Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Lorsque Faouzi a accepté de prendre en charge l’organisation de ce colloque, c’est parce qu’il était persuadé que la réflexion était arrivée à maturation et qu’il était temps de faire une pause pour mieux redémarrer afin d’enrichir le maigre savoir accumulé dans le domaine de l’anthropologie dans notre pays et lui donner du sens.

Trop occupée et préoccupée par son état de santé, je pensais qu’il n’avait pas eu assez de force pour préparer sa communication. Mais s’inquiétant d’avantage de l’engagement qu’il avait pris vis à vis de ses collègues, il avait eu assez d’énergie pour faire l’ébauche d’une intervention.

Faouzi, malheureusement n’est pas au rendez-vous de ce colloque.

Je vous présenterai l’essentiel des notes qui constituent l’esquisse de sa communication. Et je voudrais simplement à sa mémoire, vous mettre au courant de la réflexion ou des interrogations sur lesquelles il s’est éteint.

Il s’est éteint sans avoir eu toutes les réponses à ses questions. Donc je reprends tout simplement ce qu’il a écrit : ses notes de travail, l’ébauche du plan qu’il avait tracé pour étudier le personnage de Amor Nezzal.

Résumé de sa communication :

Je voudrai souligner à travers un cas précis que l’anthropologie coloniale et post-coloniale a raté un objet qui aurait pu être une clef dans la connaissance d’une frange des intellectuels Algériens. Certes la figure du lettré arabe est restée dominante parce qu’elle correspondait à l’idée qu’on pouvait se faire de la résistance culturelle, mais il y avait une autre figure qui se situait à l’intérieur de la culture dominante et qui a joué le rôle d’intermédiaire pour bon nombre d’anthropologues Français.

Je vais tenter d’étoffer cette hypothèse par l’activité proprement scientifique de l’intéressé mais aussi et en raison de ma proximité avec son milieu familial, par des informations, liées à son itinéraire personnel.

ADEL Faouzi

Quelques notes …

Amor Nezzal, le porteur d’eau.

En épousant Khedidja Nezzal, je ne pensais pas entrer dans un clan dont Amor faisait partie. Je n’aurai jamais soupçonné son existence si ce n’était les travaux de mon épouse sur les Beni Frah (les généalogies sont dans ce cas, un formidable instrument de connaissance) dans le cadre de sa thèse ou dans le cadre de ses recherches sur le village qui continuent toujours.

L’une des excitations les plus stimulantes à mon intérêt, c’est le silence volontaire que développait son entourage à l’égard de ce personnage célèbre mais néanmoins méconnu dans sa propre société.

Ce silence était également partagé (les femmes n’étaient pas plus prolixes) ; ce qui excitait davantage ma curiosité et me donnait assez de courage pour harceler ceux de sa génération qui l’ont approché le plus. Ceux de la génération des petits-neveux et nièces cultivaient une ignorance incompréhensible à son égard.

Amor Nezzal, le porteur d’eau

 - Les Nezzal, la fraction lettrée des Ah Bouzegane, composante des Ah Frah (des Aurès).

- Porteurs de Coran et porteurs du savoir colonial moderne.

- Structure familiale et tribale, obstacle à la connaissance moderne.

- Processus d’individuation et processus d’individualisation.

- Une vision utilitaire du savoir moderne.

Nezzal Amor :

- Un père déjà diplômé (CEP 1872)

- Le  « mazouzi » de la famille

- L’aide du frère cadet

- L’envie irrésistible de s’en sortir par les études

- Conviction que la société dans laquelle il vivait était déchue.

- Pas d’intérêt pour la politique ou pour la question nationaliste.

- Une grande volonté d’intégration à la France.

- Profil d’intellectuel particulier dont le modèle est peut-être Mammeri.

- Une intelligentsia Francophone qui veut l’assimilation et qui ne se reconnaît pas dans la culture traditionnelle ou même arabo-islamique.

- Ces intellectuels pensent que le peuple dont ils sont originaires est un peuple déchu.

- « Analphabètes bilingues ».

- Anthropologues séduits par leur objet (Jean Servier, J. Berque, Masqueray…) et anthropologues indigènes sceptiques sur les valeurs de leur civilisation (Nezzal, Mammeri…)

- Intégrer, assimiler, tels sont les leitmotiv de nos intellectuels du début du siècle.

- Il n’y a aucun lien direct entre le développement d’une pensée politique nationaliste et la trajectoire typique des intellectuels comme A. Nezzal.

- Combien d’anthropologues ou de chercheurs se sont intéressés aux Ah Frah (Masqueray, Mathéa Gaudry, Basset, …). Comme informateurs, nous pouvons citer les Nezzal eux-mêmes.

- Fanny Colonna est persuadée qu’avec Belkacem se termine une ère religieuse des Aurès qui était fondée sur les saints locaux, montagnards, alors que par la suite se profile un espace religieux nouveau fondé par des lettrés qui voyagent et qui font de la ville (M’dina) l’un des lieux de leur formation et intégration.

- Selon H., (tante de Khedidja) les ennuis de santé de Amor datent de son emprisonnement en Allemagne où une bombe a éclaté tout prêt de lui, emportant la tête de son ami et provoquant une sorte d’éclatement dans sa tête l’obligeant souvent à supporter des maux insupportables.

- H. affirme que ses problèmes de santé n’ont rien à voir avec le fait de prendre de l’alcool.

- Sa parenté, sa communauté se sont braquées sur la question de l’alcoolisme.

- Celui qui demande beaucoup le ‘ilm risque de perdre la raison.

- La position de Amor vis à vis de sa communauté, si elle est moqueuse, n’en est pas moins respectueuse. C’est ce qui explique tout son investissement dans le travail de Basset. Mais il est persuadé que la modernité est d’un seul côté et qu’il ne faut plus regarder nos sociétés que comme des sociétés déchues.

- Statut ambigu de proche et d’étranger à sa communauté. Par ses comportements, il était regardé comme tel.

PLAN GENERAL (de son intervention ou simple ébauche)

 - Introduction

- Les conditions sociales et familiales de l’émergence d’une vocation

- Un surinvestissement professionnel

- Les rapports avec le pays d’origine

- Modes de vie radicalement différents entre l’enquêteur et la population d’enquête

- Etranger à sa propre communauté

- Les représentations des membres de la communauté à l’égard de leur a’lem (savant)

- Le microcosme des langues orientales : le parler des Ah Frah en laboratoire.

- Oeuvre de Basset ou de Amor Nezzal ?

- Amor Nezzal : anthropologue de sa propre société ou bien informateur de Basset et d’autres encore ? (Th. Rivière… ?)

- Une compétence reconnue par ses pairs et appréciée par des prix et des diplômes.

- Une activité fébrile hors langues orientales : animateur de la chaîne berbère et à un moment donné interprète chez le secrétariat de Daladier.(Ministère de la guerre)

- Début de la déchéance en 1949 : maladie organique ou maladie mentale ?

- Les raisons d’une déchéance (maladie mais aussi perte d’emploi                 et reniement des autres…)

- L’invincibilité des porteurs du Kitab face à la volonté d’assimilation des intellectuels francophones.

- Peuple déchu mais élite sans assise sociale.

- Anthropologues, informateurs ou médiateurs d’un savoir inaccessible aux européens.

- Est-il juste d’ignorer un savoir produit et de le condamner sous prétexte qu’il est destiné aux autres et produits dans des conditions morales inacceptables ?

Parmi certaines archives familiales, j’avais retrouvé une correspondance de Mathéa Gaudry[1] adressée aux grands-parents les remerciant de leur aide. Donc très tôt, j’ai compris que notre village avait fait l’objet de curiosité.

J’ignorais tout ou presque tout de Amor Nezzal, presque tout parce qu’à partir de 1965, c’était le « grand-oncle lettré, sans famille, qui habitait l’hôtel », qui nous rendait visite. Je me rendais bien compte que ses visites qui nous ravissaient, nous les enfants, n’enchantaient pas beaucoup les adultes. Surtout les hommes, les femmes étaient plus respectueuses ou peut-être seulement indulgentes.

C’est le défunt Mammeri qui m’a parlée de Amor Nezzal comme d’un personnage exceptionnel, très intelligent qui a malheureusement mal fini sa carrière. C’est également lui qui a évoqué et souligné l’importance du travail effectué aux côtés de Basset[2], que personne dans notre entourage familial n’évoquait (un exemplaire de l’ouvrage de Mathéa Gaudry se trouvait dans la bibliothèque familiale, mais aucune trace du corpus du parler des Ah Frah de Basset !).

Il ne m’a pas été facile de fouiner dans le cercle familial, parce que contre toute attente, il n’avait laissé aucun écrit, en Algérie (documents de travail, correspondances, notes, livres…), mais aussi parce que c’était un
sujet tabou d’autant que l’oncle Amor était considéré par les siens que comme marginal, « malade à cause du ‘ilm » et « porté sur la boisson »... Je crois qu’en définitive, l’oncle Amor était devenu « l’étranger »…

Comme mes recherches n’avançaient pas beaucoup, et que je piétinais, depuis peu Faouzi, avait décidé de harceler ma famille, il s’était donné comme objectifs de lever le voile sur des zones d’ombre de la vie de l’oncle Amor             et peut-être aussi amener les siens à lui accorder une reconnaissance et une forme de respect.

Malheureusement, des enquêtes prévues et programmées, à Paris, sur les lieux de travail et sur la trace d’une compagne et peut-être d’un enfant qu’il aurait eus, et à Aïn Zaatout, n’ont pu être menées. Faouzi était persuadé qu’elles auraient pu nous éclairer davantage sur sa vie obscure.

Donc pour reconstituer son itinéraire, outre les conversations que j’ai eues avec des tantes et oncles, j’ai collecté des données se trouvant dans son dossier personnel à l’Ecole National des Langues Orientales (INALCO*). De son côté, Faouzi a harcelé ces oncles et ces tantes pour mieux cerner le personnage. A Annaba, en août, il a fait un dernier entretien, à un neveu de Amor, qui a vécu à Dunkerque de 1949 à 1955. Celui-ci rendait visite, à son oncle qui lui déconseillait toujours de rester à Paris, « ville de perdition !… ».

Faouzi se proposait de mener un travail d’enquête à Paris puisqu’Amor Nezzal a passé une bonne partie de sa vie en France. Il était question aussi que je reprenne de mon côté le travail d’investigation à Aïn Zaatout.

Qui est ce personnage de Amor Nezzal ?

Amor Nezzal[3] est né le 19 Octobre 1909, à Aïn Zaatout, et il est mort le 06 mai 1973, dans un hôtel de la ville de Constantine, où il résidait depuis 1963 et où il est enterré aujourd’hui.

Le père de Amor a fait trois mariages. De ces mariages naissent une quinzaine d’enfants ; ce père, titulaire d’un CEP (1882 ?), développe des stratégies à l’égard de l’instruction des garçons : tandis qu’un frère est destiné au travail de la terre, les autres sont scolarisés. Seul, Amor que l’on dit très doué, poursuit des études à l’école française, tandis que Mohamed, l’aîné étudie auprès de Ben Badis, à Constantine et Saïd qui fait des études coraniques. Tous deux exercent des activités commerciales, l’un est
boutiquier-tailleur dans la dechra et l’autre négociant, à l’extérieur. Les filles (9 dont 4 sont de la même mère), sont données en mariage dans le village.

Amor est encouragé (surtout financièrement) par son père et ses frères pour faire des études de médecine. Mais pour des raisons qui restent obscures, il est détourné de ce projet :

Diplômé des médersas (magistrature musulmane), à Constantine, puis diplômé supérieur de langue arabe de l’université d’Alger. A Paris, il est licencié de langue vivante (arabe) de l’université de Paris.

A l’Ecole Nationale des Langues Orientales, inscrit comme auditeur libre à partir de 1932-33, il passe l’examen spécial d’admission en juin 1933 et juin 34, et devient diplômé de berbère et d’arabe de l’école.

Il est auxiliaire-interprète au Bureau Central de Recrutement du Ministère de la Guerre de février 1937 à mars 1940.

Il est répétiteur au collège de Pontoise en 1940.

Il travaille comme expert-traducteur de 1946 à 1956.

Il est traducteur-speaker à la Radio-diffusion française de 1945 à 1951.

Il est répétiteur à l’Ecole Nationale des Langues Orientales Vivantes, de1940 à 1951.

Il est Professeur d’Arabe au Collège Moderne et Classique de Batna, de 1951 à 1952 et du Lycée El Hourrya de Constantine à partir de 1963 ( ?).

A partir de 1951, Amor Nezzal a commencé à avoir des ennuis de santé (il a effectué des séjours dans des hôpitaux psychiatriques en France et en Algérie).

A l’Ecole Nationale des Langues Orientales, Amor Nezzal a collaboré avec Basset sur un travail d’ethno-linguistique du parler des Ah Frah, sa communauté où il faisait de longs séjours, selon un de mes enquêtés : « il se mêlait aux assemblées des anciens qu’il observait et qu’il questionnait longuement sur tout… ». Ses sources d’informations, c’était également les membres de sa famille, où il était semble-t-il reçu comme un « étranger », dans tghorfat n’ediaf*, à l’abri des regards des jeunes femmes. « Méticuleux, obsédé par la propreté, il était servi dans sa propre vaisselle qu’il rapportait avec lui ». Des tentatives pour le marier et le retenir dans sa communauté ont été tentées par ses sœurs surtout, mais sans succès.

Dans ses investigations, Faouzi a émis l’hypothèse que Amor Nezzal avait eu une relation avec une française qui l’aurait quitté, ce qui expliquerait comme l’écrit Fanny Colonna cette « cassure décisive dans cette vie d’exilé volontaire et heureux, de célibataire doré »[4]. D’autres explications ont été fournies par nos informateurs : blessé durant la seconde guerre ; dépression ; boisson…ou tout simplement « trop de ‘ilm » car « cela mène forcément à la folie ! »…

Pourquoi l’intérêt de Faouzi pour Amor Nezzal ? Parce qu’il y a un questionnement anthropologique important sur le fonctionnement de l’anthropologie maghrébine (en Algérie) qui a fonctionné avec des informateurs locaux auquel Faouzi voulait apporter quelques éléments de réponses à travers l’itinéraire de ce personnage.

Un des aspects de la vie de ce personnage dont il aurait voulu lever le voile c’est aussi sa collaboration avec Basset, avec la production du corpus (le plus important pour ce qui est de l’Aurès, ) sur le parler des Ah Frah. Ces textes entièrement recueillis par lui et lui seul représentent un des rares documents ethnographiques réalisés par un « anthropologue indigène », qui se donne pour tâche d’observer sa propre communauté, « avec un mélange de distance et d’intense intérêt »[5], et qui est « persuadé que la modernité est d’un seul côté et qu’il ne faut plus regarder nos sociétés que comme des sociétés déchues ».

Tout n’a pas été dit sur ce personnage, sur sa collaboration avec Basset (qui reste obscure), comme restent encore obscure sa vie privée et ses relations avec sa famille.

Faouzi s’est donné pour tâche, je suis tentée de dire pour devoir de lever le voile sur la vie de cet intellectuel.

Il n’en a pas eu le temps. Tout au plus quelques pistes de recherche intéressantes à reprendre.

NOTES

[1]. Gaudry, Mathéa. - La femme chaouia de l’Aurès.- Paris, Geuthner, 1929.

[2]. Basset, André. - Textes berbères de l’Aurès. Parler des Ath Frah.- Paris, Adrien-Maisonneuve, 1961.

* Ecole Nationale des Langues Orientales.

[3]. Dans ses recherches sur l’Aurès, Fanny Colonna a le mérite d’avoir porté un intérêt à Amor Nezzal. Le résultat de ses  investigations se trouve dans son remarquable ouvrage où elle retrace un portrait attachant et l’itinéraire personnel et familial de ce personnage, in Les versets de l’invincibilité. Permanence et changements religieux dans l’Algérie contemporaine, Presses de sciences po, 1995.

* La pièce des invités.

[4]. Les versets de l’invincibilité.- Op.cité.- p.276.

[5]. Les versets de l’invincibilité.- Op.cité.- p.276.