Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Les deux textes ci-après sont issus d’une série de travaux qui ont eu pour objet la haute société française[1]. Nous avons essayé de mettre en œuvre une approche anthropologique sans dédaigner pour autant les apports d’éléments documentaires, de nature statistique ou autre. Mais, par rapport au thème du colloque “ Quel avenir pour l’anthropologie ”, il nous semble que la contribution de ces textes tient dans la notion d’ethnocentrisme par laquelle Adel Faouzi introduisait son texte d’orientation.

Nous avons en effet ressenti dès les premiers entretiens et les premières observations sur le “ terrain ”, c’est-à-dire ici dans les cocktails, les chasses à courre, les dîners, les grandes réunions hippiques, et en général toutes les manifestations mondaines auxquelles nous avons pu participer, le décalage profond entre notre habitus, nos dispositions et nos représentations, et le milieu dans lequel nous avions choisi d’enquêter. Ce décalage était au principe d’attitudes ethnocentriques contre lesquelles nous avons dû  nous défendre. Appartenant aux couches moyennes intellectuelles, issus de familles modestes et provinciales, nous étions en situation très décalée par rapport à notre objet, et dans une position dominée. Nous avons pu nous rendre compte que cette structure de la relation, inversée par rapport à la situation d’enquête, ou de travail sur le terrain qui est en général plutôt en faveur du chercheur, ne conduisait pas, au contraire, à résorber la posture ethnocentrique.

Celle-ci est d’autant plus aisément adoptée que le milieu professionnel lui-même, en raison de l’origine sociale des agents qui le composent, incite le chercheur à aller dans ce sens. L’ironie, la dérision, l’incompréhension sont facilement générés par une position dominée dans l’enquête et par les réactions de défense qu’elle suscite. Une pratique comme le baisemain, un accent spécifiquement mondain, un souci constant de la présentation de soi, des activités étranges comme la chasse à courre, toutes ces bizarreries du comportement conduisent facilement à des erreurs d’appréciation et d’analyse à partir d’une attitude ethnocentrique qui apparaît dans cette situation comme essentiellement défensive. Les mondanités, par exemple, peuvent être assez spontanément estimées représenter le passe-temps futile des personnes disposant d’un abondant temps libre. Une attitude plus respectueuse des agents et plus à l’écoute de leurs motivations permet de se rendre compte que ces futilités mondaines sont en fait un travail social dont l’objectif est l’accumulation et la transmission d’une richesse essentielle des membres du groupe, à savoir le capital social, le système des relations qui décuple les pouvoirs de chaque membre en les collectivisant.

Nous avons donc dû être d’une extrême attention au moment de la rédaction pour éviter le retour du refoulé, en l’occurrence le retour des attitudes ethnocentriques et des jugements hâtifs auxquels elles conduisent. Nous espérons que les textes proposés seront de bons exemples, au-delà de leur contenu factuel, de ce travail sur l’écriture qui s’est efforcé de ménager toujours la distanciation qui, à notre sens, permet seule de parler d’un groupe lointain sans tomber dans les travers de l’ethnocentrisme soulignés par Adel Faouzi.

NOTES

[1]. Pour de plus amples développements et les références des travaux déjà publiés sur le sujet, voir notre ouvrage, ٍٍSociologie de la bourgeoisie, Paris, La Découverte, Repères, 2000.