Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

L'anthropologie n'a jamais pu accéder à la moindre légitimité depuis la fin de la colonisation. Il est vrai qu'elle s'est fourvoyée avec l'ordre colonial lui servant d'éclaireur pour pénétrer le monde indigène. Mais peut–on lui en faire reproche ? Certes on ne peut ignorer la collusion du regard avec le pouvoir mais ce regard aussi méprisant soit-il est le regard de l'autre et c'est   à ce titre qu'il nous intéresse. Il y a toujours un ethnocentrisme dans la façon de découvrir, de percevoir et de désigner l'autre. Cet ethnocentrisme est d'autant plus fort qu'il est l'œuvre d'une civilisation dominante que le sentiment de puissance aveugle sur les qualités des autres.

Si l'anthropologie à ses débuts d'abord, s'est intéressée à ce qui est lointain, primitif et exotique c'est parce que ses promoteurs, confortés dans cet ethnocentrisme, ont cru trouver dans les communautés qu'ils étudiaient une sorte d'enfance de leur société d'origine.

En vérité, la complexité des institutions qu'ils ont eu à décrire et à analyser était pleine d'enseignements pour la croissance des sociétés occidentales elles-mêmes. L'aventure anthropologique n'est certes pas sans risques (le point de vue ethnocentriste est ébranlé) mais elle n'est pas sans mérite non plus puisqu'elle permet de reporter le regard sur soi même avec beaucoup moins de narcissisme et plus de lucidité historique.

La connaissance accumulée sur les peuples lointains peut donc servir à étudier la sienne, elle permet d'ouvrir des perspectives nouvelles que ne manquent pas d'exploiter les nouveaux courants de l'anthropologie. Le champ de l'anthropologie classique se rétrécissant de plus en plus (civilisation oblige), la question : qui est l'autre ? reste toujours aussi pertinente à poser à sa propre société et d'abord à ceux qui, d'une manière ou d'une autre, étalent leur différence. La tache de l'anthropologie serait donc de faire le deuil de l'exotisme et de cultiver le "sens des autres" au sens où l'entend M. Augé, c'est à dire interroger les mécanismes sociaux qui produisent dans chaque société (y compris les plus modernes) de l'identité et de l'altérité.

Objet exotique durant un temps, pouvons-nous réellement devenir sujet de l'anthropologie ? et à quel prix ? que faire de l'héritage accumulé ? Faut-il livrer à l'autodafé les œuvres impies ou bien peut on tirer des leçons et une méthode de toutes les investigations réalisées jusqu'ici en se disant après tout qu'on ne peut poser aujourd'hui les mêmes questions que se posaient nos précurseurs ?

Au-delà de l'anathème facile et de l'insulte paresseuse, il faut bien avouer que des œuvres monumentales ont pendant longtemps éclairé des générations d'étudiants : J.Servier, G Tillion, E Masgueray, E. Laoust,            P. Bourdieu, J. Berque et d'autres encore sont les repères incontournables d'une connaissance produite sur le terrain à un moment où les institutions observées étaient en pleine mutation. Personne ne peut nier que J. Servier a, par ses travaux, trouvé des prolongements universels à la civilisation paysanne du Maghreb (les portes de l'année) ni que G. Tillion ait pu dévoiler ce qu'il y a de plus permanent dans la structure familiale et tribale, à savoir l'endogamie (le harem et les cousins) ni enfin que Bourdieu ait pu éclairer les mécanismes de la violence symbolique à travers la question de l'honneur (esquisse d'une théorie de la pratique). On peut toujours rétorquer qu'il s'agit d'observateurs étrangers mais on sait toujours quelle perfidie cache cette désignation. C'est bien par cette accusation assassine que nos intellectuels ont été livrés à la vindicte populaire. Pour dire que les frontières ne sont plus ce qu'elles étaient, il faut bien admettre que l'étranger est tout  proche et qu'il suffit d'abandonner le point de vue narcissique pour le découvrir.

L'envers de l'ethnocentrisme, c'est bien le narcissisme et le contentement de soi que W.Bouzar assimile au stade du miroir. Il est connu que l'enfance a besoin du miroir pour pouvoir affronter le monde extérieur, le monde réel. C'est cette étape qu'il nous faut franchir : se regarder dans le regard de l'autre. Certes quand l'autre est le colonisateur (aujourd'hui l'occident) cette entreprise est douloureuse et parfois négatrice de sa propre identité mais c'est dans cette confrontation que se construit une identité enracinée dans le présent. Une grande partie de la littérature Algérienne d'expression Francophone traduit ce combat déchirant.

Revenons à notre question première : que faire de l'héritage ? Comment l'investir dans une approche nouvelle ? Comment passer du statut d'objet à celui de sujet ? Il faut d'abord souligner que, malgré un usage  facile du mot, l'anthropologie n'est pas enseignée à l'université et ne l'a probablement jamais été de façon systématique même en des temps plus permissifs (mis à part un certificat d'ethnologie, en option, dans l'ex- licence es-lettres et sciences), il est donc grand temps de concevoir un enseignement digne de cette discipline qui puisse livrer le capital de connaissance accumulé à l'échelle universelle et développer une perspective critique à l'égard des travaux de recherche réalisés en Algérie. Il n'est plus possible de cantonner dans les instituts de culture populaire ( si tant est qu'elle y existe) comme s'il s'agissait d'un vestige aussi archaïque que l'objet qu'elle prétend étudier. L'intérêt de l'anthropologie, c'est qu'elle se distingue par son objet et sa méthode de la sociologie sans s'en séparer totalement. L'anthropologie peut nous aider à construire le nouveau paradigme qui permettra l'approche de situations particulières et spécifiques qui ont donné lieu à tant de discours sur l'authenticité. A l'évidence, la sociologie y a échoué. Elle a tant abusé des schémas classificatoires et des catégories duelles (tradition / modernité, développé / sous-développé, rural / urbain, prolétariat / bourgeoisie…) qu'elle a fini par reproduire le regard du centre sur la périphérie. Il est temps là aussi de pratiquer le doute à l'égard d'une sociologie qui ne regarde nos sociétés que comme des reliques du passé. Il est possible à travers une perspective socio-anthropologique d'exercer un double regard qui reconstitue l'unité de l'objet étudié et qui met en relief aussi bien les déterminations matérielles que les systèmes symboliques.

Il faut pratiquer à l'égard de notre propre monde de vertus de l'anthropologie observer, décrire, interpréter et comprendre les faits et les institutions avec suffisamment de distance et de familiarité pour rendre compte du processus de fabrication de l'altérité qui est au fondement même de l'affirmation de l'identité. C'est par ses pratiques, ses discours, ses valeurs qu'un groupe social, une élite, une ethnie, une corporation, un quartier ou même une équipe de football définit ses rapports avec les autres et produit une culture à l'identifier.

L'état de crise dans lequel se trouve notre société a le mérite de rendre plus aiguës les questions liées a l'identité. Ainsi, nous avons connu durant cette décennie «un emballement des processus générateurs d'altérité ». Faussement ancrés dans le repère identitaire de guerre de libération nationale, nous nous sommes mis très rapidement à produire les figures de l'autre : islamiste, communiste, démocrate, athée, intellectuel, ouvrier, femme…autant d'étiquettes destinées à cibler l'ennemi en même temps qu'a tracer le cercle de sa propre appartenance. Cette logique de différenciation n'est pas l'œuvre du diable (la main de l'étranger), elle est le résultat d'un changement dans les conditions d'existence et d'une longue maturation des structures d'appartenance.

De la famille, au clan, au village et à la zaouïa locale, les modes de socialisation et d'intégration sont autrement différents que ceux exigés par la ville, le quartier, l'école, l'entreprise. Ce passage qui tient pour nous en un temps très court (à peine un demi-siècle) ne doit pas nous empêcher d'observer avec minutie ce qui reste permanent (il ne s'agit pas ici des fameuses constantes à consonance idéologique). Après tout le message principal de l'anthropologie n'est-il pas de dire que sur un fonds commun, il y a des traits qui nous font ressembler au reste de l'humanité et d'autres qui nous en distinguent.

L'objet privilégié de l'anthropologie en Algérie se situe dans cet ensemble de questions. Face aux tentatives unificatrices de la civilisation universelle, il s'agit de mettre en relief, les réponses spécifiques élaborées par notre société. La sociologie a cru trouver un sens à ces questions dans une qualification hâtive (développement, évolution, progrès, modernité,…) qui apparaît aujourd'hui désuète. En partant à la recherche « des procédures de construction de sens » l'anthropologie réhabiliterait du même coup le rôle que jouent les individus et les groupes dans la construction des rapports sociaux et ruinerait ainsi l'idée que le sens est transcendant (extérieur) à ces derniers.

 

Le séminaire pourrait comporter trois parties.

 

* Une première partie qui s'articulerait autour de quatre points

  • Histoire de l'anthropologie
  • Les courants classiques de l'anthropologie
  • Les nouveaux courants de l'anthropologie
  • Problèmes de méthode

 

* Une deuxième partie porterait sur le bilan critique des travaux d'anthropologie en Algérie (Maghreb) liés à la période coloniale.

  • Travaux sur la parenté agnatique et le mariage
  • Travaux sur les traditions et les croyances populaires (les saints, la magie…)
  • Travaux sur les structures du pouvoir.

 

*Une troisième partie exposerait des travaux actuels portant sur quatre champs qui paraissent importants :

 

1- La parenté : objet privilégié de l'anthropologie classique, la parenté reste le lieu premier de l'appartenance. Certes le lien du sang n'est plus le fondement du lien social et de l'organisation communautaire mais il est intéressant de s'interroger sur l'utilité du lien de parenté aujourd'hui et en particulier sur les circonstances dans lesquelles la parenté est réactivée. En quoi la solidarité qu'elle offre en modèle fait-elle contrepoids aux nouvelles conditions de vie  modernes ?

2- La ville : sans aller jusqu'à dire qu'il n'y plus de paysans, il est indéniable que la société rurale s'est rapidement et massivement urbanisée, soit en s'installant en ville, soit en adoptant le mode de vie urbain. La question à poser est de savoir si la ville réussit à faire coexister des modes de vie différents dans un territoire destiné par définition à être anonyme alors que toute la culture d'origine des populations nouvellement installées reste communautaire.

3- Identité nationale, identité locale : les nouveaux repères de l'identité collective (essentiellement la guerre de libération) n'ont pas totalement effacé les marquages de type local (clan, arch, région…). Les occasions de manifester son appartenance locale ou technique ne manquent pas (activités politiques, culturelles, sportives…). Il faut se demander si l'identité nationale en formation se nourrit d'une citoyenneté réelle ou bien si elle repose sur des adhésions portant encore la marque du particulier (local).

4- Le champ religieux : tout le monde est d'accord pour dire que le système des croyances est en crise. Dieu ne reconnaît plus ses saints et les nouvelles générations sont plus sensibles aux chants des sirènes. Il est évident que le mode de transmission du savoir religieux est en cause. Le mode de légitimation aussi, puisqu'il ne suffit plus de faire valoir une ascendance chérifienne, encore faut-il utiliser la médiation politique pour prétendre régner sur les âmes. Pour comprendre  qu'il s'agit là de nouveaux systèmes symboliques qui se mettent en place. Il faut poser aux pratiques religieuses la question des conditions de socialisation des nouveaux convertis (l'école, la ville) et des attentes que génère une émancipation à l'égard des anciennes structures d'appartenance.