Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Prologue :

De la naissance de Timimoun et de Cinq Fragments du désert :

Lors d'une retraite spirituelle forcée à Timimoun, d'une rencontre temporelle que sont nés les deux textes. Le premier Timimoun est romancé, inventé comme l’a été par exemple le Sud de Faulkner. C’est une adaptation, une transformation vue par l’artiste. Comme si, il a pris le désert, il s’y est ajouté, et puis il a transformé le tout en une espèce d’autre chose qui est devenue le désert de Boudjedra.

Ce dernier mérite d’ailleurs de plus en plus le titre de voyageur romancier comparable aux vrais voyageurs, et joignant au scrupule d'une observation exacte et directe, le don d'évocation. En effet, il sait voir, saisir dans un paysage ou dans une scène de coutumes, la note essentielle, l'aspect qu'il importe de retenir. Et pour être sommaire et sobre, sa peinture n'en est que plus frappante et plus pénétrante... De larges et émouvantes impressions de nature où Boudjedra nous fait participer à l'oppression angoissante que le désert du Sahara fait peser sur lui.

Le deuxième récit lyrique Cinq Fragments du désert a permis à Boudjedra de s’exprimer avec un autre genre plus adéquat qui se situe sur les abords de la poésie, une poésie profonde et raffinée à la fois. Grâce à la transfiguration, une présence est immédiatement saisie dans l’immensité du désert, alors que la poésie se déploie à travers des images, où miraculeusement, se concilient le visionnaire et le visuel. C'est cette vision où la passion, mue par la beauté, déchire et apaise en même temps le narrateur de Timimoun, d’où cette dualité évoquée en permanence dans les deux textes.

Dans Timimoun, Boudjedra s’ouvre au souffle mystique soufie et évoque l’expérience fulgurante et bien tardive d'un amour spirituel, suscitée par sa rencontre avec une jeune femme aux immenses yeux bleus nommée Sarah. Le narrateur dépeint les caractéristiques de cette femme mythique, _expression parfaite de l'Amour, de la Beauté, de la Divinité. II la reconnaît et rêve de l'aimer dans le creux des dunes, dans l'ombre bienfaisante des rares oasis, dans le vent frais, dans le soleil scintillant, bref dans tous les mouvements du désert immense et profond. Nourri de poésie et de culture arabe, Boudjedra redonne vie à cette expérience spirituelle unique, par son style à la fois généreux et maîtrisé. Sur des fonds de couleurs évoquant admirablement les paysages désertiques.

Introduction

« L’homme d’aujourd’hui, écrit Genette, éprouve sa durée comme une ‘angoisse’ ; son intériorité, une hantise ou une nausée », ainsi l’homme se voit livré à l’absurde et au déchirement existentiel, il se rassure alors en empruntant à l’espace un peu de son assise et de sa stabilité. Ceci s’applique bien évidemment à la ville, espace-refuge par excellence. Mais qu’en est-il quand il s’agit de l’immensité du désert, espace hostile et inhospitalier. Comment est-il possible de se rassurer en y projetant ses angoisses ? A quel géomètre emprunter plans et assises ? Le désert n’est-il pas la propriété du Vent qui efface tout sur le sable, celui qui « fait et défait » à volonté ? Le désert n’est-il pas d’abord « un leurre » ?

Dans Timimoun et Cinq fragments du désert, c’est à une somptueuse incursion dans le désert à laquelle nous convie Boudjedra, partagé entre la volupté, la délectation et le désespoir : une exploration de l’infini  par excellence. Le désert, espace fascinant parce que naufragé, n’a cessé d’inspirer la littérature. C’est sa longue agonie – sans doute - qui assure sa pérennité. Il est quelque chose comme le centre du monde, le but d’une errance entre la jouissance et l’anéantissement…

L’écriture du désert apparaît comme la projection d’une vision intérieure et fait de cet espace d’apocalypse le lieu d’échange entre l’homme et sa perception du monde. Le désert est un exutoire, une soupape déclare le héros de Timimoun:

« En fait il n’y a que dans le désert que j’arrive à évacuer le trop plein de sentiments étranges, de désirs d’automutilation et de sensations pénibles. Le désert est âpre, impitoyable et angoissant avec ses sables, ses dunes et ses plateaux rocheux qui tombent en falaises abruptes de trois mille mètres et plus »

Ces deux textes semblent marquer un retour sur soi. Ils incarnent l’angoisse et illustrent une profonde rupture entre l’homme et l’univers, entre sa conscience et l’ordre naturel des choses. Ne sont-ils pas un peu l’aveu d’une solitude profonde ? L’auteur se retranche pour mieux communier. S’agit-il d’une simple fascination qu’exercent le désert et son immensité ? D’un désert de purification? D’une retraite à la « Nietzsche » ?

Boudjedra, homme d’un tempérament incontestable et un esprit hors du commun, donne l’impression qu’il se cherche ; qu’il n’a pas encore trouvé son trône de grâce. Tente-il dans ces ouvrages troublants, véritables « hymne à la gloire du désert », de conjurer un sort, une inquiétude métaphysique, un sentiment d’étrangeté ? S’agit-il d’une soif de plénitude et d’accomplissement ? Ou besoin de recul, de solitude, de recueillement pour mieux évaluer les choses dans leur désordre ?

Les abîmes infinis du désert :

Timimoun est un livre bien rare, écrit sur plusieurs registres, qui conjuguent avec élégance les genres biographiques, philosophiques et critiques, l’écriture littéraire et l’intelligence analytique. Boudjedra se risque là encore, à écrire à la première personne et traque les liens de son expérience intime avec sa vocation d’écrivain et de philosophe.

Il est malaisé de vouloir étudier Timimoun séparément de Cinq fragments du désert qui apparaît comme sa suite, sa continuation naturelle Dans ce roman, le narrateur disparaît pour céder sa place à un œil ou à un murmure comme pour mieux laisser parler le désert. Ici la retraite de l’homme est absolue. Ce texte, prolongement poétique ou philosophique de Timimoun, est particulièrement déroutant. Il ne ressemble, en effet, à aucun des livres écrits auparavant par Boudjedra et dont la forme reste d’ailleurs à définir : poèmes en prose, versets poétiques, méditations philosophiques ou romantiques…. ? Mais qu’importe la forme !

Il déploie admirablement une fresque fabuleuse et étourdissante … précision de vocabulaire et de détails, surabondance de références ainsi que l’utilisation d’expression ou d’extraits empruntés à Saint John Perse, Lorand Gaspar… -Boudjedra est par essence un romancier intertextuel -, fortement connotés qui n’allègent pas la lecture et engendrant des images et des sentiments plus fulgurants.

Nous sommes bien loin du parcours excentrique de Boudjedra caractérisé par une production romanesque, d’épaisseur psychopathologique. Il a bel et bien amorcé sa prospection spirituelle. En 1994, Boudjedra a vingt cinq ans de plus et il est durement éprouvé par la mort d’intellectuels algériens, amis ; de renommée internationale. En outre, il est lui-même l’objet d’une fatwa virulente appelant à le liquider. Au contact avec la menace de  la nébuleuse intégriste, il va se faire le délégué, le témoin, voire le chroniqueur d’une société algérienne sournoisement travaillée par les germes d’une profonde dislocation, une Algérie jetée dans une sauvagerie consternante et barbare. L’Horreur. A l’instar des écrivains moralistes français de l’Entre-deux guerres, il tente - dans ces deux ouvrages - de faire la synthèse de l’immédiat social et la quête philosophique des identités paradoxales de ses personnages qui, dans la fuite de la réalité sont rattrapés par un présent qui les broie. A chacune de ces haltes dans l’infini du désert-refuge, il apprend par la radio des nouvelles de carnages terrifiants :

« … le professeur Ben Saïd a été sauvagement égorgé ce matin à huit heures trente à son domicile sous les yeux de sa fille âgée de vingt ans par les intégristes islamistes ». (p.24)

« Le grand écrivain Tahar Djaout abattu par des terroristes de deux balles dans la tête au moment ou il déposait ses deux fillettes devant leur école. « (p.90)

« Un journaliste français abattu par les intégristes dans la Casbah d’Alger « (p.62)

La violence inhérente au terrorisme islamiste est toujours présente, tel un monstre abstrait dont les griffes tentaculaires,  surgissent fugacement, comme dans un cauchemar ou un thriller, au travers le brouillard de la conscience, …jusque dans le désert.

Pour dire, pour exposer l’horreur, Boudjedra choisit délibérément le désert, espace de nomadisme, mode de vie des civilisations originelles. Cet espace a inlassablement été présenté en fonction de traditions mystiques qui en ont fait un lieu propice à la parole divine ou à la révélation de la vocation de certains saints. Symbole du néant, du vide, du silence, le désert est au centre d’une dialectique qui fait hésiter l’homme entre aversion et admiration. Est-il révélateur de la trace, de l’écriture ou alors il est le lieu maudit de l’enfouissement des signes, des civilisations, de la perte de l’identité ou de l’oubli ?

En définitive, le recours à la thématique du désert lui permet de bien réfléchir le rapport de l’homme à l’espace naturel. Sa configuration telle qu’elle est traitée dans ces deux textes peut être vue comme l’allégorie des rapports que l’homme entretient avec le monde, avec lui-même. La sublimation de la beauté ou de la laideur du désert est une manière de transcender ses angoisses, voire de les apprivoiser. Elle traduit une technique de composition permettant d’exprimer l’ineffable.

Le premier texte raconte l’expérience étrange d’un homme qui décide de se retirer dans le désert à bord d’un vieux tacot des années 40, pour y finir sa vie, car dit –il :

« J’avais l’impression d’avoir terminé ma vie, le jour où j’ai acheté ce vieux car à Genève. J’avais en fait décidé de m’enterrer dans le Sahara. Tant qu’à faire ! Il valait mieux mourir dans ce désert qui m’a toujours fasciné parce que méchant, dur et invivable plutôt que dans une de ces villes atrophiées, surpeuplées et agressives. Le désert est mon mode de suicide.» (T.p.50)

L’image du car s’enfonçant intrépide dans les tréfonds du désert inconnu, immense et désertique n’est pas fortuite. Elle résume toute cette représentation désarticulée du narrateur en proie à sa grande peur, sa propre angoisse et sa démence. La métaphore du bus, espace clos par excellence associée à celle du sable - monstre d’une étrange expressivité qui entre de partout- fonctionnent comme l’illustration d’un enferment infernal vécu intérieurement et obsessionnellement. Le bus et le sable « infiltré dans les vêtements, les narines, la gorge et la poitrine » à la manière d’une sonde vont se hasarder à percer et mettre à nue ses agoraphobies et ses égarements, là où :

« (…) se fixe la sauvagerie du monde et sa prodigieuse capacité à exalter ces aventuriers qui acceptent d’aller avec moi, jusqu’au bout d’eux-mêmes, dans la peur et la terreur ; dans la sérénité et l’accalmie (…) (T.p.116)

Cette idée introduit un vecteur particulièrement infernal, où l’acte de fuite ou de survie ne peut se réaliser que dans l’errance totale d’un moi égaré, où la raison vacillante s’érige en maître destructeur des phobies et des malheurs humains. Boudjedra n’est-il pas le précurseur d’une composition littéraire inédite, où le beau ne peut être découvert qu’à travers les dédales de la déraison et la mortification extrêmes ?

Le narrateur est un personnage insolite - Boudjedra nous donne ici un spécimen unique, d’un personnage singulier, auquel on est peu habitué dans la littérature algérienne -. En effet nous sommes mis en présence d’un homme marginal, solitaire, sauvage, alcoolique, sentimentalo- romantique , au comportement ascétique et austère… voire masochiste. A défaut de mettre rapidement fin à ses jours, il opte pour une mort dure et lente. Pour lui, « le désert était [son] mode de suicide. ». Comble de la souffrance, que de vouloir ainsi prolonger son agonie.

Comme les ermites Soufis, il choisit de se retirer dans le désert pour mieux souffrir. Il semble vouloir y expier une faute (on ne sait pas trop laquelle) commise dans le passé (il n’a que quarante ans). Les longues discussions avec Sarah (à sens unique), véritables confessions ne nous renseignent guère. Il se retire dans le désert pour s’y humilier profondément. Car vivre au désert implique d’être pauvre, sobre, patient, ascète. A défaut – par exemple - d’installer la climatisation dans le bus, « cela fait artificiel » (p.15), pense-t-il, il lui préfère « une panoplie de burnous en poil de chameau et de klims en laine de brebis » qu’il transporte dans les soutes du car. Il y a chez le narrateur une véritable sublimation de la souffrance et c’est la première étape d’une manœuvre initiatique soufie, renforcée par l’utilisation des peaux en laine (le tasawwuf).

Cette humiliation ou mortification de l’âme, nous la rencontrons également dans l’image qu’il donne de sa personne. En effet, ce dernier pose sur lui-même un regard sans la moindre complaisance. Il se voit comme un vieux con, sénile au visage cireux du mort. Et c’est pour cette raison avoue-t-il « …que je n’aime pas me regarder dans la glace » (p.87)

Le miroir est un symbole très fort qui évoque  la perte de confiance en soi, la perte de l’identité … voire la mort de l’âme. Le miroir lui renvoie son double infernal aux monstres intérieurs, une image négative créée par un imaginaire malade, résultat d’un travail introspectif que le narrateur fait de lui-même. Ainsi l’espace du dedans va être aussi terrifiant que l’espace du dehors. La rencontre avec Sarah va renforcer cette souffrance car de la métaphore du miroir ressort une dualité permanente « Beau/Laid, Bien/Mal, Jeune/Vieux », etc. jeu de miroir d’une conscience en déconfiture. Nous soulignons intentionnellement, à deux reprise le mot mort car on définit aussi le soufisme comme la mort de l’homme lui-même, ensuite sa résurrection : « Le tasawwaf, c’est que l’Etre divin te fasse mourir  toi-même, et qu’il te fasse vivre par Lui » Jumayd, Enseignement Spirituel, Sindbad, 1983.

De perception mystique du désert :

Timimoun - et à sa suite Cinq Fragments du désert -, épopée moderne est rythmée par la cadence d’un bus « Extravagance » qui permet à l’auteur de se déplacer en toute liberté passé/présent, par l’alternance de 2 espaces qui s’opposent et se complètent : la ville et le désert. Le récit gravite autour d’un personnage particulièrement pathétique mais attachant, qui nous livre une perception particulière de l’espace désertique où il a décidé de venir y mourir.

Le désert est l’espace de la discontinuité et de la fragmentation ; lieu privilégié de l’errance et de la traversée. Il se révèle vraiment comme l’Empire de la mort, « où la mort n’est jamais soudaine ». (C.p.27) Le recours à l’évocation des vestiges du passé présente un intérêt particulier. Il permet d’expliquer et d’exprimer le sentiment d’angoisse du narrateur auteur, du sentiment d’être. Les raisons de son angoisse résident dans le fait que pour lui aussi, le cas sera analogue un jour et son parcours d’homme tourmenté, restera méconnu car le vent est toujours vigilant ; il « fait et défait, faisant fi des anciennes routes (…) dont les tracés restent introuvables. » (p.47)

La poésie de l’errance, symbiose d’une individualité et d’une immensité infinie conduit irrémédiablement à une métaphysique de l’espace, un désert aux dimensions mythiques où les regards et les pas s’attardent comme pour tenter d’en saisir ou de percer le secret, la cohérence et l’unité.

Ce qui est loin d’être simple puisque le désert est « un ensemble d’hiéroglyphes indescriptibles. Illisibles. Changeants jusqu’aux vertiges tel un palimpseste qui s’efface et se rature. » (C.p.12)

Entre la hantise et la fascination, l’ouvrage se présente aussi comme une exploration anarchique du désert à l’image de ce qui se trame dans l’âme de ce pénitent qui roule dans son car à travers, « ce lieu où tout se chamboule et se fracasse le monde ». Le Sahara est un vrai désastre, indescriptible qui déroute et se dérobe. On ne peut donc l’appréhender dans sa totalité. C’est en le fragmentant qu’on espère y déceler un sens, une philosophie. Ces textes embrassent l’Histoire du désert à partir de la nuit des Temps. C’est pour cela que Boudjedra retient de chaque ordre des choses, un échantillon, des fragments significatifs, des éléments à partir desquels s’élaborent les civilisations successives : feu, terre, mer, ciel, soleil, corps de l’homme et son esprit et, où toutes les civilisations mortes sont inventoriées.

Le Désert est le commencement du monde et sa fin. Pêle-mêle, il introduit tous les débris et fragments de ce grand Sahara à ses différentes époques. Aussi Boudjedra se livre-t-il à une véritable auscultation du désert : il l’écoute, tâte son pouls, prend sa température, le questionne sur son passé, le scrute, le déshabille. Il interroge les tableaux à la fois offerts et mystérieux, éblouissants, merveilleux, effroyables et hallucinantes….Il évoque le vent, les grands souffles qui ruinent, brassent et refont le monde et le désert. Il évoque les catastrophes historiques. Il exhume les civilisations enfouies dans le sable. Le désert constitue un exemple de présage, le passé contient le répertoire des hautes images, un recueil de grands signes qui guident toute navigation vers l’avenir.

L’auteur nous offre du désert, des images qui se contredisent souvent, des images complètement opposées. Dans une poésie des plus éblouissantes, il nous murmure paradoxalement que

« Le Sahara c’est aussi la vie, presque. Une vie que l’on mérite. Une vie qui donne une envie poétique du monde. Surtout, justement, les nuits de pleine lune où l’astre flambant neuf donne l’impression qu’il va se poser sur l’index de la main. Droite ou gauche. Quelle importance ! » (p.60)

Il n’est pas étonnant qu’il déclare à la fin de la traversée : « une envie maladive et obsessionnelle d’y revenir ! » (C.p.85) Soit l’éternel retour.

Dès les incipit nous sommes agressés, transposés, sans aucun avertissement, dans un espace particulièrement négatif, un décor chaotique, d’apocalypse :

« La nuit tombe drue. Elle s’infiltre sournoisement dans le car, commença, mine de rien. Il est à peine dix huit heures. Tout est noir maintenant. » (Tp.11).)

« La nuit, il n’y a pas de désert. Tout est très noir. L’espace vite happé. Vite restitué. Le sable infiltré partout. Les plis de vêtements. Les narines. La gorge. La poitrine.

Maintenant : ce presque néant. Comme une inconsistance.» (C.p.10)

Les débuts de ces textes sont conçus pour nous troubler et nous saisir dès les premières lignes. On est en effet vite « happé » par un sentiment de mal être, de vertige et d’égarement : effet forcément recherché par le narrateur qui semble lui-même décomposé et perdu dans l’immensité du désert, semblable à une particule de sable et se confondant harmonieusement avec les éléments naturels. Ces textes sont les récits de « l’abolition de l’être » (El Halladj, cité par l’auteur à la page 42 dans Cinq …) de l’errance et de la décomposition. Car  « Au Sahara, ici c’est nulle part. Un nul part labyrinthique où les formes et les volumes se dissèquent… » (C.p.74)

A partir de ces phrases le ton est donné aux textes. Une descente en soi qui s’assimile fort bien à une décente en enfer, enfer de soi fait de frustration et d’humiliation. L’aspect que nous voulons prendre en considération dans cette partie, concerne la dimension mystique évoquée par le désert de Timimoun rappelant les ascètes considèrent que la purification de l’être se fait par la traversée, dans la profonde dévotion et dans la mortification.

Ce héros (il n’y a en fait qu’un seul à travers les deux textes) est attiré irrésistiblement comme un aimant par une force mystique puissante vers cet espace pur, héroïque, et sous tendue par une profonde quête spirituelle. Boudjedra n'est pas un sujet qui contemple le monde comme son vis-à-vis mais qui appartient au monde et « l'habite en poète » selon l'expression de Heidegger, c'est-à-dire qu'il comprend l'espace non comme une objectivité constituée mais comme une indivision du sensible et du sens, du visible et de l'invisible. D'où son intérêt pour la percée qui peut s'opérer vers l'insaisissable à travers le sensible. On sera dès lors particulièrement attentif au rapport de l'écrivain à l'image comprise comme icône, c'est-à-dire irréductible au simple phénomène, médium traversé par un sens excédant, énigme étrangère au pouvoir même du poète.

Boudjedra, Tente-t-il à travers l’expérience de l’Infini d’accéder à une certaine sagesse ? Puisqu’à partir du moment où l’on essaie de réfléchir sur le monde et les phénomènes, on fait toujours tant soit peu de la philosophie. Une philosophie qui consiste à se définir et à réfléchir de façon critique afin de comprendre et parvenir peut être à son accomplissement, à l’extase.

Impuissance, abnégation et absurdité en ce désert là :

Le désert sous la plume de Boudjedra est un espace innervé par une forme particulière de l’unanimisme. Cette perspective délie le sens, faisant un véritable contre-point au non-sens de l’errance : le sable parle de philosophie et d’Histoire. Le désert, ce presque néant déploie alors et enfin toutes les potentialités créatives des hommes qui vivent et qui y sont passés.

Certes, il y a des escaliers mais ils ne mènent nulle part, même pas à Dieu. Les hommes sont obligés alors de ne compter que sur eux dans ces lieux tout à fait absurdes « tant les vents portent en eux l’oraison d’un non-sens et l’élégie d’un non-être » (C.p.62) et où les hommes ne cessent de se battre avec le sable, formant des chaînes ininterrompues jour et nuit pour dessabler sans répit. Eternellement. L’auteur constate alors que :

« Le Sahara n’est donc pas seulement le Désert, c’est aussi l’expression sisyphéenne du monde où les hommes cultivent des légumes dans des puits de lumière et d’humidité à plusieurs dizaines de mètres des profondeurs. » (C. p.58)

Devant cet état de chose, le narrateur adopte spontanément une attitude de passivité et d’attente ; il ne tente pas de s’en rendre maître. Il demeure immobile, inquiet et résigné ») ; se contentant de décrire « Sidéré. Envoûté. Irrité, quand même ! » (C.p.16), une « halte téméraire » (C.p.20).

L’homme se reconnaît Incapable et sans Pouvoir comme tous ceux qui sont déjà passé par ces lieux maudits par quelque Dieu, « où l’on effrite sa précarité, où l’on assoit son errance et où l’on efface ses propres traces ». (Ibid.)

L’ellipse débouche souvent sur l’émerveillement, l’angoisse, réponse aux nombreux questionnements de l’Homme, qui s’imposent alors à lui et se transforment en d‘authentiques convictions : des sentences, des aphorismes comme dans les exemples suivants :

« Le Sahara est une impasse ! (…) le Sahara, alors, est le concept même de l’immobilité. Une foudroyante immobilité… » (p.17)

La contemplation, l’immobilité en posture stable sont considérées comme une première image de la quête de soi même qui est arrêt de l’agitation de l’homme ordinaire. Le Sahara est par excellence le lieu qui permet d’accéder à cette immobilité, posture préliminaire à la réalisation de soi qui est alors le but suprême.

Contrairement à ce qui se passe pour le roman colonial français, où le désert est un espace pur qui permet le plein épanouissement du héros, nous sommes ici en face d’un désert en tant que lieu du présent historique, un présent qui n’est pas de victoire mais de défaite. Boudjedra tend à faire éclater l’exotisme, en optant plutôt pour une poésie de la métaphysique. L’auteur note :

« Le désert est un vrai désastre. Qui génère facilement une sorte de métaphysique larmoyante. Ou efficace. Dans ce deuxième cas ; l’être subjugué s’enfonce dans une extase presque transparente. Glacée. Pure. Extrême. Tibétaine. Etc.…. » p.11, Cinq…)

Les adjectifs « lacée, pure, extrême, tibétaine » renvoient à ce concept de l’immobilité caractérisant également les moines du Tibet. Bouddhistes, autres «pénitents » qui auraient influencé le soufisme dans sa doctrine comme dans ses pratiques au même titre que le christianisme, l’indouisme et le zoroastrisme. Mais une seule quête les réunit : la recherche de soi-même, la réalisation, la vérité suprême.

Timimoun et Cinq Fragments du désert sont un regard attentif et sans complaisance sur soi même:

« Vivre cette minéralité-là, c’est avoir l’impression qu’on est à l’intérieur de soi. Un en-soi du vide… » (C.p.54) et sur l'isolement comme mode de vie prémédité et médité :

« Le Sahara c’est aussi la vie, presque. Une vie que l’on mérite »

Où l'homme assume pleinement son choix d'être seul, accompagné de visions et de rêves de déserts peuplés ; de « Destins émouvants des caravansérails d’antan. Juste quelques traces, quelques ruines, ça et là. Empreintes digitales d’une histoire tumultueuse. Routes du sel. Routes de l’or. Routes hasardeuses, aussi, qui ne mènent nulle part. » qui viennent rappeler douloureusement la précarité de la vie humaine.

De la mortification à la Réalisation :

Le héros de Timimoun, en effet, à la pointe du vide, au point où il se confine au dénuement ou à la détresse absolue, contre toute attente, il se convertit étrangement en sérénité. L'épreuve de la disparition de soi, dans ses formes les plus simples ou les plus inquiétantes (vertige du néant, exposition à la mort), est en même temps - telle est son énigme - la source d'une paix inattendue et d'une renaissance euphorique, tout à fait soufie.

Dans la mystique islamique, l'ascension vers Dieu comporte l'escalade obligatoire de sept degrés: repentir / abstinence /renoncement /pauvreté / patience/ confiance en Dieu / satisfaction ou réalisation. La mise en application de plusieurs de ces degrés à ces deux ouvrages est tout à fait concevable. D’abord le repentir au départ et la satisfaction ou la réalisation à la fin du roman

Timimoun est porté par une véritable sublimation de la souffrance, dans un désert « méchant » et « insupportable » que« Seuls les touristes de passage, le trouvent idyllique et envoûtant. C’est dans cette région que j’ai le plus souffert, que j’ai eu le plus froid dans toute mon imbécile de vie. C’est pour cela que j’y viens. Pour la souffrance. Seulement pour la souffrance. » (T.p.38)

Dans ces textes Boudjedra, associe de manière implicite, l’appartenance de ses personnages au soufisme :

« J’ai détaché mon âme de ce monde veillant la nuit et assoiffé pendant le jour. » p.17

Boudjedra évoque de manière explicite des personnages (le narrateur et Sarah) au soufisme. La quête de soi passe par la quête des autres. C’est de ses échanges avec autrui, en communiquant avec des personnes que l’on ne connaît pas qu’on parvient à une meilleure construction identitaire. L’abandon au souffle mystique porte les personnages à s’élever par degré à la connaissance de soi par le biais de la rencontre avec Autrui, Boudjedra nous décrit les transfigurations de l’âme du personnage principal, cette espèce de pèlerin repentant dans son ascension à travers la connaissance des autres :

« Les voyageurs se recroquevillent. Chacun à sa façon. Jamais la même position. Puisqu’il n’y a plus rien à voir, ils préfèrent dormir ou somnoler » (T.p. 11)

« (…) ces voyageurs que je trimbale d’un bout du Sahara à l’autre. Avec lesquels j’ai déjà passé plusieurs jours. Comme si je les connaissais tous. Un à un. Pas seulement. Leurs manies, leurs projets, leurs vies, aussi. Tout en vrac. » (T.p.14)

Bien connaître les Autres constitue une étape essentielle dans sa quête car elle permet la connaissance de soi moi-même et ne se limite pas qu’à cela. Mais elle englobe aussi la connaissance des paysages tantôt paradisiaques, tantôt chaotiques, des univers invisibles, d’où l’exploration de l’espace minéral qu’est le désert par le narrateur en quête de connaissance suprême. Car le désert est aussi un espace dangereux … ou salvateur :

« Les autres personnes juchées sur le toit du véhicule contemplèrent de longues heures durant ces montagnes de sable (…) Elles avaient l’air ravi mais trois heures à regarder le même aspect du désert, c’est trop long et très dangereux. (p.73)

Cela dépend de ce qu’on y cherche et le narrateur met en garde Sarah:

Je dis à Sarah : « C’est comme cela qu’on devient fou ou, au mieux, mystique. » (p.73)

Aux propos du narrateur, Sarah ne peut s’empêcher de rire « mais d’une façon quelque peu forcée. ». Si le narrateur arrive à se réaliser à la fin du roman, il n’en sera de même pour Sarah, qui semble succomber à quelque crise essentialiste.

Ces textes se présentent presque comme un récital visionnaire exploitant tous les registres du symbolisme merveilleux mis en relation avec les métamorphoses successives de l’âme de l’ "adepte repentant " en quête de sa réalisation métaphysique. L’intégration de la fameuse séquence où le narrateur emmène Sarah dans une fumerie clandestine n’est pas fortuite ():

« Où on chante pendant toute la nuit le même chant le ahlellil, à la fois érotique, païen, mystique et religieux, du crépuscule à l’aube. Le même chant que l’on répète à l’occasion des fêtes religieuses, des mariages, des circoncissions et des offrandes à la centaine de marabouts, de zaouïas et de confréries » (p.72)

L’évocation de ces chants - inlassablement répétés - joue un rôle fondamental, illustrant un passage initiatique qui oriente le « pénitent » dans sa quête inouïe. Tout comme l’épisode qui vient juste avant l'entrée de Sarah dans ce qui semble être une espèce de Confrérie, l’épisode du désensablement des roues du bus grâce une fois de plus aux recours aux peaux de bêtes, tellement salutaires

Le monde du désert est un monde complexe, dur, hostile, impitoyable. Devant le désert, ivre d’un vertige sans fin, le narrateur est fasciné par le charme de cette nature envahissante qui entre dans sa peau. Il vit le désert grâce à l’intensité extrême de ses émotions. Le désert lieu inconnu, lieu fascinant l’attire avec une émotion qui s’apparente véritablement à de la peur. C’est la légende de l’homme bleu, guerrier indomptable où le narrateur choisit de s’exiler, de se suicider en fait :

« Je faisais semblant d’entretenir en moi cette souffrance saharienne. Je parcourais ces espaces arides sciemment, en ressassant mes anomalies, mes échecs et mon incapacité à voir le monde tel qu’il est. » p.115

Mais c’était sans compter sur cette rencontre décisive dans sa vie avec cette femme mystérieuse : « Sarah » personnage évoquée sous une figure plus ou moins (androgyne ?) féminine, éthérée, lointaine, inaccessible et en termes vagues.

La première étape de la quête spirituelle initiation pour parvenir à la réalisation de soi C’est d’abord le voyage, l’exil : Ensuite vient le détachement, le renoncement au monde : « c’est que l’Etre divin te fasse mourir à toi-même, et qu’il te fasse vivre par Lui. »

Sarah, la femme/désert apparaît comme l’outil que Dieu a choisi pour faire revenir le « postulant au suicide » à la vie. Après la mort symbolisé par la hantise de se regarder dans la glace. Il finit par s’accomplir alors qu’il n’y croyait plus A la fin, il ressuscite. Il comprend finalement. Il s’accepte dans sa différence :

« Maintenant mon regard de fouineur et oblique avait disparu. Dans le rétroviseur je voyais bien que j’étais subjugué par cette révélation incroyable et troublante que je venais de faire. J’étais bouleversé, comme anéanti. Mais je me sentais un autre homme. Mon regard avait trouvé son aspect naturel. Direct. Franc. Je n’avais plus cette façon en coin de regarder le monde.» (p.126)

Il peut enfin se regarder dans la glace, après avoir détaché son « âme de ce monde, veillant la nuit et assoiffé pendant les jours. » (T.p.17) Car il est revenu à la vie. Au bout de son périple et après une série de manœuvres initiatiques, on assiste à la dernière phase de la « réalisation spirituelle » qui est comme une redescente parmi les hommes et que les soufis appellent « Sahw » ; une Révélation qui se traduit par un dégrisement de l’être. Cette lucidité lui redonne sa pleine conscience : la certitude et la reconnaissance de ce qu’il est vraiment. C’est l’acceptation du destin. C’est la Rédemption

Conclusion :

Le narrateur a subi l’appel du vide qui l’a confiné au dénuement ou à la détresse absolue. Dépouillé de tout, il est comme le désert que le vent fait et défait à volonté, un palimpseste. L’épreuve de la disparition de soi, dans ses formes les plus simples ou les plus inquiétantes (vertige du néant, exposition à la mort…) est celle qui lui permet de retourner à la source d’une paix inattendue et d’une renaissance euphorique. Il ne recouvre la paix qu'au moment où il consent enfin à sa perte

Timimoun devient alors le récit d’un renversement d’une détresse existentielle en extase spirituelle comme si le salut avait dû passer par la perte et la vacuité se muer en plénitude. Le narrateur prend conscience de sa réalité essentielle, de sa nature la plus immédiate, sans intermédiaire, ni transcendance. Il a pu élargir son être de l’intérieur, par l’intérieur, afin de se reconnaître dans tout ce qu’il est.

La conversion du renoncement à soi en extase passe par une plongée dans un infini qui, pour Rachid Boudjedra, n'implique pas nécessairement une référence à Dieu. C’est une illustration de la thèse lacanienne selon laquelle le sujet advient à lui-même, et là serait l'issue de la cure dans le désert, dans l'assomption, autrement dit d'une détresse originaire et insurmontable, il se libère enfin et recouvre son identité à l'égard de l'Autre ?