Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Toujours présent dans le champ culturel algérien par le biais de la presse et de la fiction,[1] Rachid Boudjedra possède un sens du partage ancré dans une culture solide.[2] Ses écrits (nouvelles,[3] poèmes,[4] essais[5], ouvrages sur l’art,[6] ouvrages politiques,[7] écritures de scénarios,[8]) et ses prises de parole témoignent de la diversité de ses expressions artistiques et démontrent un besoin vital, celui d’être acteur au niveau sociétal. Dans ses Notes de Prison Antonio Gramsci définit les intellectuels actifs de "chantres permanents."[9] Lorsque ces derniers défendent les sans voix, Gramsci parle alors "d’intellectuels organiques,"[10] en opposition aux intellectuels traditionnels. Cette intervention tentera de montrer comment Rachid Boudjedra s’inscrit dans cette perspective idéologique gramscienne, même si certains commentateurs le pensent versatile, voire opportuniste. Je propose de revisiter l’écriture de ce romancier unique en soulignant le caractère subversif de son écriture en me limitant à certains textes tant ces derniers sont multiples. Mon approche s’articulera autour de la fonction de la mémoire et du rôle de l’histoire dans ses romans, et de la création de mythes fondateurs d’une écriture dérangeante, provocatrice et violente.

La subversion de Rachid Boudjedra commence dès la publication de  La Répudiation, entrant dans la littérature “avec fracas et par effraction. ”[11]  Il a été le premier à rompre avec le discours littéraire de la période coloniale en revendiquant fortement la rupture avec ses aînés qui soit «n’écrivent plus … ou continuent à écrire des textes sur la problématique de l’époque coloniale."[12] A ce propos, le critique Hedi Bouraoui eut cette phrase : “Enfin Boudjedra vint, et l’on sortit de l’ornière colonialiste."[13] Cette rupture significative compte quinze romans qui reflètent les périodes marquantes de l’histoire de l’Algérie indépendante allant des années socialistes avec les fermes autogérées, aux années de corruption où régnait une administration toute puissante, à la décennie noire que l’Algérie vient de vivre. Dès les premiers Boudjedra s’est attaqué de manière frontale à la nouvelle bourgeoisie compradore en dénonçant les déviations de la jeune République ainsi que les travers de la société traditionnelle. Provocateur, il parle par exemple de la circoncision comme étant ″encore une invention barbare des adultes ‘’.[14] Le soleil, le sang, le sexe sont partie prenante d’un texte qui colle à une Algérie moderne et ancestrale à la fois.

La subversion de Boudjedra  s’exprime dans une forme d’écriture en cercle qui tourne et tourbillonne, avec des phrases proustienne au rythme rapide et saccadé, des phrases qui s’arrêtent abruptement, qui repartent avec fulgurance dans un style haché, dur, qui roule en cascade, ressassant des faits qui prennent de plus en plus d’ampleur et d’épaisseur au fur et à mesure que l’histoire se développe en emportant le lecteur dans un imaginaire riche et délirant caractérisé par un réalisme magique, où les mythes anciens et modernes se mêlent et s’entremêlent. Il a su rompre donc avec la linéarité typique du récit traditionnel en s’engageant dans une écriture post-moderne à l’instar de Faulkner ou Kateb Yacine.[15] Rachid Boudjedra exploite avec brio l’art de raconter des histoires en déstructurant le texte.

Si l’ancrage des romans est incontestablement l’Algérie indépendante et les algériens qu’ils soient en Algérie ou en France, Boudjedra est particulièrement subversif dans l’utilisation de la mémoire qui est comme le dit Paul Ricoeur "la matrice de l’histoire."[16] Si le romancier colle à l’histoire post-coloniale de manière charnelle, obsessionnelle, il puise au plus profond de l’âme du pays, donnant naissance à des textes qui conjurent l’histoire dont ils sont issus et qui pénètrent au plus profond de l’âme humaine. Le poids de la mémoire historique est présent dans une œuvre qui porte en elle le sens de l’histoire. Les liens entre les différentes périodes de l’Histoire et de la mémoire se tissent subrepticement car les références au passé sont multiples, non pas pour le glorifier mais pour rappeler que le hasard n’existe pas, la mémoire de Boudjedra n’est pas la mémoire officielle car il travaille sur le "devoir de mémoire à l’encontre de certains usages rusés des stratégies d’oubli,"[17] comme le dit Paul Ricoeur. Boudjedra s’approprie ce devoir de mémoire en rappelant sans cesse l’histoire occultée. Subversif, il revient sur le passé pour le mêler au présent. Dans Le Démantèlement l’histoire coloniale hante le narrateur qui lui octroie une place significative pour donner du sens au présent et critiquer les déviances de l’indépendance. La technique narrative utilisée pour ces références au passé s’appuie sur une allusion, une phrase, un terme, un nom. Le dialogue entre les générations permet des allers/retours dans le temps, colonial - post-colonial où l’implicite joue un rôle majeur. Les personnages de Selma et de Tahar El Ghomri se parlent et s’interpellent sur le passé et le devenir de l’Algérie. Selma la révoltée s’en prend aux : "lâches qui ont la trouille et cherchent des soupapes dans les bavardages, les jeux de mots, les bons mots," (266) dénonçant la démagogie agissante du pouvoir. La critique est sans concession lorsque Tahar El Ghomri révèle à Samia sa douleur pour ceux qui sont morts parce qu’ils avaient une autre vision politique de l’avenir : "Des camarades ! Des communistes ! Ils sont tous morts … sous les balles de l’ennemi … mais certains ont été égorgés … égorgés ! Par leurs frères de combat … Voilà la vérité." (89) La présence française en Algérie est évoquée par touche, au détour d’une réflexion, d’une phrase. Mêlé au présent, le passé joue un rôle subversif. Dans Les Funérailles, les assassinats, les massacres des islamistes sont dénoncés et le passé rattrape le présent au détour d’une lettre dans laquelle Sarah raconte l’histoire de Béa, l’épouse de Fernand Yveton, communiste pied-noir qui a été décapité pour trahison. Les horreurs de la guerre d’Algérie reviennent pour raconter la souffrance des communistes français qui défendaient les algériens et qui ont été éliminés sur cette terre d’Algérie. Le discours idéologique de Boudjedra est structuré dans la destructuration de sa phrase et de sa syntaxe. Rien n’est écrit au hasard et la technique du ‘flux de conscience’[18] permet ce mélange et ce brassage des temps et des époques afin de souligner la continuité de la bêtise humaine :

Arrêté le 14 novembre 1956, condamné à mort le 24 novembre 1956 : parce que jugé en flagrant quoi, Comment dit-on ? Flagrant délit ! Dix jours pour l’instruction et la torture, un jour pour le procès, une minute pour l’exécution ! (154)

Le passé se connecte à l’amère réalité du présent, prenant forme dans le texte par le biais d’une lettre de Sarah à Salim :

Je te parlerai du père Grosjean, mon prof de latin, de math et d’échecs, assassiné par les islamistes … Je te parlerai, aussi, d’autres prêtres qui m’ont caché, hébergé, et aidé dans les moments les plus durs du terrorisme. Du frère Pierre. De la sœur Marie. Assassinés. L’un à Oran et l’autre dans la Casbah d’Alger où elle s’occupait d’une bibliothèque de quartier, depuis 1957 ! (158)

Les liens historiques se tissent par touche. La décapitation de Fernand Yveton en 1957 revient comme une litanie, d’un roman à l’autre, répétée inlassablement démontrant la fidélité de Boudjedra à ceux qui hantent sa mémoire. La condamnation à mort de Fernand Yveton est évoquée aussi dans Le Désordre des choses  :  "Le communiste guillotiné, c’est-à-dire jeté dans une trappe, la tête coupée (tranchée) net comme un couperet, et séparée du corps, retombant dans un baquet en bois vermoulu et plein de son." (197) Cette évocation se fait en rapport avec les évènements d’octobre 88 et la "terrible répression … avec son lot d’arrestations, de tortures, de tueries, d’émasculation, de." (200) Le narrateur rappelle que ce sont toujours les défenseurs de la démocratie et des miséreux qui se retrouvent victimes de la répression de l’Etat, quelque soit l’Etat. Au détour d’une pensée, l’auteur rappelle dans La Vie à l’endroit l’histoire des islamistes qui est loin d’être glorieuse en remontant dans le temps du passé. Depuis des siècles ces derniers tentent d’imposer leurs lois en assassinant l’intelligence. La force de Boudjedra réside dans sa volonté à chercher dans la mémoire enfouie, la logique spirituelle et stratégique des islamistes. La référence historique à la secte shiite ismaélienne (1090-1097) et aux " hashashins " (164), assassins et fumeurs de drogue est explicite, informatrice car incluse dans le texte fictionnel. L’histoire contée est toujours celle de personnages qui ne peuvent se défendre face à des oligarchies détentrices de pouvoir ou des idéologies dévastatrices. D’autres obsessions peuvent être citées sous une plume alerte, subversive, innovatrice, brouillant les temps du récit, le temps réel et le temps historique. Rachid Boudjedra dit inlassablement le non-dit, raconte et rappelle l’histoire délibérément ignorée.

La mémoire de l’histoire immédiate s’imbrique dans la mémoire historique du passé, l’une donnant du sens à l’autre. La subversion dans le temps présent est particulièrement forte. Tel un pèlerin subversif, Boudjedra rappelle le fil maléfique par l’imaginaire. Dès le premier roman, l’auteur s’en prend violemment et de manière quasi freudienne au système patriarcal dominant et sclérosé qui représente une bourgeoisie affairiste à la religiosité intéressée, qui s’en est toujours pris aux intellectuels, accusés de ‘mécréants’.[19] Subversif et contestataire, le romancier critique avec virulence la bourgeoisie nationale qui ne défend que ses intérêts, confirmant de l’intérieur les prémonitions de Frantz Fanon dans Les Damnés de la terre sur les travers de la bourgeoisie nationale, arrogante, que ce dernier avait observé au Ghana dès 1958.[20] Dans L’Insolation, l’observation sans concession se poursuit à travers le personnage de Mehdi qui est critique de l’Histoire de la nouvelle Algérie qui interne ses intellectuels les plus récalcitrants. L’ennemi n’est plus l’Autre, il est national. L’universitaire rebelle, Mehdi, déplore la domination d’une classe qui transmet désormais son pouvoir de père en fils :

La lutte des classes était sournoise … Les bourgeois avaient compris … Ils s’étaient mis à investir dans l’industrie alimentaire, c’est plus sûr que l’acier. Ce genre de production, ils le laissent à l’état, en espérant qu’il finira par faire faillite et faire appel à eux, pour leur confier les rouages économiques. Leurs fils, déguisés en technocrates font le reste et adhèrent au parti pour mieux défendre les intérêts de leurs parents … et voilà, y a plus qu’à pousser la roue. Misère noire, mon frère ! Eux cependant roulent en Mercedes et B.M.W !  (167)

La dénonciation d’une indépendance usurpée, ‘détournée’ pour reprendre l’expression de Rachid  Mimouni,[21] qui ne profite qu’à un segment de la société se décline d’un roman à l’autre, en cela le discours est viscéralement subversif. La question de la place des intellectuels dans un pays qui en a peur revient comme un leitmotiv d’un texte à l’autre. En effet, Mehdi est interné parce que trop critique d’une bourgeoisie dévastatrice et bigote. Dans La Vie à l’endroit Rac l’universitaire vit un exil intérieur, menacé de mort parce que intellectuel et démocrate. Boudjedra a toujours fustigé la traque de ceux qui pensent différemment, même pendant la guerre de libération.

Possédant l’art de mêler les temps historiques, Boudjedra montre combien la mémoire collective s’active en un flux de mots qui s’entrechoquent, donnant lieu à une écriture créatrice de mythes, relayant les  croyances populaires. Par exemple, le mois d’octobre devient maudit, porteur de brisures, de mort, de sang et de rumeurs folles. Dans Le Désordre des choses l’explosion sociale d’octobre 88 se mélange aux séismes qui surviennent toujours durant le mois de toutes les subversions. Cette croyance se transforme en mythe moderne dans le texte boudjedréen :

Insurrection … révolution, ou d’une de ces entourloupettes dont l’Histoire est si coutumière, qui avaient surpris finalement tout le monde, même si depuis quelques semaines d’étranges rumeurs circulaient évasivement ou agressivement, comme chaque mois d’octobre, à cause de ce terrible séisme d’Orléans ville (octobre 1953) qui fit tant de victimes ; ou futilement ou mythiquement ; grossies ou exagérées selon l’état nerveux de la population, les surenchères et les rivalités, les chamailleries et les réconciliations des différentes fractions politiques. (58-59)

Le séisme devient un mythe fil conducteur. Dans Le démantèlement Tahar El Ghomri dit à Selma “Tu es de la génération des séismes.” (237) A l’explosion sociale d’octobre 88 qui a provoqué une lueur d’espoir vers d’autres visions du politique, se mêle le séisme d’octobre qui devient métaphore pour une décennie meurtrière imposée par des visionnaires d’un monde d’un autre âge. Le romancier intègre les mythes sociaux  en narrant le mal de vivre d’une jeunesse frondeuse, en mettant en scène le désir, la volonté des "insurgés" (109) à en découdre avec un système qui accapare les richesses et les pouvoirs. Il n’hésite pas à emprunter les slogans incendiaires à la réalité, insérant dans le tourbillon textuel les termes d’une banderole qui résume l’état d’esprit de l’époque : "y en a marre de vos villas, de vos hondas et de vos blondas." (109) L’humour frondeur algérois exprime le mal-être, dénonçant un ordre des choses que les jeunes destructurent par le chahut et la subversion : "parce qu’il arrive toujours un moment dans l’histoire des hommes où tout devient crucial, essentiel, vital, indispensable ; et qu’il n’y a qu’une seule façon de s’en sortir : la mort." (109) La mort est perpétuellement présente dans cette Algérie tragique. Sa présence subversive accentue la répression brutale par les chars, décrite en boucle. La torture est annonciatrice de mort : " Et ça a duré longtemps, ils m’ont fait manger de l’Isis avec mes propres cheveux mélangés à de l’eau et de l’Isis ça aussi il fallait y penser." (89) L’inacceptable est dénoncé sans que l’écriture ne devienne pamphlet car le texte reste fiction où les histoires de famille sont enchâssées, racontant des relations complexes, des mariages et remariages d’un père que le narrateur/auteur adulte rejette à cause de la souffrance de la mère, de toutes les mères. Une blessure qui devient un motif littéraire depuis La Répudiation.

Alerte et subversif devant l’urgence, Boudjedra est le premier romancier algérien à s’engager politiquement dès 1992 en condamnant la dérive de l’intolérance d’un islamisme politique en publiant Fis de la haine.[22] La fiction suit et le romancier exprime alors sa perception de la société par le filtre d’une sensibilité à fleur de peau. Des mythes fondateurs et structurants se construisent afin de résister. La force subversive utilise le réel en le magnifiant. Ainsi, La vie à l’endroit s’articule autour du personnage de Yamaha, un surnom "Aérodynamique. Exotique. Rutilant," (243) que Boudjedra emprunte à la réalité pour le transformer en mythe moderne, celui de la résistance et du refus. Les femmes de Belcourt pleurent car elles ne se trompent pas d’ennemis : "certaines se lacéraient le visage jusqu’au sang sitôt franchi le seuil du cimetière où se trouvait la tombe de Yamaha," (67) assassiné parce qu’il aimait la vie, le football. Mascotte de son équipe fétiche le CRB, symbole d’une résistance lancinante, ce personnage devient subversif malgré lui. Le fait divers devient mythe moderne. Le football, dénoncé comme anesthésiant dans les romans boudjedréens de la première heure, servant une classe dominante pour maintenir la paix et canaliser les énergies, devient brusquement subversif, porteur de modernité. Yamaha et le football deviennent mythes libérateurs, une mémoire que l’Histoire officielle ne retiendra probablement pas.

Ce roman au style haché et torturé, aux phrases nerveuses, devient doublement subversif en dénonçant avec virulence les intégristes et leurs protecteurs ou alliés. Le texte oppose de manière implicite l’horreur à la force d’un peuple qui veut vivre, racontant les mouvements de cette jeunesse qui a bradé le couvre-feu un certain 26 mai 1995 pour fêter la coupe d’Algérie remportée par le CRB, l’équipe d’un quartier populaire chaud. La volonté de donner un sens à la vie, d’insuffler la vie dans ce ‘désordre des choses’[23] devient une force qui exorcise le néant et reconstruit ce qui est déstructuré.

Dans Les Funérailles, titre symbolique pour une époque historique noire où la peur et le courage s’entremêlent et dans lequel le texte narre l’horreur qui côtoie la beauté, où la recherche du bonheur s’oppose au malheur et à la volonté de tuer. Récit paradoxal, contradictoire, jubilatoire et triste, où l’histoire personnelle s’associe aux évènements extérieurs qui font l’Histoire. La subversion se situe alors dans le choix d’une narratrice homodiégétique au nom de Sarah. Quand les terroristes tuent, égorgent, violent comme Saïd-fœtus qui "s’était spécialisé dans l’art d’éventrer les femmes enceintes et d’arracher les fœtus qu’elles portaient," (98) Sarah traque les terroristes. Le choix d’un tel personnage n’est pas un hasard. Boudjedra démystifie le fonctionnement des terroristes qui savent passer inaperçus : "Visage glabre. Jeans impeccables. Tennis Nike. Boucle à l’oreille gauche. C’était le déguisement de ceux qui opéraient dans les grandes villes." (100-101) Là aussi la mémoire rapporte les faits du quotidien que les commentateurs passent sous silence. Les réflexions de Sarah soulignent le tumulte de la force du texte : "J’étais obsédée par ces destins inachevés. Ces vies gâchées. Sarah, les deux Ali et même Flicha le terro ! Nous étions samedi matin. Réveil brutal. Je me ruai dans la salle de bain. Une journée routinière. Mais, ce soir-là, je dînais avec Salim dans un restaurant de la côte. Palpitations. " (149) L’histoire déjà écrite et l’histoire à écrire se bousculent. Les événements tragiques sont ensuite dépassés par les réflexions des personnages comme Rac et Flo qui, perplexes, se posent des questions qui portent en elles des réponses angoissantes :

Flo et Rac étaient tous les deux fascinés par le fait que seules les personnes intègres et honnêtes, les dissidents de longue date et les modestes citoyens étaient assassinés. Alors que la racaille corrompue était épargnée. Que les gros barons de l’ancien système qui avaient sévi pendant un quart de siècle continuaient à se la couler douce et donnaient des satisfecit éloquents aux tueurs. (161)

La symbolique est subversive en créant le dédoublement d’un seul prénom pour deux personnages, Sarah. Une est victime : Sarah âgée de onze ans brave les menaces des terroristes en refusant de porter le foulard et s’entête à aller à l’école. Elle est assassinée : "L’égorgeur de Sarah allonge le corps de Sarah au milieu de la chaussée, à quelques centaines de mètres de l’école, et la viole, avant de la laisser à ses quatre acolytes, qui l’un après l’autre lui font subir les pires outrages." (15) L’autre Sarah est battante : elle traque les terroristes, ce qui n’est pas  sans conséquences sur le psychique : "Il fallait poursuivre coûte que coûte. Hantise. Ratures. Rayures. Les mots drus s’enroulaient autour de l’axe de ma mémoire. Sueur froide qui m’enduisait le corps." (33) La petite Sarah est enterrée sans son œil droit, arraché par ses égorgeurs, ce qui hante la grande Sarah qui reçoit des menaces par téléphone : "A toi, on t’enlèvera les deux yeux." (34) Dédoublement de personnalité : "Il m’arrivait de croire que j’étais la petite Sarah." (34) Sarah symbolise ces deux Algérie, celle que l’on assassine et celle qui se bat. La hargne de Sarah à vouloir anéantir le mal tout en se dévoilant par bribe donne à lire un texte fort, poignant et subversif. Le récit construit l’image d’une algérienne des années 90 qui vit avec l’absence du père dans un milieu machiste et qui est à l’écoute de la mémoire de sa mère. Elle gère la complexité de ses rapports psychologiques et physiques avec Salim, elle démontre une sensibilité à fleur de peau que la voix de la chanteuse Cheba Zahouania accentue. Son humanité est dévoilée et elle cesse d’être un personnage de papier. Rachid Boudjedra réinvente la vie, insuffle la vie face à la mort, lui qui ne se déplaçait qu’avec du cyanure.  Boudjedra devance les questions de fond comme le pardon et la réconciliation. Pour Sarah qui traque sans répit les tueurs de la petite Sarah, le pardon est impossible. L’héroïne pose cette question essentielle : la victime Sarah aurait-elle pardonné ? Sarah est certaine que non. L’histoire tragique d’une Algérie résistante est le message implicite.

Subversifs, les titres ravageurs de quotidiens sont inclus à intervalle régulier dans le récit fictionnel. Une information tragique constitue à elle seule le chapitre sept de La vie à l’endroit, reprise d’une manchette de journal : "Trente- deux villageois dont dix-sept enfants en bas âge et huit femmes égorgés sauvagement à Chebli." (150) Autour de ces informations brutes, le texte boudjedréen donne à lire ces actes barbares, sans commentaires. Le drame se suffit à lui-même. Le hors-texte est effectivement subversif dans la diègèse. Par exemple, l’information de l’assassinat de  Tahar Djaout est donnée en caractère gras, sous forme d’un titre de journal inséré dans le texte fictionnel de Timimoun : "Tahar Djaout abattu par des terroristes de deux balles dans la tête au moment où il déposait ses deux fillettes devant leur école." (113) Cette stratégie narrative et textuelle accentue l’horreur de l’Histoire qui se joue et devient subversive.

Le traitement du personnage féminin est le symbole d’une subversion capitale. Dans ses premiers romans les personnages féminins sont  secondaires alors que dans ses derniers ils tiennent le premier rôle.[24] Les femmes deviennent personnages homodiégétiques qui se racontent à la première personne. Selma et Sarah luttent et s’affirment dans des milieux d’hommes. La blessure de l’enfant Rachid s’extériorise car il dénonce l’injustice que subissent les algériennes démunies, celles qui se retrouvent à la rue sur une simple invocation, victime d’un code de la famille inique. Boudjedra a été d’une constance sans faille dans sa lutte pour la liberté de celles qu’il juge "méprisées, humiliées, répudiées, violées, représentant une sous-humanité haillonneuse, chassieuse et blafarde face à l’arriération et l’étroitesse de ces sociétés aveugles," (299) comme l’exprime Selma la révoltée dans Le Démantèlement. Elle jure d’ailleurs de se venger "de tout ce sort injuste et humiliant qu’on faisait aux femmes." (278) De victime solitaire, l’héroïne boudjedréenne évolue et passe au stade de la prise en main de sa destinée comme le fait Sarah qui devient responsable de son corps tout en traquant le mal politique et social. Le romancier innove dans une littérature algérienne plutôt pudique car il n’hésite pas à bousculer les tabous, à choquer dans sa sphère d’expression comme le fait aujourd’hui Leïla Marouane.[25]

L'artiste subversif s’octroie le rôle du fou du roi, celui qui ose montrer ce que l'on veut cacher. L’engagement de Boudjedra est subversif comme Djoha qu’il affectionne tant, héros de ses romans. Cet engagement est subversif dans le sens politique sartrien du terme. Ce romancier traite de questions essentielles en rapport avec la vie, la dignité d’être et la liberté de choix. Témoin de son temps, la subversion de Boudjedra se situe dans ses choix linguistiques, de ses passages du français à l’arabe et vice-versa selon les circonstances. Il est le romancier de la controverse, celui qui dérange par ces prises de position sans concession, par une méta forme qui brouille les données du réel mais qui reste fidèle à sa vision idéologique de l’histoire. La mémoire, l’engagement pour le fait historique et la subversion de la parole ne sont pas de vains mots dans son expression littéraire, ce qui fait de lui un incontournable romancier qui investit l’histoire commune de l’Algérie et de la France, sans ménagement ni vers l’un, ni vers l’autre pays, et l’Histoire se trouve enchâssée précisément dans des histoires, créant des mythes constructeurs, bousculant les traditions, évoquant sans retenue le corps, la sensualité, le désir, l’innommable, le grotesque, le magique et les frustrations. Ses dépassements sont sa subversion, ce qui n’est pas sans prise de risques comme il l’affirme : "Ecrire n’est pas un acte inutile, ni gratuit … dans la société où je vis … bondir hors du rang est très mal vu,"[26] une posture à l’instar de celle de nombreux écrivains africains comme Ngugi Wa Thiong’O, Ayi Kwei Armah ou Nadine Gordimer qui perçoivent la littérature comme un plaisir mais aussi comme une vertu thérapeutique et un combat contre les travers d’une Afrique postcoloniale qui se cherche.

Bibliographie :

Romans de Rachid Boudjedra :

La Répudiation, Paris : Denoël, 1969.

L’Insolation, Paris : Denoël, 1972.

Topographie pour une agression caractérisée, Paris : Denoël, 1975.

L’Escargot entêté, Paris : Denoël, 1977.

Les 1001 années de la Nostalgie, Paris : Denoël : 1979.

Le Vainqueur de coupe, Paris : Denoël, 1981.

Le Démantèlement, Paris : Denoël, 1982.

La Macération, Paris : Denoël, 1984.

La Pluie, Paris : Denoël, 1986.

La Prise de Gibraltar, Paris : Denoël, 1987.

Le Désordre des choses, Paris : Denoël, 1991.

Timimoun, Paris : Denoël, 1994.

La Vie à l’endroit, Paris : Grasset, 1997.

Fascination, Paris : Grasset, 2000.

Les Funérailles, Paris : Grasset, 2003.

Ouvrages cités :

Charles BONN, La Littérature algérienne de langue française et ses lectures, Ottawa, Naaman, 1974.

Marc Boutet de Monvel, Boudjedra l’insolé, Paris : L’Harmattan, 1994.

Frantz FANON, Les Damnés de le terre, Paris : Maspéro, 1981. (1ère publication 1961)

Antonio GRAMSCI, Prison Notebooks, Londres : Lawrence &Wishart, 1982.

Hafid GAFAITI, Boudjedra ou la passion de la modernité, Paris : Denoël, 1987.

Hafid GAFAITI, Rachid Boudjedra, une poétique de la subversion, Paris : L’Harmattan, 1999.

Benaouda LEBDAI, Post-Independence African Literature, Case Study : Boudjedra/Ngugi,  Alger :OPU, 1992.

Leila Marouane, La jeune fille et la mère, Paris : Seuil, 2005.

Rachid MIMOUNI, De la Barbarie en général et de l’intégrisme en particulier,  Paris : Belfond le Pré, 1992. (Edité à Alger par Rahma en 1993)

 NOTES

[1] Lors des rencontres organisées  en septembre 2004 pour rendre hommage au poète Jean Sénac assassiné dans les années 70, Rachid Boudjedra était présent et a accordé une interview à El Watan en rappelant que Jean Sénac a été le premier à publier ses poèmes en 1965. Par ailleurs, ses chroniques intitulées Empreinte dans le journal El Watan depuis décembre 2004 attestent de sa présence médiatique toutes ces dernières années. Rappelons que Rachid Boudjedra est né le 5 septembre 1941 à Aïn Beida.

[2] L’ayant rencontré à plusieurs reprises, je peux affirmer qu’il a toujours montré beaucoup de disponibilité. En 1987 pour mes travaux de recherche et en 1991 pour une interview qui a paru dans le quotidien El Watan.

[3] Par exemple ‘Chronique de l’année du barbelé’, dans Europe, Juillet-Août 1976, 105-109.

[4] Pour ne plus rêver, Alger : SNED, 1965.

[5] Par exemple Lettres algériennes, Paris : Grasset, 1995.

[6] Peindre l’Orient, Paris : Zulma, 1996.

[7] Journal Palestinien, Paris : Hachette, 1972.

[8] Il a écrit le scénario du film qui a obtenu la Palme d’or à Cannes Les années de braise.

[9] Antonio Gramsci, Prison Notebooks, ibid, 10. Voir l’ouvrage de Benaouda Lebdai, Post-independence African Literature, Case Study Boudjedra/Ngugi, Alger : OPU, 1992.

[10] Voir Antonio Gramsci, Prison Notebooks, Londres : Lawrence & Wishart, 1982, 6.

[11] Dans Marc Boutet de Monvel, Boudjedra l’insolé, Paris : L’Harmattan, 1994, 11.

[12] Rachid Boudjedra, dans Présence Francophone, Automne 1979, Vol 19, 171-172.

[13] Hedi Bouraoui, "La littérature Maghrébine du dedans et du dehors du champ critique," in Présence Francophone, 1975, vol. 11, 3. Il dit lui-même : "Je suis le premier "écrivain Algérien qui ait écrit son premier livre après l’indépendance." In Présence Francophone, automne 1975, Vol. 11, 3.

[14] Rachid Boudjedra, L’Insolation, Paris : Denoël, 1972, 204.

[15]  Cette écriture s’inspire principalement des œuvres maîtresses de William Faulkner, et de Nedjma de Kateb Yacine.

[16] Paul Ricoeur, in"Entre la mémoire et l’histoire", Transit Virtulles Forum, N° 22, 2002,1.

[17] Paul Ricoeur, ibid, 3.

[18] ‘Stream of consciousness’.

[19] Le premier roman de Rachid Boudjedra a reçu le Prix des enfants terribles.

[20] Voir Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, Paris : Maspéro, 1981. (1ère publication 1961) Fanon écrit que cette bourgeoisie est : « une sorte de petite caste aux dents longues, avide et vorace, dominée par l’esprit gagne-petit. » 119. Le Ghana a été le premier pays africain à accéder à l’indépendance.

[21] Un des titres de Rachid Mimouni est Le Fleuve détourné.

[22] A l’instar de Rachid Mimouni qui a publié la même année De la Barbarie en général et de l’intégrisme en particulier,  Paris : Belfond le Pré, 1992. (Edité à Alger par Rahma en 1993)

[23] Expression empruntée au titre Le désordre des choses  de  Michel Foucault.

[24] La Pluie  et Les Funérailles

[25] Voir Leila Marouane  La jeune fille et la mère, Paris : Seuil, 2005.

[26] Rachid Boudjedra, in Boudjedra ou la passion de la modernité, ibid, 45.