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Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Le roman « L’escargot entêté » de l’écrivain  Rachid Boudjedra  se distingue par rapport à ses autres écrits romanesques car, construit sur la poétique de l’ironie, ainsi  que sur le burlesque dont l’essence est le sérieux .En plus, son personnage principal parle souvent de lui-même, avec une grande importance qui est celle de Don quichotte, qui ne voit sa grandeur que dans son miroir propre. L’écrivain opte pour expliquer cette attitude ,par  une écriture de degré «  zéro » ,selon l’expression de Roland Barthes ,une écriture dont l’expression est totalement neutre ,les phrases très simples, constituées avec finesse et gracilité. Une écriture qui ressemble à celle d’Albert Camus, surtout dans son chef-d’œuvre « L’étranger ».

On note aussi dans ce roman une raillerie qui se révèle par la répétition de quelques phrases comme celle-ci : « Je l’ai écrit aussi sur un autre bout de papier que j’ai mis dans la poche gauche de mon veston .Celui sur lequel j’ai marqué mon retard, dans la poche droite. Comme je consigne tout, je n’oublie rien. » (Page 10), ou par une référence à des coutumes et traditions qui se trouvent dans la société, avec une ironie qui porte en elle-même une critique profonde de ces comportements, comme par exemple celui-ci : 

«  L’obéissance aveugle est la qualité essentielle du fonctionnaire.Je  n’en     pense pas moins. » (Page : 12).

Donc, l’étude de ce roman, vise d’abord la définition de la poétique de l’ironie d’une part et la structure de l’intérêt personnel des personnages, de l’autre, sans oublier de le comparer avec le roman d’Albert Camus «  L’étranger » .Il s’agit de montrer au lecteur la particularité du roman « L’escargot entêté » par rapport  aux romans célèbres  tel « L’étranger ».

1- La structure des personnages et la poétique de l’ironie :

Dès le début  du roman « L’escargot entêté » le narrateur, qui est aussi le héros, nous présente lui-même, à nous destinataires, ses qualités qui le distinguent  des autres  .Il n’aime pas que la pluie tombe lorsqu’il est en route vers son travail car cela va lui poser sans doute pas mal de problèmes. Il dit à ce propos : « Je n’aime pas les jours de pluie. Les enfants  sont excités et les embouteillages inextricables » (page : 9).C’est pour cette raison, qu’il préfère partir tôt les jours où il pleut. Mais avec tous les efforts qu’il fait pour ne pas être en retard, il n’arrive pas à l’heure .On remarque ici que  lorsque notre héros narrateur décrit son quotidien de façon grotesque, il nous fait croire, en tant que lecteurs, témoins de sa situation d’homme important, situation spéciale qui ne peut pas se présenter à n’importe qui, sauf bien sûr, à des personnes-ressources comme lui. Cela, selon ses illusions, est un signe indiscutable de son importance et de sa différence avec les autres gens simple tel le chauffeur de l’autobus ou les employés de la société où il travaille. Ce qui le pousse en tant que narrateur –héros à utiliser  un discours qui est d’une part « un discours du fonctionnaire chargé du bureau de dératisation : dans ce contexte, le discours développe des préoccupations politiques, scientifiques, de rapport avec le personnel d’une part et « Un discours, disons ‘ familial ’, sans malice, se développe avec un indice de valeur peut –être plus important »[1] d’autre part.

L’utilisation de ce genre de discours marque l’univers romanesque  d’une ironie remarquable qui fait naître un burlesque narratif très vif, et un comique extravagant et déroutant, qui régnera peu à peu dans tout le récit. Cette façon d’écrire, ironisant tout, nous rappelle celle de Cervantès dans son célèbre livre   « Don quichotte ».

Ainsi, l’ironie narrative croît dans: « L’escargot entêté », et surtout lorsque son héros –narrateur ,personnage tout à fait différent des autres surtout par son absurdité, essaye de  camoufler celle-ci derrière l’importance démesurée qu’il accorde  à des choses qui l’entourent .Il veut tout savoir, du plus petit   geste au plus grand, et de la plus simple parole à la plus complexe .Pour ne rien oublier, il consigne tout.Le héros –narrateur nous parle de cette habitude, ainsi : « Je travaillerai sept minutes de plus aujourd’hui. Je n’oublierai pas. Les employés ont regardé l’horloge quand je suis entré .La secrétaire a même souri. Je l’ai écrit  aussi sur un autre bout de papier que j’ai mis dans la poche gauche de mon veston.Celui sur lequel j’ai marqué mon retard, dans la poche droite. Comme je consigne tout, je n’oublie rien » (page : 10).Cette habitude est devenue une obsession, elle lui permet  de se comparer aux autres, en leur montrant sa supériorité devant les destinataires de son récit. C’est pour cette raison qu’il fait une comparaison entre lui et le chauffeur de l’autobus qui le prend chaque matin .Car même, s’il arrive en retard à son travail, ce n’est pas à cause  de lui, mais c’est la faute à ce chauffeur qui ne s’intéresse à rien, sauf à discuter avec les autres de la vie chère. La ponctualité par exemple,  n’est pas son souci majeur  .Le héros narrateur dit à propos de ce cas : « L’idiot, il perd son temps et me fait perdre le mien » (page : 10). En plus, il veut nous faire croire que lui, en tant que personne importante,  savoir les prix des légumes, des fruits et même de la viande, ne l’intéresse pas, car ces choses là, sont réservées aux gens simples tel le chauffeur de l’autobus qui ne finit pas d’en parler .Il dit à ce propos : « Il se plaint de la vie chère. Grâce à lui  je me rends compte que la viande n’est plus accessible » (page : 10). Mais lorsqu’il va à  son travail, ce qu’il remarque en premier, ce sont  les regards des employés et le sourire de la secrétaire .A travers leurs mimiques ils lui font comprendre qu’ils ont remarqué son retard .Il dit dans ce cas là : « Les employés ont  regardé l’horloge quand je suis entré .La secrétaire a même souri ». (Page : 10) .On remarque ici que notre héros –narrateur emploie une écriture au degré zéro , au fond  indicative, comme l’a signalée déjà Roland Barthes, ou, si l’on veut anodine ;il serait juste de dire qu’elle est  presque journalistique ,mais bien travaillée pour être à la hauteur de la littérature –soit disant –traditionnelle  .Puisque toute écriture n’est évidemment pas innocente ,on trouve que le narrateur –héros signale que bien que ses retards soient réguliers  personne n’a osé faire de remarque parce qu’il est  le chef. .Il dit avec fierté : « C’est quand même moi le chef » (page : 10).

Ce fait d’écriture est d’ailleurs propre à tous les régimes d’autorité. Mais ici, il a pris une autre signification ou plutôt un autre style .Celui dont l’ironie est omniprésente dans chaque phrase, dans chaque mot même. Remarquons ces paroles : « Les employés de mon service sont là parce qu’ils n’ont pas trouvé de travail ailleurs. » (page13), « Mieux vaut ne pas parler des femmes ! Elles ne restent pas. Elles font des jaunisses et au bout de quelques semaines, vont travailler ailleurs ou se marient. » (Page : 14).

Plus que cela ,le narrateur ne cesse pas de nous présenter son écrit moqueur pour nous faire vivre  un récit étrange qui nous transmet une caricature de la vie mais, l’essentiel pour lui, est de nous faire réfléchir sur nous mêmes.

Ainsi, le narrateur en  employant un style ironique  donne l’impression d’un personnage absurde, mais en réalité il essaie de critiquer la vie quotidienne que vivent les gens aujourd’hui sans connaître  le sens vrai de la vie humaine. L’ironie de l’écrivain, comme dit Georges Lukacs, est la mystique négative des époques où les  principes moraux qui guident l’homme dans sa dimension humaine commencent à disparaître.[2]

Ce qui donne à ce style le sens de l’ironie et  de la moquerie c’est que le héros –narrateur met les autres personnages qui partagent l’univers romanesque avec lui à l’épreuve. Ainsi il explique l’adage populaire quand il dit  que la secrétaire ne voit pas ses fautes. Son souci principal est fixé tout simplement sur lui, parce qu’il est un homme de grande importance .Il n’est pas bien sûr « n’importe qui » (page : 32). Il dit à ce propos : « Elle peut toujours sourire, c’est quand même moi le chef. Ma mère disait : le chameau ne voit pas sa bosse. La secrétaire  non plus. Elle n’est pas bossue .Mais c’est tout comme ». (Page : 10).

À ce niveau de développement du récit, on remarque que le narrateur –héros n’arrête pas de répéter ce même proverbe populaire pendant tout son roman, surtout lorsqu’il veut montrer que les autres ne s’aperçoivent pas de leurs fautes  mais seulement de celles des autres.Ainsi : « Ma mère disait le chameau ne voit pas sa bosse. Eux, non plus. Aucun n’est bossu. Mais c’est pire ! Ils me raillent souvent. » (Page : 19).Cette urgence et cette insistance à défendre son opinion   jusqu’au bout, bien que les autres ne partagent pas ce point de vue, fait de notre héros un nouveau Don Quichotte, ou plutôt un escargot et en plus entêté. Le mot ‘escargot’  signifie que c’est un homme qui ne peut pas dépasser son propre labyrinthe, ‘entêté’ montre un homme qui n’a qu’une seule vision du monde qu’une seule dimension, une vision naïve : celle de tuer les rats. Cet homme entêté qui veut changer le monde par son travail : faire disparaître un grand nombre de rats qui ont colonisé sa ville. Mais de façon originale se basant sur une méthode scientifique, que lui seul, est capable de  réaliser. Le seul obstacle, ce sont les   autorités si elles ne lui accordent pas leur confiance totale pour continuer son projet avec succès. Il dit à ce propos : « Même les autorités ne veulent pas en entendre parler .Cinq cent millions.Un chiffre efficace pour une lutte de longue durée. Mais  c’est trop dur pour les cœurs sensibles .J’ai  même été blâmé pour avoir suggéré de mener une campagne nationale avec ce slogan. Cinq cent millions  de rats, dans la capitale !

La municipalité craignait un mouvement de panique et un exode qui bloqueraient les routes de la plus grande ville du pays. Je n’ai rien dit. L’obéissance  aveugle est la qualité essentielle du fonctionnaire. » (Page : 12).D’où ce roman devient une aventure, celle qui convient à la valeur propre de l’intériorité, le contenu en est l’histoire de cette âme qui va dans le monde apprendre à se connaître, chercher des épreuves pour s’essayer , donner ainsi sa mesure et découvrir sa propre essence.[3]

Autrement dit, l’aventure de notre héros –narrateur, selon lui, est de lutter contre les cinq millions de rats qui menacent la ville, et de les faire disparaître .Il dit à ce propos : « Une seule idée me préoccupe .L’éradication totale des rats et autres souris, sauteuses ou non. »(Page 127).C’est pour cette raison qu’il faut faire tant d’efforts pour pouvoir réussir dans  cette mission qui n’est pas facile, et qui, à part lui bien sûr ,personne ne pourra la réaliser comme il faut. Ainsi il  va devenir sans qu’i le sache, un escargot entêté  qui ne s’est pas arrêté de le suivre durant toutes les  étapes de son travail .Un escargot qui devient avec le temps, son image intérieure .Cet escargot là, comme l’a souligné le chercheur marocain Abdallah Bensmain, est « une idée dans l’espace de la représentation plus qu’une réalité. »[4]

2- La structure romanesque et l’intertextualité littéraire :

Dés le début on remarque que le roman « L’escargot entêté »   construit sa structure romanesque  sur celle de  « L’étranger » d’une part et sur les thèmes de celui de  « La peste » d’autre part, mais d’une façon romanesque bien originale, celle des grands écrivains de tous les temps. De plus  il utilise un style narratif qui mélange l’expression ironique de l’écrivain Cervantès dans « Don Quichotte »  à celle d’AlJahiz  dans son livre « Les animaux ». C’est ce que nous étudions dans ce qui vient.

2-1 : L’horizon romanesque et les thèmes dominants :

Au commencement, on remarque que ce roman nous présente implicitement son intertextualité avec le célèbre roman « L’étranger » d’Albert Camus, surtout à propos de son aspect romanesque, tandis que ses thèmes ont une relation textuelle avec l’autre roman du même auteur, c’est-à-dire « La peste ». Le romanesque qui domine dans le roman « L’étranger » est marqué par l’absurdité philosophique qui se construit sur la notion de répétition du travail quotidien, obligation à vie que  l’homme doit assumer. C’est ainsi  qu’il faut que l’homme soit spontané dans les différentes situations de la vie. « L’étranger » d’Albert Camus,  commence avec cette phrase très connue :

 «  Aujourd’hui, maman est morte .ou peut -être hier, Je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile :Mère décédée . Enterrement, demain .Sentiments distingués. Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier. » (Page : 9). Cette façon narrative dite neutre, que Roland Barthes nomme degré zéro de l’écriture ou l’écriture blanche, et qui décrit les choses comme elles ont existés, et  que nous retrouvons bien représentées dans le roman « L’escargot entêté » de Rachid Boudjedra.

Ce dernier commence par une phrase qui ressemble tellement à celle d’Albert Camus .Cette phrase est : « Aujourd’hui, je suis arrivé en retard à mon bureau .Je n’aime pas les jours de pluie .les enfants sont excités et les embouteillages inextricables. »(Page : 9). Même structure expressive  et même horizon romanesque malgré la diversité des thèmes .Le style est presque le même, puisque  l’œuvre d’Albert Camus est devenu un patrimoine culturel universel, et tous les romanciers du monde ont le droit de l’imiter s’ils le veulent, et parmi eux évidemment notre célèbre écrivain Rachid Boudjedra.

L’intertextualité ici est un travail créatif par excellence : modification de la structure et du sens, comme l’a souligné Laurent Jenny dans sa meilleure étude sur la stratégie de la forme : «L’intertextualité poussée jusqu’à ses plus extrêmes conséquences entraîne non seulement la désintégration du narratif mais aussi celle du discours .Le récit s’évanouit, la syntaxe explose, le signifiant lui-même se fissure. »[5]

Pour les thèmes de ce roman qui se construit sur la volonté du héros de faire disparaître les rats qui se trouvent dans sa ville en grand nombre, et de faire mourir l’escargot entêté qui le suit partout. Ces thèmes, ressemblent dans quelques représentations à ceux du roman « La peste » d’Albert Camus : le héros de ce dernier s’appelle  Rieux et, est médecin, il découvre un rat mort sur le palier de son cabinet .et devient très préoccupé par cette mort. En plus il est intrigué par le nombre de rats qui semblent mourir en masse et dont toute la ville commence à parler[6]. Après quelques recherches, il constate  que toute la ville est menacée par une grave maladie : la peste. Il se charge d’une mission : combattre le fléau jusqu'au bout. Même chose pour notre héros dans le roman « l’escargot entêté » .En découvrant le grand nombre de rats qui menacent la sécurité de la ville, il prend, lui aussi, la peine de lutter contre ce danger .Ainsi on peut remarquer la similitude entre les deux romans.

2-2 : L’écriture romanesque et l’intertextualité citationnelle

L’écriture romanesque de « L’escargot entêté » se caractérise par son intertextualité avec d’autres écrits qui appartiennent à la littérature arabe classique .Parmi eux on trouve ceux du grand écrivain arabe Al Jahiz .On voit que le  narrateur –héros de ce roman ,au moment où il veut connaître le caractère des rats , ouvre le livre d’Al- Jahiz :  « traité des animaux » et commence à lire les parties qui les concernent en déclarant qu’il aime lire et relire ce livre : « Je me suis endormi sur le Traité des animaux d’Abou Othman Amr Ibn Bahr….il faut dire que je connais bien ce livre je le lis et  le relis depuis une vingtaine d’années. Un sommet de la littérature arabe. » (Page 90) .Ces citations prises d’un livre arabe classique  appartiennent à la plume du célèbre écrivain  Al-Jahiz connu pour son style ironique, malgré la scientificité  de l’ouvrage, et qui offre à l’écriture  romanesque de Rachid Boudjedra une double signification : la première est celle de la science, la deuxième est celle de l’ironie.

Ainsi on trouve que cette écriture romanesque grâce au jeu de l’intertextualité appliqué dans ce roman avec une grande réussite, porte en elle –même plusieurs significations, et dépasse pour cela l’unicité du sens propre qui reste souvent liée aux écrits réalistes. Car le texte réaliste est « un texte ‘pressé’ caractérisé par ce que l’on pourrait appeler sa démagnétisation accélérée, par un raccourcissement maximal du trajet et de la distance entre les noyaux fonctionnels de la narration. »[7]

Nous pouvons dire pour conclure, que ce roman là, malgré son appartenance au genre réaliste,  a réussit à réaliser le plaisir textuel chez son lecteur hypothétique .Et selon ses qualités,  a pu devenir, dès sa première sortie dans le monde du livre, l’un des grands signes  de la littérature romanesque maghrébine  en particulier et de la littérature romanesque mondiale en général.

NOTES

[1] Abdallah Bensmain : Crise du sujet, crise de l’identité (une lecture psychanalytique de Rachid Boudjedra), éditions Afrique orient 1984. Page : 50.

[2] George Lukacs : La théorie du roman (essaie), éditions Gonthier 1963, page: 86.

[3] George Lukacs: Ibid .Page: 85.

[4] Abdallah Bensmain: Ibid. Page: 57.

[5] Laurent Jenny : La stratégie de la forme, in Poétique (revue), n° 27. Page: 270.

[6] Philippe Forest : Camus (étude de l’étranger, la peste, les justes, la chute). Page : 119.

[7] Philippe Hamon : Un discours contraint, in Littérature et réalité, éditions du Seuil ,1982. Page : 160.