Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

L’image et son double.Représentation romanesque de la France(*) .

Généralement, le discours imagé qu'est la représentation de l'Autre se construit à partir d'un espace étranger. Ce discours s'élaborera évidemment sur la base d'éléments informateurs (presse, récits de voyage, romans, films... ) exogènes à l'ensemble social et culturel destinataire de ce discours.

Fabriquée dans et sur un ensemble social donné, par des producteurs d'images et de sens, étrangers ou appartenant à l'ensemble en question ; cette représentation sera magnifiée ou dépréciée au gré des circonstances et des conjonctures.

La multitude des clichés, des stéréotypes et des préjugés qui seront, sans doute, partie intégrante sinon modulante de ce discours ne correspondraient qu'approximativement à une réalité vécue par des individus dans un Ailleurs éloigné et distinct.

Mais lorsque l'intrusion dans un espace autre se fait massive et dans l'agressivité, où l'étranger occupera l'Ici, en même temps que la communauté autochtone, la représentation se fera dans la proximité et de la contiguïté.

Est-ce que cela veut dire qu'elle serait, dans ses manifestations les plus concrètes, plus proche de la réalité ? Rien ne nous autorise à le dire, tellement la complexité, l'ambiguïté du rapport du Je à l'Autre sont évidentes. Le discours sur l'étranger est ainsi fait, il faut essayer d'en saisir le sens de cette ambivalence.

L'imbrication de l'Ici et de l'Ailleurs, matérialisée par le fait colonial et prolongée inversement par le fait migratoire, l'exil, donnera une image de la France, dont les invariants possèdent toujours leur puissance de suggestions.

Essayer de démontrer et d'expliquer ce type de représentations, en tant que significations investissant l'univers symbolique et mental de la communauté algérienne, peut contribuer à nous éclairer sur les questions brûlantes que posent les rapports entre les deux ensembles en question.

D'emblée, nous pouvons dire, que la binarité du sentiment de l'attraction-répulsion caractérise et structure l'imaginaire collectif algérien, vis à vis de la France, en tant qu'espace humain évoluant dans l'histoire et le temps.

On constate, d'une manière presque régulière, un double sentiment : celui du rejet épidermique de pratiquement tout ce qui est français, et celui de la fascination pour cela même, mais pour des raisons différentes. C'est un "narcissisme agressif", qui se dresse en face d'un autre narcissisme du même type, dans le premier cas.

Non seulement, cette représentation binaire structure les rapports entre les deux communautés, qui appartiennent à des mondes culturels différents, mais paradoxalement, elle régente les rapports à l'intérieur même de la communauté algérienne, c'est-à-dire entre algériens eux-mêmes.

S'identifier à l'image du Français, c'est risquer d'être rejeté du groupe social ; s'opposer à cette image, c'est se faire admettre sans problèmes. L 'identification à l'Autre pendant les crises sociales et politiques induira un malaise certain chez un certain nombre d'individus, catégories sociales ou professionnelles.

Toutefois, la hiérarchisation sociale joue énormément dans cette question, car dans les milieux défavorisés, le sentiment de rejet, surtout dans ses manifestations culturelles et linguistiques, est très remarquable. N'empêche que dans ces mêmes milieux, le sentiment d'attraction y est présent.

Il importe, peut-être, pour beaucoup de chercheurs dans le domaine des représentations de connaître le pourquoi, le comment, la permanence de cette image, et surtout, si j'ose dire la persistance de son exploitation.

Il s'agit pour nous, sans doute, et pour d'autres aussi, d'étudier les effets de l'entreprise coloniale sur l'imaginaire collectif algérien afin de répondre aux multiples questions posées.

Un bref détour historique nous éclairera peut-être sur le pourquoi de ce discours imagé sur la France.

1.Un imaginaire perturbé :

Bien avant 1830, c'est-à-dire depuis les Croisades et les actes de pirateries qui les ont suivis, la vie politique et économique dans les pays méditerranéens a été banalisée par l'utilisation de la violence. Cela a induit des rapports de conflictualité entre les deux communautés avec leur lot de haines et incompréhensions.

Cet état de dissentiment s'amplifiera avec l'occupation française qui s'étendra progressivement sur tout le territoire algérien depuis cette date.

Du fait colonial, nous pouvons retenir deux actions importantes : la dépossession des paysans et l'assimilation par l'acculturation forcée. Cela a évolué graduellement durant toute la présence des français en Algérie, et régi les rapports avec la population autochtone.

La dépossession des paysans de leurs terres fertiles - point nodal de la colonisation - induira inéluctablement la déstructuration, l'éclatement d'une communauté organisée alors en tribus et clans.

Les paysans seront poussés, par la force des choses, au déracinement, l'errance et la famine.

La spoliation par la puissance publique coloniale et l'exploitation des paysans - devenus salariés chez les colons - n'ayant pas suffi à soumettre la population autochtone qui organisait des révoltes épisodiques. Et afin de faciliter la permanence de la présence coloniale, il fallait tenter autre chose qui visait l'être anthropologique de la population en passant par son assimilation culturelle.

Si au début, la population autochtone était mise face aux appareils répressifs de l'état colonial (armée, police, tribunaux,...) qui permettaient aux colons de s'approprier les terres, elle aura maintenant affaire à des instruments de socialisation idéologique (école, dispensaire, état-civil... ) et qui sont d'une toute autre nature.

Mais malgré l'espoir de l'administration coloniale de voir les autochtones séduits par cette nouvelle forme de transformation sociale et culturelle ; ses efforts ne seront pas à la hauteur de l'entreprise mis en œuvre.

Pour la simple raison, que l'ambiguïté qui entourait ce genre d'actions, était entretenue au niveau de l'administration, par la double volonté de la transformation et la conservation. C'est à dire assimiler la communauté autochtone en la rendant semblable, et en même temps la laisser dans son infériorité, sa "barbarie".

Cette confusion dans l'entreprise assimilatrice amènera les Algériens dans leur immense majorité à refuser la "transformation identitaire" par l'école et la langue.

D'où l'acharnement de l'administration coloniale sur tout ce qui constitue l'identité et la subjectivité sacrée (la langue, la religion, les traditions... ) des algériens.

C'est ainsi que la mission "civilisatrice" du colonialisme qui a investi le domaine de la culture en dissimulant dans son déploiement l'aspect politique, sera concrétisée par l'effacement de la mémoire, le pervertissement des traditions et la volonté de contraindre l'ensemble social en question à l'ignorance en fermant les écoles de langue arabe et les mosquées lieux du culte des musulmans..

Cet ensemble social, dont le noyau identitaire a été blessé et sa subjectivité profonde perturbée, va perdre ses repères. L'encouragement des zaouïas et du folklore par l'administration coloniale a approfondi son ignorance et son repli sur soi d'où son refus d'ouverture sur la culture française.

2.Images du Français :

La dépossession des paysans, la volonté de les acculturer par la force ont été importantes dans la représentation du Français dans l'imaginaire algérien : c'est celle d'une entité qui a été la cause de sa pauvreté et de son humiliation.

C'est le "roumi", (de romain, c'est-à-dire européen), c'est le "kafir" (l'infidèle), le "nasrani" (le chrétien), le "gaouri" (l'Européen, le français).

Bref, c'est le Français dans toute sa singularité face à l'arabe, le musulman, c'est-à-dire l'algérien tout court. C'est la cause même de tous les maux qu'a connu l'Algérie depuis l'occupation. La religion, en tant que différence et subjectivité profonde structure les rapports entre les deux ensembles sociaux et construit l'image de l'Autre.

Bien avant l'éclatement de la guerre au début des années cinquante, et qui va opposer les Algériens à l'administration coloniale l'image du Français a évolué.

Cette évolution a été conditionnée par des actions contraignantes ou assumées : telles la mobilisation des Algériens dans l'armée française durant les deux guerres mondiales, l'émigration, la formation d'un prolétariat européen dans les usines coloniales et surtout l'apprentissage de la langue française par un certain nombre d'algériens.

Cette nouvelle situation fera découvrir aux Algériens - nationaux ou émigrés - une autre catégorie de Français dont les conditions de vie, ne différent pas vraiment des leurs, cela en dépit du statut juridique privilégié qui les hiérarchisent aux dépens des autochtones.

Donc c'est un autre type de français qui est en face de l'algérien, et qui partage avec lui les mêmes conditions, parfois les mêmes idéaux.

Mais ce fut la guerre - dont les événements de Mai 1945, ont hâté l'avènement - qui sera l'aboutissement d'une prise de conscience identitaire et constituera évidemment la rupture avec le colonialisme, c'est-à-dire avec une certaine image de la France.

Le recours à la violence armée était, dans la dialectique de la reconnaissance par autrui, l'unique moyen pour la population autochtone, afin de conquérir la place que celui-ci n'a obstinément pas voulu lui accorder.

L'action violente révélera le refus énergique d'une situation de faiblesse, vécue dans l'humiliation, la dévalorisation et la castration dont le groupe social a refoulé pendant longtemps. Elle enseignera sur une certaine volonté de restructurer le noyau identitaire dépareillé par l'action assimilatrice. Les autres formes de résistance faisant face à cette activité déséquilibrante et envahissante de la subjectivité profonde du Moi collectif n'ont pas manqué, « l’incursion de la dévalorisation se métamorphose en revalorisation excessive de l’Autre. Processus connu dans tout contre-racisme aveugle qui s’absout dans un racisme à rebours »[1].

3.Littérature et représentations :

La littérature romanesque d'expression arabe, qui a fleuri à partir des années soixante-dix, s'inscrit dans l'optique de récupération de cette sphère fondamentale de la subjectivité identitaire et le rétablissement des valeurs perverties. Elle aura, pour l'occasion, une fonction cathartique et purgative. Le passé conflictuel sera dominant, explicitement ou implicitement, dans les œuvres romanesques. Celles-ci s'attelleront à construire une image de la France qui évolue dans l'histoire. Cette image sera élaborée à partir d'une structure identitaire affaiblie qui se défend en renforçant sa singularité par l'attachement à tout ce qui est religieux ou socialement conventionnel.

Donc, c'est un être castré, blessé dans sa profonde subjectivité, qui va se représenter tout en se représentant l'Autre. Il se projette dans son historicité qui lui fournit un sens. La projection se meut ici, en fantasmes de puissance d'un mythe fondateur qui surgit dans l'économie psychique et existentielle des personnages romanesques.

C'est en fin de compte la mémoire, l'espace et la psychologie qui structurent toute l'œuvre romanesque ; dont les représentations de Soi et de l'Autre sont le point nodal dans toute action passive ou active des personnages.

C'est surtout, autour de la mémoire, qui devient ici l'enjeu, le lieu du conflit pendant et après la guerre, que tourne la littérature romanesque.

La mémoire en tant qu'attachement à l'espace prend ici toute l'importance voulue, car sa mise en exergue s'inscrit dans cette vaste entreprise de récupération de l'identité subvertie par l'acculturation forcée. Ainsi « seul le transfert, parcours de la terre et discours narratif est originaire et s’avère pertinent pour fonder une nouvelle approche de l’altérité : et seul aussi il permet d’échapper à l’affolant couple semblable/dissemblable, même/autre, identique/différent ou le choix exclusivement binaire est impuissant à valider non seulement toute démarche anthropologique, mais toute quête de l’Autre respectueuse de l’identité et de l’altérité de soi et d’autrui »[2].

C'est ainsi que la littérature de langue arabe est venue, sans le dire clairement, rivaliser l'autre littérature algérienne de langue française, elle veut s'inscrire dans le projet de "construction nationale" initié au début des années soixante-dix.

Et ce n'est pas sans raisons que les premières œuvres romanesques qui marquent une certaine modernité dans l'écriture de langue arabe, seront publiées pendant cette période.

Leurs publications coïncident justement, avec la mise en œuvre des nationalisations et des "révolutions" sur le plan économique et culturel.

Dévasté par la guerre, le pays doit faire face à tout genre de problèmes économiques et culturels. Les algériens auront à partir d'une recherche identitaire authentique qui, normalement, s'harmonise avec la modernité sur le plan économique reconstruire leur patrie désormais indépendante.

L'écriture en langue arabe intervient dans cet après-guerre, pour récupérer sa subjectivité mutilée par les effets d'un contexte historique qui pèse lourdement et constitue le centre, sinon l'arrière plan de toute fiction romanesque.

Ainsi prime la volonté de l'affirmation de Soi, de sa virilité, bref de sa dignité, face à l'Autre dévalorisant et castrateur.

Cet Autre est régi par son particulier (la chrétienté et le colonialisme) et l'universel (la modernité). Il est l'auteur des oppressions et des humiliations subies par la communauté autochtone, mais aussi, il est porteur de modernité, de confort, de bien-être.

La littérature romanesque de langue arabe, s'est illustrée par la production de plusieurs textes dans les années soixante-dix, s'inscrivant généralement dans un réalisme à caractère sociologique. Les romans qui ont marqué le plus le champ romanesque de langue arabe de langue arabe sont : "L'as" de Tahar Ouettar et "Le vent du Sud" d'Abdelhamid Benhadouga.

Le premier roman se situe dans le contexte de la guerre, tandis que le deuxième, dans l'après-guerre. L'image de la France coloniale est évidemment présente dans les romans, mais différemment. Ces deux romans se veulent un témoignage sur l'évolution de la société algérienne pendant ces deux périodes. "L'As", nous projette dans l'histoire avec ses péripéties tumultueuses, mais "Le vent du Sud" nous plonge dans le présent d'une société en pleine mutation.

4.Attraction- répulsion de l'image :

Le premier texte romanesque retrace un épisode de la guerre de libération qui éclaire sur les luttes intestines qui ont prévalu dans le maquis. C'est tout le problème de la légitimité révolutionnaire qui sera édifiée sur l'antériorité dans la prise des armes contre l'occupant. C'est une œuvre pleine d'Histoire, où la mémoire structure totalement le tissu romanesque. Le village est le théâtre à partir duquel, se reproduit un peu ce qui s'est passé dans les campagnes pendant cette période, et le lieu ou se tissent tous les éléments du récit.

Le roman met en scène trois espaces : le village, la caserne et le maquis, dont les rapports - grâce à la mobilité des personnages - sont interdépendants. Les personnages qui se relayent à travers l'évolution du récit sont nombreux, mais les plus importants sont l'As, le capitaine français, Zaïdane le dirigeant du maquis, Hammou et Kaddour, enfin Bâatouche le traître repenti.

C'est la mise en texte de ces espaces distincts par leurs natures, leurs fonctions ; leurs personnages et leurs psychologies différentes que se dessinera une image de la France.

Celle-ci s'est construite dans l'espace villageois, tout en s'identifiant physiquement à la présence coloniale, et ressentie comme un "mal chronique"[3], par un malade qui essaie de l'ignorer mais que les crises périodiques le lui rappellent constamment[4].

Le mal chronique - désormais, image de la France - prend l'aspect d'une situation "faite de misère, de malheurs, d'ignorance, de maladie et d'injustice"[5] Et avec laquelle il faut en finir, car depuis le 08 Mai - qui n'était plus qu'une simple journée où l'on décrétait le deuil, le jeûne et le port des voiles noirs - le mal est devenu pressant.

Car aussi le miroir, symbole de limpidité et d'harmonie, est tombé et s'est brisé en mille morceaux (....) il s'est fracassé contre un rocher[6].

C'est cette brisure, rupture durable, qui s'est faite dans la douleur qui imposera les choix déterminants pour l'avenir du village dont Hammou et Kaddour essaient de cerner les contours.

Le dialogue qui s'établit entre ces deux personnages dans le chapitre cinq du roman, donnera une image de la France qui va faire sortir Kaddour de sa réserve, de son hésitation et orientera ses options.

Kaddour se sentait différent des français, mais cette différence était déséquilibrante pour lui car c'est eux les maîtres avec tous les attributs attrayants comme la force, la propreté et la beauté[7].

Kaddour fantasme sur cette image attrayante, qui devient au fil des jours, son manque à posséder nécessairement même dans l'au-delà, car le paradis des français est terrestre, tandis que son paradis à lui est céleste.

Ce discours est motivé par le quiétisme religieux, dont l'opposition entre musulmans et "infidèles" (ici chrétiens), entraînera inéluctablement le consentement fatal d'une situation qui peut s'éterniser. Et pour preuve c'est sa grand-mère - symbole de résignation et de soumission - qui l'a convaincu de la teneur de ce discours.

C'est cette image fascinante, attrayante et mystérieuse qui a poussé, autrefois, les enfants du douar jusqu'à aller goûter la merde d'un français [8]. Pourquoi ? Pour découvrir la vérité ? Quelle vérité?

La vérité estime Hammou - membre actif du réseau de la guérilla et frère de Zaïdane- qui faisant l'effort pour donner une image de la France différente de celle de Kaddour, c'est la justice.

Et dans ce pays il n'y a pas de justice. Mais le jour viendra « où il ne restera dans le lit de l'Oued que ses galets, que le vrai, que la justice »[9].

La justice sera garantie après le départ de l'Autre de l'Ici vers son Ailleurs, son pays d'origine. Ainsi la situation se normalisera et les habitants du village connaîtront le bonheur, la fin de ce mal chronique. Ce sera terminé avec l'injustice, la famine, l'ignorance, et on apprendra la langue arabe et les autres langues étrangères, autres que le français. Les fonctionnaires des institutions publiques seront issus du village et entretiendront des rapports cordiaux avec ses habitants. "Ceux-là auront tout ce qui leur manque : la beauté, la propreté, le respect et l'instruction à l'image des français"[10].

La projection se fait sur les français qui représentent le manque qui fait défaut à la population villageoise. Mais Kaddour ne voit pas l'utilité de l'expulsion des français, car la France est symbole de puissance, de richesse et même le huit Mai a été pour lui une illusion du moment que les français ne sont pas partis vers leur pays d’origine.

Le déséquilibre est flagrant entre cette puissance et ceux qui ont décidé de la combattre par les armes. Il savait déjà que les français ne sont pas d'ici, et qu'ils soient venus en Algérie d'une manière injuste, d'un autre pays qui s'appelle la France... mais les faire partir devient impensable, vraiment impensable. "Mais pourquoi donc les combattre ou provoquer leur colère" ? insiste Kaddour[11].

Hammou - plus politisé - oriente le débat sur l'Indochine, sur la défaite des français à Diên Biên Phu, face à un peuple pareil à eux, quoique différent sur le plan de la religion.

Les français sont des êtres humains comme nous et en plus, ils ont leur pays comme le nôtre[12]. Kaddour est ébranlé par l'argumentation de Hammou et il choisit le camp des révolutionnaires.

L'image de la France dans son double aspect d'attraction-répulsion, devient insistante dans ce débat : chasser ce qui est répugnant des français mais tout en gardant d'eux que ce qui est attrayant. Les faire partir pour leur ressembler.

5.La sexualisation du rapport à l'Autre :

La négation de l'Autre ne touche ici que son particulier elle n'est pas totale. Mais c'est pendant les crises que la négation de l'Autre devienne effective où tout discernement, tout rapprochement deviennent inutiles. Le soulèvement armé, dans ces conditions, prend tout à fait l'allure d'une rupture totale avec la France. Celle-ci deviendra l'antithèse de la Révolution. Et tout ce qui se dresse sur son chemin est automatiquement identifié à la France, donc bon à éliminer. Tel est le sort des harkis, des collabos, des traîtres, des goumiers, des Caïds, des Khodjas, des gardes-champêtres, des notables, des riches...

La révolution permet la décantation et pousse les habitants du village à se déterminer entre "la Révolution ou les français et les traîtres"[13].

L'As, personnage symbolique et mythique, intervient dans cette atmosphère. Fils illégitime de Zaïdane et Meriana, il est le "fruit d'un amour qui a éclaté au cœur d'une tragédie"[14]. Le fils de tout le douar, le fils de ce temps, du passé, il symbolise le peuple, mais il a accumulé au fil du temps, les qualificatifs les plus dépréciatifs, c'est le vagabond, le joueur, l'ivrogne. C'est l'individu le plus craint au village, le mal-aimé. Mais celui-là, veut en finir avec cette perception que se font les gens de lui, en se valorisant par un acte révolutionnaire.

Par cette démarcation, l'As devient symboliquement l'antithèse de l'officier qui dirige la caserne. Cet ancien étudiant à la faculté de lettres, épris du Quartier Latin et de l'existentialisme sartrien, était malgré ses pouvoirs, un homosexuel.

La sexualisation des rapports entre les deux personnages prend - dans l'inconscient du texte - la dimension d'une revanche historique de la faiblesse sur la puissance, de la virilité sur la féminité « si sentiment positif il y a, il se déploie sur un fond préalable de supériorité absolue et renforcée par l’épreuve de la conquête »[15], en somme une contre - conquête dans ce cas précis.

L'As se valorisera doublement par sa virilité, en rabaissant l'officier au stade d'une "sale putain", et en l'utilisant pour organiser le réseau de la guérilla à partir de la caserne.

Si l'image de la France, dans le dialogue entre Hammou et Kaddour, a obéi au sentiment de l'attraction-répulsion, qui a pris la dimension d'un discours politique direct, persuasif ; elle fera appel aux archétypes de l'imaginaire maghrébin - dont la virilité est l'aspect le plus parlant - dans les rapports entre l'As et l'officier. L'humiliation est doublement subie par l'officier en tant qu'homme et représentant de la puissance coloniale.

La fuite de l'As de la caserne, après sa découverte en tant que membre important du réseau, va accentuer le sentiment d'humiliation chez l'officier français. Celui-ci va prendre sa revanche sur les villageois et poussera Bâatouche, le collaborateur, à l'inceste avec sa tante. Celui-ci, troublé par cet acte, finira par tuer l'officier et rejoindra la Révolution.

6.Suzanne, une autre image de la France :

Mais la Révolution n'est pas aussi nette, même si elle est un moyen pour les humbles pour changer la situation dans laquelle ils vivaient[16].

Elle était avant tout, un sacrifice, qui se veut "artisan de tous les événements"[17], mais elle était aussi une drôle de logique, une cruauté même. "Ainsi, beaucoup ont été exécutés par la Révolution, sans être pour autant des traîtres", parce que "mieux vaut perdre un seul que des milliers"[18]. Violence fatale et aveugle.

Et c'est pour des divergences politiques de second ordre, la Révolution atteindra le sommet de la cruauté en exécutant ses propres alliés : Zaïdane et ses cinq camarades européens - dont quatre français et un espagnol - qui ont rejoint volontairement le maquis.

Ni la solidarité internationale, ni l'engagement individuel des partisans venus à la rescousse d'une guerre de libération, n'ont joué pour faire reculer la décision d'organiser des purges sanglantes dans les maquis.

Le Cheikh - exécutant de cette décision - leur demanda de renier leur idéologie et d'embrasser l'Islam. Ce que refusent par principe les six prisonniers.

Mais malgré cette menace, Zaïdane est resté fidèle, jusqu'à la dernière minute de son existence à la Révolution et par-là même à l’idéologie du parti.

Zaïdane, en fin politique, qui considérait la France comme un "danger, non seulement pour les gens qui la combattent dans les maquis, mais pour tout le monde"[19], faisait la nuance entre deux images de la France.

Une image insolite jusqu'à l'heure transparaît dans le roman : celle de Suzanne, une fille ordinaire, la première personne qu'à a rencontrée Zaidane à la fin de son service militaire ; elle ressemblait à sa cousine Meriem par le nez et les joues. Elle lui a trouvé du boulot, lui apprit à écrire et à lire, elle l'a en même temps pris en pension chez sa mère, le fait adhérer au parti communiste et ainsi leur relation se terminera par un mariage. Mais ils étaient des camarades plutôt que mari et femme[20].

Suzanne est l'image de la solidarité, de la justice, bref de l'humanisme et de la fidélité aux idéaux révolutionnaires.

Tandis que l'autre image - littéraire cette fois-ci - celle de Thérèse Desquyeroux, à la fois une "bourgeoise soumise à un vide effroyable et qui perplexe s'est mise à se chercher", et une personne qui ne sait pas ce qu'elle veut, une partie de l'histoire de la France après la commune, la déchéance de la personnalité, une tragédie en tout cas[21]. C'est l'infidélité aux principes même énoncés par la bourgeoisie à la veille de la Révolution française.

7.L'image et les nouveaux codes sociaux :

"Le vent du Sud" est un roman de l'après-guerre, il retrace le quotidien dans un village en pleine mutation en raison de certains projets mis en œuvre par les autorités algériennes, telles l'instruction massive et la réforme agraire.

Ces deux projets politiques, vont avoir l'effet d'un grand bouleversement en instituant de nouveaux codes sociaux, au sein d'une communauté villageoise habituée à la routine et la résignation.

Dans ce roman, l'image de la France est absente, mais son absence n'est pas totale, elle est comme une présence qui ne dit pas son nom : un spectre.

"Le vent du Sud" est roman de conflits : conflits de générations, de la ville et de la campagne, de l'autorité révolutionnaire et de la bourgeoisie féodale. Le conflit est instruit par les deux projets en question, qui mettent en opposition plusieurs personnages : Nafissa la lycéenne de 18 ans, qui étudie à Alger, son père Abed Belkadi, le riche propriétaire foncier menacé par la réforme agraire, Malek, le Maire chargé d'appliquer cette réforme et enfin Rabah le berger.

Voulant échapper à la nationalisation de ses terres, Abed Belkadi entrevoit le mariage de sa fille avec le Maire. Nafissa, s'accrochant à ses études, refuse ce contrat et essaie de fuir le village pour Alger. Pour les gens du village, Nafissa est différente, étrangère même, parce que fille de là-bas, de la ville, elle est acculturée. Même dans son entourage immédiat, surtout par sa mère, elle est perçue sous cet angle.

Les responsables de cette différence culturelle, sont l'instruction et la langue française qui a écarté Nefissa " du droit chemin"[22] ; celle-ci refusant, en autres de pratiquer la prière, comme code religieux et social signifiant l'adhésion au groupe, a la communauté.

Même sa splendide beauté est devenue le thème favori dans les discussions des villageois, qui vont aller jusqu'à se demander si elle connaît la langue arabe[23].

Nafissa est une rebelle, elle a une conception de la vie radicalement opposée à celle que partageaient les gens du village[24], qui sont, pour elle, encore au moyen-âge. Elle est cultivée en langue française, lectrice de Saint-Exupéry, de Dostoïevski, des revues françaises et porte les pantalons de coupe européenne[25].

C'est une acculturation assumée par Nafissa, qui s'identifie presque à une jeune française, et dont les codes sociaux adoptées dérangent et bouleversent les rapports dans le village. Les gens ici, "ne connaissent que la prière et la mort, la vie pour eux c'est une suggestion du diable"[26]. Elle essaie, malgré elle d'y passer les vacances en rêvant d'Alger, dans une atmosphère mortifère.

Dans ce roman, l'image de la France est à l'arrière plan, secondaire, refoulée presque, mais c'est un refoulement qui régit les rapports et la socialité entre les hommes. Elle est tantôt image de la douleur, du deuil, tantôt image de la prospérité et du bien-être, le paradis terrestre, en somme.

"Au village, la plupart des jeunes gens travaillent en France"[27]. Même Rabah, le berger qui ne veut plus garder les moutons de Belkadi, rêve d'y aller travailler.

La France de l'après-guerre devient, pour les villageois, un Ailleurs attrayant dont le rêve d'y aller pour gagner sa vie est devenu quotidien. Pour les habitants de cette bourgade, l'Ici est devenu depuis l'indépendance symbole de désœuvrement ; ils ont cessé de prier et de travailler : ils ne savent que causer... [28]. Pour eux le bonheur est ailleurs. Leur source de revenu est réduite à une pension mensuelle attribuée par l'Etat en échange de ce qu'a, chacun, fait ou n'a pas fait durant la Révolution[29]. Sans l'aide financière des émigrés la situation sociale des paysans restants au pays serait catastrophique.

Mais la mémoire nous révèle une autre représentation de la France, qui surgit du passé tel un fantôme, c'est l'image toujours vivante de la France coloniale.

Le cimetière revivifie les douloureux souvenirs de la souffrance, de la mort, de la famine, de la guerre, bref d'un passé tumultueux et angoissant. C'est une vision cauchemardesque qui revient à plusieurs reprises. Le cimetière est le seul lieu commun où vont les femmes par habitude, son chemin est le seul à être droit. Malgré le fait que les meilleurs des leurs y sont enterrés, les villageois ne s'y rendent que les jours d'enterrement. Les martyrs - ou leurs restes - ont le privilège d'avoir un cimetière à part[30], mais les vivants sont divisés entre ceux qui ont participé à la guerre de libération et ceux qui ont collaboré avec la France.

Malek, le Maire qui a rejoint la Révolution dès son jeune âge sans hésitation, voue une haine particulière à Belkadi, celui-ci ayant collaboré avec les français pendant un moment de la guerre.

Ainsi la Révolution n'était pas finie pour Malek et pour beaucoup d'autres, tant que les gens du village vivent dans la misère, sous l'influence des mythes et dans l'ignorance. Il s'agit peut-être pour eux d'atteindre le progrès et l'universel, à l'image attrayante des français.

On peut dire en fin de parcours, que la littérature algérienne de langue arabe, dont les deux romans analysés, sont un échantillon représentatif, obéit-elle aussi au sentiment d'attraction - répulsion envers la France. Cette représentation à caractère double sera constamment mise en avant dans les écrits de langue arabe et codifie les rapports entre les éléments du groupe social.

Mais ce qui est paradoxal dans la production intellectuelle arabophone, c'est que la littérature romanesque a essayé, malgré tout, de préserver cette approche nuancée du particulier et de l'universel, contrairement aux écrits idéologiques dominants qui rejettent l'universel au nom du particulier. La nuance est absente dans ce type d'écriture qui est quasi - institutionnalisée. Et là c'est une toute autre question.

Notes:

(*) Publié (en langue française) dans les Annales de l’Université de Mostaganem, N°1, Juin 2000.

[1] AFFERGAN ( Francis) : Exotisme et Altérité, P.U.F, Paris, P : 62.

[2] Idem, P :

[3] OUETTAR (Tahar) : L’As, traduit par Bouzid Kouza, Editions Messidor, Temps actuels, Paris, 1983, P : 22.

[4] Idem, P : 22.

[5] Idem, P : 42.

[6] Idem, P : 42.

[7] Idem, P : 37.

[8] Idem, P : 38.

[9] Idem, P : 38.

[10] Idem, P : 38.

[11] Idem, P : 38

[12] idem, Pp : 38 – 39.

[13] Idem, P : 41.

[14] Idem, P : 83.

[15] AFFERGAN, Op-cité, P : 115.

[16] OUETTAR, Op-cité, P : 42.

[17] Idem, P : 35.

[18] Idem, Pp : 33 – 34.

[19] Idem, P : 56.

[20] Idem, Pp : 156 – 162.

[21] Idem, P : 192 – 196.

[22] BENHADOUGA (Abdelhamid) : Le vent du Sud, traduit par Marcel Bois, Editions de la S.N.E.D, Alger, 3eme édition, 1978, P : 12.

[23] Idem, P : 54.

[24] Idem, P : 71.

[25] Idem, Pp : 120, 159 et 185.

[26] Idem, P : 12.

[27] Idem, P : 34.

[28] Idem, P : 20.

[29] Idem, P : 35.

[30] Idem, Pp : 18 –19 et 33.