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Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Avant d’entamer l’analyse de la dimension spatio-temporelle du roman « L’escargot entêté » de Rachid Boudjedra, il est utile de proposer quelques rappels de méthodologie autour de la notion de temps et d’espace. Différents actants confirment, par leurs actions et leurs déplacements, la matérialité qui est le « lieu » et les réalisent dans le temps. Pour donner une existence à l’espace dans la fiction, les personnages doivent le traverser, le ressentir, le conquérir, le dominer pour enfin le maîtriser. Des signes scripturaux orientent notre lecture à ce sujet.

Ainsi la fiction se joue entre les trois pôles essentiels de sa figuration narrative : Espace/Temps – Personnages – Evénements, à partir desquels l’écriture fondent ses stratégies narratives.

On sait que le premier signe du texte qui interpelle, avant même l’entrée dans le « contenu » de la fiction, est le titre dont l’effet est, au moins double puisqu’il est « branché » sur les fonctions, poétique et référentielle. En ce qui concerne ce titre de roman, on note immédiatement une incongruité entre le substantif « escargot » et son qualifiant  « entêté »: en effet, un escargot peut-il être entêté ?

Avant la lecture du roman, on peut donc anticiper sur le contenu du texte et émettre l’idée que l’actant sera « un escargot » qui va jouer un rôle déterminant dans le contenu. Dès le début du roman, le narrateur signale la présence de l’escargot entre deux propositions juxtaposées :

-« Ils me connaissent. Je sévis ».

-« Je n’ai pas constaté à quelle heure je l’ai vu. Inutile. Il est  d’une régularité exemplaire ».

-« Cela dépend du temps. Sec ou pluvieux. Le décalage est d’une heure. Je n’ai pas acheté un chronomètre de haute précision ».[1]

L’introduction dans le récit du gastéropode se fait par rapport au système de pensée du narrateur dans lequel le lecteur est introduit graduellement. Le lieu d’évolution de l’animal n’est pas indiqué, aussi suppose-t-on, que c’est un jardin car cet animal ne peut évoluer et vivre que dans un espace humide. Les propos du bureaucrate à son sujet sont dépréciatifs.

Pourtant, le jardin, dans l’avant texte référentiel est symbolique. Dans la tradition musulmane le jardin s’apparente au Paradis, à l’Eden. Comme l’écrit Alain Boissinot :

« Dans le Coran, le jardin est le séjour de l’Au-delà réservé aux Elus ».[2]

Le jardin fictionnel présenté par Boudjedra est, néanmoins, un lieu négatif, lieu de « il », l’innommable. Cet escargot suit insidieusement le narrateur personnage qui devient ainsi non « l’Elu », mais la « victime ». Par ailleurs, cet escargot pisteur et suiveur, mis en parallèle avec un temps humide et pluvieux, perçu comme obsédant et envahissant, est opposé à un autre animal, peu apprécié des humains, le rat. Les rats, eux aussi, vont s’approprier l’espace aux  dépens des habitants de la ville.

C’est donc en fonction de ce couple animal oppositionnel rat/escargot que la fiction juxtapose deux temps : le temps chronologique et le temps climatique.

Cerné par ces deux temps, le récit se déploie en six jours. Chaque jour, identifié par le narrateur anonyme puisqu’il parle à la première personne sans dévoiler son patronyme, permet de lire un plaidoyer et une apologie dont les thèmes-phares sont au nombre de quatre : L’escargot, les rats, le « je » et sa mère. Les autres personnages, second plan de l’histoire, ne sont présents que pour remplir l’espace romanesque (le bureau), lui aussi anonyme. Ces personnages ont des rôles dont la fonction essentielle est d’être différents du « je », et d’accentuer ainsi la solitude et la singularité du narrateur.

A partir de ces deux lignes conductrices - un narrateur qui essaie d’apprécier une situation incongrue et une ville ravagée par les rats -, le programme narratif projeté peut déployer son monde romanesque.

Marquée typographiquement, la chronologie du récit se fait du premier au sixième jour. Chaque jour narré représente un micro récit, au cœur duquel  une histoire ou des histoires, la pensée et le point de vue du narrateur se dévoilent.

Tout se passe dans la « conscience » du je. Chaque mot consigné est une mine de références qui forment, de page en page, une sorte de circularité par leur répétition et leurs échos et donnent l’impression d’une forme arrondie comme l’escargot, et comme l’espace d’enfermement dans lequel évolue le narrateur à partir de ses phobies. Ce procédé renvoie aussi aux idées obsessionnelles liées à « escargot » et à « rats ».

Ces deux opérateurs progressent dans la ville :

L’escargot » rampe, suit le narrateur, l’obsède. Celui-ci l’écrase puis se constitue prisonnier.

 « Les rats » rampent, se multiplient, envahissent la ville. Ils sont cinq millions.

Entre ces deux animaux, le narrateur gère sa vie plutôt mal que bien comme sur le plan relationnel avec ses collègues, d’où cette manie de tout consigner sur des bouts de papier.

Aussi l’écriture devient-elle triturée, décousue et hachée, mimant le télescopage du fantasme et du réel. Un discours fragmentaire s’impose graduellement et prend la forme d’un puzzle à reconstituer. Dans cette parole fragmentaire, la mélancolie, la biographie, la fiction, l’authenticité et le mensonge s’amalgament et déroutent le lecteur.

On a pu dire de ce type d’écriture qu’il était spécifique à la modernité et induisait un genre contestataire : on y décèle une liberté d’écriture, qui consiste en l’absence d’un centre et se propose comme paradigme à découvrir. Néanmoins si le fragmentaire est liberté, il a aussi une dimension négative : Les propos  tenus par le personnage influencent les lieux et deviennent porteurs  d’espaces caducs ou éminemment dévalués comme cette ville qui compte cinq millions de rats, soit toute une population. Le narrateur oscille entre deux postures : celle du poursuivi puisque l’escargot le harcèle ; celle de poursuivant puisqu’il a décidé de mener la guerre contre les rats de la ville et de les éradiquer.

De toute évidence, on réalise, après lecture entière du roman que le bureaucrate n’agit qu’au bureau qui est un espace clos, espace de son pouvoir. Il affirme :

« Comme je consigne tout, je n’oublie rien. Je sévis. »[3]          

L’écriture apparaît dès lors comme une preuve tangible qui ne peut être altérée par le temps. Cette manie de tout écrire est le piège tendu à ses collègues qu’il considère comme des subalternes sur lesquels il a plein pouvoir. La délation est suggestive. Dans l’espace du bureau, il gère sa puissance alors qu’à l’extérieur, il est « agi », il est « géré ».

On peut constater, en reprenant les incipit de chaque journée concernant le déplacement du narrateur que le temps jouera un rôle déterminant sur l’assombrissement de son humeur :

 

Jours

Incipit

Le premier jour       p.7

« Aujourd’hui, je suis arrivé en retard au bureau. Je n’aime pas les jours de pluie »

Le deuxième jour     p.33

« Le vendredi est un jour volubile (…) Il ne pleut plus, c’est jour de congé. Je reste chez moi »

Le troisième jour     p.59

« Aujourd’hui je suis arrivé à l’heure à mon bureau. Il pleut à nouveau »

Le quatrième jour    p.87

« La transcription m’éreinte et la combinatoire me fascine. Un rêve de tulle ».

Le cinquième jour    p.117

« Ce matin, je suis arrivé en retard au bureau. Je l’ai fait exprès ».

Le sixième jour p.147

« Journée habituelle. La secrétaire a démissionné. Je suis obligé de taper, moi-même, le rapport que je dois remettre aux autorités »

Sur les six jours, il n’y a que le quatrième jour où le temps et le lieu de travail ne sont pas évoqués. On voit ainsi trois éléments revenir avec constance dans ces incipit :

Le temps climatique, le temps indicateur et l’espace, le lieu.

Le narrateur anonyme fait des remarques insipides. Ses réflexions tournent autour du « moi » et de ce que le « moi » ressent, mais il les exprime de manière absurde. La routine prend le dessus et la mélancolie et la tristesse se mêlent à ses propos. L’intrigue parvient à se développer néanmoins par l’introduction des « opposants », l’escargot ou les rats et l’on retrouve leur présence juxtaposée dans les incipit.

  • Incipit 1: « Je l’ai vu. Il est d’une régularité exemplaire »[4]
  • Incipit 2: «J’ai reçu l’échantillon d’un poison découvert récemment. Il a un effet très rapide. Je suis tenté de l’essayer  sur l’un de mes rats ».[5]
  • Incipit 3 : « L’idée qu’il est sans que je puisse l’apercevoir me rend nerveux ».[6]
  • Incipit 4: « J’étais en train de savourer une description de la manière assurée dont le rat construit ses labyrinthes ».[7]
  • Incipit 5: « L’idée qu’il est sans que je puisse l’apercevoir me rend nerveux. C’est pire que lorsque je le Au fond, je préfère affronter le danger de face (…) : Il me nargue, il se joue de moi. C’est épouvantable ».[8]
  • Incipit 6: « La ville sera à nouveau sale. (…) Les rats reprendront leurs activités destructrices ».[9]

Le narrateur annonce la présence de l’escargot les 1er, 3ème et 5ème jours.

Les 2ème, 4ème et 6ème jours, le narrateur annonce les rats.

On remarque que si l’escargot est signalé les jours impairs, les rats le sont les jours pairs. Cet indice est une nouvelle preuve d’une écriture très construite, calculée. Elle pose son couple animal, rat en alternance avec escargot et donne une impression de prose rythmée : Impair/Pair. La frontière entre écriture purement narrative et écriture poétique est, ici, palpable.

Ces incipit où le narrateur fait allusion à l’escargot, aux rats, au lieu de travail et au temps, participent à introduire le code herméneutique10 de la fiction en avançant des énoncés qui en forment l’énigme par des propositions courtes et qui peuvent porter à confusion. . Le code herméneutique 10 est une ouverture de lectures de textes littéraires et le roman est un appel exprimé dans un monde irréel, mais tellement proche d’une Algérie déchirée, que deux questions fusent :

Qui est cet escargot ? Et quelle est sa représentativité ?

Qui sont ces rats ? Et que représentent-ils ?

Elles restent ouvertes, et renvoient à  une problématique sur  la symbolique.

Cette intrusion de l’interprétation du texte caché postule de la sorte l’existence d’un sens déterminé, qu’il suffit de se réapproprier, ce que Jacques Bouveresse détermine comme code herméneutique, c’est que :

« L’interprétation n’est que le développement et la rectification d’une compréhension préalable ».11

Cette « compréhension préalable », offerte à partir d’une lecture dénotée ou connotée, avec l’introduction d’un « jeu » narratif du « je », est bien de nous faire accepter comme réel un monde de fantasmes et de phobies, de nous installer dans un monde gluant et rampant et de les mimer par un discours en apparence destructuré.

On peut en donner une certaine idée en reformulant des séquences itératives : Ce gastéropode, comme le nomme le bureaucrate, entre en scène entre deux réflexions personnelles du « je » et perturbe l’ordre du déchiffrage.

Poursuivant son délire verbal, en petites phrases hachées, le bureaucrate raconte ses journées, donnant des indices sur son tempérament et la liaison entre son comportement  et les frasques climatiques. C’est l’automne, le temps est changeant et ses humeurs suivent le mouvement. On comprend que le narrateur est pessimiste, maniaco-dépressif à travers la description précise d’une habitude qui est de tout consigner. Le manque de communication provoque une diatribe qui le libère. Il inscrit, consigne, libelle notifie, augure, présage et prédit dans ces petits bouts de papier à partir desquels il raconte « ses mémoires ». Ces  « petits bouts de papier » sont secrètement introduits dans des poches intérieures. Une poche cachée est ajoutée pour plus de prudence.

Des anomalies comportementales du narrateur nous, interpellent que nous pouvons lister :

Etre suivi par un escargot - Etudier le comportement des rats - Ne communiquer avec personne - Ecrire sur des bouts de papier des tranches de vie - Dénigrer le père, magnifier la mère - Haïr les femmes et surtout cette capacité qu’elles ont d’enfanter - Narcissique, l’amour de soi et ego développé - Jouer au chef -   Etre obsessionnel

A partir de cette panoplie d’informations, comment le cadre spatio-temporel va-t-il s’insérer dans ces stratégies narratives ?

Elles sont manipulées et pilotées par et vers ce « Je » obsessionnel qui traverse tout le texte. Les six jours vécus dans l’angoisse de l’escargot, des rats, du bureau et de l’évocation de la mère s’enroulent en spirale dans l’esprit du bureaucrate, comme cela a été noté précédemment.

Le roman se construit ainsi en mouvements concentriques dont on peut citer des grandes lignes :

« Je fus attaqué par une dizaine de  gros rats énervés par la chaleur. Je réussis à m’échapper par une fenêtre… (…) C’est de cette époque que date mon amitié avec ma mère. Le père fut évincé. Je vouai une haine définitive aux rats. Je fis des études de zootoxologie. Dés lors, ma carrière fut toute tracée. »  12

 « ..Un certain nombre de gros rats voraces, décidés à me manger, dés l’âge de deux ans. Un tel destin marque un homme. C’est pourquoi aujourd’hui, j’ai la responsabilité dans cette ville, d’un certain nombre de châteaux d’eau, de plusieurs silos, d’un port, d’un gazoduc et jusqu’aux fondements mêmes de la cité. J’eus donc la vocation précoce, la passion des dictionnaires, la manie de l’écriture sur les petits bouts de papier, l’art de camoufler et de déplacer une vingt et unième poche ultrasecrète, celle de mes émois et de mon moi vrai, selon les fluctuations du moment et la hantise des escargots ».13

S’ajoute au récit, une abondance de vocables techniques avec une énumération exhaustive. Ce discours explicatif dans un discours narratif provoque une digression. Ces liens qui se tissent entre discours scientifique et texte littéraire apportent au récit une dimension informative pour le lecteur, par leur aspect encyclopédique. On peut illustrer cela par quelques exemples comme : « chimiotoxiques » ou « rats surmulot (rattus norvegicus) et de souris (Musculus) qui… » 14

Un réseau lexical s’installe. Il crée la thématique du roman. Mais cette chaîne de mots forme un entrecroisement. Ces passages (qui ne sont pas les seuls) montrent combien il est ardu de gloser une histoire.

Ce réseau lexical génère un labyrinthe construit par la langue du texte, par ces mots, qui permettent de raconter, d’exprimer, de dire, d’écrire et surtout d’imaginer. Ces mots vont dans tous les sens, forment un dédale dont le lecteur devra trouver la sortie. Cette issue est l’interprétation que l’on en fait.

C’est sur cette notion d’interprétation que nous  pourrons conclure en disant que le lecteur, face à cette écriture, est perturbé par cette folie des mots, sensés et insensés, par cette ville sans nom, cette ville fantôme dans laquelle se déroulent des événements bizarres, incongrus où tout tourne, autour de ces six jours. Le narrateur y inclut le passé, mais c’est une image floue, masquée. L’escargot entêté s’offre à nous comme un roman dilemme. Les mots sont à débusquer, les tirades à démasquer et le texte à élucider.  

Tout baigne dans une atmosphère digne d’un roman fabuleux, où la fiction dépasse la réalité, où poétique et symbolique flirtent, où connoté et dénoté s’entrelacent. L’appropriation de cette configuration fictionnelle dépend de la perception et de l’émotion du lecteur.  L’escargot entêté  de Rachid Boudjedra est un gisement, une mine dont les cavités sont profondes. Le fantastique effleure le réel, particulièrement le vécu algérien, à une époque déterminée qu’il faut identifier pour étudier les connexions entre code herméneutique et code référentiel.

Cette référence est l’Algérie exposée et le code herméneutique en est l’interprétation. Dans cette définition oblique, la logique du texte, face à l’herméneutique révèle sa propre dialectique en matière de lecture. Cette exégèse (ou interprétation)  sur l’Algérie éclatée ressemble étrangement à cette écriture éclatée.

Enfin, un texte fragmentaire telle que L’Escargot entêté offre des possibilités de lecture, négociables face à l’herméneutique. L’étude de cette dimension spatio-temporelle impalpable  montre combien le narrateur gère son espace quasi- fantomatique alterné entre un escargot obsessionnel et des rats qu’il affectionne.

Une histoire entre ces deux animaux offre un texte à plusieurs vitesses, rythmant le lecteur à la cadence du narrateur.

N’empêche que l’écriture boudjedrienne ne peut laisser  le lecteur potentiel passif ; elle ne représentera jamais l’écriture de l’indifférence, bien au contraire, sa fragmentation n’en fait pas une rupture mais un challenge.

Bibliographie

BOUDJEDRA, Rachid, L’escargot entêté », Paris, Denoël, 1977.

BARTHES, Roland,  S/Z,   Le Seuil, Collection Minuit, 1970.

BOISSINOT, Alain, Littérature et Histoire, parcours didactique, Paris, Bernard Lacoste, 1998.

BOUVERESSE, Jacques, Herméneutique et Linguistique, édition de l’Eclat, 199

NOTES

[1]- Rachid BOUDJEDRA, L’escargot entêté, Paris, Denoël, 1977, p.11-12.

[2] BOISSINOT, Alain, Littérature et Histoire, Parcours didactique, Paris, Bernard-Lacoste, 1998, p.54.

[3]- R. Boudjedra, L’escargot entêté, op. cit, p.10

[4]- Op.cit., p.10

[5]- Op.cit, p.35

[6]- Op.cit., p.62

[7]- Op.cit., p.89

[8]- Op.cit., p.119

[9]- Op.cit., p.149

10 BARTHES, Roland, S/Z, Col. Minuit 1970,

11 BOUVERESSE, Jacques, Herméneutique et Linguistique, édition de L’Eclat, 1991.