Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Introduction 

Avant d’aborder le vif de mon exposé, je voudrais avancer une observation : nous nous arrêtons rarement pour réfléchir et décrire nous-mêmes nos propres us, si communs soient-ils et qui font notre vie de tous les jours, et ce parce que nous avons tendance à croire, par erreur, que ces us qui fond notre identité culturelle et qui nous entourent au jour le jour, sont immuables. Or, quand nous –y pensons objectivement, nous nous rendons compte que ces us (notre parler, habitudes, traditions, etc.) changent très lentement mais très sûrement. Je pense que nous  n’avons pas forcément à attendre la différence des générations, voire le passage des siècles pour essayer de le faire, car alors nous en serions déjà partiellement incapable à cause des décalages même de nos visions du monde respectives. C’est donc parce que nous croyons que ces us sont toujours là, omniprésents et immuables, que nous ne voyons pas le besoin ni l’urgence de les identifier, les décrire, les photographier ou les filmer dans le propre objectif d’en faire un potentiel objet de la recherche anthropologique.

Mon exposé,  qui s’intitule Approche d’anthropologie historique : Cas des pays du Maghreb et des Iles Canaries préhispaniques, se présente principalement sous forme de deux parties  complémentaires. Une partie proprement théorique ou je présente quelques données générales sur la question de l’anthropologie historique au Maroc, et qui sont à mon avis aussi valable pour l’Algérie par le fait même qu’elles sont générales ; alors que dans une deuxième partie pratique qui s’articule sur la première, j’étudie le cas concret de certaines données d’anthropologie historique communes aux Canaries préhispaniques d’une part, et à l’Algérie et au Maroc, d’autre part. Dans cette deuxième partie j’essaie tout particulièrement de toucher à diverses traditions communes dans l’histoire de ces points géographiques. L’un de nos principaux objectifs est d’ordre méthodologique, puisqu’il s’agira de voir dans quelle mesure la recherche anthropologique maghrébine peut profiter de celle qui porte sur les Canaries préhispaniques et vice versa. 

I. Réflexions générales sur l’anthropologie historique au Maghreb (cas de l’Algérie et du Maroc) :

Nous observons tout d’abord  que la rareté des recherches locales en anthropologie historique en particulier et en anthropologie en général au Maroc et en  Algérie est amplement consacrée par l’absence de départements de cette spécialité dans nos universités. Les recherches éparses menées à ce propos par quelques aventuriers de nos universités, notamment dans les CNRS, semblent être timides pour deux raisons principales : la première, c’est que la recherche anthropologique est officiellement absente -ou presque- au sein de nos Facultés. Ces institutions de l’enseignement supérieur devraient théoriquement offrir à ce propos un cadre idéal, non seulement parce qu’elles sont censées abriter des groupes de recherches pour enseignants chercheurs qui se spécialiseraient  en cette matière, mais aussi et surtout pour des Départements d’Anthropologie –comme nous en avons en Histoire, Sociologie, Langue, etc., où s’épanouirait ce genre de recherche parmi notre jeunesse. Nous pouvons donc dire sans exagération que cette science de l’homme n’est pas de tradition dans nos recherches.

La raison qui est à l’origine de cette timidité des recherches en anthropologie historique au niveau local, c’est certainement le douteux prestige, un mauvais prestige dirais-je, dont  cette science fait l’objet jusqu'à nos jours. Nous avons de fortes raisons de croire que cette dernière situation de science anthropologique dans nos pays respectifs, l’Algérie et le Maroc, est le résultat des impressions que les recherches coloniales (françaises et espagnoles au Maroc) ont fini par lui donner, bannissant presque ainsi l’opportunité de s’adonner à ce genre de recherches, allant parfois jusqu’à mettre en doute aux yeux de certains sa scientificité.

La réalité est que les études coloniales dans le domaine de l’Anthropologie ou dans ceux qui s’en rapprochent se sont généralement, et pour la plupart, intéressées aux différentes manifestations et formes de nos cultures depuis la perspective de l’exotisme que celles-ci présentent par rapport  à la leur. Il  s’agira donc surtout d’une recherche –si on admet de considérer ces écrits comme tels- qui enquête sur la différence de l’autre par rapport à soi.

Arrivés à cette observation qui nous semble pertinente, il est légitime de nous poser deux questions principales et complémentaires touchant la méthodologie à adopter pour approcher les dits écrits :

  1. Vu cet aspect de l’exotisme qui caractérise nombre d’approches coloniales vis-à-vis de la question de notre anthropologie historique, le chercheur maghrébin dans ce domaine peut-il compter sur cet héritage, et seulement sur lui, pour reconstituer certains aspects de sa culture passée qui est, elle-même une partie non négligeable dans son identité ?
  2. Vu la rareté des sources d’information dans ce domaine, d’une part, et la soif des chercheurs locaux, d’autre part, doit-on adopter cet héritage dans nos investigations et références comme tel, ou mieux encore, doit-on l’adopter mais tout en prenant la délicate et combien difficile précaution de le soumettre à un filtre quelconque qui serait habilité à distinguer les informations objectives de celles qui relèveraient de quelque impressionnisme ou autre perspectivisme à détecter ?

Il est donc évident que l’une et l’autre question se résumeraient en disant tout simplement : Pourquoi ces écritures coloniales ? et pour qui étaient-elles destinées ?

Si la réponse à la première question est évidente, la deuxième nécessite un minimum d’éclaircissements, ceci n’étant pas notre principal objectif. Pour cette raison nous nous limiterons à mentionner que si une partie de cet héritage colonial –certes la moindre- peut être conçue comme étant le résultat d’une conviction de l’auteur qu’il s’agissait là d’informations peu communes, et donc dignes d’être gravés pour l’histoire, il est certes que pour règle générale ces recherches relevant aujourd’hui de notre propre science de l’anthropologie historique ont souvent été écrits sur demande et/ou pour répondre à un besoin urgent de l’occupant de mieux connaître les fondements culturels de la société à laquelle il a affaire. Il est ainsi aisé de voir que cet héritage qui nous revient non seulement de chercheurs relevant des pays qui nous ont effectivement occupés, en occurrence la France et l’Espagne, mais aussi de différents pays européens qui avaient des visées sur nos pays – était généralement, à l’origine bien sûr, une stratégie parmi d’autre ; soit pour mieux préparer l’occupation des dits pays, soit pour une gestion profitable pour ce qui est de la phase ultérieure.

Aujourd’hui, les chercheurs universitaires de nos pays dans le domaine des sciences de l’anthropologie sont vivement appelés à reconsidérer -dirais-je- cet héritage colonial. Cette reconsidération -qui ne sous-entend pas néces­sairement un rejet- aura pour objectif à notre sens d’essayer de réorienter les précieuses et objectives informations de cet héritage colonial afin de leur donner le rôle qui leur reviendrait dans la détermination des fondements de notre propre identité culturelle.

II. La question des données d’anthropologie historique communes au Maghreb et aux Iles Canaries préhispaniques :

Dans notre approche nous partons de l’hypothèse aujourd’hui amplement démontrée, et selon laquelle le peuplement autochtone des sept îles des Canaries antérieures à l’occupation espagnole au début du XVIème siècle n’est autre qu’une continuité du peuplement continental maghrébin. Autrement dit historiquement la culture amazigh qui embrassait les actuels pays de l’Afrique du Nord se prolongeait sur l’archipel canarien préhispanique. Dans son livre Tesoros del Museo Canario, Alfredo Ilerrera Piqué dit, je cite : “ En l’an 42 avant notre ère, le chef romain Suetonis Paulinus² lança une expédition contre les habitants de Canar ou Ganar qui était une terre qui s’étendait du bas de l’Atlas jusqu’aux territoires situés entre l’oued Dra et le fleuve Sénégal, dans la zone atlantique du Nord-Ouest africain. ” (p25). Les historiens anciens sont aussi unanimes sur le fait que, suite à une mutinerie des habitants autochtones de cette zone contre les chefs romains, Rome a envoyé un renfort pour punir les révoltés en les tuant et en embarquant leurs proches, hommes, femmes et enfants, vers les Iles Canaries après leur avoir coupé la langue. (voir carte de 1357 en annexe).

Si le français résident dans les Iles, connu sous le nom de Sabino Berthelot est considéré comme le précurseur de l’anthropologie et de l’ethnologie des Canaries préhispaniques avec son livre Ethnografia y nales de la Conquista de las Islas Canarias (1842), nombreux sont les chercheurs qui se sont intéressés à la question de la culture canarienne, que ce soit avant ou après Sabino Berthelot. Mais ce qui est important à souligner pour notre approche c’est que presque tous ces chercheurs sont étrangers à l’Archipel, d’où, une fois de plus, se pose le problème de perspectivisme que nous soulignons plus haut.

Ainsi voyons-nous que l’Espagnol Viera y Clavijo, Abreu Galindo, l’Italien Torriani, l’Anglais Georges Glas, le Français Verneau, l’Autrichien Domik Wlfel…et bien d’autres, tout en étant étrangers aux Iles, sont jusqu’à nos jours considérés comme des références incontournables en la matière. Plus important encore pour nous est de voir que chacun de ces canariologues et partisant de la filiation africaine des Iles Canaries et pour cela même il essaie d’expliquer, illustrer ou justifier des éléments de l’anthropologie canarienne (culture et langue, inclus toponymes porteurs de données culturelles) en se référant quand il peut ou quand il trouve à leurs homologues dans la côte marocaine d’en face et/ou en Algérie, tout particulièrement en Kabylie.

Vu que de nos jours il reste à peine quelques traces difficilement détectables de cette culture autochtone dans les Iles Canaries -la langue et la culture hispanique s’étant  substitué sur le terrain à l’amazigh dès l’aube du XVIème siècle- qui serviraient de point d’attache au chercheur anthropologue, nous posons les questions méthodologiques suivantes :

  • a- Que percevait un européen (espagnol, anglais, italien, français ou encore autrichien) de la culture amazigh préhistorique dans les Iles Canaries par dominance ? Par quel biais le percevait-il ? ; autrement dit, sa culture et surtout sa langue lui permettaient-elles de saisir convenablement et dans leur intégralité ces informations ? Autant dire tout de suite que chacun voit cette culture ainsi que son support, la langue, par le biais de la culture et de la langue propres. Pour cette raison nous pourrions dire très schématiquement qu’il y aurais autant de perceptions que de nationalités, puisqu’en fait chacun de ces étrangers ne décrit ou n’analyse que ce qu’il croit voir ou ce qu’il croit entendre. Par la même, il est du devoir du chercheur local dans ce domaine d’être en continuelle alerte afin de prévoir une marge de corruption et de subjectivité très souvent non intentionnées. Rappelons à ce propos l’idée très pertinente avancée par le sociolinguiste américain, Wiliam Labov, selon laquelle nous ne voyons du monde que ce que notre propre langue veut bien nous en montrer (Sociolinguistique, p…). Il faut entendre par là entre autre que la langue est forgée au rythme même de la culture, à la fois qu’elle lui sert de récipient, raison pour laquelle elle ne pourrait aucunement être exclue de la zone d’intérêt de l’anthropologie historique.
  • b- Étant donné que la langue et culture des Iles Canaries préhispaniques ne sont qu’une continuité logique de leurs homologues continentales, comme nous l’avancions en hypothèse, dans quelle mesure l’anthropologie historique continentale (en Algérie et au Maroc, par exemple) peut-elle s’enrichir et bénéficier des informations- Si corrompues soient-elles- que les canariologues nous ont documentées aussi bien dans le cadre des Canaries elles- mêmes que dans celui de la comparaison ébauchée par rapport au Continent ?

Avant d’essayer de répondre à cette dernière question, nous nous proposons un bref aperçu, et à simple titre illustratif, sur deux corpus d’anthropologie historique canarienne, l’un datant du XVIème siècle et l’autre, plus récent, de la fin du XIXème. Historia de las siete Islas de Canaria, œuvre écrite au XVIème par l’Espagnol Fray Abreu Galindo, décrit les Iles du point de vue linguistique et toponymique, les diverses traditions de leurs habitants : habitat, vie sociale, économie, culte. Sans prétendre être une vraie réflexion d’anthropologie historique, l’œuvre de Galindo est considérée comme une référence clé en la matière. Cette valeur est principalement due au fait quelle a vu le jour au moment même où les Iles connaissaient la transition ou le passage de la culture et langue amazighs à la culture et langue hispaniques. Galindo, qui confirme aussi la filiation africaine du peuplement des Iles, fait qu’il justifie par de nombreux exemples culturels, linguistiques et toponymiques, dit que “ à ce moment là les habitants avaient déjà perdu leur langue d’origine ne parlant que le castillan. ” (Historia, … …).

Le deuxième corpus, qui nous semble aujourd’hui incontournable pour toute personne s’intéressant aux Canaries du point de vue anthropologique, est un livre en deux tomes de l’autrichien Dominik W.lfel, Monumenta Lingua Canariae, publié d’abord en allemand à l’Université de la Laguna à l’Ile de Tenerife. Cette œuvre colossale a le mérite de réunir et de confronter pour la première fois un très grand nombre de données avancées par les canariologues précédents. W.lfel, qui présente ces informations par ordre thématique, joint également son point de vue critique en adoptant souvent une perspective comparative entre les diverses données canariennes d’une part, et entre celles-ci, et celles de leurs homologues continentales d’autre part. Bien que nous ayons dit que cette approche du chercheur autrichien reste un monument incontournable pour tout chercheur en cette matière et tout particulièrement au sujet de la lengua canaria, cela ne veut point dire que le connaisseur du terrain continental est habilité à y détecter des incorrections ou des surinterprétations.

Maintenant, revenons à la question que nous posons plus haut, à savoir si et comment la recherche d’anthropologie historique au Maghreb (Algérie et Maroc en particulier) pourrait bénéficier de ces recherches menées par les canariologues sur les Iles préhispanique ; et si tel est le cas comment cela peut-il se faire ?

A ce propos nous croyons qu’il faut avouer de prime abord que si le plus gros de l’héritage anthropologique colonial au sujet de l’Algérie et du Maroc ne date que du XIXème et de la première moitié du XXème  siècle, il se trouve, par contre que les premières informations sur le mode de vie des habitants autochtones de l’Archipel remontent à la fin du XVème siècle (Gaspar Fructuoso, Saudades de a Terra) et au début du XVIème (Abreu Galindo, Historia de las Siete Islas). Par ailleurs nous constatons que si de nos jours la recherche anthropologique dans nos pays respectifs reste encore très timide, la fin du franquisme a servi de tremplin pour l’investigation dans ce domaine au sein de l’Université de la Laguna et de Las Palmas, bien qu’il n’y ait jamais eu vraiment une rupture à ce niveau.

Compte tenue de la continuité culturelle que constituaient les Iles par rapport à l’Afrique du Nord jusqu’à l’aube du XVIème  siècle, nous nous inclinons à voir en les informations canariennes de Fructuoso et de Galindo, par exemple, un corpus qui serait parfaitement profitable pour documenter, et surtout pour mesurer l’enracinement de certains us actuels du Maroc et /ou de l’Algérie dans l’Histoire. Et dans le sens inverse, - bien que ce ne soit pas là le but de notre travail – la forte acculturation dont ont fait l’objet certains comportements sociaux aux Canaries dés l’aube du XVIéme siècle serait mesurable pour certains cas grâce à leurs homologues continentaux.

De nos jours encore, certains échantillons de la culture autochtone insulaire éclipsée par la culture hispanique sont encore visibles bien qu’épars dans l’Archipel, ayant survécu loin des milieux citadins. Dans ce même ordre d’idées, certains toponymes des Canaries actuelles, relèvent de la langue amazigh, également éclipsée par la langue espagnole et ayant leurs homologues linguistiques dans la côte atlantique d’en face, sont souvent autant de signes chargés d’histoire et de symbolisme culturel. C’est pourquoi nous avons toutes les raisons de considérer cette toponymie canarienne comme un ensemble de documents comateux qui attend le labeur du chercheur en anthropologie pour en redynamiser ou ressusciter la charge anthropologique.

Une autre approche anthropologique qui n’est pas des moindres est celle qui confronterait différents éléments supposés originaux dans la culture amzigh avec les contraintes du processus des foutouhat Islamyya en Afrique du Nord sous  Okba ben Nafi’a, d’une part, et celui de Conquista Cristiana aux Canaries au XVIéne siècle, d’autre part. Nous pensons qu’à ce niveau là l’anthropologue doit être suffisamment préparé pour distinguer dans chacun des deux cas cités les substrats culturels qui auraient survécus à ce tournant de l’histoire, de ceux qui auraient disparus parce que non tolérables par l’une ou l’autre religion. Parmi ces même substrats qui auraient survécu  à cette phase décisive dans l’histoire des peuples concernés, l’investigation anthropologique se doit aussi de distinguer les éléments qui, étant neutres pour l’Islam ou pour le Christianisme, ont cohabité normalement avec chacune de ces deux religions, de ceux qui se sont vus obligés de se soumettre au phénomène de l’adaptation à ces Cultes, opération nécessaire à leur adoption.

Aussi bien les formations anciennes sur les Canaries que les toutes récentes études d’anthropologie historique à ce même sujet (comme celle de Carmen Diaz Alayon, Tejera Gaspar, Maximiano Trapero Renata Springuer…) sont susceptibles, à notre avis, d’enrichir la recherche parallèle en Afrique du nord.

Voyons à titre d’illustration quelques résultats provisoires de la comparaison de données anthropologiques concrètes du Maroc actuel (région du sous et Draa) et des Iles Canaries préhispaniques.

 

Le travail féminin

Sous et Draa                                  Canaries préhispaniques

Contrairement à ce qu’on peut croire, et en plus des travaux domestiques féminins ordinaires, la femme exerce de nombreux autres travaux que la société moderne juge trop dure pour elle, ou tout au moins relevant de la responsabilité de l’homme (voir les exemples concrets ci-dessus).

 

L’alimentation en général

Sous et Draa                                  Canaries préhispaniques

 

Base de l’alimentation traditionnelle : orge (tumzen), viande (tifiyyi) et lait (aghu) de chèvre (aggad), fruits naturels tel que dattes (tiyni), figues ordinaires (tazart), figues de Barbaries (taknariyt), etc. Boisson : eau (amen).

Basc de l’alimentation traditionnelle : orge (tamosen), viande ( ?) et lait (aho) de chèvre (aha), fruits naturels tels que dattes (tamaran), figues (tasarte), etc.

Boisson : eau (ahemon)

 

Les grains (cas de l’orge)

Sous et Draa                                  Canaries préhispaniques

L’orge (tomzen) moulu au moulin de pierre manuel (azerg) est utilisé pour faire de la farine cuite et parfumée (aggurn-n-uzenbu), avec lequel la femme prépare une pâte (tummit), en ajoutant le miel (tamment), elle obtient une autre pâte (lebsis), une soupe froide au lait (aghu) ou tiède à la sauce (lemris), en plus de la farine ordinaire d’orge .

L’orge (tamosen) moulu au moulin de pierre manuel (azerg)est utilisé pour faire de la farine cuite et parfumée (adoren) avec lequel la femme (tamatote) prépare une pâte (el gofio). Avec du miel (chacerquen), elle obtient une autre pâte plus sucrée (el gofio). Avec une plus grande quantité d’eau ou de sauce, elle obtient une soupe (el gofio liquide).

 

Le lait

Sous et Draa                                  Canaries préhispaniques

Le lait naturel de chèvre (takufayt) directement recueilli par la femme pendant deux ou trois jours dans un récipient de terre cuite (aze’akun), puis versé dans une peau de chèvre prévue à cet effet (takechult) laquelle est suspendue au toit, puis fortement secouée pour isoler le beurre (tudit) du lait alors dit (aghu). Le beurre bouilli donnera une espèce de frommage (udi), alors que aghou servira à arroser tummit et le couscous (ibrin).

Le lait naturel de chèvre (ahu) directement recueilli par la femme pendant deux ou trois jours dans un récipient de terre cuite (tofio), puis versé dans une peau de chèvre prévue à cet effet(el fole) laquelle est suspendue au toit, puis fortement secouée pour isoler le beurre (oche) du lait (ahu) qui servira à arroser le gofio.

La femme et l’enfantement

Aussi bien dans le Sous et Draa que dans les Canaries préhispaniques, c’est tout un rituel qui accompagne la femme et son bébé dés l’enfantement. La femme garde le lit, au moins théoriquement, pendant prés de quarante jours au cours desquels elle est généralement servie par sa mère, sa grande mère ou un proche parent de confiance.

Une semaine/Quarante jours

Sous et Draa                                  Canaries préhispaniques

La première semaine qui suit la naissance est considérée comme fériée au sein de la famille. Au cours de ces sept jours, la femme qui met au monde doit théoriquement ‘consom­mer’ à elle seule un poulet à la sauce quotidiennement. Le septième jour c’est la grande fête, puisqu’il va être question  de fixer le nom du bébé ; ce nom est généralement celui de l’un des grand-parents maternels ou paternels, ce qui est vu comme une façon de perpétuer la mémoire des ancêtres.

Si la première semaine de la naissance est aussi capitale dans les Canaries anciennes qu’au Maroc, on notera que ce qui peut être vu comme la convalescence de la femme qui met au monde s’étale sur quarante jours. On nous apprend en effet que pendant ces quarante jours, la femme doit consommer quotidiennement et à elle seule un poulet entier.

 

Le nouveau né et le mauvais œil

Aussi bien dans l’Archipel Canarien que dans le Souss et Draa, le bébé doit être mis le plus possible à l’abri des yeux de certaines visiteuses mal intentionnées par peur du mauvais œil. Avant que cela arrive, il faut chercher de toute urgence la vieille femme connue de tous par ses prodigieuses amulettes, taoummist, à l’effet miraculeux de sauver le bébé de ce potentiel mauvais œil qui entraîne, le plus souvent, sa mort.

Mais ladite taoummist n’est pas le seul moyen de protéger ce fragile nouveau né ; il y a aussi le ‘métal’ dit uzzal en tamazight. Nous remarquons cependant que le rôle concret de celui-ci, du moins tel qu’il se présente dans les écrits sur l’Archipel Canarien, est différent de celui qu’il est appelé à jouer dans la campagne marocaine :

Le métal (uzzal)

Sous et Draa                                  Canaries préhispaniques

Avant l’âge de quarante jours le bébé ne doit aucunement être laissé seul au risque de s’exposer aux mauvais esprits ou au mauvais œil. Si la mère est obligée de s’absenter, c’est la grand mère qui prend la relève. En cas de l’absence des deux, ‘un métal’, uzzal, est prévu pour assurer ‘la protection’. Il s’agit d’un couteau quelconque qui est secrètement déposé sous l’oreiller du nouveau né, et son rôle principal est d’assurer ’la protection’ du bébé en parallèle avec la dite amulette, taoummist.

Avant la venue au monde du nouveau né, une paire de ciseaux est secrètement déposée sous l’oreiller de la mère enceinte à son insu. Le nouveau né sera garçon si les ciseaux restent fermés, et fille s’ils sont ouverts. Alors que l’idée de protection par le ‘métal’ n’est pas mentionnée.

Conclusion :

Ce sont là quelques spécimens très abrégés des nombreux corpus continentaux et  insulaires, et dont le chercheur intéressé peut trouver davantage de détails et des compléments d’information dans la version finale de la communication. Nous pensons notamment à d’autres thèmes communs aux deux rives en question comme celui de certains rites, ou encore ce que l’on pourrait appeler ‘la culture de la chèvre’ ; un autre thème des plus importants est celui qui relève des travaux de la céramique, de la pierre, du bois et des feuilles des plantes en général. Le support même de la culture, à savoir, la langue et les toponymes, est une autre source qui se révèle extrêmement riche en informations qui profitent aux sciences de l’anthropologie historique. En effet, nous sommes convaincus que si tous ces corpus sont dûment soumis à une analyse d’anthropologie historique, ils sont susceptibles de nous aider, non seulement à dater chronologiquement certains traits de notre identité culturelle, mais aussi et surtout à les enrichir par le biais même de la comparaison et de la déduction.

Bibliographie provisoire :

Labov, Wiliam.- Sociolinguistique.- Paris, Payot, 1973.

Ibn Khaldun.- Al-Moqaddima.

Betencourt Alfonso, Juan.- Historia del pueblo Guanche.

Wölfel, Dominik.- Monumenta Lingua Canariae.- Graz, 1957.

de Viera y Clavijo José.- Historia de Canarias.- Madrid, 1991.

La Provincia, Historia de Canarias, vol. I, Prehistoria, Siglo XV

Diaz alayon, Varios, Universidad de La Laguna

MAXIMIANO Trapero, Para una teoria lingüistica de la toponimia, Las Palmas, 1995

Sabir, Ahmed.- Al-yanubu l-magribi wa-l-yuzuru l-halidat : ayyu mawrutin taqafi, Al Manahil.

Annexe :

Texte de Muqaddimat Ibn Khaldoun sur les Canaries

 

Culture dite ‘de la chèvre’ à comparer avec l’usage au Maghreb : Marques sur les oreilles de la chèvre et usage de peaux de chèvres

 

      


Divers éléments de l’artisanat typique canarien à comparer avec ceux du Maghreb

 

 

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