginaire du Moi telle qu'elle peut se livrer à l'analyse. Avant toute approche de type psychologique du roman choisi ici: «La répudiation» de Rachid BOUDJEDRA, il nous paraît utile de rappeler que le livre des «Mille et une nuit», œuvre monumentale, est le lieu d'expression de l'érotisme arabe. Dans ces contes, les femmes détiennent le sortilège du plaisir renouvelé. Elles apparaissent à la fois comme castratrices et nourricières, prototypes de mille et une femmes arabes angoissantes, dangereuses, mythiques… Entre haine et amour les deux sexes, les deux figures apparaissent comme antagonistes.

Il est vrai que l’on n’a jamais pardonné à la femme la perte du paradis. Et si la belle Hélène, avec toute la séduction dont elle était capable a causé la guerre de Troie, en est-elle entièrement responsable ? Une part de responsabilité n’incomberait-elle pas à Pâris qui, sous l’emprise des sens a choisi la belle pour lui offrir la pomme d’or ? Décidément, la pomme aura eu bien des implications dramatiques dans la vie des hommes !

On sait que la femme, de tout temps a été au cœur des mythes et on ne lui a pas toujours fait tenir le plus beau rôle. Dans le creuset de l'habitus social se moulent les mentalités et les comportements y afférents, chargés de symboles, de mythes, de fantasmes, de tabous …

Deux types de femmes font figures de symbole : la vertueuse, honorable, respectable, et l’énigmatique, tentatrice, occupée par le désir.

Il apparaît donc, ainsi que le souligne Abdelwahab Bouhdiba dans "La sexualité en Islam" (1975) que deux types de comportements s’offrent à la femme :

  • Le ludique réservé aux concubines libertines, débridées...
  • Le sérieux, réservé au lien conjugal, à l’épouse fidèle, sérieuse…

Pour être en conformité avec le groupe, pour satisfaire à l’habitus social, la femme, généralement (quand elle le peut) opte pour le statut honorifique – reconnu socialement – d’épouse. Dès lors, elle n’est plus femme, mais femme "de quelqu’un" L'identité féminine se brise dans l'éducation.

Ceci peut être relevé dans le roman de BOUDJEDRA, « La Répudiation » qui se prête à l’analyse psychologique tant sur le plan diachronique que synchronique. Et ce, d’abord en ce qui concerne les mœurs arabo–musulmanes, ensuite, en ce qui concerne la position de la femme dans la société, dans la famille, dans le couple conjugal, extra conjugal. Enfin, en ce qui concerne le corps et son corollaire, la sexualité… La monographie faite par l’auteur est riche d’informations en ce sens. Pourtant, c'est le jeu psychodramatique qui structure le roman que nous avons choisi de mettre en exergue, pour analyser succinctement : d’une part, ce qu’il révèle de conflits inhérents au narrateur, d’autre part, la place et le rôle du père et de la mère tels qu’ils apparaissent dans cet espace.

Dans ce roman, l’auteur retrace deux vies en parallèle :

L’une en surface qui est la vie familiale imbriquée dans celle sociale avec les principaux personnages, à savoir :

Une mère répudiée qui bascule dans la dépression et se réfugie dans la sorcellerie. Longtemps malade, elle meurt chez un de ses oncles.

Un père exécrable, suspicieux dont la décrépitude contraste avec la beauté de sa deuxième épouse. Il contractera un troisième mariage.

Une marâtre – la deuxième épouse – énigmatique, à la jeunesse triomphante, belle, lascive, faussement docile avec l'époux, provocante avec le fils. Elle donne naissance à une fille. Elle triomphera de son vieux mari (comme Shéhérazade a triomphé du roi) et prendra le fils pour amant.

Des sœurs, dont l'une sombre dans la folie (après un mariage de "raison"), puis meurt de maladie à vingt et un ans.

Un frère, aventureux, fantasque, révolté, à tendance homosexuelle, à la sensibilité exacerbée. Il meurt, dans un accident, à vingt cinq ans.

Une demi-sœur, née des relations extra-conjugales du père et d'une concubine juive, que le narrateur "craint" d'avoir violée.

Des cousines qui entretiennent des relations affectives ambiguës. Elles réclament et acceptent des attouchements "interdits" avec leur cousin (le narrateur).

De nombreuses femmes "respectables" "appartenant" à la famille élargie, au harem avec leurs intrigues, leurs querelles, leur existence insignifiante, futile et leur nuée d'enfants bruyants, turbulents, inconscients.

Des femmes moins "respectables", côtoyées secrètement : les amantes, les prostituées, celles du père, du fils…, celles qui permettent au ludique de s'exprimer.

Cette première vie retracée donne le reflet du malaise de la culture arabo musulmane. Là, on trouve fantasme, violence, érotisme… sous le couvert du ridicule avec le Désir des autres, sali, contesté.

L’autre vie, en tréfonds, est celle intimiste du personnage central – le narrateur – face à Céline. La femme étrangère, l'amie, l'amante. C'est autour d'elle que l'auteur enroule et/ou déroule l'histoire. Cette deuxième vie retracée donne, quant à elle, le reflet du malaise personnel et d’une éducation pathogène. La peur, la fuite s’exprime dans " la maladie – prétexte ". Dès lors, le malade, en l’occurrence le narrateur, a besoin d’un interlocuteur, mieux, d’un thérapeute. C’est Céline - l'étrangère - qui est investie de ce rôle. La maladie sera le point de départ des fantasmes personnels et de la chute jusqu’au désir accepté sous le signe de la souffrance psychologique.

Sur ces deux vies s’étalent deux couleurs : le rouge de la violence, du sang, et le noir des comportements, des événements, des turpitudes, des vicissitudes… Le narrateur délirant, enfermé dans un "hôpital – bagne" (fictif ?) nous entraîne sur les traces cahotantes de son passé imbriqué à son présent névrotique. Dans la recherche de ses souvenirs, dans sa remontée du temps, dans ses retours vertigineux au présent… il enchevêtre, savamment, le vrai et le faux, le réel et l'imaginaire. Ainsi tout défile sous le style corrosif de l'auteur: le pays, la société, la famille, l'individu… C'est sur un arrière fond politique que l'œuvre se construit. Le délire du narrateur porte sur la répression que subit l'Algérie (après l'indépendance) et sur celle qu’il essaye de combattre, en tant qu’engagé politique. Et ce, au-delà de son arrestation. C'est le départ de Céline qui mettra fin au récit. En effet, lassée, elle cesse d'aimer le héros et quitte l'Algérie.

On pourrait qualifier cette œuvre de « roman familial, individuel de type névrotique sous le signe de l’Œdipe et de la Loi. C’est par cette re-création d’un roman familial, le plus primitif qui soit, que nous voyons les psychismes s’autonomiser peu à peu, se différencier sous la toile de fond que constitue l’appareil psychique familial » (A. RUFFIOT, 1983-1984, 18)

Cette re-création du roman familial, mieux, du discours familial, est une formation mythique qui s’inspire de trois ordres symboliques :

  • La mère dans une perspective Kleinienne.
  • Le père vu selon Lacan.
  • L’Œdipe tel qu’il est cher à Freud.

Ces trois personnages symboliques s’inscrivent sous la plume de l’auteur dans l’espace d’un psychodrame, où des liens fantasmatiques se font et se défont. Ils s’inspirent du passé, se livrent au présent et s’ouvrent sur quelque avenir possible. La fonction du psychodrame est celle de catharsis, d’exutoire. Le jeu psychodramatique va mettre en évidence la dénégation, le dédoublement du sujet – narrateur. Celui-ci, pour expulser son désir a besoin de provoquer ; c’est le langage volontairement vulgaire qui va le lui permettre. Sortir de la folie, des hallucinations, nécessite de parler, de gesticuler, d’être écouté…

Ecouter, analyser les dires et les gestes c’est le travail que fait le thérapeute pour ramener la "paix" chez le sujet. "Raconte" (R. BOUDJEDRA, 47) dit Céline. Ce mot dit par le narrateur, comme « Le mot (…) (en général) est nœud de signification (…). C’est une image du sens en tant que sens, qui pour se découvrir doit être dévoilé (…) » (R. GEORGIN, 1983, 106).

Le jeu psychodramatique de « La Répudiation » laisse éclater des souvenirs délirants, érotiques, à l’aide d’un récit tentaculaire. Dans ce règlement de compte avec la société et avec le père, on part du vertige de la névrose pour arriver à la somnolence d’un équilibre à venir. L’ambiance délétère est crée grâce au langage, aux couleurs, voire même aux odeurs. Le narrateur a besoin d’utiliser des mots qui provoquent, comme l’enfant qui passe nécessairement par le cap scatologique.

L’observation du comportement inséré dans un tissu relationnel est faite à la loupe. Le sarcasme est tel que le réel est incongru, à la limite du lucide et de la caricature. Certaines fois sans compromission, souvent de manière volontairement répugnante, le narrateur nous livre sa vie intimiste, il se libère; d’autres fois il s’inhibe. La peur de parler le fait fuir, le besoin de parler le rend exubérant. Par de-là cette ambivalence, nous assistons à une dénonciation des mœurs sociales : vices, hypocrisie et mensonges, sexe, sexualité et orgies, couples, traditions…

A qui d’autre, mieux placé, que Céline, aurait-il pu demander de jouer le rôle du thérapeute ? Qui d’autre, pris dans la même toile d’araignée que lui, aurait pu l’assister dans sa narration, écouter son langage et y déceler le métalangage ? C’est en ce sens qu’il dit :

« (…) Nous allions nous abîmer dans cette lutte difficile où les couleurs ne sont jamais annoncées : La recherche de la Paternité perdue.(- Ce fut le début du cauchemar … -Raconte, disait – elle). » (R. BOUDJEDRA, 47).

Si les affects dans l’écriture de BOUDJEDRA ne sont pas figés, c’est parce qu’il enchaîne les signifiants dans l’utilisation d’un langage métaphorique, porté par un messager.

Par le biais de la parole, le sujet va parvenir à la décharge des tensions anxiogènes, douloureuses. Son but est de partager ce qui est encore indicible de ses rapports envers et avec les membres du "groupe". Cette colère explosive, déchirante traduite par un style virulent chez l’auteur, n’est-elle pas le symptôme d’une souffrance ? Souffrance pour la mère trahie, brisée, répudiée dont la seule arme est la sourde révolte. L’exactitude et la richesse des mots, des images pour parler de la mère, montrent à quel point le narrateur comprend, plus même, vit la douleur de sa mère. Dans ce mélange d’animus (sa part de masculin) et d’anima (sa part de féminin), son empathie contrebalancée avec l’amour pour la mère, n’a d’égale que sa haine pour le père. Ces deux sentiments sont freinés par les deux interdits universels mis en évidence par Freud, à savoir: l’inceste et le meurtre.

La séduction attachée à la notion de virilité fera basculer l’enfant dans le clan des hommes, ainsi que le préconise l'éducation. Dans les scènes décrites au fil du roman, apparaissent des concepts, des émotions, des angoisses, des désirs et des fantasmes qui lient et délient le sujet dans la dimension existentielle et affective groupale. Ce qui donne tour à tour confiance / méfiance, union / désunion…

Le récit du narrateur n’est que l’intériorisation d’expériences sur le mode positif et négatif de ce qu’on appelle " la scène primitive " et de toutes les autres qui s’en suivent. Sur l’ensemble de l’œuvre plane le phallus et il n’est plus un symbole, il est un emblème encombrant dans les jeux de sexualité souvent tournés en dérision. Là, la femme apparaît semblable au tonneau des Danaïdes et le phallus apparaît comme mortifère. Au travers de ces images, de ces comportements c’est la place dévalorisée du corps - corps de femme ou corps subi -, dans la société maghrébine, qui est soulignée.

La métaphore connotée du milieu culturel d'origine, participe à la symbolique de l'érotisme. L'imaginaire où se découpent les codages sexuels portés par le langage des affects montre des représentations mentales dysphoriques du corps contraint animées de pulsions qui servent Thanatos au dépend d'Eros. Sans affection, sans amour, la sexualité pour l’homme est synonyme, selon BOUDJEDRA, « d’acte – rôt ». L’auteur met en exergue l’assujettissement des femmes aux hommes. Il fait dire au narrateur, il faut:  « Parquer les femmes et les élever comme des vers à soie, puis les laisser mourir dans le suaire blanc dont on les enveloppait dès la fin de l'enfance. » (R. BOUDJEDRA, 287).

Dans ce réseau systémique familial et extrafamilial tel que présenté par le narrateur sous la plume de l'auteur, l'épouse, la mère, l'amie, l'amante, bref la femme, appartiennent à une constellation où Amour et Haine se déchirent.

Si la sexualité ne se dit pas, elle se devine, elle se fait sentir dans l’ombre… C’est ce flottement, ce non-dit que l’on perçoit au fil des pages du roman de BOUDJEDRA. Entre imagination et imaginaire, ce qui ne se dit pas, au nom de normes éducatives, sociales, se vit, par contre, dans des mœurs à la fois attractives et destructrices parce que déviantes: «Céline écoutait (…) -images douteuses et gros plans méticuleux, si clairs dans ma mémoire. La rocaille me transperçait les mains dans un paysage de désolation buriné par le soleil et par l'Ambroise – absinthe, suppôt de mon ivresse et de mon égarement, tranquillisant contre la déchirure douloureuse que je malmenais jour et nuit, pour en présurer la négation de tous mes actes affolés, perturbateur d'un ordre haï, jusqu'à la résonance ultime du père fendu et déchiqueté à la recherche duquel j'errais, essoufflé, plus violent que ma course. » (R. BOUDJEDRA, 212-213).

Les mentalités baignent dans une éducation qui reste normative, conformiste, rigoureuse, contraignante, aliénante pour l'individu. La famille, ainsi que l'explique CHEBEL (1988), est le carcan plutôt que le berceau. C'est le lieu de l'émergence de l'ordre établi, le terrain de l'évitement, du refoulement, de l'interdit, du déni du corps… La congruence de ces données aboutit à l'instauration "d'un esprit" qui se caractérise par la récupération des rapports de pouvoirs et de sexes par les hommes. Il s'agit là de « l'esprit de sérail » Quand l’éducation est en porte à faux avec la réalité ouverte sur le monde extérieur, elle déclenche chez l’individu une ambivalence, un conflit intrapsychique. C’est le cas du narrateur pris dans un dédoublement de personnalité. D’où son blocage : la peur des questions dont les réponses pointeront du doigt la réalité effrayante, entraîne la fuite. C’est ce que l’auteur appelle « la peur de la lacération » (idem, 12). L’éducation pathogène fait que l’identité est mise à l’épreuve. " Mais qui suis-je ? " s’interroge le sujet. Il est partagé, tiraillé entre le désir de revendiquer les bastions traditionnellement masculins et le désir de vivre harmonieusement sa relation à l’autre. Or, la qualité d’amour à donner en tant qu’adulte, passe par la qualité d’amour reçue durant l’enfance.

Dans le roman, le narrateur assiste, impuissant, à la répudiation de sa mère. Quoiqu’encore jeune, alors, il comprend que par cet acte, le père – tout- puissant met la mère, faite d’abnégation, au piloris. Ce motif peut (enfin) justifier sa haine pour son père. La famille, à partir de cette dénégation de la mère, sombre dans le naufrage. Déstabilisée, elle s’entre-déchire sans que la mère prenne part aux successives brisures. Epouse recluse, soumise, craintive, superstitieuse, analphabète, elle reste effacée en dépit de son désespoir. Celui-ci est indicible, il ne peut, il ne sait éclater. Elle est simplement, désormais, une femme reléguée, mutilée dans son identité. Elle est un "cri" de révolte sans son, écho : implosion destructrice. Toute tentative velléitaire de sa part est vouée à l’échec. C’est pour ce repli, ce silence, cette acceptation qu’il assimile à de la lâcheté (bien qu’il en comprenne les causes) que le narrateur à des (re) sentiments à l’égard de sa mère. Ne pouvant – ainsi qu’il le souhaiterait – se substituer à elle pour réagir, il développe sa haine, son dégoût pour ce père qui n’est pas celui qu’il aurait voulu avoir. Pourtant, quelque part, ce père le fascine en même temps, puisqu’il reproduit son comportement concupiscent dans des actes immoraux. Ainsi, il se livre à la luxure et devient l’amant de la bien trop jeune deuxième épouse de son père : femme ludique, femme fatale. Des sentiments sadomasochistes recouvrent le désir de vengeance entaché de culpabilité. Peu à peu le sujet aliène sa personnalité. Et on peut s’interroger : dans le comportement du sujet – narrateur, quelle place relève de ce qu’il doit à l'autre (en l’occurrence le père et / ou la mère) et de ce qu’il doit à son désir inconscient porté par l'imaginaire?

La destruction de la famille prive le sujet de points de repères, le Moi se morcelle, et de là aux troubles psychopathologiques, il n’y a qu’un pas. Ce pas que le narrateur a franchi à l’annonce de la répudiation de sa mère. Il apparaît alors comme dépossédé de son identité véritable, semblable à quelqu’un qui a perdu le contact avec la réalité, quelqu’un de précipité dans la nuit la plus obscure des hallucinations, celle du cauchemar, celle qui n’est parcourue par aucune relation signifiante : il est entré dans la pathologie. Seule la thérapie, à travers le psychodrame peut l’en sortir. La thérapie achevée, la renaissance envisagée, Céline peut disparaître du décor. Parce qu’alors, pour le narrateur pourra s’élaborer la véritable relation amoureuse qui nécessite une totalisation narcissique, celle qui préserve de la castration. Il faut donc apprendre à naître pour renaître, et ainsi que l’écrit BOUDJEDRA, le « père n’est au fond qu’un point de départ. » (Idem, 41). Il est celui qui permet la nécessaire identification, celle dont on gardera à jamais des séquelles. Figure archétypale, le père est le point de départ de la vie humaine en général, point de départ de la vie d'une personne en particulier; il est le point de départ de ce roman, mais aussi le point d'arrivée, le point d'ancrage.

Selon FREUD, le sujet déçu par le réel, se replierait dans l'imaginaire en mettant de façon névrotique sa libido au service d'une création "fantaisiste". Le passage de ce type de création à celle "artistique" ne serait possible que les frustrations libidinales mutent en sublimations grandioses. Par ce biais, le sujet retrouverait la réalité, les autres et lui-même.

«Nuit noire, dans mon cachot. Demain, le chant des prisonniers (dont le poète Omar) me parviendra de la cour de la prison, à l'heure de la promenade. Moi, je suis toujours au secret (cela dure depuis des années…). Paix sur moi, puisque le soir vient, et silence autour de ma berlue interminable ; mes compagnons, dans les autres cachots, dans les autres cellules, savent que je ne suis pas voué éternellement au délire. Il faut donc tenir encore quelque temps…» (R. BOUDJEDRA, 293), et attendre une humanité nouvelle ou tout au moins une société nouvelle car c'est au fond l'aspiration de l'auteur. On peut donc souligner l'analogie qui existe entre la création littéraire et le psychodrame dans l'espace de l'imagination et de l'imaginaire.

Ce n'est pas parce qu'il a un sens que l'imaginaire advient, c'est parce qu'il advient qu'il a un sens. On n'est plus dans le cogito cartésien: «je pense, donc je suis» mais au fait de la théorie Lacanienne: «ça pense donc je suis».

Recourir à l'imaginaire, c'est se permettre d'être et de naître, de devenir le maître d'œuvre de ses ténèbres. Dans cette "cré-action" il y a une forme de transcendance de la réalité, un besoin impérieux de combler une béance. Le travail de l'imaginaire est un support, une reliance symbolique de l'existence récupérée. Il est le reflet du Désir et comme lui il naît  du Manque. Subterfuge libérateur, la production littéraire dans sa forme imaginante est une incitation au langage à travers une activité ludique. Le dire dans son corpus métaphorique, symbolique est présent, cependant il s'apparente au non-dit. Dans l'image plus que dans le langage, il y a le métalangage. Il est un dit de l'interdit et de sa transgression.

Dans le récit et ses jeux imaginaires, le paradoxe des glissements commence, le processus projectif s'enclenche et Je qui est un autre dans son identité narrative, (re) devient lui-même, à son insu. Pour LACAN, « (…) est "imaginaire"  ce qui se laisse prendre au piège des images» (M. LAXENAIRE, 1984: 94). Le psychodrame, quant à lui, ouvre  sur l'histoire personnelle (re) interprétée. Il faut alors pour décrypter l'imaginaire symbolique, pénétrer autant que faire se peut dans le labyrinthe de l'univers de l'imaginaire. Chercher un sens aux images renvoyées par le miroir tendu, c'est devenir l'archéologue des  ténèbres de l'Autre, tenter de trouver les liens passerelles, sinon au réel, du moins à la réalité.

Certes, on est loin des harems, des sérails d'antan, mais leur existence plane encore sur la mentalité de nombreuses personnes nostalgiques, perdues entre fantasmes et réalité. C'est du moins, semble-t-il le cas du narrateur surgit de l'imaginaire de Boudjedra.

La création littéraire, en tant qu'art, est porteuse d'un sens qui, considéré sous l'angle projectif, échappe souvent à celui que le producteur joue à lui donner. Cependant, elle ne saurait se laisser enfermer dans une fonction unique (entre autre psychologique), puisqu'elle s'ouvre à une multiplicité d'interprétation sans cesse renouvelées. Comme pour toute création, un domaine nous échappera toujours: celui de l'improbable.

Bibliographie :

BOUHDIBA. A., La sexualité en islam, Paris, P.U.F., 1975.

CHEBEL, M., L’esprit de sérail, perversions et marginalités sexuelles au Maghreb, Paris, Lieu commun, terre des autres, 1988.

GEORGIN, R., Freud selon Lacan, in De Lévi-strauss à Lacan, Ed. Cistre, 1983.

RUFFIOT, A., La thérapie familiale psychanalytique ou la réinscription du vécu originaire, in Bulletin de Psychologie T. XXXVII, N°363, Paris, 1983.